Les chaises, la table et tous les objets qui la couvraient, avaient été

renversés, brisés, rompus en mille pièces; la fumée produite par la

décharge des deux pistolets n'ayant pas trouvé d'issue pour s'échapper,

formait un nuage épais dans le caveau, éclairé seulement par la lueur

pâle et douteuse d'une chandelle dont s'était emparé Cadet-Vincent, au

moment où il s'était réfugié sur l'échelle de meunier.

Les paroles prononcées par Délicat avant de rendre le dernier soupir

avaient été entendues de Roman: laissant pour un moment au vicomte de

Lussan et à Salvador le soin de tenir tête à ce qui restait

d'assaillants; il saisit une forte barre de fer oubliée par hasard dans

le caveau et qui se trouvait à sa portée, et se glissant dans l'ombre

derrière Coco-Desbraises, il lui en porta sur la nuque un si furieux

coup qu'il tomba sur le sol sans prononcer une parole.

--Et de trois, dit-il en brandissant au-dessus de sa tête la formidable

barre de fer dont il venait de faire usage, tandis que ses amis tenaient

à distance, à l'aide de leurs armes à feu, les quatre assaillants qui

n'étaient pas encore hors de combat, qui en veut? demandez, faites-vous

servir.

--Allons, jetez vos couteaux et rendez-vous à discrétion, dit le vicomte

de Lussan, si vous ne voulez pas que j'en descende encore.

--Rendez-vous donc, crièrent ceux qui étaient sur l'échelle, vous voyez

bien que vous n'êtes plus en force.

Le grand Louis et Charles la belle Cravate, voyant qu'ils n'étaient que

mollement soutenus par les uns, et que les autres gardaient la plus

parfaite neutralité, ne demandaient pas mieux que de faire ce qu'on leur

conseillait; mais ils craignaient que les _rupins_ ne leur fissent un

mauvais parti; ceux-ci, qui n'avaient plus aucun intérêt à prolonger la

lutte, puisque ceux qui connaissaient leur secret n'étaient plus, leur

ayant offert de nouveau quartier, ils s'empressèrent d'accepter.

Vernier les Bas bleus était celui qui avait le plus souffert, c'était

contre lui que s'étaient particulièrement acharnés ceux qui avaient

perdu la vie, la blessure que lui avait faite au bras Rolet le Mauvais

gueux le faisait horriblement souffrir, et Coco-Desbraises l'avait assez

rudement mené dans la lutte qu'il avait soutenue contre lui; la blessure

de Salvador n'était qu'une égratignure.

Notes.

(A) Quelque sombres que soient les couleurs dont celui qui voudra

peindre la physionomie des lieux dans lesquels on peut trouver des

échantillons de la population excentrique de la capitale, charge sa

palette; quelque vigoureux que soient les contours tracés par lui;

quelle que soit, du reste, la puissance de son imagination, ses

tableaux, s'ils ne sont copiés sur la nature, seront toujours au-dessous

de la réalité: c'est qu'il existe en effet de ces choses, de ces hommes

qu'il faut avoir vus pour en concevoir l'existence.

Les établissements que nous venons de citer existent réellement; mais

nous n'engageons pas nos lecteurs à les visiter, car c'est suivant nous

un bien triste spectacle que celui de l'humanité, lorsqu'elle a perdu la

dernière trace de sa céleste origine, et c'est à peu près le seul qu'ils

pourraient rencontrer dans tous ces lieux et dans beaucoup d'autres dont

l'énumération seule remplirait un volume. Cependant, comme maintenant on

est généralement avide de tout connaître, nous allons essayer d'en dire

quelques mots.

Le _grand Saint-Michel_, surnommé le _grand bal Chicard_, rue de Bièvre,

près la place Maubert, est le plus considérable de tous les

établissements qui, semblables à ces plaies purulentes qui déshonorent

le visage des débauchés et des ivrognes, étalent effrontément leur

enseigne dans les rues de notre cité. Des chiffonniers, des marchands de

chansons, des joueurs d'orgues et des marchands d'allumettes, des

voleurs et de hideuses prostituées toujours prêtes à se livrer à ces

misérables pour quelques verres d'eau-de-vie, ou un mauvais repas, voilà

quels sont les gens que l'on rencontre habituellement au _grand

Saint-Michel_. Mais si une belle journée a invité les bons habitants de

Paris à prendre le plaisir de la promenade, levez les yeux vers cette

espèce de soupente qui domine la salle principale de l'établissement

dont nous parlons, et examinez un peu les individus qui s'y

trouvent;--mais ils sont convenablement costumés: ce sont sans doute des

gens comme il faut, qui sont venus là pour étudier les excentricités des

moeurs populacières. Examinez de nouveau, et si vos yeux ne vous

suffisent pas, joignez-y vos oreilles, et tâchez de saisir au passage,

au milieu du brouhaha qui règne ici, quelques bribes de la conversation

de ces gens si bien vêtus.--Mais, en effet, la toilette de ces hommes et

celle de ces femmes, quoique riche, est d'assez mauvais goût. Ils

boivent de l'eau-de-vie à pleins verres, et des refrains de chansons

obscènes s'échappent de leur bouche. Quels sont donc ces gens? Eh! bon

Dieu! rien autre chose que des voleurs et des prostituées, plus heureux

ou plus adroits que ceux qu'ils dominent, qui viennent étaler là leurs

richesses, afin d'exciter la jalousie de leurs camarades, stimuler ceux

d'entre eux qui restent dans l'inaction, et respirer dans une atmosphère

qu'ils aiment, en attendant qu'un revers de fortune les force à servir

de spectacle à leur tour.

L'eau-de-vie ne se vend au _grand Saint-Michel_ que quatre-vingts

centimes le litre, et le vin seulement cinquante centimes; mais quel

vin, et surtout quelle eau-de vie! Le vin laisse après les parois de

chaque verre les traces bleuâtres de son origine; l'eau-de-vie est un

mélange malfaisant d'alcool, d'acide sulfurique (oui, d'acide

sulfurique!) et de caramel. Cependant les consommateurs se pressent

devant l'immense comptoir d'étain où se fait le débit de ces infernales

drogues, débit si considérable, que pour épargner à ses garçons de trop

fréquents voyages à la cave, la directrice de l'établissement (c'est une

femme qui est à la tête de cette maison), mademoiselle _Victorine_, a

fait établir, de la cave au comptoir, tout un appareil de pompes, de

réservoirs et de tuyaux, aussi compliqué qu'une machine à vapeur, de

sorte que pour remplir le verre des ivrognes, auxquels on a

préalablement fait payer ce qu'ils demandaient, il ne s'agit que de

tourner l'un des robinets d'une fontaine intarissable.

La discorde siége en souveraine dans la salle principale du grand bal

Chicard: des misérables qui ont été forcés de se promener toute la

nuit, faute de posséder les deux on quatre sous nécessaires pour se

procurer un grabat chez Pageot (Pageot est un logeur du faubourg du

Temple, dont la maison n'est ordinairement habitée que par des forçats

libérés ou en rupture de ban, voire même des assassins; c'est chez lui

qu'ont été arrêtés Lacenaire, Avril et plusieurs autres), viennent

passer la journée au _grand Saint-Michel_. Leur unique occupation est de

_tirer des carottes_ (style du lieu), ou de chercher querelle à ceux

qui, plus heureux, peuvent stationner devant le comptoir, querelles

suivies bientôt de luttes plus hideuses que celles des sauvages de la

mer du Sud, dans lesquelles les adversaires cherchent à s'arracher les

yeux de leur orbite, à se dévorer les parties saillantes du visage. Mais

ne croyez pas que, pour séparer ces cannibales, on ira chercher la force

armée: si la lutte est par trop sanglante, si elle se prolonge trop

longtemps, les garçons de l'établissement, dont les efforts ont été

impuissants, ont recours à mademoiselle Victorine, qui, sans se donner

beaucoup de peine, sépare les combattants, qu'elle saisit par les

flancs, et qu'elle jette sans plus de façons à la porte. Libre à eux de

se _reprendre_ dans la rue.

Malheur à ceux qui s'endorment après boire sur un des bancs crasseux du

_grand Saint-Michel_; on profitera de leur sommeil pour les dépouiller

de tout ce qu'ils possèdent; et cela au grand jour, sans plus se gêner

que pour une action toute naturelle.

On fait aussi du commerce au grand bal _Chicard_; et quel commerce,

grand Dieu! Semblables à ces oiseaux de proie qui ne cherchent leur

pâture que sur les cadavres en putréfaction, des brocanteurs se tiennent

constamment dans cet ignoble bouge, toujours prêts à acheter à des

malheureux tourmentés d'une soif inextinguible la blouse, le gilet rond

ou la chemise dont ils sont couverts; et les quelques sous reçus en

échange de ces guenilles sordides sont immédiatement portés au comptoir,

et c'est tout au plus si les vendeurs se réserveront dix centimes pour

payer l'infâme potage dont ils se nourrissent.

Mademoiselle Victorine, la maîtresse du lieu, est, sans contredit, la

plus curieuse physionomie de toutes celles qu'il est possible de

rencontrer au _grand Saint-Michel_. Cette femme (cette créature est une

partie de ce tout qui forme la plus belle moitié du genre humain) paraît

parfaitement à son aise au milieu de la tourbe ignoble qui fréquente son

établissement; et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que cette tourbe

a pour elle infiniment de respect. Hâtons-nous de dire, pour rendre

hommage à la vérité, que ce n'est peut-être pas à sa personne que l'on,

accorde ce respect, mais bien à la force herculéenne dont elle est

douée, force dont assez souvent, ainsi que nous l'avons dit plus haut,

les nécessités de sa position l'obligent à donner de nouvelles preuves;

et cependant l'extérieur de cette femme n'offre rien d'extraordinaire:

elle n'a pas encore atteint son sixième lustre; sa physionomie n'est pas

désagréable; sa voix n'est ni rauque ni saccadée; elle sait même baisser

les yeux, lorsque par hasard une personne qui ne fait pas partie de sa

clientèle habituelle la regarde avec une attention trop soutenue; en un

mot, elle ressemble plus à une honnête et coquette villageoise qu'à la

maîtresse d'une ignoble taverne.

Par quel concours de circonstances cette femme s'est-elle trouvée placée

à la tête d'un semblable établissement? comment a-t-elle fait pour

accoutumer sa vue aux spectacles horripilants qu'elle a constamment sous

les yeux, ses oreilles à l'effroyable harmonie des blasphèmes et des

paroles obscènes, ses poumons à un air toujours imprégné de miasmes

pestilentiels? C'est là un de ces mystères impénétrables, une de ces

énigmes sans mot, dont OEdipe lui-même n'aurait pas trouvé la solution.

Il n'est, dit-on, si petit astre qui n'ait ses satellites; s'il en est

ainsi, les astres plus considérables ne doivent pas en manquer; aussi,

après le grand bal Chicard de la rue de Bièvre, vient le petit bal

Chicard de la rue Saint-Jacques. Cet établissement est un diminutif de

celui dont nous venons de parler: ce sont les mêmes individus que l'on y

rencontre, tout aussi sales, tout aussi dépenaillés.

Si nous nous enfonçons dans le sombre dédale des vieilles rues de la

Cité, nous trouverons d'abord sous la porte cochère d'une maison de la

rue des Marmouzets, en face celle de la Licorne, la maison Muraille.

Cette maison est le rendez-vous des ignobles prostituées qui infestent

le quartier de la Cité, qui trouvent le moyen d'extorquer quelques sous

aux malheureux qu'elles y rencontrent.

C'est chez le sieur Muraille que s'est passé le fait que nous allons

rapporter pour donner à nos lecteurs une idée du degré d'abaissement

auquel peuvent atteindre des hommes abrutis par l'abus du vin bleu et

des liqueurs fortes.

Deux chiffonniers accompagnés chacun de leur fils, jeunes enfants de

quatorze à quinze ans, se trouvaient dans cette maison: tous étaient

ivres, les deux pères et les deux fils; cependant ils voulaient boire

encore: les malheureux n'avaient pas encore atteint cette dernière

période de l'ivresse, durant laquelle l'homme, transformé en une masse

inerte, n'a plus même la conscience de son existence; et c'était à ce

_nec plus ultra_ de l'ivresse qu'ils voulaient arriver. Mais comment

faire, quels moyens employer pour satisfaire cette envie? il ne leur

restait pas un sou, ou plutôt, pour nous servir du langage assez imagé

des lieux dans lesquels nous avons conduit nos lecteurs, _les toiles se

touchaient_! mais, oh! idée lumineuse, un des deux fils était vêtu d'une

blouse. Cette blouse était à peu près neuve, et le brocanteur était là.

Il est vrai que cette blouse était l'unique vêtement du malheureux

enfant; mais il est avec le ciel des accommodements. L'autre fils avait

aussi une blouse, vieille à la vérité; mais il avait un gilet dessous.

Les deux pères tinrent conseil, et il fut décidé que celui qui avait un

gilet donnerait sa blouse dépenaillée à l'autre, et que le vêtement neuf

serait vendu ce qui fut fait. Une fois leur gousset garni, ces

misérables prirent place à une table et se firent servir un litre

d'eau-de-vie: un litre pour quatre, c'est bien peu, si surtout, voulant

joindre l'éloquence du geste à celle de la parole, on en renverse une

partie en se démenant: c'est ce qui arriva. Pour recueillir le précieux

liquide répandu sur la table, l'un des deux vieux chiffonniers se servit

de son bras, et le dommage fut réparé sans grande perte.

Quelques instants après, en voulant allumer sa pipe, cet homme, qui

commençait à ne plus pouvoir se tenir sur ses jambes (un second litre

avait été absorbé, et les deux enfants étaient déjà sous la table),

laissa tomber sur sa blouse imprégnée d'alcool, l'allumette dont il

venait de se servir: le feu prend à ses vêtements; effrayé, il se

rapproche de son camarade, auquel il communique l'élément destructeur.

Vous croyez peut-être que le propriétaire de l'établissement va porter

des secours à ces misérables? quelle erreur est la vôtre! il a vraiment

bien d'autres chats à fouetter; il se contente de les jeter dans la rue,

et du seuil de sa porte, il les regarde en riant bêtement se rouler dans

le ruisseau de la rue des Marmouzets, afin d'éteindre les flammes qui

menacent de les dévorer.

En face est située la maison Auguste. C'est dans cette maison que les

femmes de la maison Muraille mènent boire du vin les pauvres diables

avec lesquels elles viennent de boire de l'eau-de-vie chez ce dernier.

Le changement de boisson les étourdit, et, lorsqu'ils sont totalement

privés de sens, elles les...

Lorsque ces femmes ne trouvent pas de chalands dans les lieux qu'elles

fréquentent habituellement, elles rôdent sur les ponts et sur le quai

aux Fleurs: malheur, trois fois malheur à ceux qui, séduits par les

charmes équivoques de ces fallacieuses Syrènes, les accompagnent dans

les sombres cabarets de la rue du Haut-Moulin; ce n'est que dépouillés

de leurs plus belles plumes qu'ils sortiront du guêpier dans lequel ils

se seront fourrés.

Les individus qui fréquentent habituellement tous ces lieux infâmes ne

dînent que rarement et ne déjeunent jamais. Quoi qu'il en soit, des

spéculateurs se sont aperçus qu'il était encore possible de gagner

quelques sous en leur vendant la maigre pitance dont ils se contentent;

et les sieurs André et François ont ouvert pour eux, le premier rue du

Haut-Moulin, le second rue de la Tacherie, deux officines culinaires.

L'hôte chez lequel Gilblas de Santillanne fit son premier repas, après

sa sortie de la maison paternelle, était un Carême, comparativement à

ces deux desservants de Comus. Qu'est-ce en effet, que des filets de

mulets et une omelette aux craquelins, comparés aux mets fantastiques

dont se nourrit la plèbe parisienne? Ecoutez: lorsque les chaleurs de

l'été sont un peu plus fortes qu'à l'ordinaire, l'administration

municipale fait visiter les laboratoires de MM. les charcutiers,

bouchers, marchands de volailles et de poissons de Paris, et toutes les

viandes qui ne paraissent pas aux examinateurs d'une fraîcheur

convenable, sont saisies pour être jetées pendant la nuit dans les eaux

vannes de Montfaucon et de la Petite-Villette. Eh bien! malgré toutes

les précautions de la police, ces viandes sont repêchées, et c'est de

ces ignobles aliments (nous aimons cependant à croire que l'on veut bien

prendre la peine de les laver) que se nourrissent des misérables qui se

sont abreuvés toute la journée de cette eau-de-vie dont nous avons

indiqué la composition. Et que l'on ne nous accuse pas de nous servir de

couleurs trop sombres, ce que nous venons de dire est vrai, trop vrai

malheureusement; oui, nous avons vu des hommes se repaître d'aliments

qu'au même instant des chiens ont refusé; et cela dans la capitale du

monde civilisé à quelques pas de distance du Louvre, de la préfecture de

la Seine et de la préfecture de police!

Le Drapeau tricolore et le Cassis sont principalement fréquentés par des

mendiants, des marchandes à éventaire de la place Maubert, des

marchandes de cartons et des prostituées. Après avoir visité ces deux

établissements, il faut s'arrêter quelques instants rue des Noyers, chez

Sifflet, distillateur, avant d'arriver chez Paul Niquet.

Le nom de Paul Niquet est un nom célèbre parmi les plus célèbres; aussi

nous avons en à Paris le grand et le petit Paul Niquet. Dans plusieurs

villes des départements, à Alger même, on a fondé des établissements

sous le patronage du nom de Paul Niquet; mais l'ancien, le véritable

Paul Niquet est celui de la rue aux Fers; c'est aussi celui dont nous

allons dire quelques mots.

Cet établissement est actuellement tenu par le sieur Feillieux. Paul

Niquet, à ce qu'on assure, est maintenant un riche bourgeois, aimé et

considéré dans le quartier qu'il habite, à cheval sur la morale, et qui

ne peut souffrir les ivrognes. L'ingrat! il a donc oublié que s'il est

aujourd'hui quelque chose, c'est aux ivrognes qu'il doit en rendre

grâce. Quoi qu'il en soit, la maison Paul Niquet a conservé sa

physionomie primitive. Une lanterne placée au-dessus de la baie d'une

étroite et longue allée indique aux passants l'entrée de cet

établissement; vous croyez peut-être que cette allée va vous conduire

dans une salle aérée en été, convenablement chauffée en hiver: erreur,

profonde erreur; le comptoir, garni d'un appareil semblable à celui du

grand Saint-Michel, est tout simplement placé dans l'un des angles d'une

petite cour que l'on a couverte d'un châssis vitré. Il n'y a ni tables

ni bancs chez le successeur de Paul Niquet; il faut que les ivrognes y

boivent debout devant le comptoir. Il est inutile d'ajouter que

l'eau-de-vie et les liqueurs qu'on y consomme ne sont pas d'une qualité

supérieure à celles des établissements du même genre.

A partir de dix heures du soir, des hommes et des femmes sans asile,

voleurs et voleuses, mais voleurs et voleuses de bas étage, des ouvriers

débauchés, des souteneurs de filles et d'ignobles prostituées, auxquels

viennent se mêler un peu plus tard quelques honnêtes habitants des

campagnes qui avoisinent Paris, se réunissent chez le successeur de Paul

Niquet. Ceux qui ont quelques sous boivent incontinent, ceux dont les

poches sont vides, semblables à ces hérons qui, perchés sur leurs

longues pattes, attendent sur le bord d'une rivière qu'ils puissent

happer un petit poisson au passage, attendent, le dos appuyé contre la

muraille qui fait face au comptoir, la venue de quelqu'un qui leur

procure les moyens de se rafraîchir. C'est ce qui ne manque pas

d'arriver; la maison Paul Niquet, étant la plus connue de toutes celles

du même genre qui existent à Paris, est accidentellement fréquentée par

tous les étrangers qui veulent connaître les moeurs de la populace

parisienne, par ceux des habitants de Paris qui, à la suite d'un souper

qui s'est terminé tard, ou plutôt de bonne heure, veulent passer à

flâner le reste de la nuit, et par MM. les étudiants en droit et en

médecine de première année, charmés à ce qu'il paraît de pouvoir passer

là quelques heures en mauvaise compagnie. Les pauvres diables dont nous

venons de parler se glissent parmi ces hôtes aristocrates de la maison

Paul Niquet, auxquels ils servent de bénévoles Cicerones; ils leur

racontent les chroniques du lieu et l'histoire des habitués les plus

remarquables; enfin ils font tant et si bien qu'ils attrapent un verre

d'eau-de-vie à celui-ci, une pipe de tabac à celui-là, une pièce de deux

sous à cet autre, tant et si bien enfin que lorsque le jour arrive, ils

sont, oh! félicité suprême! aussi gris, si ce n'est plus, que leurs

camarades mieux argentés.

L'arrivée des garçons tailleurs, chez le successeur de Paul Niquet, est

saluée par des cris de joie et des acclamations amicales; et vraiment il

y a bien de quoi; toute la société va pouvoir se rafraîchir sans qu'il

lui en coûte rien. Ces messieurs qui sont arrivés vers minuit en hurlant

des refrains de chansons patriotiques, feront servir, après avoir compté

le nombre des personnes qui se trouvent devant le comptoir, autant de

petits verres de liqueurs qu'ils auront trouvé d'individus; puis ils

choqueront leurs verres contre celui des vagabonds et des filous qu'ils

se font un plaisir de régaler. Si par hasard quelques-uns de ces

derniers ont été oubliés, ils s'approchent de messieurs les tailleurs

qu'ils traitent de citoyens, et de suite ils sont admis à prendre leur

part de cette bienheureuse rosée de petits verres, rosée cent fois plus

précieuse à leurs yeux que ne l'était à ceux des Hébreux celle de la

manne du désert!

Le lecteur sait sans doute que les garçons tailleurs sont pour la

plupart de très-farouches républicains: pourquoi sont-ils républicains?

ils n'en savent rien. Le fait est qu'ils le sont; et c'est chez le

successeur de Paul Niquet qu'ils viennent faire de la propagande; c'est

parmi la tourbe infâme dont nous avons énuméré les éléments, qu'ils

viennent recruter les soutiens futurs de l'édifice républicain; hélas!

hélas! pardonnez leur faute, grand Dieu, ils ne savent ce qu'ils font.

Lorsqu'un homme d'honnête apparence, mais dont le cerveau paraît un peu

échauffé, arrive seul dans cet Eldorado de la crapule parisienne, et

que, pour payer ce qu'il vient de se faire servir, il jette sur le

comptoir une pièce de cinq ou de deux francs, les petits verres arrivent

pour une bonne partie de la galerie, sans qu'il ait besoin de les

commander; des officieux le feront pour lui, car les garçons ne peuvent

s'en prendre qu'à celui qui possède; où il n'y a rien, le roi perd ses

droits. Ce vieux proverbe reçoit tous les jours, ou plutôt tous les

soirs, chez le successeur de Paul Niquet, de nombreuses applications.

On a disposé pour les gens comme il faut, qui veulent passer chez le

successeur de Paul Niquet une partie de la nuit, une petite salle assez

propre, à laquelle on n'arrive qu'en traversant le comptoir, et de

laquelle on peut tout voir sans être vu. Le droit d'entrer dans cette

salle se paye assez cher: il est vrai qu'une fois qu'on y est, on ne

court pas le risque d'avoir maille à partir avec la police, tandis que

ceux qui restent debout devant le comptoir peuvent à chaque instant être

arrêtés par les rondes de nuit; mais comme les heures du passage de ces

rondes sont à peu près connues, sitôt qu'elles sonnent toute cette

population nocturne se disperse comme une volée de perdrix au coup de

fusil du chasseur.

Et maintenant que nous nous sommes sauvés de chez Paul Niquet, afin

d'éviter d'être pris par la patrouille grise, entrons, s'il vous plaît,

chez Charles Chantôme, rue Aubry-le-Boucher: quel lieu infect, et

quelles ignobles physionomies! D'où sortent, bon Dieu! ces hommes

dépenaillés, au teint couleur de cendre, au regard sinistre; ces femmes

qui de leur sexe n'ont conservé que l'habit, qui hurlent des refrains

obscènes, qui se disputent et se battent, qui fument et qui boivent de

l'eau-de-vie? Est-ce qu'il y a eu dans la vie de tous ces gens-là des

jours d'innocence et de pureté? Nous ne le croyons pas; il faut qu'ils

soient nés dans l'atmosphère où nous les rencontrons, puisqu'ils y

respirent et qu'ils y paraissent très à leur aise. Mais quels sont ces

hommes? des malheureux; oh! non; la misère honnête, quelque affreuse

qu'elle soit, n'a pas cet aspect sordide et repoussant: c'est le vice et

non pas la pauvreté qui a imprimé son cachet sur le front de ces hommes

et de ces femmes. En effet, la maison _Charles Chantôme_ est l'égout

dans lequel toutes celles dont nous venons de parler déversent le trop

plein de leur population de voleurs et d'assassins.

Les vrais mystères de Paris · 第 41 / 99 段