renversés, brisés, rompus en mille pièces; la fumée produite par la
décharge des deux pistolets n'ayant pas trouvé d'issue pour s'échapper,
formait un nuage épais dans le caveau, éclairé seulement par la lueur
pâle et douteuse d'une chandelle dont s'était emparé Cadet-Vincent, au
moment où il s'était réfugié sur l'échelle de meunier.
Les paroles prononcées par Délicat avant de rendre le dernier soupir
avaient été entendues de Roman: laissant pour un moment au vicomte de
Lussan et à Salvador le soin de tenir tête à ce qui restait
d'assaillants; il saisit une forte barre de fer oubliée par hasard dans
le caveau et qui se trouvait à sa portée, et se glissant dans l'ombre
derrière Coco-Desbraises, il lui en porta sur la nuque un si furieux
coup qu'il tomba sur le sol sans prononcer une parole.
--Et de trois, dit-il en brandissant au-dessus de sa tête la formidable
barre de fer dont il venait de faire usage, tandis que ses amis tenaient
à distance, à l'aide de leurs armes à feu, les quatre assaillants qui
n'étaient pas encore hors de combat, qui en veut? demandez, faites-vous
servir.
--Allons, jetez vos couteaux et rendez-vous à discrétion, dit le vicomte
de Lussan, si vous ne voulez pas que j'en descende encore.
--Rendez-vous donc, crièrent ceux qui étaient sur l'échelle, vous voyez
bien que vous n'êtes plus en force.
Le grand Louis et Charles la belle Cravate, voyant qu'ils n'étaient que
mollement soutenus par les uns, et que les autres gardaient la plus
parfaite neutralité, ne demandaient pas mieux que de faire ce qu'on leur
conseillait; mais ils craignaient que les _rupins_ ne leur fissent un
mauvais parti; ceux-ci, qui n'avaient plus aucun intérêt à prolonger la
lutte, puisque ceux qui connaissaient leur secret n'étaient plus, leur
ayant offert de nouveau quartier, ils s'empressèrent d'accepter.
Vernier les Bas bleus était celui qui avait le plus souffert, c'était
contre lui que s'étaient particulièrement acharnés ceux qui avaient
perdu la vie, la blessure que lui avait faite au bras Rolet le Mauvais
gueux le faisait horriblement souffrir, et Coco-Desbraises l'avait assez
rudement mené dans la lutte qu'il avait soutenue contre lui; la blessure
de Salvador n'était qu'une égratignure.
Notes.
(A) Quelque sombres que soient les couleurs dont celui qui voudra
peindre la physionomie des lieux dans lesquels on peut trouver des
échantillons de la population excentrique de la capitale, charge sa
palette; quelque vigoureux que soient les contours tracés par lui;
quelle que soit, du reste, la puissance de son imagination, ses
tableaux, s'ils ne sont copiés sur la nature, seront toujours au-dessous
de la réalité: c'est qu'il existe en effet de ces choses, de ces hommes
qu'il faut avoir vus pour en concevoir l'existence.
Les établissements que nous venons de citer existent réellement; mais
nous n'engageons pas nos lecteurs à les visiter, car c'est suivant nous
un bien triste spectacle que celui de l'humanité, lorsqu'elle a perdu la
dernière trace de sa céleste origine, et c'est à peu près le seul qu'ils
pourraient rencontrer dans tous ces lieux et dans beaucoup d'autres dont
l'énumération seule remplirait un volume. Cependant, comme maintenant on
est généralement avide de tout connaître, nous allons essayer d'en dire
quelques mots.
Le _grand Saint-Michel_, surnommé le _grand bal Chicard_, rue de Bièvre,
près la place Maubert, est le plus considérable de tous les
établissements qui, semblables à ces plaies purulentes qui déshonorent
le visage des débauchés et des ivrognes, étalent effrontément leur
enseigne dans les rues de notre cité. Des chiffonniers, des marchands de
chansons, des joueurs d'orgues et des marchands d'allumettes, des
voleurs et de hideuses prostituées toujours prêtes à se livrer à ces
misérables pour quelques verres d'eau-de-vie, ou un mauvais repas, voilà
quels sont les gens que l'on rencontre habituellement au _grand
Saint-Michel_. Mais si une belle journée a invité les bons habitants de
Paris à prendre le plaisir de la promenade, levez les yeux vers cette
espèce de soupente qui domine la salle principale de l'établissement
dont nous parlons, et examinez un peu les individus qui s'y
trouvent;--mais ils sont convenablement costumés: ce sont sans doute des
gens comme il faut, qui sont venus là pour étudier les excentricités des
moeurs populacières. Examinez de nouveau, et si vos yeux ne vous
suffisent pas, joignez-y vos oreilles, et tâchez de saisir au passage,
au milieu du brouhaha qui règne ici, quelques bribes de la conversation
de ces gens si bien vêtus.--Mais, en effet, la toilette de ces hommes et
celle de ces femmes, quoique riche, est d'assez mauvais goût. Ils
boivent de l'eau-de-vie à pleins verres, et des refrains de chansons
obscènes s'échappent de leur bouche. Quels sont donc ces gens? Eh! bon
Dieu! rien autre chose que des voleurs et des prostituées, plus heureux
ou plus adroits que ceux qu'ils dominent, qui viennent étaler là leurs
richesses, afin d'exciter la jalousie de leurs camarades, stimuler ceux
d'entre eux qui restent dans l'inaction, et respirer dans une atmosphère
qu'ils aiment, en attendant qu'un revers de fortune les force à servir
de spectacle à leur tour.
L'eau-de-vie ne se vend au _grand Saint-Michel_ que quatre-vingts
centimes le litre, et le vin seulement cinquante centimes; mais quel
vin, et surtout quelle eau-de vie! Le vin laisse après les parois de
chaque verre les traces bleuâtres de son origine; l'eau-de-vie est un
mélange malfaisant d'alcool, d'acide sulfurique (oui, d'acide
sulfurique!) et de caramel. Cependant les consommateurs se pressent
devant l'immense comptoir d'étain où se fait le débit de ces infernales
drogues, débit si considérable, que pour épargner à ses garçons de trop
fréquents voyages à la cave, la directrice de l'établissement (c'est une
femme qui est à la tête de cette maison), mademoiselle _Victorine_, a
fait établir, de la cave au comptoir, tout un appareil de pompes, de
réservoirs et de tuyaux, aussi compliqué qu'une machine à vapeur, de
sorte que pour remplir le verre des ivrognes, auxquels on a
préalablement fait payer ce qu'ils demandaient, il ne s'agit que de
tourner l'un des robinets d'une fontaine intarissable.
La discorde siége en souveraine dans la salle principale du grand bal
Chicard: des misérables qui ont été forcés de se promener toute la
nuit, faute de posséder les deux on quatre sous nécessaires pour se
procurer un grabat chez Pageot (Pageot est un logeur du faubourg du
Temple, dont la maison n'est ordinairement habitée que par des forçats
libérés ou en rupture de ban, voire même des assassins; c'est chez lui
qu'ont été arrêtés Lacenaire, Avril et plusieurs autres), viennent
passer la journée au _grand Saint-Michel_. Leur unique occupation est de
_tirer des carottes_ (style du lieu), ou de chercher querelle à ceux
qui, plus heureux, peuvent stationner devant le comptoir, querelles
suivies bientôt de luttes plus hideuses que celles des sauvages de la
mer du Sud, dans lesquelles les adversaires cherchent à s'arracher les
yeux de leur orbite, à se dévorer les parties saillantes du visage. Mais
ne croyez pas que, pour séparer ces cannibales, on ira chercher la force
armée: si la lutte est par trop sanglante, si elle se prolonge trop
longtemps, les garçons de l'établissement, dont les efforts ont été
impuissants, ont recours à mademoiselle Victorine, qui, sans se donner
beaucoup de peine, sépare les combattants, qu'elle saisit par les
flancs, et qu'elle jette sans plus de façons à la porte. Libre à eux de
se _reprendre_ dans la rue.
Malheur à ceux qui s'endorment après boire sur un des bancs crasseux du
_grand Saint-Michel_; on profitera de leur sommeil pour les dépouiller
de tout ce qu'ils possèdent; et cela au grand jour, sans plus se gêner
que pour une action toute naturelle.
On fait aussi du commerce au grand bal _Chicard_; et quel commerce,
grand Dieu! Semblables à ces oiseaux de proie qui ne cherchent leur
pâture que sur les cadavres en putréfaction, des brocanteurs se tiennent
constamment dans cet ignoble bouge, toujours prêts à acheter à des
malheureux tourmentés d'une soif inextinguible la blouse, le gilet rond
ou la chemise dont ils sont couverts; et les quelques sous reçus en
échange de ces guenilles sordides sont immédiatement portés au comptoir,
et c'est tout au plus si les vendeurs se réserveront dix centimes pour
payer l'infâme potage dont ils se nourrissent.
Mademoiselle Victorine, la maîtresse du lieu, est, sans contredit, la
plus curieuse physionomie de toutes celles qu'il est possible de
rencontrer au _grand Saint-Michel_. Cette femme (cette créature est une
partie de ce tout qui forme la plus belle moitié du genre humain) paraît
parfaitement à son aise au milieu de la tourbe ignoble qui fréquente son
établissement; et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que cette tourbe
a pour elle infiniment de respect. Hâtons-nous de dire, pour rendre
hommage à la vérité, que ce n'est peut-être pas à sa personne que l'on,
accorde ce respect, mais bien à la force herculéenne dont elle est
douée, force dont assez souvent, ainsi que nous l'avons dit plus haut,
les nécessités de sa position l'obligent à donner de nouvelles preuves;
et cependant l'extérieur de cette femme n'offre rien d'extraordinaire:
elle n'a pas encore atteint son sixième lustre; sa physionomie n'est pas
désagréable; sa voix n'est ni rauque ni saccadée; elle sait même baisser
les yeux, lorsque par hasard une personne qui ne fait pas partie de sa
clientèle habituelle la regarde avec une attention trop soutenue; en un
mot, elle ressemble plus à une honnête et coquette villageoise qu'à la
maîtresse d'une ignoble taverne.
Par quel concours de circonstances cette femme s'est-elle trouvée placée
à la tête d'un semblable établissement? comment a-t-elle fait pour
accoutumer sa vue aux spectacles horripilants qu'elle a constamment sous
les yeux, ses oreilles à l'effroyable harmonie des blasphèmes et des
paroles obscènes, ses poumons à un air toujours imprégné de miasmes
pestilentiels? C'est là un de ces mystères impénétrables, une de ces
énigmes sans mot, dont OEdipe lui-même n'aurait pas trouvé la solution.
Il n'est, dit-on, si petit astre qui n'ait ses satellites; s'il en est
ainsi, les astres plus considérables ne doivent pas en manquer; aussi,
après le grand bal Chicard de la rue de Bièvre, vient le petit bal
Chicard de la rue Saint-Jacques. Cet établissement est un diminutif de
celui dont nous venons de parler: ce sont les mêmes individus que l'on y
rencontre, tout aussi sales, tout aussi dépenaillés.
Si nous nous enfonçons dans le sombre dédale des vieilles rues de la
Cité, nous trouverons d'abord sous la porte cochère d'une maison de la
rue des Marmouzets, en face celle de la Licorne, la maison Muraille.
Cette maison est le rendez-vous des ignobles prostituées qui infestent
le quartier de la Cité, qui trouvent le moyen d'extorquer quelques sous
aux malheureux qu'elles y rencontrent.
C'est chez le sieur Muraille que s'est passé le fait que nous allons
rapporter pour donner à nos lecteurs une idée du degré d'abaissement
auquel peuvent atteindre des hommes abrutis par l'abus du vin bleu et
des liqueurs fortes.
Deux chiffonniers accompagnés chacun de leur fils, jeunes enfants de
quatorze à quinze ans, se trouvaient dans cette maison: tous étaient
ivres, les deux pères et les deux fils; cependant ils voulaient boire
encore: les malheureux n'avaient pas encore atteint cette dernière
période de l'ivresse, durant laquelle l'homme, transformé en une masse
inerte, n'a plus même la conscience de son existence; et c'était à ce
_nec plus ultra_ de l'ivresse qu'ils voulaient arriver. Mais comment
faire, quels moyens employer pour satisfaire cette envie? il ne leur
restait pas un sou, ou plutôt, pour nous servir du langage assez imagé
des lieux dans lesquels nous avons conduit nos lecteurs, _les toiles se
touchaient_! mais, oh! idée lumineuse, un des deux fils était vêtu d'une
blouse. Cette blouse était à peu près neuve, et le brocanteur était là.
Il est vrai que cette blouse était l'unique vêtement du malheureux
enfant; mais il est avec le ciel des accommodements. L'autre fils avait
aussi une blouse, vieille à la vérité; mais il avait un gilet dessous.
Les deux pères tinrent conseil, et il fut décidé que celui qui avait un
gilet donnerait sa blouse dépenaillée à l'autre, et que le vêtement neuf
serait vendu ce qui fut fait. Une fois leur gousset garni, ces
misérables prirent place à une table et se firent servir un litre
d'eau-de-vie: un litre pour quatre, c'est bien peu, si surtout, voulant
joindre l'éloquence du geste à celle de la parole, on en renverse une
partie en se démenant: c'est ce qui arriva. Pour recueillir le précieux
liquide répandu sur la table, l'un des deux vieux chiffonniers se servit
de son bras, et le dommage fut réparé sans grande perte.
Quelques instants après, en voulant allumer sa pipe, cet homme, qui
commençait à ne plus pouvoir se tenir sur ses jambes (un second litre
avait été absorbé, et les deux enfants étaient déjà sous la table),
laissa tomber sur sa blouse imprégnée d'alcool, l'allumette dont il
venait de se servir: le feu prend à ses vêtements; effrayé, il se
rapproche de son camarade, auquel il communique l'élément destructeur.
Vous croyez peut-être que le propriétaire de l'établissement va porter
des secours à ces misérables? quelle erreur est la vôtre! il a vraiment
bien d'autres chats à fouetter; il se contente de les jeter dans la rue,
et du seuil de sa porte, il les regarde en riant bêtement se rouler dans
le ruisseau de la rue des Marmouzets, afin d'éteindre les flammes qui
menacent de les dévorer.
En face est située la maison Auguste. C'est dans cette maison que les
femmes de la maison Muraille mènent boire du vin les pauvres diables
avec lesquels elles viennent de boire de l'eau-de-vie chez ce dernier.
Le changement de boisson les étourdit, et, lorsqu'ils sont totalement
privés de sens, elles les...
Lorsque ces femmes ne trouvent pas de chalands dans les lieux qu'elles
fréquentent habituellement, elles rôdent sur les ponts et sur le quai
aux Fleurs: malheur, trois fois malheur à ceux qui, séduits par les
charmes équivoques de ces fallacieuses Syrènes, les accompagnent dans
les sombres cabarets de la rue du Haut-Moulin; ce n'est que dépouillés
de leurs plus belles plumes qu'ils sortiront du guêpier dans lequel ils
se seront fourrés.
Les individus qui fréquentent habituellement tous ces lieux infâmes ne
dînent que rarement et ne déjeunent jamais. Quoi qu'il en soit, des
spéculateurs se sont aperçus qu'il était encore possible de gagner
quelques sous en leur vendant la maigre pitance dont ils se contentent;
et les sieurs André et François ont ouvert pour eux, le premier rue du
Haut-Moulin, le second rue de la Tacherie, deux officines culinaires.
L'hôte chez lequel Gilblas de Santillanne fit son premier repas, après
sa sortie de la maison paternelle, était un Carême, comparativement à
ces deux desservants de Comus. Qu'est-ce en effet, que des filets de
mulets et une omelette aux craquelins, comparés aux mets fantastiques
dont se nourrit la plèbe parisienne? Ecoutez: lorsque les chaleurs de
l'été sont un peu plus fortes qu'à l'ordinaire, l'administration
municipale fait visiter les laboratoires de MM. les charcutiers,
bouchers, marchands de volailles et de poissons de Paris, et toutes les
viandes qui ne paraissent pas aux examinateurs d'une fraîcheur
convenable, sont saisies pour être jetées pendant la nuit dans les eaux
vannes de Montfaucon et de la Petite-Villette. Eh bien! malgré toutes
les précautions de la police, ces viandes sont repêchées, et c'est de
ces ignobles aliments (nous aimons cependant à croire que l'on veut bien
prendre la peine de les laver) que se nourrissent des misérables qui se
sont abreuvés toute la journée de cette eau-de-vie dont nous avons
indiqué la composition. Et que l'on ne nous accuse pas de nous servir de
couleurs trop sombres, ce que nous venons de dire est vrai, trop vrai
malheureusement; oui, nous avons vu des hommes se repaître d'aliments
qu'au même instant des chiens ont refusé; et cela dans la capitale du
monde civilisé à quelques pas de distance du Louvre, de la préfecture de
la Seine et de la préfecture de police!
Le Drapeau tricolore et le Cassis sont principalement fréquentés par des
mendiants, des marchandes à éventaire de la place Maubert, des
marchandes de cartons et des prostituées. Après avoir visité ces deux
établissements, il faut s'arrêter quelques instants rue des Noyers, chez
Sifflet, distillateur, avant d'arriver chez Paul Niquet.
Le nom de Paul Niquet est un nom célèbre parmi les plus célèbres; aussi
nous avons en à Paris le grand et le petit Paul Niquet. Dans plusieurs
villes des départements, à Alger même, on a fondé des établissements
sous le patronage du nom de Paul Niquet; mais l'ancien, le véritable
Paul Niquet est celui de la rue aux Fers; c'est aussi celui dont nous
allons dire quelques mots.
Cet établissement est actuellement tenu par le sieur Feillieux. Paul
Niquet, à ce qu'on assure, est maintenant un riche bourgeois, aimé et
considéré dans le quartier qu'il habite, à cheval sur la morale, et qui
ne peut souffrir les ivrognes. L'ingrat! il a donc oublié que s'il est
aujourd'hui quelque chose, c'est aux ivrognes qu'il doit en rendre
grâce. Quoi qu'il en soit, la maison Paul Niquet a conservé sa
physionomie primitive. Une lanterne placée au-dessus de la baie d'une
étroite et longue allée indique aux passants l'entrée de cet
établissement; vous croyez peut-être que cette allée va vous conduire
dans une salle aérée en été, convenablement chauffée en hiver: erreur,
profonde erreur; le comptoir, garni d'un appareil semblable à celui du
grand Saint-Michel, est tout simplement placé dans l'un des angles d'une
petite cour que l'on a couverte d'un châssis vitré. Il n'y a ni tables
ni bancs chez le successeur de Paul Niquet; il faut que les ivrognes y
boivent debout devant le comptoir. Il est inutile d'ajouter que
l'eau-de-vie et les liqueurs qu'on y consomme ne sont pas d'une qualité
supérieure à celles des établissements du même genre.
A partir de dix heures du soir, des hommes et des femmes sans asile,
voleurs et voleuses, mais voleurs et voleuses de bas étage, des ouvriers
débauchés, des souteneurs de filles et d'ignobles prostituées, auxquels
viennent se mêler un peu plus tard quelques honnêtes habitants des
campagnes qui avoisinent Paris, se réunissent chez le successeur de Paul
Niquet. Ceux qui ont quelques sous boivent incontinent, ceux dont les
poches sont vides, semblables à ces hérons qui, perchés sur leurs
longues pattes, attendent sur le bord d'une rivière qu'ils puissent
happer un petit poisson au passage, attendent, le dos appuyé contre la
muraille qui fait face au comptoir, la venue de quelqu'un qui leur
procure les moyens de se rafraîchir. C'est ce qui ne manque pas
d'arriver; la maison Paul Niquet, étant la plus connue de toutes celles
du même genre qui existent à Paris, est accidentellement fréquentée par
tous les étrangers qui veulent connaître les moeurs de la populace
parisienne, par ceux des habitants de Paris qui, à la suite d'un souper
qui s'est terminé tard, ou plutôt de bonne heure, veulent passer à
flâner le reste de la nuit, et par MM. les étudiants en droit et en
médecine de première année, charmés à ce qu'il paraît de pouvoir passer
là quelques heures en mauvaise compagnie. Les pauvres diables dont nous
venons de parler se glissent parmi ces hôtes aristocrates de la maison
Paul Niquet, auxquels ils servent de bénévoles Cicerones; ils leur
racontent les chroniques du lieu et l'histoire des habitués les plus
remarquables; enfin ils font tant et si bien qu'ils attrapent un verre
d'eau-de-vie à celui-ci, une pipe de tabac à celui-là, une pièce de deux
sous à cet autre, tant et si bien enfin que lorsque le jour arrive, ils
sont, oh! félicité suprême! aussi gris, si ce n'est plus, que leurs
camarades mieux argentés.
L'arrivée des garçons tailleurs, chez le successeur de Paul Niquet, est
saluée par des cris de joie et des acclamations amicales; et vraiment il
y a bien de quoi; toute la société va pouvoir se rafraîchir sans qu'il
lui en coûte rien. Ces messieurs qui sont arrivés vers minuit en hurlant
des refrains de chansons patriotiques, feront servir, après avoir compté
le nombre des personnes qui se trouvent devant le comptoir, autant de
petits verres de liqueurs qu'ils auront trouvé d'individus; puis ils
choqueront leurs verres contre celui des vagabonds et des filous qu'ils
se font un plaisir de régaler. Si par hasard quelques-uns de ces
derniers ont été oubliés, ils s'approchent de messieurs les tailleurs
qu'ils traitent de citoyens, et de suite ils sont admis à prendre leur
part de cette bienheureuse rosée de petits verres, rosée cent fois plus
précieuse à leurs yeux que ne l'était à ceux des Hébreux celle de la
manne du désert!
Le lecteur sait sans doute que les garçons tailleurs sont pour la
plupart de très-farouches républicains: pourquoi sont-ils républicains?
ils n'en savent rien. Le fait est qu'ils le sont; et c'est chez le
successeur de Paul Niquet qu'ils viennent faire de la propagande; c'est
parmi la tourbe infâme dont nous avons énuméré les éléments, qu'ils
viennent recruter les soutiens futurs de l'édifice républicain; hélas!
hélas! pardonnez leur faute, grand Dieu, ils ne savent ce qu'ils font.
Lorsqu'un homme d'honnête apparence, mais dont le cerveau paraît un peu
échauffé, arrive seul dans cet Eldorado de la crapule parisienne, et
que, pour payer ce qu'il vient de se faire servir, il jette sur le
comptoir une pièce de cinq ou de deux francs, les petits verres arrivent
pour une bonne partie de la galerie, sans qu'il ait besoin de les
commander; des officieux le feront pour lui, car les garçons ne peuvent
s'en prendre qu'à celui qui possède; où il n'y a rien, le roi perd ses
droits. Ce vieux proverbe reçoit tous les jours, ou plutôt tous les
soirs, chez le successeur de Paul Niquet, de nombreuses applications.
On a disposé pour les gens comme il faut, qui veulent passer chez le
successeur de Paul Niquet une partie de la nuit, une petite salle assez
propre, à laquelle on n'arrive qu'en traversant le comptoir, et de
laquelle on peut tout voir sans être vu. Le droit d'entrer dans cette
salle se paye assez cher: il est vrai qu'une fois qu'on y est, on ne
court pas le risque d'avoir maille à partir avec la police, tandis que
ceux qui restent debout devant le comptoir peuvent à chaque instant être
arrêtés par les rondes de nuit; mais comme les heures du passage de ces
rondes sont à peu près connues, sitôt qu'elles sonnent toute cette
population nocturne se disperse comme une volée de perdrix au coup de
fusil du chasseur.
Et maintenant que nous nous sommes sauvés de chez Paul Niquet, afin
d'éviter d'être pris par la patrouille grise, entrons, s'il vous plaît,
chez Charles Chantôme, rue Aubry-le-Boucher: quel lieu infect, et
quelles ignobles physionomies! D'où sortent, bon Dieu! ces hommes
dépenaillés, au teint couleur de cendre, au regard sinistre; ces femmes
qui de leur sexe n'ont conservé que l'habit, qui hurlent des refrains
obscènes, qui se disputent et se battent, qui fument et qui boivent de
l'eau-de-vie? Est-ce qu'il y a eu dans la vie de tous ces gens-là des
jours d'innocence et de pureté? Nous ne le croyons pas; il faut qu'ils
soient nés dans l'atmosphère où nous les rencontrons, puisqu'ils y
respirent et qu'ils y paraissent très à leur aise. Mais quels sont ces
hommes? des malheureux; oh! non; la misère honnête, quelque affreuse
qu'elle soit, n'a pas cet aspect sordide et repoussant: c'est le vice et
non pas la pauvreté qui a imprimé son cachet sur le front de ces hommes
et de ces femmes. En effet, la maison _Charles Chantôme_ est l'égout
dans lequel toutes celles dont nous venons de parler déversent le trop
plein de leur population de voleurs et d'assassins.