roue par la cour de justice de Paris, étaient détenus à Bicêtre lorsque
éclatèrent les événements de la première révolution; grâce à ces
événements, ils furent oubliés, et bientôt ils recouvrèrent leur liberté
en s'évadant lors du massacre des prisons en septembre 1793, et ils la
conservèrent pendant plusieurs années. Ils ne furent remis en prison que
lorsque la justice eût repris un cours régulier; mais il y avait trop de
temps que la sentence avait été prononcée pour qu'on pût songer à
l'exécuter, on se borna donc à les laisser en prison. Durant un laps de
temps de près de trente années, ils ne donnèrent pas à l'autorité le
moindre sujet de plainte; leur conduite au contraire aurait pu être
citée à tous les autres détenus comme un exemple à suivre; enfin on se
détermina à les mettre en liberté. Ils vivent encore tous deux; l'un est
maître perruquier, et l'autre fabricant de cartes géographiques et ils
jouissent de l'estime et de la considération de tous ceux qui les
connaissent. Ils sont tous deux la preuve qu'on peut se corriger même
après avoir commis un crime énorme, et que c'est peut-être à tort que
Boileau a dit quelque part:
L'honneur est comme une île escarpée et sans bords,
On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.
Nous avons suffisamment démontré, et démontré par des faits, que les
plus grands criminels eux-mêmes peuvent être ramenés à récipiscence.
Nous avons précédemment esquissé les traits principaux du caractère et
des moeurs des hommes que nous croyons susceptibles de s'amender; nous ne
reviendrons donc pas sur cet article; cependant nous croyons en avoir
dit assez pour les faire suffisamment connaître; mais notre travail ne
serait pas complet, si après avoir peint les hommes tels qu'ils sont,
nous ne disions pas quelles sont les causes qui produisent de semblables
effets, et si nous n'indiquions pas sommairement les moyens qui nous
paraissent propres à les détruire.
Un grand nombre d'écrivains philanthropes par état, ont taillé leur
plume et se sont mis à écrire pour le peuple et dans l'intérêt du peuple
qui jamais n'a lu leurs ouvrages, des livres, qui nous voulons bien le
croire, sont pleins, d'excellentes choses. Ils ont gagné à ce métier, de
beaux biens au soleil, des décorations et des inscriptions sur le grand
livre de la dette publique; mais c'est en vain que nous regardons autour
de nous, nous ne voyons pas ce que le peuple y a gagné; il est permis de
s'étonner de ce qu'il n'a point recueilli les fruits que devait produire
le travail des hommes qui se sont posés comme comprenant si bien son
intérêt et sa misère.
A Dieu ne plaise, que nous attaquions ici ce petit nombre d'hommes
consciencieux qu'un véritable sentiment d'humanité a poussés dans
l'arène, et dont la reconnaissance publique vénère le nom; mais leurs
efforts ont été étouffés par les déclamations de ces philanthropes à la
face merveille, qui dorment la grasse matinée, et s'apitoient après
boire sur le sort des malheureux qui jeûnent et qu'ils se sont donnés la
mission de secourir: ceux-ci, et le nombre en est tel que l'on peut dire
avec raison, qu'il en est de la philanthropie comme de l'esprit, qu'elle
court les rues, ceux-ci, disons-nous n'ont fait que compliquer la
question, en multipliant les théories et les difficultés.
En résultat, quelques grandes mesures ont-elles été prises, a-t-on fait
quelques chose qui pût servir au bonheur de l'amélioration des classes
infimes? nous ne le croyons pas: on a beaucoup écrit sans doute, mais on
n'a rien tenté, du moins rien d'efficace.
Pour se convaincre de cette vérité, il suffit de ne pas craindre de
regarder à la loupe toutes les plaies qui rongent l'ordre social, et de
disséquer ensuite le corps de nos lois pénales pour y chercher le remède
qu'elles appliquent à la guérison de ces mêmes plaies.
On naît poëte, on naît maçon, dit un vieux proverbe on pourrait dire en
donnant à ce proverbe une certaine extension: on naît voleur, et ajouter
que la loi n'a pas le droit de punir un homme seulement parce que son
organisation est vicieuse; mais l'expérience a depuis longtemps prouvé,
les phrénologistes eux-mêmes (si leur science est exacte), ont reconnu
que l'éducation pouvait corriger les torts de la nature; il suit delà
que si une société bien organisée a le droit de punir ceux qui violent
ses lois, l'exercice de ce droit doit être subordonné à l'observation de
quelques conditions. Avant de sévir contre le crime, elle doit tout
faire pour le prévenir, et en lui infligeant des peines, elle doit avoir
pour premier but de corriger son auteur; elle cesse d'être juste alors
qu'elle est sévère sans avoir préalablement fait tous ses efforts pour
détruire les causes qui portent d'ordinaire l'un de ses membres à
commettre un premier crime.
La famille des voleurs, nous devons en convenir, est beaucoup plus
nombreuse qu'on ne le croit généralement, et nous ne parlons ici que de
ceux qui violent ouvertement les lois pénales du pays; il en est de même
des causes qui leur donnent naissance, elles sont nombreuses aussi et
leur énumération formerait sans peine un ouvrage volumineux, nous ne
parlerons donc que des principales.
Le manque d'éducation.
--Presque tous les voleurs de profession sortent des rangs du peuple.
Pourquoi? Il n'est pas difficile de trouver une réponse à cette
question.
Les gens du peuple, sauf quelques rares exceptions quittent leur
domicile le matin pour aller à leurs travaux, et n'y rentrent que le
soir pour souper et se livrer au sommeil; ceux d'entr'eux qui ont des
enfants les laissent courir toute la journée dans la rue, et ne peuvent
savoir ce qu'ils ont fait, ni ce qu'ils ont appris et s'ils agissent
ainsi, ce n'est pas par indifférence, car ils aiment leurs enfants, les
gens du peuple; mais ils croient qu'il vaut mieux, pour leur santé, les
laisser courir que de les tenir renfermés: ils sont d'ailleurs frappés
des accidents qui arrivent à ceux qu'on a l'imprudence d'abandonner dans
une chambre, et sous ce rapport, il est peut-être difficile de les
blâmer.
Ainsi livrés à eux-mêmes, sans autre guide que leur libre arbitre, ces
enfants envient le sort de leurs camarades, un peu plus âgés et déjà
pervertis qui peuvent jouer au bouchon et acheter quelques friandises,
et, pour faire comme ces derniers, ils dérobent quelques objets de mince
valeur à l'étalage d'une boutique, puis ils s'aguerrissent, et finissent
par devenir d'audacieux voleurs. Et que l'on ne croie pas que nous
tirons une conséquence trop grave d'un fait en lui-même insignifiant,
l'expérience à démontré à l'auteur de ce livre la vérité de ce que nous
avançons ici: la plupart des enfants qu'il avait remarqués errants sans
but sur la voie publique, sont devenus, après avoir commencé par des
peccadilles, d'éhontés voleurs, qui sont enfin tombés entre ses mains.
Mais, nous répondra-t-on, tous les enfants du peuple ne sont pas élevés
ainsi; il y a des salles d'asile; d'accord. Mais les salles d'asile,
institutions éminemment utiles, ne sont pas assez nombreuses pour que
tous les enfants puissent en obtenir l'accès; elles s'ouvrent trop tard
et se ferment de trop bonne heure (le même reproche peut être adressé
aux diverses écoles consacrées aux enfants du peuple), pour que les
ouvriers puissent, sans perdre une portion du temps consacré à leur
travail, y conduire leurs enfants et venir les y chercher.
Mais dans ces salles d'asile, dans ces écoles primaires, dont évidemment
le nombre est insuffisant pour que tout le monde puisse en profiter, et
même dans des écoles d'un ordre plus élevé, apprend-on aux enfants du
peuple à respecter les lois du pays? Non, cette partie si essentielle de
toute bonne éducation est complètement négligée. L'on peut donc, jusqu'à
un certain point, croire que celui qui commet un premier crime ne pèche
que par ignorance. Puisque tous les Français doivent connaître la loi,
apprenez donc la loi à tous les Français.
L'ignorance est au moral ce que la petite vérole est au physique: toutes
deux laissent des traces ineffaçables, et l'on doit convenir que celles
qui flétrissent l'âme sont cent fois pire que celles qui enlaidissent le
corps. Tous les soins possibles ont été pris pour répandre dans le
peuple les bienfaits de la découverte de Jenner, des primes
d'encouragement sont offertes aux mères qui font vacciner leurs enfants,
et certains priviléges sont accordés à ces derniers: ainsi, ils sont
seuls admis dans les écoles du gouvernement; enfin on impose aux
nourrices l'obligation de faire vacciner leurs nourrissons; et, dès leur
arrivée dans les régiments de notre armée, les jeunes conscrits sont
soumis à cette opération. Pourquoi donc ne fait-on rien de semblable
pour répandre les bienfaits autrement précieux de l'instruction?
Pourquoi l'éducation des enfants, quelque chose qu'on ait faite
jusqu'ici, reste-t-elle toujours une charge pour les parents pauvres?
Pourquoi dans celles de nos écoles qu'on veut bien appeler gratuites,
laisse-t-on supporter par ces derniers le prix des livres et du papier?
et pourquoi encore les oblige-t-on à fournir à leurs enfants tel ou tel
costume? Nous voulons bien admettre que ces livres, ce papier, ce
costume obligé, ne nécessitent en définitive que de bien légers
sacrifices; mais quelque légers qu'ils soient ils sont trop
considérables, souvent, pour des malheureux qui se lèvent quelquefois
sans savoir comment il se procureront le pain de la journée; tant que
vous n'aurez pas intéressé la misère ou l'avarice des parents à envoyer
leurs enfants aux écoles, alors assez nombreuses pour satisfaire aux
exigences de la population; tant que vous ne leur aurez pas, au besoin,
fait une obligation de ce devoir, vous n'aurez pas assez fait.
Mais cela fait, est-ce à dire qu'il n'y aura plus rien à faire! Non,
sans doute: il faut s'occuper de tous les âges comme de toutes les
classes. Et nous le demandons, y a-t-il en France des établissements
dans lesquels les adolescents puissent, en apprenant un état, compléter
l'éducation que, dans un pays civilisé, tous les hommes devraient
posséder, et, en même temps contracter l'habitude du travail et de la
sobriété? Non! c'est la réponse qu'on se trouve à regret forcé de faire
à cette question: la prévoyance de l'autorité ne s'est pas étendue
jusque-là.
Ainsi donc, tel homme est vicieux, parce qu'on a négligé de développer
le germe des bonnes qualités que la nature avait mises en lui; tel autre
meurt de faim, parce qu'on a dédaigné de lui apprendre un état ou qu'il
ne trouve pas l'occasion d'exercer celui qu'il a appris par hasard:
De cet état de chose à un vol qui sera bientôt suivi de plusieurs
autres, et qui, du voleur par occasion ou par nécessité fera un voleur
de profession, il n'y a qu'un pas.
Mais il y a, dit-on, du travail pour tout le monde. Cependant ceux qui
avaient écrit sur leurs drapeaux: _Vivre en travaillant ou mourir en
combattant!_ n'avaient pas de travail; cependant tous les jours, les
tribunaux condamnent des individus qui n'ont ni domicile, ni moyens
d'existence, bien qu'ils ne soient pas encore devenus des voleurs. Il
est assurément bien permis de croire que si ces individus avaient trouvé
l'occasion d'utiliser leurs facultés, il n'auraient pas manqué de la
saisir, car leur misère même est une présomption en leur faveur.
Cependant, ainsi que nous l'avons déjà dit, des individus vont mourir à
la peine dans les ateliers pestilentiels de la fabrique de Clichy, c'est
faute assurément de trouver de l'ouvrage dans des établissements moins
insalubres.
C'est en voulant méconnaître la véritable cause de la profonde misère
qui accable tant de malheureux, qu'on est arrivé à écrire dans nos codes
ces lois monstrueuses sur les vagabonds, lois qui ont donné naissance à
plus de crimes qu'on ne paraît le supposer.
L'article 209 du code pénal, porte que le vagabondage est un délit.
L'article 270 donne ainsi la définition du mot: _Les vagabonds ou gens
sans aveu sont ceux qui n'ont ni domicile certain ni moyens de subsister
et qui n'exercent habituellement ni métier ni profession_.
Et c'est dans le code d'une nation qui se pose devant toutes les autres
comme la plus éclairée, que de semblables lois sont écrites! Personne
n'élève la voix pour se plaindre de vous, mais le malheur vous a
toujours poursuivi, donc vous êtes coupable: les haillons qui vous
couvrent sont vos accusateurs. Par cela seul que vous êtes malheureux,
vous n'avez plus le droit de respirer au grand air, et le dernier des
sbires de la préfecture de police peut vous courir sus comme sur une
bête fauve; c'est ce qu'il ne manque pas de faire. _Vous valez un petit
écu_; vous êtes saisi, jeté dans une prison obscure et malsaine, et
après quelques mois de captivité préventive, des gendarmes vous traînent
devant les magistrats chargés de vous rendre justice; votre conscience
est pure, et vous croyez qu'à la voix de vos juges les portes de la
geôle vont s'ouvrir devant vous. Pauvre sot que vous êtes! la loi dicte
aux magistrats, qui gémissent en vous condamnant, des arrêts
impitoyables. Quoi que vous puissiez dire pour votre défense, vous serez
condamné a trois on six mois de prison, et après avoir subi votre peine,
_vous serez mis à la disposition du gouvernement pendant le temps qu'il
déterminera_.
Si l'on traite avec tant de rigueur celui dont le seul tort souvent est
d'être né et resté misérable, on a, en revanche, une extrême indulgence
pour le criminel de noble race. Ainsi, tandis qu'on sacrifiera à
l'exemple le fils d'un pauvre ouvrier, on sauvera l'accusé de bonne
famille. Où est alors la justice! L'honneur d'une famille favorisée par
la fortune lui paraît-il plus précieux à conserver que celui de la
famille d'un prolétaire? Je ne le crois pas; cependant les faits sont là
et connus de tous.
Suivant nous l'homme qui comparaît devant un tribunal après avoir reçu
une éducation libérale est, à délit égal, évidemment plus coupable que
celui qui a toujours vécu dans l'ignorance. Il n'est pas nécessaire, du
moins nous le présumons, de déduire les raisons qui nous font penser
ainsi; ce serait s'épuiser en efforts superflus pour prouver l'évidence.
Pourquoi donc l'homme bien élevé est-il presque toujours traité avec une
extrême indulgence, tandis que l'on se montre si sévère envers celui
dont l'ignorance est le plus grand crime? pourquoi? nous n'en savons
rien. Mais n'est-il pas permis de croire que cette manière d'agir blesse
profondément cet instinct du juste et de l'injuste qui existe dans le
coeur de tous les hommes, et qu'elle en détermine plusieurs à se révolter
contre la société.
Notre législation sur les mendiants n'est ni plus morale ni moins
funeste en résultats que celle qui frappe les vagabonds; si les premiers
sont frères jumeaux de ceux-ci, s'ils sont tous deux nés des mêmes père
et mère, il faut reconnaître que nos lois les traitent avec une même
sévérité, et que sous ce rapport, elles sont au moins impartiales si
elles ne sont pas souvent injustes.
Pour avoir le droit de blâmer la mendicité et celui de punir les
mendiants, il faut avoir donné à tous les nécessiteux la possibilité de
vivre à l'aide d'un travail quelconque (car il est un droit qui les
domine tous et qui appartient à tous les hommes, c'est celui de vivre,)
(en travaillant, bien entendu). Si avant de s'être acquitté de ce devoir
on se montre sévère, on court le risque de punir un homme qui a préféré
la mendicité au vol, et c'est précisément ce qui arrive tous les jours.
Les agents de l'autorité ne manquent pas d'arrêter tous les nécessiteux
qu'ils trouvent sur leur chemin, et ceux qui sont ainsi arrêtés, sont
condamnés à deux ou trois jours d'emprisonnement; ils sont ensuite mis à
la disposition de l'autorité administrative qui les fait enfermer et ne
leur rend la liberté que lorsqu'ils ont acquis un capital de trente à
quarante francs, fruit du travail d'une année tout entière; jeté ensuite
sur le pavé, que peut faire le mendiant avec une aussi faible somme? il
la dissipe en cherchant ou en ne cherchant pas du travail, et se trouve
bientôt aussi misérable qu'il l'était lors de son arrestation. Cela
n'arriverait pas si, au lieu d'une prison, ces malheureux avaient trouvé
dans un établissement _ad hoc_ un travail convenablement rétribué.
L'autorité pour se montrer aussi sévère envers les mendiants, a-t-elle
fait pour eux tout ce qu'elle devait faire? nous avons, il est vrai, des
dépôts de mendicité, et l'on pourrait s'étonner que les mendiants ne
s'empressent pas de s'y rendre; mais cet étonnement cesse, lorsque après
examen, on reste convaincu que ces dépôts ne sont autre chose que des
prisons. Eh quoi! vous voulez qu'un malheureux donne sa liberté, le seul
bien qui lui reste, pour un morceau de pain bis, et un potage à la
rumfort, cela n'est ni juste, ni raisonnable, eh! quel inconvénient
trouveriez-vous donc à lui laisser l'ombre au moins de cette liberté et
à lui accorder la faculté de sortir, au moins une fois par semaine.
Le travail de ces malheureux dans les dépôts de mendicité, pourrait
aussi être plus convenablement rétribué; presque tous les pauvres
peuvent être employés utilement par une administration intelligente,
cela est si vrai, que la plupart de ceux qui sont bons pauvres à
Bicêtre, travaillent encore, il savent se trouver à eux-mêmes quelques
travaux en rapport avec leurs forces et leurs capacités, et gagnent
ainsi d'assez bonnes journées, c'est une preuve incontestable, que
l'administration se montre parcimonieuse envers ceux qu'elle garde dans
les dépôts, ou qu'elle ne sait pas tirer un parti convenable de leur
travail. Quoi qu'il en soit, on conçoit sans peine qu'un homme auquel le
travail ne rapporte que cinq à six centimes par jour, s'en dégoûte
facilement.
Au nombre des mendiants, il s'en trouve qui n'implorent la charité
publique que parce que des infirmités réelles les mettent dans
l'impossibilité de travailler; si quelques-uns méritaient l'indulgence,
assurément ce seraient ceux-là, car ils souffrent doublement et de leurs
maux physiques et de la violence morale qu'ils se font; pourtant c'est
pour eux que sont les rigueurs, et l'autorité laisse des mendiants
privilégiés, vaquer tranquillement à leur industrie.
Lorsque l'on arrête, pour les conduire dans des dépôts de mendicité,
tous les mendiants que l'on rencontre dans les rues; pourquoi
accorde-t-on à quelques-uns le privilége de mendier à la porte des
églises, est-ce que par hasard la mendicité serait moins repoussante à
la porte d'une église, qu'au coin d'une rue?
Les fruits de la charité publique destinés à secourir la misère des
pauvres, sont on ne peut plus mal distribués; on inscrit sur les
registres des bureaux de bienfaisance, tous ceux qui se présentent avec
quelques recommandations, et l'on repousse impitoyablement celui qui n'a
que sa misère pour parler pour lui, et qui ne peut s'étayer du nom de
personne, aussi il y a dans Paris, des gens qui sont assistés à la fois
dans cinq ou six arrondissements, tandis que de plus nécessiteux ne
reçoivent dans aucun.
Celui qui est enfin parvenu à se faire inscrire dans un bureau de
charité est toujours assisté, quels que soient les changements opérés
dans sa position; d'un autre côté ceux que de fâcheuses circonstances
plongent momentanément dans la misère, n'arrivent, quelles que soient
leurs recommandations, à se faire inscrire et secourir que longtemps
après que les besoins du moment ont cessé, longtemps après qu'ils ont
produit leurs irréparables effets.
Ainsi, qu'un ouvrier laborieux tombe malade, sa famille privée du
salaire journalier qui la faisait vivre, se trouve bientôt réduite à la
plus affreuse misère et dans l'impossibilité de procurer quelque
soulagement à celui qui n'attend que son retour à la santé pour
redevenir son soutien. Peu quelquefois pourrait activer cette guérison
si désirée, mais il meurt souvent avant qu'on ait pu obtenir quelque
chose des bureaux de bienfaisance, ou s'il se relève, c'est pour
entendre ses enfants lui demander du pain, sans pouvoir les satisfaire,
c'est pour se trouver en proie à ce morne désespoir compagnon
inséparable de la misère; et nous n'avons pas besoin de le dire, puisque
tout le monde le sait, le désespoir et la misère sont de bien mauvais
conseillers.
Les secours destinés aux pauvres sont insuffisants, il serait peut-être
juste d'imposer en leur faveur les gens qui possèdent,
proportionnellement à leurs revenus. Des gens qui possèdent cinquante et
cent mille livres de rente donnent seulement quelques centaines de
francs par année pour les pauvres, et cependant ils croyent faire
beaucoup; ils dédaignent, ils méprisent les pauvres, c'est cependant
dans leurs rangs qu'ils trouvent tout ce dont ils ont besoin, des
ouvriers, des domestiques, des remplaçants qui verseront au besoin leur
sang pour leur fils et quelquefois même de jeunes et jolies filles pour
satisfaire leurs passions.
Les ouvriers sont presque tous ivrognes et brutaux, les domestiques
volent, ce n'est peut-être que trop vrai, mais à qui la faute si ce
n'est à vous messieurs qui possédez? Si vos dons étaient proportionnés à
votre fortune et aux besoins des classes pauvres, les enfants du pauvre
recevraient une meilleure éducation, ils connaîtraient les lois et
l'histoire de leur pays et bientôt il ne resterait pas la plus légère
trace des défauts, des vices mêmes que vous reprochez à ceux que la
Providence a placés sur les derniers degrés de l'échelle sociale.
Tant que pour secourir les pauvres, on se bornera à leur envoyer une
dame richement parée et étincelante de diamants, leur porter les bons
d'un pain de quatre livres et d'une tasse de bouillon; tant qu'on se
bornera à emprisonner ceux qui implorent la commisération publique, les
résultats de l'état de chose actuel seront à craindre.
Nous ne nous étendrons pas davantage sur ce sujet, qui serait
interminable si l'on voulait signaler tous les abus et indiquer tous
les remèdes qu'il serait possible d'y apporter; il nous suffit d'avoir
démontré que la société avait beaucoup à faire pour les mendiants, afin
d'éviter qu'ils n'embrassent une profession beaucoup plus dangereuse
pour elle, en un mot qu'ils ne se fassent voleurs.
L'honorable M. de Belleyme, qui ne put faire durant sa courte
administration tout le bien qu'il méditait, eut cependant le temps de
fonder un établissement qui devait servir de refuge à tous les individus
des classes pauvres, et dans lequel ils devaient trouver les moyens
d'employer utilement leurs facultés; les heureux effets que cet essai ne
tarda pas à produire, auraient dû encourager les amis de l'humanité,
mais l'institution de M. de Belleyme, fût malheureusement accueillie
avec cette indifférence qui n'accompagne que trop souvent les oeuvres du
véritable philanthrope.
L'ivrognerie est de toutes les passions celle qui dégrade le plus
l'homme, elle est aussi l'une de celles qui arment le plus souvent son
bras pour le meurtre et le crime. Qui n'a senti son coeur se soulever de
dégoût en rencontrant dans les carrefours et parfois dans les plus beaux
quartiers de la capitale, ces hommes abrutis par la boisson, se traînant
de borne en borne et courant, à chaque pas qu'ils font, le risque de se
tuer? qui n'a également frémi d'horreur en lisant dans les journaux les
détails des crimes que l'ivresse seule a fait commettre? Pourtant
l'autorité n'a pris aucune mesure pour réprimer les tristes effets de
cette inconcevable passion, et notre législation est restée désarmée
pour la combattre; et assurément cette passion est mille fois plus
dangereuse que le vagabondage, mille fois plus dégradante que la
mendicité, contre lesquels on sévit avec une rigueur souvent bien
inconsidérée.