Si nous cherchons à nous expliquer cette mansuétude pour les ivrognes,

notre raison se perd en conjectures et nous arrivons toujours à cette

conclusion: les ivrognes consomment des produits sur lesquels

l'administration perçoit des droits énormes... serait-ce là ce qui leur

vaut l'indulgence? vraiment on serait tenté de le croire, lorsqu'on voit

ce nombre prodigieux d'établissements borgnes, qui infestent la capitale

et les barrières, ces bouges de perdition qui ne sont fréquentés que par

des malfaiteurs et des prostituées du dernier étage et les ivrognes que

le bon marché des boissons qu'on y débite y attire. Tous les quartiers

populeux de Paris possèdent un ou plusieurs établissements de ce genre,

et sans parler de Paul Niquet, que tout le monde connaît, on pourrait

citer, en ne comprenant dans l'énumération que les plus célèbres, on

pourrait citer disons-nous: le _Chapeau Rouge_, rue de la Vannerie;

_l'Auvergnat_, rue Planche-Mibray; _l'Abattoir_, quartier de l'Arsenal;

le _Cassis_, rue du Plâtre Saint-Jacques; le _Petit bal Chicard_, rue

Saint-Jacques; le _Drapeau Tricolore_, rue Galande; _La Maison

Muraille_, rue des Marmousets; _l'Hôtel de la Modestie_, rue de la

Tacherie et enfin le _Grand Saint-Michel ou le Grand Bal Chicard_, rue

de Bièvre[A][262]. On débite dans ces cloaques de l'eau-de-vie, du

cassis et d'autres spiritueux à raison de quatre-vingts centimes le

litre, ces liqueurs falsifiées à l'aide de matières malfaisantes, sont

désagréables au goût autant qu'elles sont nuisibles à la santé, mais

elles procurent l'effet que les malheureux qui les prennent en

attendent, elles grisent, elles leur procurent les douceurs de l'ivresse

et disposent leur sang aux orgies, aux saturnales, qui suivent presque

constamment de copieuses libations. Les maîtres des établissements que

nous venons de nommer ont en effet, pour en doubler la puissance

attractive, le soin d'y réunir des femmes le rebut de leur sexe, qui

vendent leurs faveurs quelques sous ou quelques verres de mauvaise

eau-de-vie, mais qui ne laissent pas échapper l'occasion de dévaliser

ceux qu'elles ont su captiver, lorsque l'ivresse est arrivée chez eux à

ce point d'engourdir tout leur être.

Législateurs qui n'avez pas cru devoir armer votre bras pour frapper

l'ivrognerie, administrateurs qui l'encouragez en quelque sorte parce

qu'elle augmente le budget des recettes, descendez dans ces sentines de

la _grande Lutèce_, où la débauche est en permanence, où les murs

suintent l'orgie, écoutez le langage des gens que vous y rencontrerez,

voyez-les s'enivrer, se battre, se confondre, hommes et femmes, dans des

étreintes furibondes, puis céder à ce sommeil de plomb qui a

l'insensibilité de la mort sans en avoir le calme, et vous pourrez juger

alors quelle source puissante de démoralisation vous laissez subsister

dans le sein de votre patrie?

Mais sans descendre dans ces repaires de corruption, n'avez-vous pas été

suffisamment frappés des inséparables effets de l'ivrognerie, en

rencontrant sur les boulevards des jeunes gens de famille auxquels

l'ivresse inspire des propos qui scandalisent vos femmes et vos filles;

en heurtant, à chaque pas que vous avez fait dans nos rues ces ouvriers

qui, ont dépensé aux barrières le fruit de leur travail d'une semaine,

qui vous étourdissent de leurs chansons obscènes et qui ne sauront

comment donner demain du pain à leurs femmes et à leurs enfants; enfin

ces rixes si nombreuses et souvent si funestes, dans lesquelles

l'ivresse seule porte des coups, ne vous ont-elles pas effrayées?

Comptez les victimes de cette ignoble passion, et vous verrez que la

cupidité n'a pas versé tant de sang, amoncelé autant de cadavres que

l'ivresse, et vous resterez convaincus que votre indulgence n'a été

jusqu'ici qu'une coupable faiblesse.

Les voleurs, pour la plupart du temps, n'attentent qu'à la propriété

d'autrui, et les ivrognes menacent sans cesse la vie de leurs

semblables; voilà peut-être la seule distinction que l'on devrait faire

entre eux. Cependant, non-seulement la passion de ces derniers n'est pas

rangée dans la nomenclature des crimes et des délits, mais aux yeux de

nos lois, elle sert souvent d'excuse aux crimes qu'elle fait commettre;

on arrive ainsi à ne sévir ni contre l'immoralité de la cause, ni contre

la criminalité de ses effets. Tous les jours, en effet, nous entendons

des malheureux traduits soit devant la police correctionnelle soit

devant la cour d'assises n'invoquer d'autres moyens de défense que

l'ivrognerie; ils étaient ivres, voilà leur justification, et presque

toujours nos magistrats, prenant en considération cet état qui exclut la

préméditation, appliquent le minimum de la peine, lorsqu'ils n'absolvent

pas entièrement le coupable; l'ivresse est devenue un brevet d'impunité.

Il est temps, nous le pensons, de mettre fin à un pareil état de chose;

il est temps de sévir contre la cause même de tant de crimes et de

délits, ou de réprimer au moins avec la dernière rigueur ses déplorables

excès. Quant à nous, nous ne voyons pas quel grand inconvénient il y

aurait à s'en prendre à la cause elle-même et à ranger l'ivresse,

l'ivresse seule, isolée de ses effets, au nombre des délits. Arrêtez et

poursuivez tous les individus, de quelque classe qu'ils soient, que vous

rencontrerez en état d'ivresse, soit dans les rues, soit dans les lieux

publics; poursuivez également comme leurs complices tous ces chefs

d'établissements qui, poussés par la plus ignoble cupidité, ne se font

pas scrupule de verser à boire à des hommes déjà privés de raison, et

vous aurez puissamment contribué à moraliser la société, vous aurez

empêché beaucoup de crimes.

Qu'on ne nous dise pas que l'ivresse par elle-même, ne portant préjudice

à personne, ne peut être rangée au nombre des délits; il ne doit pas

être permis à un membre de la société de dégrader en lui l'humanité

jusqu'à le priver du caractère distinctif qui sépare l'homme de la

brute, c'est un suicide moral que nos lois ne doivent pas autoriser;

d'ailleurs l'ivresse est un scandale, un outrage à la morale publique,

que l'autorité peut certainement réprimer sans être accusée de porter

atteinte à la liberté individuelle. Vous avez supprimé les maisons de

jeux; vous poursuivez les maîtres d'établissements qui permettent de

jouer chez eux; pourquoi ne traiteriez-vous pas avec la même sévérité

les ivrognes et ceux qui les tolèrent et qui les attirent chez eux;

pourquoi ne faites-vous pas aussi fermer ces établissements où l'on

débite des spiritueux a des prix qui ne permettent que de verser du

poison aux consommateurs; l'ivrognerie ne ruine pas moins de malheureux

que le jeu, elle ne laisse pas moins d'enfants sans pain, pas moins de

mères de famille dans le plus complet dénûment; elle les expose en outre

plus fréquemment aux mauvais traitements, aux brutalités de leurs

parents et de leurs époux, de ceux-là mêmes qui leur devaient assistance

et protection; envisagées toutes deux sous ce point de vue, l'ivrognerie

est des deux passions celle qui est la plus funeste, et elle doit

envoyer et elle envoie en effet, de nombreuses recrues grossir les rangs

des malfaiteurs. (Qu'il demeure bien entendu cependant que nous ne

voulons pas faire une exception en faveur de la passion du jeu qui est

plus répandue qu'on ne le pense dans les classes inférieures, puisqu'il

n'est si petite tabagie qui n'ait son billard, et qui, comme toutes les

autres passions mauvaises, est une cause puissante de démoralisation;

nous prétendons seulement que l'ivrognerie est un vice encore plus

funeste dans ses résultats que le jeu.)

Personne, nous le pensons, ne sera tenté de mettre en doute, ni la

nécessité d'apporter aux maux que nous venons de signaler les remèdes

convenables, ni celle, plus grande encore, de créer, en faveur des

classes pauvres, des établissements dans lesquels elles pourraient

toujours trouver de l'éducation, du travail, et du pain. Ces

établissements, si jamais ils existent, devront être administrés par des

philanthropes éclairés et non rétribués.

Si l'on veut diminuer le nombre des malfaiteurs, il faut, ce qui n'est

pas impossible, rendre meilleurs et un peu plus heureux ceux qui

appartiennent aux classes inférieures de la société; le point de départ

qu'il ne faut jamais perdre de vue.

Dans ce but, lorsque vous aurez détruit toutes les causes qui le portent

au mal, intéressez l'homme à faire le bien; l'intérêt, vous ne l'ignorez

pas, est le plus puissant mobile de toutes nos actions.

Les peuples anciens savaient sans doute punir le crime, mais ils

savaient aussi récompenser la vertu; une couronne de chêne, une palme,

étaient décernées à celui qui avait rendu à la patrie un service

éminent, ou qui s'était toujours dignement occupé de tous ses devoirs.

Les peuples modernes, que l'expérience des siècles devraient cependant

avoir instruits, ont, il est vrai, des juges pour appliquer les lois,

des geôliers, des argousins, et des bourreaux pour les exécuter; mais

ils n'ont pas, comme les anciens, des magistrats dispensateurs des

récompenses publiques accordées aux belles actions. A côté de la loi qui

punit de mort l'assassin, ne devrait-il pas y en avoir une pour

récompenser le citoyen courageux qui, au péril de sa vie, sauve celle de

son semblable; si la loi punit celui qui viole un des articles du pacte

social, pourquoi ne récompense-t-elle pas celui qui les observe tous

religieusement? Les hommes ont besoin de hochets, c'est là une de ces

vérités qui sont malheureusement trop prouvées, c'est une vérité chez

tous les peuples, c'en est une surtout chez le peuple français.

Regardez nos armées: assurément elles sont naturellement courageuses;

mais oserait-on nier que les mises à l'ordre du jour, les sabres

d'honneur, les croix surtout, n'aient pas contribué puissamment à leur

faire enfanter des prodiges. On peut juger par là combien il en coûte

peu pour donner de l'émulation aux Français; des mots souvent suffisent,

pourvu qu'ils aient quelque retentissement, et lorsque Napoléon disait

aux bataillons qu'il commandait: _Du haut de ces pyramides quarante

siècles vous contemplent_, il faisait de ses soldats autant de héros.

Les mêmes causes produiront les mêmes effets dans la carrière civile;

donnez à tous les hommes, pour se bien conduire les mêmes stimulants qui

ont rendu nos soldats immortels, et vous ne manquerez pas de citoyens

qui s'immortaliseront aussi par leurs vertus privées.

Après avoir jeté un coup d'oeil sur notre ordre social, nous nous

trouvons forcé d'avouer que la réalisation de nos souhaits nous paraît

encore bien éloignée; on exige tout d'une certaine classe, et cependant

on ne fait rien pour elle: quel est donc l'avenir qui lui est réservé?

l'homme pourra-t-il toujours résister aux influences pernicieuses qui ne

manqueront pas de l'assaillir à ses débuts dans le monde? pourra-t-il

traverser sans guide les nombreux écueils que peut-être il trouvera sur

sa route sans y faire naufrage? le contraire est à craindre lorsque vous

ne faites rien, pour qu'il en soit ainsi.

L'homme fort, c'est-à-dire celui qui n'a jamais succombé parce que

peut-être il n'a jamais senti la nécessité, ou qu'il n'a eu à lutter que

contre un ennemi faible, veut que l'on résiste à ses passions, aux

mauvais exemples, même aux privations les plus rigoureuses; et cependant

il ne prend pas la peine de servir de guide à l'homme faible, il ne lui

donne pas les moyens de résister, de combattre avec avantage les

nécessités humaines et les besoins impérieux qui bientôt vont

l'accabler, et qui pourront le conduire au crime; et l'on s'étonne après

cela que cet homme succombe et vienne augmenter la population déjà si

nombreuse des bagnes et des maisons centrales! C'est jeter un homme

dans une arène, au milieu des bêtes féroces, sans même armer son bras,

et s'étonner ensuite qu'il se laisse dévorer par elles.

Dès l'instant qu'une institution pèche par sa base, tout ce qui se

rattache ou en ressort ne peut être que vicieux, il faut en conséquence

prendre l'homme tel que le forment les circonstances qui l'entourent, et

ne pas exiger qu'il se montre tel qu'il serait peut-être si

l'organisation sociale ne l'avait pas corrompu et ne lui avait pas fait

perdre sa pureté native.

En résumé, lorsqu'il existera des écoles dans lesquelles les enfants du

peuple recevront une éducation proportionnée à leurs capacités; lorsque

des professeurs seront chargés de leur faire connaître et respecter les

lois du pays, et de leur apprendre par leurs paroles et surtout par leur

exemple à chérir la vertu; lorsqu'en sortant de ces écoles ils pourront

entrer dans un établissement, pour y apprendre un état et y contracter

des habitudes d'ordre et de sobriété, lorsque l'homme dénué de

ressources pourra sans craindre de se voir ravir le plus précieux et le

dernier de ses biens, la liberté, aller trouver le commissaire de police

de son quartier, et lui demander, ce qu'alors il obtiendra, du travail

et du pain; lorsque vous aurez combattu et réprimé cette honteuse

passion qui assimile l'homme à la brute, en lui enlevant son caractère

distinctif, la raison, lorsque enfin quelques lois préventives seront

écrites à côté des lois répressives de notre code et que des récompenses

seront accordées aux hommes vertueux; alors seulement il sera permis de

se montrer sévère sans cesser d'être juste; car personne ne pourra jeter

ces paroles au visage du magistrat qui, lorsqu'il est assis sur son

siége représente la société tout entière: J'ai volé pour manger, je veux

bien m'acquitter de la tâche qui m'est imposée, mais je suis homme, j'ai

le droit de vivre et la société dont vous êtes le représentant, la

société qui m'a laissé croupir dans l'ignorance, n'a pas celui de me

laisser mourir de faim; ou toutes autres vérités semblables qui, si

elles ne sont l'apologie du crime, l'expliquent au moins et peuvent,

jusqu'à un certain point, le faire paraître plus excusable.

Dans l'état actuel il faut admirer ceux qui restent vertueux, plaindre

ceux qui succombent, leur tendre la main lorsque après avoir expié leurs

fautes, ils veulent se relever et chercher avec soin les moyens de les

empêcher de succomber de nouveau.

Nous avons essayé de prouver que si les voleurs sont corrompus, ils

n'étaient pas incorrigibles, et qu'à part quelques exceptions, il était

possible de les ramener au bien si l'on voulait s'en donner la peine, et

d'énumérer les principales causes qui augmentent sans cesse les rangs

déjà si nombreux des malfaiteurs. Ce long préambule était nous le

croyons, nécessaire à l'intelligence de ce qui va suivre, il est bon

lorsque l'auteur met en scène des personnages qui, au premier aspect

peuvent paraître quelque peu excentriques, tout réels qu'ils sont, que

le lecteur sache ce que sont ces personnages, d'où ils viennent et où

ils vont; ce qui suit n'est donc en quelque sorte que le commentaire en

action de ce que nous venons de dire, mais cependant que l'on se garde

bien de prendre pour l'expression de la pensée de l'auteur, les discours

qu'il met dans la bouche de ses personnages; il a voulu seulement les

faire parler comme ils parlent ordinairement; on aurait tort d'accorder

à ce qu'ils disent, une portée que l'auteur lui-même est bien loin

d'avoir voulu y attacher.

III.--La fête de la mère Sans-Refus

Il fut un temps, disent les Nestors du bagne et des maisons centrales,

lorsque sur le préau ou dans le chauffoir de la prison où ils se

trouvent ils ont rassemblé autour d'eux un essaim d'auditeurs, avides

d'écouter leurs leçons en attendant qu'ils puissent marcher sur leurs

traces, il fut un temps où les voleurs étaient à la fois braves et

discrets, c'était le bon temps (Les vieillards toujours aiment à vanter

le passé aux dépens du présent), alors, un _rousse_ à _l'arnache_[263]

ou un _cuisinier_[264], à moins d'être certain de ne pas être connu, ne

se serait certes pas avisé de s'introduire dans des lieux où les

_grinches_[265] avaient l'habitude de se réunir; il savait trop bien

qu'au moindre indice de nature à déceler un _macaron_[266], il aurait

été sacrifié à la sécurité générale. Cela du reste est arrivé plusieurs

fois, même en prison, et les _chats_[267] se contentaient, lorsque le

_macaron_ était expédié, de tirer son cadavre par une jambe pour en

débarrasser la cour, en disant: c'est bien fait; pourquoi, puisqu'il

était _rousse_[268], ne s'est-il pas fait mettre à part[269]?

En ce temps-là les _grinches_, lorsqu'ils étaient pris, ne se _mettaient

pas à table_[270], ceux qui avaient _travaillé_[271] avec eux pouvaient

dormir sans _taf_[272], souvent même on pouvait aller voir son _camarade

d'affaires_[273], terminer glorieusement sa carrière sur la

_placarde_[274], plutôt que de _donner_[275] les _fanandels_[276]; en ce

temps-là, on avait de la probité et de l'_atout_[277].

Maintenant, ce n'est plus de même; les _railles_[278] vont partout tête

levée, et sitôt qu'un _poisse_[279] est _paumé marron_[280], il _casse

le morceau_[281]; il n'y a plus de _vrais tapis_[282]; de sorte qu'un

_bon garçon_ ne sait plus, lorsqu'il sort du _castuc_[283] ou du

_pré_[284], de quel côté porter ses pas.

Ce que disent ces Nestors du bagne, pour leur conserver le nom que nous

venons de leur donner, n'est vrai que jusqu'à un certain point. Sans

doute il y a maintenant moins de types caractéristiques qu'autrefois; il

s'est opéré une telle fusion dans nos moeurs que plusieurs se sont

effacés; malheureusement cela ne prouve rien en notre faveur; cependant

il existe encore dans des coins oubliés de la vieille Lutèce, quelques

lieux où se conservent toujours intactes toutes les vieilles traditions.

La maison de Marie-Madeleine Comtois, dite Sans-Refus, était un de ces

lieux-la. Depuis longtemps, elle était connue pour n'être autre chose

qu'un repaire à voleurs. La police y faisait de fréquentes descentes,

mais presque toujours ces descentes étaient infructueuses, et si

quelquefois elle y faisait des captures, c'était celles de quelques

novices qui n'étaient pas encore initiés aux mystères du lieu et dont on

croyait devoir laisser à quelques années de _collége_[285] le soin de

terminer l'éducation. Les mots sacramentels _entolez_ à la

_plaque_[286], n'étaient du reste prononcés que dans les grandes

occasions et en faveur de ceux en petit nombre qui avaient donné à

l'association des preuves de leur zèle, de leur capacité et de leur

discrétion.

Nous avons déjà décrit, avec autant d'exactitude que cela nous a été

possible, l'extérieur de la maison Sans-Refus; maison qui existe encore

aujourd'hui à la place que nous avons indiquée et dans l'état où elle se

trouvait à l'époque où se passèrent les événements de cette histoire.

Nous devons maintenant faire pour l'intérieur de cette maison ce que

nous avons fait pour l'extérieur.

La boutique, ainsi que nous l'avons déjà dit, était partagée en deux

parties égales, par une cloison jadis vitrée, dont on avait remplacé les

carreaux absents par du papier huilé. Dans la première partie se

tenaient les odalisques attachées à l'établissement et les consommateurs

vulgaires. La seconde formait une espèce de sanctuaire dans lequel

n'étaient admis que les adeptes.

Une porte avait été pratiquée dans le mur du fond de cette partie de la

boutique. Cette porte petite, basse et garnie de fortes pentures,

donnait entrée dans une petite cour carrée entourée de hautes murailles

et de laquelle on ne pouvait voir qu'un coin du ciel. Jamais un rayon de

soleil ne descendait dans cette cour dans laquelle on devait avoir froid

au milieu des plus chaudes journées de l'été, le pavé en était inégal,

raboteux, toujours sordide et fangeux, et ses murs, sur lesquels

croissaient des agarics vénéneux, avaient pris cette teinte presque

verte qui n'appartient qu'aux lieux humides et malsains.

Une seconde porte avait été pratiquée dans le mur de refend de droite,

contigu à la petite ruelle des Teinturiers. Après avoir passé cette

porte on n'avait plus que quelques pas à faire pour arriver sur la berge

du fleuve dont, à ce moment, les eaux avaient atteint une certaine

hauteur; mais cette porte n'était que rarement ouverte.

A l'extrémité opposée de cette cour, il existait une pompe sous le

robinet de laquelle on avait placé une auge plus longue que large,

formée d'une seule pierre de taille. Cette auge, presque toujours pleine

de détritus et d'eau croupissante, pouvait être facilement enlevée de la

place qu'elle occupait, à l'aide d'un fort manche à balai passé entre

deux trous pratiqués à ses extrémités opposées. Alors elle laissait voir

un trou creusé dans le sol, qui allait s'élargissant par le bas, à la

naissance duquel on avait, à l'aide de crampons et de forts pitons en

fer, adapté une échelle de meunier. L'auge pouvait être replacée aussi

facilement qu'elle avait été enlevée, de sorte qu'une fois qu'elle avait

été remise en place et de nouveau remplie d'eau, il devenait impossible,

à moins d'être initié au mystères du lieux, de découvrir la retraite

dont elle cachait l'entrée.

Après avoir descendu les vingt marches de l'échelle de meunier, on se

trouvait dans un grand caveau carré, distrait des caves de la maison,

partagées en trois parties égales, et dont ce caveau était une, par de

forts murs auxquels on avait eu le soin de donner, bien qu'ils fussent

de construction nouvelle, l'apparence de vétusté et la noirceur

vénérable des vieux murs.

On pouvait, au besoin, sortir de ce caveau par une porte basse et

cintrée qui donnait entrée sous la voûte qui, avant les constructions du

quai qui viennent d'être faites, régnait sous toute la longueur du quai

de Gèvres.

Une table, formée de quelques planches de sept à huit pieds de long

placés sur des tréteaux, autour de laquelle vingt-cinq ou trente

personnes pouvaient prendre place sans être trop gênées, avait été

dressée dans le caveau dans lequel nous venons d'introduire nos

lecteurs.

Les planches avaient été couvertes, en guise de nappes, de draps de

grosse toile écrue enlevés à la couche virginale des pensionnaires de la

mère Sans-Refus (hâtons-nous de dire que ces draps étaient blancs de

lessive) et chargées d'un nombre d'assiettes, de grossière faïence, de

toutes les formes et de toutes les couleurs, égal à celui des convives

qui devaient prendre part au festin. Un dindon monstre, convenablement

bourré de hachis et de marrons, deux oies et un fromage d'Italie, des

assiettes de charcuterie assortie, d'autres remplies jusqu'aux bords de

beurre, de radis, de moutarde, de sardines et de cornichons: tels

étaient les pièces de résistance et les hors-d'oeuvre qui devaient

l'accompagner. Le dindon était en outre flanqué de deux pâtés de lapins

équivoques, et de deux salades de barbe de capucin garnie de tranches de

betteraves; deux énormes bonnets de Turc ou biscuit de Savoie, surmontés

chacun d'une grosse touffe d'immortelles et de l'image en pâte sucrée de

la sainte dont on allait célébrer la fête, garnissaient les deux

extrémités de la table qui était éclairée par une douzaine de chandelles

fichées dans des chandeliers de cuivre et de plaqué, vénérables

représentants de tous les siècles passés, récurés pour cette occasion

solennelle et surmontés de bobèches en papier découpé de diverses

couleurs; les couverts d'argent de _conseiller_[287] sur lesquels on

pouvait encore distinguer les restes d'anciennes armoiries grossièrement

effacées, comme les chandeliers, appartenaient à toutes les époques; un

_petit père noir_[288], plein jusqu'aux bords de cet excellent vin bleu

que l'on ne boit qu'à Paris, complétait chaque couvert; on n'avait pas

servi de couteau, les gens de la classe à laquelle appartenaient ceux

qui devaient prendre place à ce banquet, ayant l'habitude d'en porter

constamment un dans leur poche.

Sur un vieux coffre, couvert comme la tapisserie d'un drap blanc de

lessive, on avait disposé le dessert, qui se composait de deux fromages,

un de Brie, l'autre de Gérard-Mer, vulgairement appelé Géromée; de noix

et de noisettes, un plein saladier de pruneaux, de pain d'épices et de

biscuits de Reims; le tout accompagné de plusieurs bouteilles ornées

d'étiquette sur lesquelles on pouvait lire ces indications: cent sept

ans, vanillé, parfait-amour, cognac, noms des liqueurs que chérissent

les enfants de Mercure.

Les vrais mystères de Paris · 第 37 / 99 段