Des gens qui occupent dans le monde de très-belles positions, ont subi

des condamnations plus ou moins fortes; mais fort heureusement pour eux,

elles sont ignorées; car, bien que ces gens méritent l'estime qu'ils

inspirent, si leur position était connue, ceux qui maintenant leur

touchent la main, qui les admettent à leur table, s'en éloigneraient

comme on s'éloigne d'un lépreux ou d'un pestiféré.

J'ai vu souvent des libérés parvenir, en cachant leur position, à se

faire admettre dans un atelier, s'y très-bien conduire durant plusieurs

années, et cependant en être ignominieusement chassés lorsqu'elle était

connue.

Les conséquences de la condamnation deviennent ainsi plus terribles que

la condamnation elle-même, pour ceux qui sont soumis à l'expiration de

leur peine à la surveillance de la police, qui ne leur laisse jamais

pendant longtemps la possibilité de cacher leur position de libérés; et,

je ne crains pas de le dire, les libérés qui n'ont pas de fortune n'ont

d'option qu'entre ces deux parties, mourir de faim...

--Merci, mourir de faim, dit Cornet tape dur, il n'y a pas de presse.

--Ou redevenir ce qu'ils étaient, continua Cadet-l'Artésien.

Mourir; tous les hommes n'ont pas assez de courage pour cela, aussi le

libéré, repoussé éternellement par cette société que jadis il offensa,

mais à laquelle il ne doit pas pourtant le sacrifice de sa vie, reprend

ses anciennes habitudes; il va retrouver ses camarades du temps passé

qui lui donnent ce qui lui manque, un asile et du pain, et bientôt il

redevient, malgré lui, ce qu'il était jadis. Qui donc a tort? c'est la

société, ce sont les préjugés. Pourquoi ne pas écouter l'homme qui vient

à récipiscence, l'homme auquel une circonstance souvent indépendante de

sa volonté, une mauvaise éducation, une passion qui n'a pas été

combattue, ont fait commettre une faute quelquefois involontaire, et

souvent excusable? pourquoi se montrer inhumain pour le seul plaisir de

l'être? à quoi sert un code qui proportionne les peines aux délits, si

le coupable est marqué pour toujours du sceau de la réprobation?

_L'injuste préjugé créa la récidive_, c'est là une de ces vérités que

tous les législateurs et tous les philanthropes devraient méditer.

Que l'on ne croie pas que le libéré succombe toujours sans avoir

combattu...

--Ah! c'est vrai, dit Charles la belle Cravate, lorsque je me suis

laissé _affranchir_ à la _rebiffe_[388] par les _fanandels_ (camarades),

il y avait deux _luisants_ (jours) que je n'avais _morfilé_ (mangé).

--Eh bien, si toi, qui étais à cette époque honnête, et qui pouvais,

sans rougir, te présenter partout, tu as été réduit a une telle

extrémité! Juge de ce qui arrive à un malheureux libéré que tout le

monde repousse comme un chien galeux!

--En présence de tels résultats, il faut, de deux choses l'une, ou

extirper le préjugé qui porte les masses à repousser le libéré et à lui

refuser de l'ouvrage, ou modifier, sinon supprimer la surveillance, de

manière à ce qu'elle laisse à celui qu'elle frappe la possibilité de

cacher sa position; c'est peut-être moins en effet, contre la

surveillance elle-même que contre la manière dont elle est exercée qu'il

faut s'élever. A sa sortie de prison, vous dites à un libéré: Vous ne

pouvez habiter Paris ni les grandes villes, vous ne pouvez habiter les

ports de mer, vous ne pouvez habiter les places fortes, où voulez-vous

habiter? c'est retenir d'une main ce que l'on offre de l'autre; c'est

une dérision, et où voulez-vous que cet homme réside et travaille,

puisque tous les endroits qui sont des centres d'activité et

d'industrie, et qui par cela même réclament des ouvriers, lui sont

interdits?

Les libérés privilégiés qui obtiennent la permission de résider dans les

grandes villes, sont forcés de se présenter, à certaines époques, au

bureau de police; de sorte que s'ils parviennent à cacher leur position

réelle, ils ne tardent pas à être pris pour des mouchards, et ils ne

gagnent guère à cette erreur, car, par une de ces bizarreries de notre

caractère national, libérés et mouchards sont frappés d'une même

réprobation; on craint constamment les uns, on a besoin des autres pour

qu'ils vous en garantissent, et cependant on les méprise tous

également: c'est une anomalie dans nos préjugés.

Quant aux libérés que la surveillance parque dans les communes rurales,

ils sont soumis à l'arbitraire du dernier garde champêtre, et ceux

d'entre eux qui cultivent la terre, ne peuvent quitter leur commune pour

aller vendre leurs légumes au marché de la ville voisine, sans rompre

leur ban, et s'exposer à une peine correctionnelle; pour eux la

surveillance est une captivité après la captivité.

Les meilleurs arguments que l'on puisse opposer à la surveillance, sont

sans contredit des extraits du congé délivré au forçat qui s'y trouve

soumis. En tête et en gros caractères, se trouvent ces mots: «_Congé de

forçat._» Ensuite on y rapporte les principales dispositions du décret

du 17 juillet 1807, et notamment les articles 3, 10, 11 et 12 ainsi

conçus:

«Art. 5. Aucun forçat libéré, à moins d'une autorisation spéciale du

directeur général de la police, ne pourra fixer sa résidence dans les

villes de Paris, Versailles, Fontainebleau et autres lieux où il existe

des palais royaux, dans les ports où des bagnes sont établis, dans les

places de guerre, ni à moins de trois myriamètres de la frontière et des

côtes.

»Art 10. Aucun forçat libéré ne pourra quitter le lieu de sa résidence

sans l'autorisation du préfet du département.

»Art. 11. Sur _toute la route_ à suivre par le forçat libéré, l'officier

public du lieu auquel il sera tenu de se présenter, visera sa feuille,

et notera la somme qu'il aura remise au forçat libéré, pour se rendre à

la nouvelle couchée qu'il lui aura indiquée.

»Art. 12. Arrivé à sa destination, le forçat libéré se présentera au

commissaire de police ou au maire du lieu qui lui délivrera son congé en

échange de sa feuille de route.»

J'ai fait ressortir les inconvénients qui résultaient des dispositions

des articles 5 et 10, mais je ne vous ai rien dit encore des articles

suivants; sur toute sa route et lors de son arrivée à destination, le

forçat libéré est tenu de se présenter à l'officier public du lieu, mais

l'autorité s'est-elle assurée de la discrétion de ce dernier? à voir ce

qui se passe on ne peut douter que la question ne doive être résolue par

la négative; dans certains endroits, dans presque tous même c'est un

événement que l'arrivée d'un forçat, et l'officier public qui le reçoit

n'a rien de plus pressé que d'en informer ses voisins, bientôt le forçat

devient l'objet de la curiosité publique, l'objet de toutes les

conversations du pays, chacun se redit la nouvelle, chacun accourt sur

son passage, c'est une véritable exposition qui dure depuis l'instant

qu'il se met en route jusqu'au moment où il arrive à sa destination; que

dis-je, elle se perpétue au delà de ce terme, car dans le lieu qu'il a

choisi pour sa résidence, la curiosité n'est pas satisfaite alors qu'on

l'a vu arriver, et elle se perpétue jusqu'à ce qu'elle trouve un aliment

dans d'autres événements.

Avec un tel luxe de précautions qui ne permettent pas au libéré de

cacher un instant sa position dans un pays où le préjugé s'élève avec

tant de force contre lui, que voulez-vous qu'il fasse? que voulez-vous

qu'il devienne? comment voulez-vous qu'il trouve de l'ouvrage?

Placer un malheureux dans cette position, c'est le mettre au-dessus d'un

précipice, sur une planche à bascule et lui ordonner de marcher;

bientôt l'équilibre est rompu, la bascule joue, et l'homme tombe dans

l'abîme.

Législateurs et philanthropes, avez-vous assez réfléchi à l'empire de la

nécessité? Vous qui êtes partisans de la surveillance, avez-vous calculé

ce que peut le besoin? ce que peut la faim, sur ceux qu'elle tourmente?

Pour moi, je suis convaincu que la vertu elle-même, si elle se

personnifiait pour habiter cette terre, succomberait si elle était mise

en surveillance.

Que l'on ne m'accuse pas d'exagération dans tout ce que je viens de

dire, les faits parlent plus haut que mes paroles; et des faits je

pourrais vous en citer à satiété, qui prouveraient ce que je viens

d'avancer.

Un individu, nommé Carré, à peine âgé de treize ans, fut condamné à

seize années de travaux forcés, pour un vol de deux lapins, commis la

nuit, de complicité et, à l'aide d'effraction; mais à raison de son âge,

la peine qu'il avait encourue, fut commuée en seize années de prison.

Carré se conduisit bien tant que dura sa captivité et apprit l'état de

polisseur de boutons; il fut assez heureux, lors de sa libération, pour

trouver de l'occupation, et durant plusieurs années il ne donna pas le

moindre sujet de plainte; mais le métier qu'il exerçait étant venu à

tomber, il se trouva tout à coup dans la plus affreuse misère; pendant

longtemps il alla voir tous les deux ou trois jours une personne

charitable, et à chaque visite cette personne lui remettait deux ou

trois francs; mais craignant que cette personne ne se lassât de le

secourir, il n'alla plus chez elle et vola, dans une cuisine, deux

casseroles qui pouvaient valoir dix francs au plus; il fut arrêté pour

ce fait et condamné aux travaux forcés à perpétuité et à la marque.

Lors du départ de la chaîne, la personne en question alla voir Carré; et

comme elle ne connaissait pas les circonstances qui l'avaient porté à

commettre un nouveau crime, elle crut devoir lui adresser quelques

reproches; eh! monsieur, lui répondit Carré, je ne pouvais trouver de

l'ouvrage nulle part, j'étais repoussé de tout le monde, je n'ai volé

que pour être envoyé au bagne; là, au moins, je mangerai tous les jours.

--Voulez-vous que je vous raconte l'histoire d'un forçat libéré que

plusieurs d'entre vous doivent avoir connu au bagne de Toulon, celle de

_Aubert_[389]. Cet homme fut condamné le 2 août 1826, pour un faux

commis dans des circonstances qui le rendaient presque excusable, à cinq

ans de travaux forcés, il subit sa peine au bagne de Toulon, et fut

libéré le 2 août 1831. Il se rendit légalement à Caen, où il rejoignit

sa femme et sa fille que le préjugé et la misère, qui en est la

conséquence inévitable, le forcèrent bientôt de quitter dans leur propre

intérêt et pour qu'elles ne partageassent pas la réprobation dont il

était l'objet; il se rendit à Bordeaux, il s'adressa à une des autorités

de la ville, qui touchée de ses malheurs, le secourut largement de sa

bourse et lui fit avoir un passe-port non stigmatisé, qui lui permit de

chercher un emploi. Il parvint à se faire recevoir comme précepteur dans

une famille des environs de Bordeaux; il répondit à la confiance qu'on

lui témoignait. Mais une fatale circonstance vint dévoiler le mystère

dont il s'entourait et bien qu'on n'eût qu'à se louer de sa conduite et

de son travail, on le congédia...

Il s'enrôla alors dans les armées de Don Pedro, il fut gradé et passa

trois ans en Portugal, puis il resta cinq ans en Belgique, d'abord comme

ouvrier dans une fabrique de fer, puis à la tête d'une école de jeunes

enfants, mais la réprobation vint l'y chercher et l'en chasser, il

parvint alors à se faire admettre comme surveillant au chemin de fer,

section de Gouy, les piétons à Charleroi, mais les travaux une fois

achevés il se trouva de nouveau sans emploi et dans l'impossibilité d'en

trouver un, parce que sa véritable position était connue; il passa en

Prusse où il fut arrêté et ramené à la frontière française, en France on

l'arrêta également et après une prévention de vingt-trois jours, il fut

condamné à vingt-quatre heures de prison, pour rupture de ban. Les

certificats dont il était porteur plaidèrent en sa faveur, et en le

condamnant le président du tribunal déplora la sévérité de la loi, mais

elle dictait la sentence, il ne put qu'user de la faculté qu'elle lui

laissait pour infliger le minimum de la peine.

Après avoir satisfait à cette condamnation, le forçat libéré se rendit à

Metz où le préfet de la Moselle l'envoya à Remelfding dans la colonie de

M. Appert. Il y resta huit mois et en sortit parce qu'il fut impossible

à ce généreux philanthrope de continuer plus longtemps son oeuvre

charitable. Le libéré voulut alors se rendre à Couvron, près Vitry, où

les travaux du chemin de fer étaient alors en pleine activité. Il en

sollicita l'autorisation, elle lui fut refusée par le caprice d'un

secrétaire de mairie, et c'est par suite d'un refus aussi inexplicable

que ce malheureux, porteur d'excellents certificats et d'une lettre de

recommandation fort honorable du sous-préfet de Toul, se trouvait

réduit à mendier des secours le long de la roule qu'il parcourait pour

se rendre à Dreux, lorsque je le rencontrai. Cette victime du préjugé et

des rigueurs de la surveillance, vingt-trois ans après l'expiration de

sa peine, versait des larmes amères en me disant qu'il savait bien qu'il

n'était qu'un lâche puisqu'il endurait depuis si longtemps de semblables

tortures et de semblables humiliations sans avoir le courage de se

détruire.

--Pourquoi qu'il ne _grinchissait_[390] pas? dit Coco-Desbraises.

--Des idées? reprit Cadet-l'Artésien.

--Des idées de _pantre_[391], ajouta Cadet-Filoux. Mais si cet homme

faisant un retour sur lui-même et sur la société qu'il trouve inexorable

vingt trois ans après la perpétration d'un crime à peu près excusable,

se révoltait enfin contre elle et redevenait criminel, qui devrait-on

accuser, hein?

--Ce n'est pas lui, bien sûr, répondit le grand Louis à cette question

du vieux Cadet-Filoux.

--Quoi qu'il en soit, reprit Cadet-l'Artésien, Aubert n'est pas le seul

_fagot_[392] dont je puisse vous raconter l'histoire; mais comme je ne

veux pas vous tenir là jusqu'à demain matin, je ne vous parlerai plus

que d'un seul, de Blanchet.

Blanchet avait été condamné à la prison pour un vol de peu d'importance

commis dans un moment d'ivresse. A l'expiration de sa peine, il fut

placé sous la surveillance et envoyé dans une petite localité de la

province où il n'avait ni parents ni amis, il y manqua d'ouvrage.

Habitué depuis vingt ans au séjour de Paris, seule ville dans laquelle

il pût gagner sa vie (il était marchand des quatre saisons), il y

revint; mais bientôt il fut arrêté pour rupture de ban et condamné.

Renvoyé de nouveau en province, la nécessité lui fit encore une loi de

regagner la capitale; mais cette fois, instruit par l'expérience, il se

cacha. Les moyens de gagner sa vie lui devinrent par là plus difficiles,

et bientôt il tomba en récidive. Cet homme pourtant n'avait pas le goût

du métier, ses sentiments étaient droits et honnêtes. Il était resté

longtemps à la Conciergerie et s'était attiré l'estime des autres

détenus et celle de ses gardiens. Sa conduite y fut toujours exemplaire

et il sut, à ce qu'on assure, gagner la confiance de monsieur le

directeur de la prison. Cette confiance fut entière et jamais il n'en

abusa. On dit que monsieur le directeur affirmerait au besoin que

Blanchet n'avait que des sentiments honnêtes, et pourtant la

surveillante en a fait un _grinche_[393] comme nous autres.

Lorsqu'une peine, ou plutôt ce qui n'est que l'accessoire d'une peine,

produit de tels effets, cette peine ou cet accessoire, comme on voudra

le nommer, est jugé; il doit disparaître de nos codes ou subir dans son

application de notables changements; la société a bien le droit de

punir, mais elle ne peut avoir celui de dépraver.

Il semble, au reste, que les législateurs eux-mêmes aient compris le peu

de valeur morale de notre loi sur la surveillance, car pendant longtemps

ils ont laissé au libéré la faculté de s'en affranchir, moyennant le

dépôt d'une somme dont le chiffre a varié, mais qui ne s'est jamais

élevée au delà de quelques cents francs: belle garantie, vraiment, pour

la société qu'une pareille somme.

On a fini par comprendre qu'il était monstrueux d'accorder aux libérés

la faculté de racheter une peine, de faire ainsi du châtiment une

marchandise vénale; et maintenant tous les libérés restent soumis à la

surveillance. On eût mieux fait de les en affranchir tous, si on ne

voulait pas remédier aux maux qu'elle produit. Ces maux sont réels, ils

sont immenses, et ils produisent leurs effets à chaque instant; voyez

les tables de statistique, les récidives augmentant progressivement;

vous avez généralisé la surveillance, elle frappe par cela même sur un

plus grand nombre d'individus, et les récidives sont plus nombreuses;

cela devait être, c'était une conséquence forcée; et si l'on voulait

établir une règle de proportion, on trouverait, je n'en doute pas, que

le rapport entre les récidives et le nombre des libérés parqués ou

traqués par la surveillance, a constamment été le même.

Ne cherchez donc pas ailleurs la cause de cette recrudescence des crimes

qui effrayent la société; que l'on s'attache à combattre ou à détruire

cette cause, et que l'on n'aille pas chercher le remède dans un nouveau

système pénitentiaire qui, quand bien même il produirait les bons effets

qu'on en attend, n'aurait rien fait pour la sécurité de la société, si

préalablement on n'avait pas détruit les préjugés qui la dominent

encore.

--Cadet-Vincent, mes enfants, reprit Cadet-Filoux, vous a dit tout à

l'heure ce qui arrivait au _grinche_ qui était assez sot pour

_rengracier_[394]. Je reviens au point où il m'a interrompu; je vous

disais tout à l'heure que beaucoup de _garçons_[395] s'ils le pouvaient,

quitteraient le métier pour se mettre à _turbiner_[396]. Je n'ai donc

pas besoin de m'arrêter sur ce point où j'étais arrivé lorsqu'il m'a

interrompu.

--Décidément ce vieux scélérat prêche, dit le vicomte de Lussan à ses

deux compagnons; j'ai bien envie d'envoyer à tous les diables le

prédicateur et ses auditeurs.

--Gardez-vous-en bien, cher vicomte, répondit Salvador; il ne faut pas

que nous soyons les provocateurs, si nous ne voulons pas avoir sur les

bras toute cette vile canaille.

Ces quelques paroles échangées à voix basse n'avaient pas interrompu

Cadet-Filoux, qui continuait en ces termes:

Si les crimes de quelques-uns d'entre nous épouvantent la société, si

nos déprédations rompent l'équilibre de la machine sociale, ne faut-il

pas, autant que nous, accuser l'organisation, les lois, les moeurs de

cette même société?

Pour justifier la rigueur des lois qui régissent les classes infimes de

la société, on objecte que presque tous les _grinches_ sortent des rangs

du prolétariat. C'est vrai, ou à peu près; mais qu'est-ce que cela

prouve, si ce n'est la vérité de ce vieux dicton populaire: _Ventre

affamé n'a point d'oreilles_.

Admettons donc que tous les _grinches_ de profession sortent des rangs

du peuple. Je ne vous parlerai pas des grands criminels qui, à quelques

exceptions, appartiennent aux classes élevées.

--Il a ma foi raison, le vieux singe, dit Roman au vicomte de Lussan:

c'est plus souvent des salons que des mansardes que sortent les

assassins et les faussaires.

--Que voulez-vous, messire intendant, répondit celui-ci, les gens de peu

n'ont pas l'intelligence assez développée pour concevoir les grandes

choses.

--Ceci admis, je vous demanderai s'il y a en France des établissements

dans lesquels cette multitude d'enfants du peuple qui vaguent sur les

places et sur les boulevards puissent être conduits afin d'y apprendre

un état et d'y recevoir, en contractant l'habitude du travail et de la

sobriété, l'éducation que, dans un pays qui marche, dit-on, à la tête de

la civilisation, tous les hommes devraient posséder? Non.

Pourquoi? parce que pour créer des établissements de ce genre, il faut

de l'argent et que l'argent manque, belle réponse, vraiment! l'argent ne

manque pas lorsqu'il s'agit de subventionner des journaux, ou des

théâtres auxquels le peuple ne va jamais, de payer des danseuses qui ne

dansent pas pour lui, ou d'ériger des palais dans lesquels on ne le

laisse pas entrer. L'argent ne manque donc pas et vous croyez tous comme

moi qu'il serait à désirer qu'il fut employé à fonder quelques

établissements philanthropiques, semblables à ceux dont je viens de vous

parler.

Quoi qu'il en soit il n'en existe pas, et les enfants auxquels ils

seraient si utiles, vont passer la plus grande partie de leur temps aux

Quatre billards[397] ou dans tout autre lieu semblables et ils

deviennent des _pégriots_[398].

Le _pégriot_, mes enfants, occupe les derniers degrés de l'échelle au

sommet de laquelle sont placés les _pègres de la haute_[399]; les hommes

comme _rupin_, le provençal; Richard, comme Cadet-l'Artésien,

Coco-Lardouche et moi jadis, et dont vous autres vous occupez les

échelons intermédiaires. Le besoin conduisait la main du _pégriot_

lorsqu'il commit son premier vol et peut-être que si quelqu'un voulait

bien lui donner du pain en échange de son travail et l'aider de quelques

conseils, il abandonnerait un métier dont les commencements doivent lui

paraître assez rudes. Le _pégriot_ est timide et ce n'est que lorsqu'il

est poussé dans ses derniers retranchements, qu'il se hasarde à tirer de

la poche de celui qui se trouve à sa portée, un foulard que la

_fourgate_[400] lui payera le quart de sa valeur, le _pégriot_ est

toujours sale et mal vêtu, il ne déjeune jamais et ne dîne pas tous les

jours; lorsqu'il a quelques sous, il va prendre gîte dans un des hôtels

à la nuit de la Cité; lorsque son gousset est vide, il se promène toute

la nuit, si la première patrouille qu'il rencontre ne le mène pas au

corps de garde, qu'il ne quittera que pour aller chez un

_quart-d'oeil_[401] qui l'enverra à la _cigogne_[402].

Voilà comment on devient _grinche_, l'homme pauvre devient

_gouêpeur_[403], on l'envoie à la _Lorcefée_[404], il en sort

_poisse_[405]. L'enfant ignorant et abandonné devient _pégriot_, on

l'envoie en prison, il en sort voleur, c'est toujours la même chanson

avec des variations différentes. Une fois qu'on est arrivé là,

savez-vous ce qu'il faut faire?

--Eh ben! qué qui faut faire? dit Délicat.

--Prendre le temps comme il vient, la soupe comme elle est, et faire son

métier en _brave garçon_[406], répondit Cadet-Filoux.

Là, _du flan, birbe_[407], dit Charles la belle Cravate, est-ce qu'une

fois qu'on a _mis la main à la pâte, il n'y a plus moyen de la

retirer_[408]?

--Plus moyen, mon garçon, plus moyen et pour vous prouver à tous que je

ne vous en impose pas, je vais vous raconter en peu de mots l'histoire

d'un _grinche_ qui a voulu redevenir _pantre_[409]. Dis-donc

Cadet-Vincent, as-tu connu là-bas, dans la salle nº 3, un nommé Etienne

Lardenois.

--Je crois bien, un beau brun, fort comme un taureau et courageux comme

un lion, âgé de vingt-cinq à trente ans au plus; mais dis-donc,

Coco-Desbraises, tu l'as connu aussi, toi, Etienne Lardenois, à preuve

qu'on jour il t'a donné une fameuse _floppée_?

--Oui, oui, je l'ai connu, Etienne Lardenois, répondit Coco-Desbraises

d'une voix sombre.

--Eh bien! voici ce qui lui est arrivé: reprit Cadet-Filoux.

--Etienne Lardenois avait été _gerbé_ à _cinq longes de dur_, pour un

_grinchissage avec fric-frac_, dans une _taule_ habitée[410]; vingt ans

et plus de _pré_[411] ça s'arrache, dix ans ça se tire, cinq ans ça se

fait par-dessus la jambe; vous savez ça, vous autres; aussi, Etienne

Lardenois, qui était un joyeux compère, ne s'affligea pas beaucoup de sa

condamnation, et lorsqu'il arriva au bagne de Toulon, il était gai comme

un pinson. Au bout de quelques jours, ça n'était plus ça, Etienne

Lardenois ne pouvait pas s'accoutumer aux coups de rotin de messieurs

les argousins; aussi, il ne fit pas ses cinq _longes_, il les arracha,

et lorsqu'il reçut ses _escraches de fagot affranchi_[412], il se promit

bien de ne plus revenir à Toulon, le pauvre garçon! il ne se doutait pas

du nombre des obstacles qu'il serait forcé de surmonter, s'il voulait

tenir la promesse qu'il s'était faite.

Comme il avait été condamné à une époque ou il était encore possible de

racheter sa _surbine_[413]...

--C'était le bon temps, dirent tous ceux de la compagnie qui savaient

que le cas échéant la faculté dont venait de parler Cadet-Filoux, leur

serait enlevée, c'était le bon temps...

--Il n'eut pas trop à en souffrir, il lui fut permis de rester à Paris.

Les vrais mystères de Paris · 第 39 / 99 段