--Dites donc, _birbe_[414] dit Robert, savez-vous que c'est une drôle de

loi que la _surbine_; ainsi, un supposé moi qu'était bijoutier de mon

état avant que d'être _grinche_, si j'venais d'faire un _gerbement_[415]

et qu'j'en aie d'la _surbine_, on m'enverrait dans un trou

_d'vergne_[416] ou dans un _villois de la Jargole_[417]?

--Comme tu dis, fiston.

--Eh ben! alors, j'pourrais pas _rengracier_[418], puisqu'on ne fait des

bijoux qu'à _Pantin_[419]; faudrait que j'_grinchisse pour

morfiler_[420].

--C'est ce que tu ferais et tu aurais raison, mon garçon; mais pour en

revenir à Etienne Lardenois; je vous disais donc qu'il lui fut permis de

rester à Paris.

Etienne Lardenois, était ciseleur de son état, c'était un excellent

ouvrier, presqu'un artiste; aussi il fut admis sans difficulté dans un

atelier où, pendant un certain laps de temps, il gagna cinq francs par

jour.

--C'était joli, on pouvait boulotter avec ça, dit Cadet-Vincent.

--Malheureusement pour Etienne Lardenois, continua Cadet-Filoux, un

grinche, avec lequel il avait eu des raisons là-bas et qui lui en

voulait depuis qu'il en avait reçu une floppée des mieux conditionnées,

le rencontra et finit par savoir où il travaillait, il écrivit au

bourgeois d'Etienne Lardenois et il lui apprit que celui qu'il occupait

était un _fagot affranchi_[421].

--Et voilà Etienne Lardenois renvoyé de son atelier? dit Cadet-Vincent.

Cadet-Filous se mit à rire aux éclats:

--Tu ne sais pas? continua-t-il lorsque cet accès d'hilarité fut passé,

tu ne sais pas combien les _pantres_[422] sont coquins; le bourgeois

d'Etienne Lardenois ne le renvoya pas; mais sachant très-bien que son

ouvrier ne pourrait pas, s'il sortait de chez lui, trouver de l'ouvrage

ailleurs, il lui diminua sa journée de moitié; il ne lui paya plus que

deux francs cinquante centimes ce qu'auparavant il lui payait cinq

francs; le pauvre garçon fut forcé d'en passer par là.

--Mais ce bourgeois-là était aussi coquin que nous, dit Bolet le mauvais

gueux.

--Je ne vous dis pas le contraire; quoi qu'il en soit, Etienne

Lardenois, qui avait la bonhomie de croire que c'était une épreuve qu'on

voulait lui faire subir afin de savoir s'il était réellement redevenu

honnête homme, travailla autant et aussi bien que pour cinq francs. Cela

ne faisait pas le compte du grinche qui l'avait vendu; voyant qu'à la

dénonciation qu'il avait faite au bourgeois d'Etienne Lardenois, son

ennemi n'avait pas été honteusement chassé de son atelier, il se dit

qu'il serait peut-être plus heureux s'il s'adressait aux camarades de ce

dernier; en conséquence, il les accosta dans un cabaret, un jour où

Etienne Lardenois n'était pas avec eux; car il était trop lâche pour

attaquer son ennemi en face.

--C'est-à-dire, s'écria Coco-Desbraises.

--Est-ce que tu connais l'ennemi d'Etienne Lardenois? dit Cadet-Filoux.

--Non, répondit le misérable, charmé de ce que le vieux n'avait pas

l'intention de le nommer.

--En ce cas, tais-toi et laisse-moi achever mon histoire.

Ce qu'avait prévu le _macaron_[423] qui avait _mangé sur l'orgue_[424]

d'Etienne Lardenois arriva, les ouvriers ne voulurent plus travailler

avec un forçat libéré, et le maître fut, malgré lui, forcé de le

renvoyer; vous avez deviné que la position d'Etienne Lardenois fut

bientôt connue de tous les gens de son état, et qu'en conséquence il dut

y renoncer: que pouvait-il faire?

--Parbleu, grinchir, dit Cornet tape dur.

--Il ne le voulait pas. Voilà ce qu'il fit: après avoir épuisé toutes

ses ressources, engagé ou vendu tout ce qu'il possédait, fait feu des

quatre pieds et remué ciel et terre pour trouver à s'occuper, sans

pouvoir y parvenir.

Il existe à Clichy un établissement dans lequel on fabrique du blanc de

céruse...

--Ah ça! dit Robert, j'ai déjà entendu plusieurs fois parler de c'te

fabrique comme de queuque chose de terrible: qué que c'est donc?

--Vous voulez savoir ce que c'est que la fabrique de blanc de céruse de

Clichy, répondit le vicomte de Lussan, qui jusqu'à ce moment n'avait pas

pris part à la conversation, je vais vous le dire.

--Eh! bien ça nous fera plaisir, reprit Cadet-Vincent.

--Nous décernons des croix et des couronnes de lauriers à ceux qui se

sont montrés braves sur le champ de bataille, continua le vicomte de

Lussan, nous avons des couronnes de chêne et des médailles de tous les

métaux et de tous les modules, pour ceux qui ont eu le bonheur de sauver

un ou plusieurs de leurs semblables à la suite d'un incendie on d'une

inondation: c'est juste, n'est-ce pas, il faut récompenser toutes les

belles actions?

--Sans doute, dit Robert, on est _grinche_, c'est vrai, mais on est

Français tout d'même; et quand on voit la croix d'honneur briller sur la

poitrine d'un brave troupier qui l'a gagnée sur le champ de bataille,

quand on voit une belle médaille d'argent pendu par un ruban tricolore à

la veste d'un marinier qui a sauvé des flots quelques douzaines de

personnes, ça fait plaisir.

--Et bien! mon ami, il y a des hommes plus braves et plus vertueux que

ceux auxquels on accorde ces belles récompenses, et pour ceux-là on n'a

que des rebuffades, du mépris et de la répulsion.

--Bah! dit Cornet tape dur dont les yeux écarquillés annonçaient le plus

profond étonnement, et qui que c'est donc que ces hommes-là?

--Ces hommes-là, ce sont les ouvriers de la fabrique de blanc de céruse

de Clichy; ils ont certes bien de la vertu et un bien grand courage, les

malheureux que la misère ou les rigueurs d'une surveillance mal entendue

forcent à venir chercher à la fabrique de Clichy des moyens d'existence

pour leur famille et pour eux, et qui préfèrent une mort cruelle, à

laquelle ils savent d'avance qu'ils ne pourront échapper, à la nécessité

de commettre une seconde faute ou une chute nouvelle; en effet, la

fabrication du blanc de céruse est si malsaine, les émanations qui

s'exhalent de la trituration des matières que l'on y emploie, matières

parmi lesquelles domine l'oxide blanc de plomb, sont si pernicieuses,

qu'il faut avant de se déterminer à aller travailler à la fabrique de

Clichy, avoir fait le sacrifice de sa vie; un homme d'une force

ordinaire y est expédié en six semaines ou deux mois au plus, un hommes

sain et vigoureux résiste trois ou quatre mois ceux qui durent six mois

sont les hercules.

Si un salaire élevé permettait à ces misérables l'espérance de laisser

après eux un morceau de pain à ceux qui leur sont chers? si au moins

leurs derniers jours qu'ils passent dans la pratique de la vertu la plus

rare, l'abnégation, n'étaient pas abreuvés d'amertume, il ne faudrait

pas trop crier contre les fabriques de blanc de céruse; mais il n'en est

rien, ces ouvriers gagnent un franc cinquante à deux francs par jour, et

les lépreux, au moyen âge, n'inspiraient pas plus d'horreur que l'on

n'en a de nos jours pour les ouvriers de la fabrique de Clichy; ces

malheureux sont regardés par les gens du pays comme des pestiférés

maudits de Dieu et des hommes, et portant avec eux la contagion et la

mort; et cela est si vrai, qu'il n'est pas dans Clichy une seule fille

qui le connaissant veuille bien danser avec un de ces ouvriers (ces

cadavres ambulants, ô! puissance du caractère français, dansent pour

s'étourdir), on refuse de prendre du tabac dans leur tabatière, et

personne ne voudrait qu'ils en prissent dans la leur; dans beaucoup de

cabarets on ne veut pas les recevoir, et ceux dans lesquels ils sont

admis ne sont fréquentés que par eux; si des buveurs s'y trouvent

lorsqu'ils y arrivent, ils s'en éloignent, et si par hasard on voit un

homme du pays boire avec un de ces ouvriers sans le connaître, on a un

mot d'ordre pour l'avertir: _au plomb_, et à cet avertissement, il

quitte l'ouvrier qui retombe de toute sa hauteur dans l'isolement le

plus complet.

Allez, lorsque vous n'aurez rien de mieux à faire, vous promener du côté

de Clichy, et vous verrez rôder aux environs de la fabrique de

malheureuses femmes traînant après elles des enfants maigres et

rachitiques, auxquelles des hommes encore plus pâles et plus étiolés

qu'elles ne le sont elles-mêmes, remettront une petite somme destinée à

faire les frais de leur subsistance du lendemain; vous verrez ces

malheureuses s'éloigner la mort dans le coeur, après avoir lu dans les

yeux du père de leurs enfants l'annonce d'une mort prochaine.

Voilà le sort que la société réserve à ceux d'entre vous qui, pressés

par le désir de redevenir d'honnêtes gens, iraient chercher des moyens

d'existence à la fabrique de blanc de céruse de Clichy.

--Ah ben! y n'y a pas de presse, dit Charles la belle Cravate; mais

comment donc qui s'fait qu'on souffre qu'il existe des établissements

ousque des hommes vont s'empoisonner à raison de deux francs par jour.

--C'est qu'il faut à l'industrie des couleurs fines et qui durent

longtemps, reprit le grand Louis, et qu'on tient plus à ça qu'à

l'existence d'un tas d'ferlampiers comme nous autres.

--Richard vous disait tout à l'heure, reprit Cadet-Filoux, que pour

supporter pendant six mois la vie à la fabrique de blanc de céruse, il

fallait être un hercule; les hercules sont rares mais il y en a, et

Etienne Lardenois en était un. Je le rencontrai par hasard un jour que

j'allais faire une petite promenade matinale dans la campagne, ce fut

lui qui m'aborda, car je ne l'avais pas reconnu le pauvre garçon. La

plus effrayante pâleur avait remplacé les belles couleurs de son visage,

ses yeux, dont le blanc était sillonné de petits filets sanguinolents,

étaient mornes et ternes, et c'est à peine s'ils pouvaient supporter

l'éclat du grand jour; ses cheveux étaient presque tous tombés, ses

lèvres avaient pris cette couleur violacée qui rappelle les marbrures

que l'on remarque sur les cadavres qui sont restés longtemps dans l'eau,

il n'avait plus de dents, il était maigre et il était plus courbé à

trente ans que je ne le suis à quatre-vingt-quatre.

--Eh bien! _birbe_[425]. me dit-il d'une voix presque éteinte, vous ne

me _reconnobrez_[426] donc pas?

--Ma foi, lui répondis-je, tu es si changé que si tu ne m'avais pas dit

ton nom, je ne me serais pas douté que c'était toi. Il faut changer de

métier, mon garçon.

--Il est trop tard, _Vioque_[427], il est trop tard! mon compte est

réglé... J'en ai encore pour un mois, ça fera six que j'aurai duré;

c'est beaucoup. J'ai eu du bonheur. Allons, venez _casser un grain de

raisin_[428]. Nous entrâmes chez le _malzingue_[429] le plus voisin, et

tout en vidant une _rouillarde_[430], qu'il voulut absolument payer, il

me raconta ce qui lui était arrivé. Le pauvre garçon n'en voulait pas à

celui qui lui avait fait perdre son état; il me dit seulement en me

quittant que Dieu le punirait tôt ou tard. Probablement qu'il croyait

aux _loffitudes_[431] de la religion depuis qu'il voyait la

_carline_[432] de si près.

--Il n'avait pas déjà si tort de croire au _mec des mecs_[433], dit

Cadet-l'Artésien; car après tout, il y en a un de _mec des mecs_. Ce

n'est ni vous ni moi qui avons créé tout ce qui nous entoure, et il est

plus que probable que nous n'avons pas été jetés sur la terre pour vivre

comme des _tambours_[434].

--En v'la un de _bigoteur_[435], qui a le _taffetas_[436] d'aller en

_glier_[437] où le _Raboin_[438] le retournera pour le faire

_riffauder_[439]. Parce qu'il est près de _conir_[440]. Il veut faire le

bon apôtre, dit Coco-Lardouche, de sa voix caverneuse et saccadée.

--J'ai fait tout mon possible, mes enfants, pour vous prouver que les

circonstances faisaient autant plus de _grinches_ que la volonté des

hommes qui exercent la profession; et d'après ce que je vous ai dit

d'Etienne Lardenois, vous avez dû voir qu'à moins de se résigner à

suivre son exemple, il n'y avait guère moyen de rentrer, sur la route

commune une fois qu'on s'en était écarté. Je ne puis donc que vous

répéter en d'autres termes ce que je vous disais en commençant: Puisque

vous êtes _grinches_ restez _grinches_; mais ne donnez pas à ceux qui

vous font la guerre des armes contre vous-mêmes. Au lieu de vous

détester les uns les autres, que le _pégriot_[441] serve, sans orgueil,

le _pègre de la haute_[442], en attendant qu'il le devienne à son tour.

Paris, dit un vieux proverbe, n'a pas été bâti en un jour. Subissez sans

vous plaindre les conséquences de la vie que vous menez. Il ne se livre

pas de bataille qui ne coûte la vie à plus ou moins de soldats; votre

liberté quelquefois même votre vie, sont les enjeux de la partie que

vous jouez contre la société, partie que tôt ou tard vous devez perdre.

C'est là une vérité que vous auriez tort de chercher à vous dissimuler;

vous devez donc, si vous êtes raisonnables, tâcher de la faire durer le

plus longtemps possible.

--Qu'il est _marlou_[443] le _birbe_[444], dit Charles la belle Cravate,

c'est que c'est vrai tout de même ce qu'il nous a dit là.

Le vieux Cadet-Filoux, que les éloges de ses auditeurs, tout grossiers

qu'ils étaient, paraissaient singulièrement flatter, ne se serait pas

hâté de conclure, si Salvador ne s'était pas penché vers lui, et ne lui

avait pas dit à voix basse de passer de suite à la péroraison de son

sermon. Il ne pouvait continuer du moment que Salvador lui intimait

l'ordre de se taire; car il avait intérêt à ne rien faire qui pût

déplaire à celui-ci, qui lui glissait souvent dans la main quelques

pièces d'or qui, avec ce que lui donnait la mère Sans-Refus, qui se

serait fait un scrupule de laisser dans la misère un ancien camarade

d'affaires de l'auteur de ses jours, et la petite rente qu'il possédait,

l'aidaient à passer doucement sa vie.

--Pour qu'elle dure, cette partie, il faut, continua-t-il, après avoir

adressé à Salvador un regard qui indiqua qu'il était arrivé à conclusion

de son discours, que le camarade en liberté n'abandonne pas le camarade

dans la peine; il faut aussi qu'il ne vienne jamais à ce dernier la

pensée d'améliorer sa position aux dépens de ses camarades en liberté;

il faut en un mot que vous vous donniez tous la main et que vous vous

aimiez comme des frères; c'est ce que je vous souhaite, et je vous donne

ma bénédiction. _Amen._

--Bravo! bravo! s'écrièrent tous les bandits en empoignant les _petits

pères noirs_ placés devant eux. A la santé du _birbe_[445].

Les têtes étaient déjà passablement échauffées lorsque les fioles de

parfait-amour, de cent-sept ans et de cognac, que depuis quelques

instants les convives de la mère Sans-Refus lorgnaient du coin de l'oeil,

furent apportées sur la table.

Les liqueurs venaient d'achever ce que le vin bleu avait si bien

commencé, lorsque la mère Sans-Refus voulant laisser à ses convives

toute la liberté possible, et craignant sans doute que la présence

d'une personne du sexe ne leur imposât une réserve incommode fit comme

les dames anglaises, qui quittent la table afin de laisser à leurs maris

la faculté de se griser à leur aise aussitôt que l'on a enlevé le

dessert.

Les trois vieillards, Cadet-Filoux, Cadet-l'Artésien et Coco-Lardouche,

auxquels leur grand âge imposait une sobriété et des habitudes d'ordre

que n'étaient pas forcés d'observer les autres individus de la

compagnie, suivirent l'exemple de la maîtresse du lieu.

La mère Sans-Refus, avant de quitter ses convives, leur adressa une

grimace qu'ils voulurent prendre pour un sourire, et leur recommanda de

bien s'amuser et de ne pas ménager son vin, dont il restait encore trois

pièces dans un des coins du caveau.

--Non! qu'on ne le ménagera pas ton _picton_[446], avait dit Délicat à

ses deux acolytes lorsque la mère Sans-Refus s'était retirée. Avez-vous

_rembroqué_ la _bonique_[447]? c'est pis que l'étalage d'un

_orphelin_[448], et dire que tout ça c'est nos sueurs, c'est not' sang!

Qué mal qu'il y aurait à lui _pesciller d'esbrouffe_[449], tout ce

qu'elle nous a _esgaré_[450] la vieille _attriqueuse_[451]?

Délicat, Coco-Desbraises et Rolet le Mauvais gueux occupaient, à table,

l'extrémité opposée à celle où se trouvaient Salvador, Roman et le

vicomte de Lussan.

Vernier les Bas bleus, qui en entrant s'était placé au centre de la

table, entre Cornet tape dur et Cadet-Vincent, venait sans affectation

de quitter sa place et de s'approcher de Roman qui lui avait fait signe

de venir lui parler.

Les trois amis n'avaient pas mis encore Vernier les Bas bleus dans la

confidence de leur projet; il fallait cependant qu'ils sussent s'ils

pouvaient compter sur lui.

--Ecoute, lui dit Roman qui s'était chargé de la négociation; tu as

deviné sans doute que nous avions Rupin, Richard et moi, le plus grand

intérêt à ce que le secret découvert par Coco-Desbraises et Délicat,

secret qu'ils ont déjà fait connaître à Rolet le Mauvais gueux, ne soit

plus connu de personne?

--Pardine!

--Et crois-tu qu'il y ait plusieurs moyens de forcer ces hommes à se

taire?

--Je n'en connais qu'un; et si vous voulez l'employer, vous pouvez

compter sur moi, dit Vernier les Bas bleus, en adressant à Roman un

regard significatif. Je n'ai pas oublié qu'ils ont voulu me

_buter_[452].

--Voyons, dit le vicomte de Lussan, ils sont ici quatorze: si le combat

s'engage, quels sont ceux qui seront contre nous, et quels sont ceux qui

resteront neutres?

--Vous aurez contre vous, outre les trois en question, le grand Louis et

Charles la belle Cravate, et peut-être un ou deux autres; Robert,

Cadet-Vincent et les autres ne se mêleront de rien.

--Eh! mais la partie est beaucoup plus belle que je ne le pensais,

reprit le vicomte de Lussan; il ne s'agit plus que de l'engager.

--Ça ne sera pas difficile, reprit Vernier les Bas bleus, si vous voulez

me laisser faire.

--Tu as carte blanche, mon cher, lui répondit Roman, qui dit à ses deux

amis, lorsque Vernier les eut quittés pour aller se placer près de

Délicat et de ses deux acolytes: cet homme pourrait bien, pendant les

trois jours qu'il vient de passer avec ces individus, avoir appris

beaucoup trop de choses. Lorsqu'il nous aura aidé à nous débarrasser de

ceux-ci, nous lui réglerons son compte.

--Encore! dit Salvador.

--Messire Roman a parfaitement raison, dit le vicomte de Lussan.

Tandis que les _rupins_, si l'on veut bien nous permettre de conserver à

ces trois personnages le nom qu'ils portaient dans le lieu où ils se

trouvaient, échangeaient à voix basse les quelques paroles qui

précèdent, Vernier, de son côté, ne perdait pas son temps près de

Délicat et de ses deux amis.

--Je viens de causer avec les _rupins_, leur dit-il.

--Eh bien! qué qui t'ont dit? dit Délicat, le visage allumé par le vin

et la colère.

--Qu'ils se moquaient de toi et de tes amis, répondit Vernier les Bas

bleus.

--Ah! ils ont dit ça, repartit Coco-Desbraises, y leur-z-y en cuira.

--Faut les _buter_[453], ajouta Rolet le Mauvais gueux.

--Au fait, c'est votre faute, reprit Vernier les Bas bleus. Après avoir

reconnu qu'il était impossible d'_enquiller_[454] chez eux, où,

dites-vous, il y a un _abadis de larbins du raboin_[455], vous me

chargez de leur dire que s'ils ne vous _coquaient pas_ dix _tailbins

d'altèque de mille balles, vous mangeriez sur leur orgue_[456], et vous

ne m'apprenez rien de ce que vous savez, de sorte que j'ai en l'air d'un

_sinve_[457].

--Eh bien! dis donc, les Bas bleus, repartit Coco-Desbraises, j'ai dans

la _sorbonne_[458] que t'es pas si _sinve_ que t'en as l'air, et que ce

n'est pas sans intention que tu nous _trimballes_ à la _cambrouze_[459]

depuis trois _luisants_[460], m'est avis que tu es de _mèche_[461] avec

les _rupins_ pour nous _emblêmer_[462].

--Si je savais ça, ajouta Délicat en tirant de la poche de sa redingote

un long couteau-poignard, si je savais ça, j'te fourrerais mon

_lingre_[463] dans le _palpitant_[464] jusqu'au manche.

Délicat avait élevé la voix pour prononcer ces mots; ses yeux, qui

sortaient de leur orbite, lançaient des éclairs et des commissures de

ses lèvres sortaient de légers flocons d'écume.

--Qu'est-ce qu'il y a, qu'est-ce qu'il y a? s'écrièrent à la fois tous

les bandits.

Vernier les Bas bleus s'était promptement reculé en arrière, lorsqu'il

avait vu Délicat s'armer de son couteau-poignard.

--Il y a, dit-il en désignant Délicat, que ce méchant gamin veut me

_buter_[465], parce que je ne veux pas l'aider à _escarper_[466] les

_rupins_.

--Ah! tu nous trahissais, _lézard_[467]! s'écria Coco-Desbraises; eh

bien! tu ne sauras rien, et nous allons te _refroidir_[468].

--Il paraît que Vernier ne sait rien, dit Salvador à Roman.

--Coco-Desbraises vient sans s'en douter de lui sauver la vie, répondit

celui-ci. Eh bien! vicomte, je crois qu'il est temps d'ouvrir le bal;

êtes-vous prêt?

--Tout prêt, _my dear_, répondit le vicomte de Lussan en se levant avec

beaucoup de sang-froid. Par lequel voulez-vous que je commence?

--Un instant, dit Salvador, puisqu'ils n'ont pas d'armes à feu, il faut

nous laisser attaquer.

Vernier les Bas bleus, profitant du tumulte, s'était rapproché des

rupins; Délicat pérorait au milieu d'un groupe composé de ses deux

intimes, du grand Louis, de Charles la belle Cravate et de quelques

autres, et vomissait à haute voix les plus sales injures contre Salvador

et ses amis.

--Voulez-vous _rengracier_[469], dit enfin Salvador d'une voix de

tonnerre, il y a assez longtemps que cela dure et si vous ne cessez à

l'instant, vous allez me forcer de vous corriger tous.

--Qu'est-ce que c'est? nous corriger, s'écria Rolet le Mauvais gueux, et

presque tous les bandits, s'avancèrent contre les rupins. Robert,

Cadet-Vincent, Cornet tape dur, et quelques autres, prévoyant une lutte

à laquelle ils ne voulaient pas prendre part, se hâtèrent de se hisser

sur les dernières marches de l'échelle de meunier, d'où ils pouvaient

être spectateurs de ce qui allait se passer, sans craindre d'attraper

quelques horions.

Les rupins et Vernier les Bas bleus se placèrent le long du mur, afin

d'éviter d'être cernés.

--_Arma presto, subito!_ dit Roman; puis ils mirent tous la main aux

pistolets de combat, dont ils avaient eu soin de se munir. Il leur

fallait triompher de neuf coquins résolus, que le vin et l'eau-de-vie

qu'ils venaient de boire, avaient transformés en autant de bêtes

féroces.

--_Butons_[470] les rupins d'abord, criaient Délicat, Coco-Desbraises et

Rolet le Mauvais gueux; _butons-les_, nous _refroidirons_[471] après la

_fourgate_[472], et nous _rapioterons_[473] partout; il y a _gras_[474]

dans la _taule_[475].

--A bas les _lingres_[476], tas de _ferlampiers_[477], cria Salvador,

d'une voix qui parvint à dominer le tumulte: à bas les _lingres_, on je

vous _riffaude_[478].

--A mort les rupins! à mort!... Et les bandits armés tous de longs

couteaux-poignards, et semblables à un torrent qui vient de rompre ses

digues, se ruèrent avec fureur contre le petit groupe de leurs ennemis;

Vernier les Bas bleus, fut atteint le premier d'un coup de couteau au

bras gauche.

--Ah! c'est comme cela, dit le vicomte de Lussan, en voyant couler le

sang de Vernier; c'est bien: et déchargeant presqu'à brûle pourpoint un

de ses pistolets sur Rolet le Mauvais gueux qui avait porté le coup, il

fracassa le crâne du misérable, dont la cervelle alla se plaquer sur les

murs du caveau.

Deux des bandits épouvantés, se retirèrent en arrière, les rupins

n'avaient plus devant eux que Délicat, Coco-Desbraises, le grand Louis,

Charles la belle Cravate, et deux autres. A toi! marquis de malheur,

s'écria Délicat en s'élançant sur Salvador avec toute l'agilité d'un

chat tigre; à toi! et il lui porta en pleine poitrine un furieux coup de

son couteau-poignard; malheureusement pour lui la lame glissa sur une

côte, et ne fit à Salvador qu'une blessure légère.

Cette brusque attaque avait surpris Salvador, mais ne l'avait pas

épouvanté; il saisit Délicat d'une main, et le tenant éloigné de lui

afin de l'empêcher de renouveler sa tentative, il lui envoya deux balles

dans le ventre. Délicat fit un tour sur lui-même, et tomba la face

contre terre.

--Dis le secret aux autres, cria-t-il d'une voix étranglée par la

douleur à Coco-Desbraises qui luttait contre Vernier les Bas bleus,

tandis que Roman et le vicomte de Lussan tenaient en respect les autres

bandits dont l'ardeur commençait à se ralentir; dis le secret aux

autres, afin qu'ils soient forcés de les tuer tous ou de la danser...

Ce furent ses dernières paroles.

Les vrais mystères de Paris · 第 40 / 99 段