des condamnations plus ou moins fortes; mais fort heureusement pour eux,
elles sont ignorées; car, bien que ces gens méritent l'estime qu'ils
inspirent, si leur position était connue, ceux qui maintenant leur
touchent la main, qui les admettent à leur table, s'en éloigneraient
comme on s'éloigne d'un lépreux ou d'un pestiféré.
J'ai vu souvent des libérés parvenir, en cachant leur position, à se
faire admettre dans un atelier, s'y très-bien conduire durant plusieurs
années, et cependant en être ignominieusement chassés lorsqu'elle était
connue.
Les conséquences de la condamnation deviennent ainsi plus terribles que
la condamnation elle-même, pour ceux qui sont soumis à l'expiration de
leur peine à la surveillance de la police, qui ne leur laisse jamais
pendant longtemps la possibilité de cacher leur position de libérés; et,
je ne crains pas de le dire, les libérés qui n'ont pas de fortune n'ont
d'option qu'entre ces deux parties, mourir de faim...
--Merci, mourir de faim, dit Cornet tape dur, il n'y a pas de presse.
--Ou redevenir ce qu'ils étaient, continua Cadet-l'Artésien.
Mourir; tous les hommes n'ont pas assez de courage pour cela, aussi le
libéré, repoussé éternellement par cette société que jadis il offensa,
mais à laquelle il ne doit pas pourtant le sacrifice de sa vie, reprend
ses anciennes habitudes; il va retrouver ses camarades du temps passé
qui lui donnent ce qui lui manque, un asile et du pain, et bientôt il
redevient, malgré lui, ce qu'il était jadis. Qui donc a tort? c'est la
société, ce sont les préjugés. Pourquoi ne pas écouter l'homme qui vient
à récipiscence, l'homme auquel une circonstance souvent indépendante de
sa volonté, une mauvaise éducation, une passion qui n'a pas été
combattue, ont fait commettre une faute quelquefois involontaire, et
souvent excusable? pourquoi se montrer inhumain pour le seul plaisir de
l'être? à quoi sert un code qui proportionne les peines aux délits, si
le coupable est marqué pour toujours du sceau de la réprobation?
_L'injuste préjugé créa la récidive_, c'est là une de ces vérités que
tous les législateurs et tous les philanthropes devraient méditer.
Que l'on ne croie pas que le libéré succombe toujours sans avoir
combattu...
--Ah! c'est vrai, dit Charles la belle Cravate, lorsque je me suis
laissé _affranchir_ à la _rebiffe_[388] par les _fanandels_ (camarades),
il y avait deux _luisants_ (jours) que je n'avais _morfilé_ (mangé).
--Eh bien, si toi, qui étais à cette époque honnête, et qui pouvais,
sans rougir, te présenter partout, tu as été réduit a une telle
extrémité! Juge de ce qui arrive à un malheureux libéré que tout le
monde repousse comme un chien galeux!
--En présence de tels résultats, il faut, de deux choses l'une, ou
extirper le préjugé qui porte les masses à repousser le libéré et à lui
refuser de l'ouvrage, ou modifier, sinon supprimer la surveillance, de
manière à ce qu'elle laisse à celui qu'elle frappe la possibilité de
cacher sa position; c'est peut-être moins en effet, contre la
surveillance elle-même que contre la manière dont elle est exercée qu'il
faut s'élever. A sa sortie de prison, vous dites à un libéré: Vous ne
pouvez habiter Paris ni les grandes villes, vous ne pouvez habiter les
ports de mer, vous ne pouvez habiter les places fortes, où voulez-vous
habiter? c'est retenir d'une main ce que l'on offre de l'autre; c'est
une dérision, et où voulez-vous que cet homme réside et travaille,
puisque tous les endroits qui sont des centres d'activité et
d'industrie, et qui par cela même réclament des ouvriers, lui sont
interdits?
Les libérés privilégiés qui obtiennent la permission de résider dans les
grandes villes, sont forcés de se présenter, à certaines époques, au
bureau de police; de sorte que s'ils parviennent à cacher leur position
réelle, ils ne tardent pas à être pris pour des mouchards, et ils ne
gagnent guère à cette erreur, car, par une de ces bizarreries de notre
caractère national, libérés et mouchards sont frappés d'une même
réprobation; on craint constamment les uns, on a besoin des autres pour
qu'ils vous en garantissent, et cependant on les méprise tous
également: c'est une anomalie dans nos préjugés.
Quant aux libérés que la surveillance parque dans les communes rurales,
ils sont soumis à l'arbitraire du dernier garde champêtre, et ceux
d'entre eux qui cultivent la terre, ne peuvent quitter leur commune pour
aller vendre leurs légumes au marché de la ville voisine, sans rompre
leur ban, et s'exposer à une peine correctionnelle; pour eux la
surveillance est une captivité après la captivité.
Les meilleurs arguments que l'on puisse opposer à la surveillance, sont
sans contredit des extraits du congé délivré au forçat qui s'y trouve
soumis. En tête et en gros caractères, se trouvent ces mots: «_Congé de
forçat._» Ensuite on y rapporte les principales dispositions du décret
du 17 juillet 1807, et notamment les articles 3, 10, 11 et 12 ainsi
conçus:
«Art. 5. Aucun forçat libéré, à moins d'une autorisation spéciale du
directeur général de la police, ne pourra fixer sa résidence dans les
villes de Paris, Versailles, Fontainebleau et autres lieux où il existe
des palais royaux, dans les ports où des bagnes sont établis, dans les
places de guerre, ni à moins de trois myriamètres de la frontière et des
côtes.
»Art 10. Aucun forçat libéré ne pourra quitter le lieu de sa résidence
sans l'autorisation du préfet du département.
»Art. 11. Sur _toute la route_ à suivre par le forçat libéré, l'officier
public du lieu auquel il sera tenu de se présenter, visera sa feuille,
et notera la somme qu'il aura remise au forçat libéré, pour se rendre à
la nouvelle couchée qu'il lui aura indiquée.
»Art. 12. Arrivé à sa destination, le forçat libéré se présentera au
commissaire de police ou au maire du lieu qui lui délivrera son congé en
échange de sa feuille de route.»
J'ai fait ressortir les inconvénients qui résultaient des dispositions
des articles 5 et 10, mais je ne vous ai rien dit encore des articles
suivants; sur toute sa route et lors de son arrivée à destination, le
forçat libéré est tenu de se présenter à l'officier public du lieu, mais
l'autorité s'est-elle assurée de la discrétion de ce dernier? à voir ce
qui se passe on ne peut douter que la question ne doive être résolue par
la négative; dans certains endroits, dans presque tous même c'est un
événement que l'arrivée d'un forçat, et l'officier public qui le reçoit
n'a rien de plus pressé que d'en informer ses voisins, bientôt le forçat
devient l'objet de la curiosité publique, l'objet de toutes les
conversations du pays, chacun se redit la nouvelle, chacun accourt sur
son passage, c'est une véritable exposition qui dure depuis l'instant
qu'il se met en route jusqu'au moment où il arrive à sa destination; que
dis-je, elle se perpétue au delà de ce terme, car dans le lieu qu'il a
choisi pour sa résidence, la curiosité n'est pas satisfaite alors qu'on
l'a vu arriver, et elle se perpétue jusqu'à ce qu'elle trouve un aliment
dans d'autres événements.
Avec un tel luxe de précautions qui ne permettent pas au libéré de
cacher un instant sa position dans un pays où le préjugé s'élève avec
tant de force contre lui, que voulez-vous qu'il fasse? que voulez-vous
qu'il devienne? comment voulez-vous qu'il trouve de l'ouvrage?
Placer un malheureux dans cette position, c'est le mettre au-dessus d'un
précipice, sur une planche à bascule et lui ordonner de marcher;
bientôt l'équilibre est rompu, la bascule joue, et l'homme tombe dans
l'abîme.
Législateurs et philanthropes, avez-vous assez réfléchi à l'empire de la
nécessité? Vous qui êtes partisans de la surveillance, avez-vous calculé
ce que peut le besoin? ce que peut la faim, sur ceux qu'elle tourmente?
Pour moi, je suis convaincu que la vertu elle-même, si elle se
personnifiait pour habiter cette terre, succomberait si elle était mise
en surveillance.
Que l'on ne m'accuse pas d'exagération dans tout ce que je viens de
dire, les faits parlent plus haut que mes paroles; et des faits je
pourrais vous en citer à satiété, qui prouveraient ce que je viens
d'avancer.
Un individu, nommé Carré, à peine âgé de treize ans, fut condamné à
seize années de travaux forcés, pour un vol de deux lapins, commis la
nuit, de complicité et, à l'aide d'effraction; mais à raison de son âge,
la peine qu'il avait encourue, fut commuée en seize années de prison.
Carré se conduisit bien tant que dura sa captivité et apprit l'état de
polisseur de boutons; il fut assez heureux, lors de sa libération, pour
trouver de l'occupation, et durant plusieurs années il ne donna pas le
moindre sujet de plainte; mais le métier qu'il exerçait étant venu à
tomber, il se trouva tout à coup dans la plus affreuse misère; pendant
longtemps il alla voir tous les deux ou trois jours une personne
charitable, et à chaque visite cette personne lui remettait deux ou
trois francs; mais craignant que cette personne ne se lassât de le
secourir, il n'alla plus chez elle et vola, dans une cuisine, deux
casseroles qui pouvaient valoir dix francs au plus; il fut arrêté pour
ce fait et condamné aux travaux forcés à perpétuité et à la marque.
Lors du départ de la chaîne, la personne en question alla voir Carré; et
comme elle ne connaissait pas les circonstances qui l'avaient porté à
commettre un nouveau crime, elle crut devoir lui adresser quelques
reproches; eh! monsieur, lui répondit Carré, je ne pouvais trouver de
l'ouvrage nulle part, j'étais repoussé de tout le monde, je n'ai volé
que pour être envoyé au bagne; là, au moins, je mangerai tous les jours.
--Voulez-vous que je vous raconte l'histoire d'un forçat libéré que
plusieurs d'entre vous doivent avoir connu au bagne de Toulon, celle de
_Aubert_[389]. Cet homme fut condamné le 2 août 1826, pour un faux
commis dans des circonstances qui le rendaient presque excusable, à cinq
ans de travaux forcés, il subit sa peine au bagne de Toulon, et fut
libéré le 2 août 1831. Il se rendit légalement à Caen, où il rejoignit
sa femme et sa fille que le préjugé et la misère, qui en est la
conséquence inévitable, le forcèrent bientôt de quitter dans leur propre
intérêt et pour qu'elles ne partageassent pas la réprobation dont il
était l'objet; il se rendit à Bordeaux, il s'adressa à une des autorités
de la ville, qui touchée de ses malheurs, le secourut largement de sa
bourse et lui fit avoir un passe-port non stigmatisé, qui lui permit de
chercher un emploi. Il parvint à se faire recevoir comme précepteur dans
une famille des environs de Bordeaux; il répondit à la confiance qu'on
lui témoignait. Mais une fatale circonstance vint dévoiler le mystère
dont il s'entourait et bien qu'on n'eût qu'à se louer de sa conduite et
de son travail, on le congédia...
Il s'enrôla alors dans les armées de Don Pedro, il fut gradé et passa
trois ans en Portugal, puis il resta cinq ans en Belgique, d'abord comme
ouvrier dans une fabrique de fer, puis à la tête d'une école de jeunes
enfants, mais la réprobation vint l'y chercher et l'en chasser, il
parvint alors à se faire admettre comme surveillant au chemin de fer,
section de Gouy, les piétons à Charleroi, mais les travaux une fois
achevés il se trouva de nouveau sans emploi et dans l'impossibilité d'en
trouver un, parce que sa véritable position était connue; il passa en
Prusse où il fut arrêté et ramené à la frontière française, en France on
l'arrêta également et après une prévention de vingt-trois jours, il fut
condamné à vingt-quatre heures de prison, pour rupture de ban. Les
certificats dont il était porteur plaidèrent en sa faveur, et en le
condamnant le président du tribunal déplora la sévérité de la loi, mais
elle dictait la sentence, il ne put qu'user de la faculté qu'elle lui
laissait pour infliger le minimum de la peine.
Après avoir satisfait à cette condamnation, le forçat libéré se rendit à
Metz où le préfet de la Moselle l'envoya à Remelfding dans la colonie de
M. Appert. Il y resta huit mois et en sortit parce qu'il fut impossible
à ce généreux philanthrope de continuer plus longtemps son oeuvre
charitable. Le libéré voulut alors se rendre à Couvron, près Vitry, où
les travaux du chemin de fer étaient alors en pleine activité. Il en
sollicita l'autorisation, elle lui fut refusée par le caprice d'un
secrétaire de mairie, et c'est par suite d'un refus aussi inexplicable
que ce malheureux, porteur d'excellents certificats et d'une lettre de
recommandation fort honorable du sous-préfet de Toul, se trouvait
réduit à mendier des secours le long de la roule qu'il parcourait pour
se rendre à Dreux, lorsque je le rencontrai. Cette victime du préjugé et
des rigueurs de la surveillance, vingt-trois ans après l'expiration de
sa peine, versait des larmes amères en me disant qu'il savait bien qu'il
n'était qu'un lâche puisqu'il endurait depuis si longtemps de semblables
tortures et de semblables humiliations sans avoir le courage de se
détruire.
--Pourquoi qu'il ne _grinchissait_[390] pas? dit Coco-Desbraises.
--Des idées? reprit Cadet-l'Artésien.
--Des idées de _pantre_[391], ajouta Cadet-Filoux. Mais si cet homme
faisant un retour sur lui-même et sur la société qu'il trouve inexorable
vingt trois ans après la perpétration d'un crime à peu près excusable,
se révoltait enfin contre elle et redevenait criminel, qui devrait-on
accuser, hein?
--Ce n'est pas lui, bien sûr, répondit le grand Louis à cette question
du vieux Cadet-Filoux.
--Quoi qu'il en soit, reprit Cadet-l'Artésien, Aubert n'est pas le seul
_fagot_[392] dont je puisse vous raconter l'histoire; mais comme je ne
veux pas vous tenir là jusqu'à demain matin, je ne vous parlerai plus
que d'un seul, de Blanchet.
Blanchet avait été condamné à la prison pour un vol de peu d'importance
commis dans un moment d'ivresse. A l'expiration de sa peine, il fut
placé sous la surveillance et envoyé dans une petite localité de la
province où il n'avait ni parents ni amis, il y manqua d'ouvrage.
Habitué depuis vingt ans au séjour de Paris, seule ville dans laquelle
il pût gagner sa vie (il était marchand des quatre saisons), il y
revint; mais bientôt il fut arrêté pour rupture de ban et condamné.
Renvoyé de nouveau en province, la nécessité lui fit encore une loi de
regagner la capitale; mais cette fois, instruit par l'expérience, il se
cacha. Les moyens de gagner sa vie lui devinrent par là plus difficiles,
et bientôt il tomba en récidive. Cet homme pourtant n'avait pas le goût
du métier, ses sentiments étaient droits et honnêtes. Il était resté
longtemps à la Conciergerie et s'était attiré l'estime des autres
détenus et celle de ses gardiens. Sa conduite y fut toujours exemplaire
et il sut, à ce qu'on assure, gagner la confiance de monsieur le
directeur de la prison. Cette confiance fut entière et jamais il n'en
abusa. On dit que monsieur le directeur affirmerait au besoin que
Blanchet n'avait que des sentiments honnêtes, et pourtant la
surveillante en a fait un _grinche_[393] comme nous autres.
Lorsqu'une peine, ou plutôt ce qui n'est que l'accessoire d'une peine,
produit de tels effets, cette peine ou cet accessoire, comme on voudra
le nommer, est jugé; il doit disparaître de nos codes ou subir dans son
application de notables changements; la société a bien le droit de
punir, mais elle ne peut avoir celui de dépraver.
Il semble, au reste, que les législateurs eux-mêmes aient compris le peu
de valeur morale de notre loi sur la surveillance, car pendant longtemps
ils ont laissé au libéré la faculté de s'en affranchir, moyennant le
dépôt d'une somme dont le chiffre a varié, mais qui ne s'est jamais
élevée au delà de quelques cents francs: belle garantie, vraiment, pour
la société qu'une pareille somme.
On a fini par comprendre qu'il était monstrueux d'accorder aux libérés
la faculté de racheter une peine, de faire ainsi du châtiment une
marchandise vénale; et maintenant tous les libérés restent soumis à la
surveillance. On eût mieux fait de les en affranchir tous, si on ne
voulait pas remédier aux maux qu'elle produit. Ces maux sont réels, ils
sont immenses, et ils produisent leurs effets à chaque instant; voyez
les tables de statistique, les récidives augmentant progressivement;
vous avez généralisé la surveillance, elle frappe par cela même sur un
plus grand nombre d'individus, et les récidives sont plus nombreuses;
cela devait être, c'était une conséquence forcée; et si l'on voulait
établir une règle de proportion, on trouverait, je n'en doute pas, que
le rapport entre les récidives et le nombre des libérés parqués ou
traqués par la surveillance, a constamment été le même.
Ne cherchez donc pas ailleurs la cause de cette recrudescence des crimes
qui effrayent la société; que l'on s'attache à combattre ou à détruire
cette cause, et que l'on n'aille pas chercher le remède dans un nouveau
système pénitentiaire qui, quand bien même il produirait les bons effets
qu'on en attend, n'aurait rien fait pour la sécurité de la société, si
préalablement on n'avait pas détruit les préjugés qui la dominent
encore.
--Cadet-Vincent, mes enfants, reprit Cadet-Filoux, vous a dit tout à
l'heure ce qui arrivait au _grinche_ qui était assez sot pour
_rengracier_[394]. Je reviens au point où il m'a interrompu; je vous
disais tout à l'heure que beaucoup de _garçons_[395] s'ils le pouvaient,
quitteraient le métier pour se mettre à _turbiner_[396]. Je n'ai donc
pas besoin de m'arrêter sur ce point où j'étais arrivé lorsqu'il m'a
interrompu.
--Décidément ce vieux scélérat prêche, dit le vicomte de Lussan à ses
deux compagnons; j'ai bien envie d'envoyer à tous les diables le
prédicateur et ses auditeurs.
--Gardez-vous-en bien, cher vicomte, répondit Salvador; il ne faut pas
que nous soyons les provocateurs, si nous ne voulons pas avoir sur les
bras toute cette vile canaille.
Ces quelques paroles échangées à voix basse n'avaient pas interrompu
Cadet-Filoux, qui continuait en ces termes:
Si les crimes de quelques-uns d'entre nous épouvantent la société, si
nos déprédations rompent l'équilibre de la machine sociale, ne faut-il
pas, autant que nous, accuser l'organisation, les lois, les moeurs de
cette même société?
Pour justifier la rigueur des lois qui régissent les classes infimes de
la société, on objecte que presque tous les _grinches_ sortent des rangs
du prolétariat. C'est vrai, ou à peu près; mais qu'est-ce que cela
prouve, si ce n'est la vérité de ce vieux dicton populaire: _Ventre
affamé n'a point d'oreilles_.
Admettons donc que tous les _grinches_ de profession sortent des rangs
du peuple. Je ne vous parlerai pas des grands criminels qui, à quelques
exceptions, appartiennent aux classes élevées.
--Il a ma foi raison, le vieux singe, dit Roman au vicomte de Lussan:
c'est plus souvent des salons que des mansardes que sortent les
assassins et les faussaires.
--Que voulez-vous, messire intendant, répondit celui-ci, les gens de peu
n'ont pas l'intelligence assez développée pour concevoir les grandes
choses.
--Ceci admis, je vous demanderai s'il y a en France des établissements
dans lesquels cette multitude d'enfants du peuple qui vaguent sur les
places et sur les boulevards puissent être conduits afin d'y apprendre
un état et d'y recevoir, en contractant l'habitude du travail et de la
sobriété, l'éducation que, dans un pays qui marche, dit-on, à la tête de
la civilisation, tous les hommes devraient posséder? Non.
Pourquoi? parce que pour créer des établissements de ce genre, il faut
de l'argent et que l'argent manque, belle réponse, vraiment! l'argent ne
manque pas lorsqu'il s'agit de subventionner des journaux, ou des
théâtres auxquels le peuple ne va jamais, de payer des danseuses qui ne
dansent pas pour lui, ou d'ériger des palais dans lesquels on ne le
laisse pas entrer. L'argent ne manque donc pas et vous croyez tous comme
moi qu'il serait à désirer qu'il fut employé à fonder quelques
établissements philanthropiques, semblables à ceux dont je viens de vous
parler.
Quoi qu'il en soit il n'en existe pas, et les enfants auxquels ils
seraient si utiles, vont passer la plus grande partie de leur temps aux
Quatre billards[397] ou dans tout autre lieu semblables et ils
deviennent des _pégriots_[398].
Le _pégriot_, mes enfants, occupe les derniers degrés de l'échelle au
sommet de laquelle sont placés les _pègres de la haute_[399]; les hommes
comme _rupin_, le provençal; Richard, comme Cadet-l'Artésien,
Coco-Lardouche et moi jadis, et dont vous autres vous occupez les
échelons intermédiaires. Le besoin conduisait la main du _pégriot_
lorsqu'il commit son premier vol et peut-être que si quelqu'un voulait
bien lui donner du pain en échange de son travail et l'aider de quelques
conseils, il abandonnerait un métier dont les commencements doivent lui
paraître assez rudes. Le _pégriot_ est timide et ce n'est que lorsqu'il
est poussé dans ses derniers retranchements, qu'il se hasarde à tirer de
la poche de celui qui se trouve à sa portée, un foulard que la
_fourgate_[400] lui payera le quart de sa valeur, le _pégriot_ est
toujours sale et mal vêtu, il ne déjeune jamais et ne dîne pas tous les
jours; lorsqu'il a quelques sous, il va prendre gîte dans un des hôtels
à la nuit de la Cité; lorsque son gousset est vide, il se promène toute
la nuit, si la première patrouille qu'il rencontre ne le mène pas au
corps de garde, qu'il ne quittera que pour aller chez un
_quart-d'oeil_[401] qui l'enverra à la _cigogne_[402].
Voilà comment on devient _grinche_, l'homme pauvre devient
_gouêpeur_[403], on l'envoie à la _Lorcefée_[404], il en sort
_poisse_[405]. L'enfant ignorant et abandonné devient _pégriot_, on
l'envoie en prison, il en sort voleur, c'est toujours la même chanson
avec des variations différentes. Une fois qu'on est arrivé là,
savez-vous ce qu'il faut faire?
--Eh ben! qué qui faut faire? dit Délicat.
--Prendre le temps comme il vient, la soupe comme elle est, et faire son
métier en _brave garçon_[406], répondit Cadet-Filoux.
Là, _du flan, birbe_[407], dit Charles la belle Cravate, est-ce qu'une
fois qu'on a _mis la main à la pâte, il n'y a plus moyen de la
retirer_[408]?
--Plus moyen, mon garçon, plus moyen et pour vous prouver à tous que je
ne vous en impose pas, je vais vous raconter en peu de mots l'histoire
d'un _grinche_ qui a voulu redevenir _pantre_[409]. Dis-donc
Cadet-Vincent, as-tu connu là-bas, dans la salle nº 3, un nommé Etienne
Lardenois.
--Je crois bien, un beau brun, fort comme un taureau et courageux comme
un lion, âgé de vingt-cinq à trente ans au plus; mais dis-donc,
Coco-Desbraises, tu l'as connu aussi, toi, Etienne Lardenois, à preuve
qu'on jour il t'a donné une fameuse _floppée_?
--Oui, oui, je l'ai connu, Etienne Lardenois, répondit Coco-Desbraises
d'une voix sombre.
--Eh bien! voici ce qui lui est arrivé: reprit Cadet-Filoux.
--Etienne Lardenois avait été _gerbé_ à _cinq longes de dur_, pour un
_grinchissage avec fric-frac_, dans une _taule_ habitée[410]; vingt ans
et plus de _pré_[411] ça s'arrache, dix ans ça se tire, cinq ans ça se
fait par-dessus la jambe; vous savez ça, vous autres; aussi, Etienne
Lardenois, qui était un joyeux compère, ne s'affligea pas beaucoup de sa
condamnation, et lorsqu'il arriva au bagne de Toulon, il était gai comme
un pinson. Au bout de quelques jours, ça n'était plus ça, Etienne
Lardenois ne pouvait pas s'accoutumer aux coups de rotin de messieurs
les argousins; aussi, il ne fit pas ses cinq _longes_, il les arracha,
et lorsqu'il reçut ses _escraches de fagot affranchi_[412], il se promit
bien de ne plus revenir à Toulon, le pauvre garçon! il ne se doutait pas
du nombre des obstacles qu'il serait forcé de surmonter, s'il voulait
tenir la promesse qu'il s'était faite.
Comme il avait été condamné à une époque ou il était encore possible de
racheter sa _surbine_[413]...
--C'était le bon temps, dirent tous ceux de la compagnie qui savaient
que le cas échéant la faculté dont venait de parler Cadet-Filoux, leur
serait enlevée, c'était le bon temps...
--Il n'eut pas trop à en souffrir, il lui fut permis de rester à Paris.