conduite, par suite d'un accident qui pouvait arriver à la première
personne venue dans la maison où vous vous trouviez par hasard; vous
vous êtes permis à l'égard de cette dame.....
--Des inconvenances que je déplore, répondit Salvador; mais nous étions
tous deux plongés dans l'obscurité, je n'avais donc pu voir à qui
j'avais affaire; j'ai supposé un instant que je m'adressais à une des
habitantes de la maison, et je devais, pour ne pas exciter de soupçons,
prendre le ton et les manières d'un des individus qu'elle devait être
habituée à y rencontrer; au reste, cette dame a dû vous apprendre
qu'aussitôt que je me suis aperçu de mon erreur, je me suis empressé de
m'excuser.
--C'est vrai. Ainsi c'est vous qui avez renvoyé à cette dame le petit
carnet contenant des cartes et deux billets de mille francs, et qui avez
écrit la lettre qui accompagnait cet envoi?
--C'est moi.
--Les termes de cette lettre semblent indiquer que vous avez conservé
l'espoir de rencontrer cette dame dans le monde; est-ce en effet votre
intention?
--Vous me faites subir, mon cher Mathéo, un interrogatoire dont je veux
bien excuser l'inconvenance en faveur du motif qui sans doute vous fait
agir. Je n'ai, je vous l'assure, aucune intention sur madame la comtesse
de Neuville; je lui ai envoyé le carnet, et ce qu'il contenait, parce
que je n'ai pas cru devoir me l'approprier, et la lettre qui
l'accompagnait n'était qu'une banale formule de politesse. Il est
probable que je ne reverrai jamais cette dame, à moins que je ne la
rencontre dans le monde, ce qui est douteux; mais il me restera toujours
le souvenir de sa gracieuse physionomie et le regret bien sincère de lui
avoir causé une aussi vive terreur.
--Terreur bien vive en effet, répondit Mathéo, et que la vue d'un
cadavre caché sous une espèce de comptoir près duquel elle était
blottie, est encore venue augmenter.
--Vous pouvez, pour la tranquilliser, lui donner l'assurance que ce
cadavre n'était pas celui d'un homme assassiné. L'amphithéâtre, quelque
bien approvisionné qu'il soit, ne fournit pas toujours aux étudiants
laborieux et à quelques-unes de nos célébrités médicales, des sujets en
quantité suffisante, aussi, pour s'en procurer, ils ont pris le parti de
s'adresser à de certains industriels qui vont voler la nuit dans les
cimetières des cadavres à la convenance de leurs clients. Quelques-uns
de ces industriels se réunissent dans l'établissement en question; et
c'est sans doute un des articles de leur commerce qu'ils auront déposé
là pour quelques instants, n'en ayant pas trouvé le placement immédiat,
qui a si fort effrayé madame la comtesse de Neuville[258].
Salvador venait d'achever ce court récit, lorsque Roman entra dans le
cabinet sans se faire annoncer.
--Je vous demande bien pardon, dit-il, d'interrompre votre conversation;
mais ce que j'ai à dire à Salvador, ne souffre pas de retards. Tu
permets, continua-t-il, en s'adressant à Mathéo.
--Ne vous gênez pas pour moi, répondit celui-ci, je vais me retirer.
--Non, reste, j'ai besoin de te parler, ajouta Roman.
Mathéo se retira dans l'embrasure d'une fenêtre afin de laisser aux deux
amis la faculté de causer librement.
--Il paraît que c'est aujourd'hui la journée aux événements, dit Roman à
Salvador.
--Qu'est-il donc encore arrivé? répondit celui-ci.
--Délicat, Coco-Desbraises et Rolet le mauvais gueux, savent qui nous
sommes.
--Pas possible! s'écria Salvador.
--C'est si possible que cela est.
--Mais, quel funeste hasard les a si bien instruits?
--Je vais te l'apprendre:
Depuis la scène à la suite de laquelle madame de Neuville avait été
renversée par Vernier les bas bleus qui se sauvait de chez la mère
Sans-Refus, cet homme n'avait pas reparu dans le bouge de la rue de la
Tannerie. Comme il n'avait pas voulu s'associer aux desseins que
tramaient les autres bandits contre Salvador et Roman, il craignait
qu'ils ne lui fissent un mauvais parti; de sorte qu'il n'avait pu
rencontrer ni l'un ni l'autre des deux amis, auxquels il avait
l'intention de dévoiler le complot formé contre eux. Ce n'était que
quelques minutes avant l'entrée de Roman dans le cabinet, qu'il avait
rencontré ce dernier, auquel il avait appris comment Délicat et
Coco-Desbraises s'étaient introduits dans le pavillon de Choisy-le-Roi;
comment plus tard en les suivants ils s'étaient procurés leur adresse et
leurs noms, et quel était le projet qu'ils avaient formé contre eux,
projet auquel s'étaient associés tous les autres bandits; mais, avait
ajouté Vernier les bas bleus, Rolet le mauvais gueux est le seul auquel
ils aient fait la confidence entière de leur plan; il est le seul avec
eux qui sache qui vous êtes, car ils ont fait la réflexion qu'à eux
trois ils pouvaient facilement vous tuer et vous voler. Ils ont
cependant promis aux autres de leur donner part au gâteau et de leur
apprendre qui vous êtes. S'ils ne réussissent pas, ils ont l'intention
de _manger le morceau_[259].
--Diable, diable, dit Salvador, après avoir écouté Roman avec beaucoup
d'attention; ceci est grave. Vernier les bas bleus sait-il aussi qui
nous sommes?
--Vernier ne sait rien. Il n'y a, quant à présent, que les trois
individus que je viens de nommer qui soient à craindre.
--Il faut absolument qu'ils ne le soient plus, et au plus tôt. Ils sont
trois aujourd'hui, ils seront peut-être quatre demain et ainsi de suite.
Il n'y a pas de raison pour que cela finisse. Mais est-il bien certain
que Vernier les bas bleus ne nous trompe pas?
--Quel intérêt?...
--Au fait! Du reste, j'ai remarqué sur la physionomie des hommes que
j'ai rencontré à la _planque_[260], hier et avant-hier, un air de
contrainte qui n'annonçait rien de bon.
--Ainsi?...
--C'est dans quelques jours qu'arrive la fête de la Sans-Refus, elle
donne, dit-on, ce jour-là un dîner monstre à ses intimes, nous
assisterons à ce dîner, et nous verrons ce que nous aurons à faire, et
s'il faut en découdre, nous serons là, trois, qui en vaudront bien
plusieurs.
--Qui donc avec nous?
--Eh! parbleu! le vicomte de Lussan. Puisque nous l'avons bien amené à
faire le _sert_[261] à nos hommes, crois-tu qu'il refuse de nous donner
un coup de main dans une circonstance qui l'intéresse autant que nous.
--Non, sans doute, nous pouvons même au besoin compter sur Vernier les
bas bleus.
--Eh bien! c'est dit. Mais il faut empêcher que les trois individus en
question ne parlent, et pour cela il faudrait si bien les occuper
jusque-là, qu'ils n'aient pas le temps de prononcer une parole
indiscrète.
--Comment faire?
--Tu sais où retrouver Vernier les bas bleus?
--Sans doute. Je l'ai rencontré aux Champs-Elysées où j'étais allé pour
prendre l'air pendant que tu causais avec ce maudit docteur. Je l'ai
mené dans un petit café de la rue de Bourgogne où je lui ai dit de
m'attendre, et je suis vite accouru ici afin de te raconter tout cela.
--C'est bien; voilà maintenant ce qu'il faut faire: prends de l'argent
et va retrouver Vernier, tu lui remettras deux billets de mille francs,
tu lui diras d'en garder un pour lui et de dépenser l'autre avec
Délicat, Coco-Desbraises et Rolet le mauvais gueux, avec lesquels il lui
sera facile de se raccommoder; il leur dira qu'il vient de faire un bon
_chopin_ (vol) et qu'il a voulu manger son _carle_ (argent) avec eux,
tout ce qu'il voudra. La seule chose dont il devra s'occuper, sera de
faire manger et boire ces individus, boire surtout, de manière à ce
qu'ils n'aient pas un moment de raison; s'il les amène ivres au banquet
de la Sans-Refus, il y aura pour lui un autre billet de mille francs.
--Bien, très-bien, je vais retrouver Vernier.
--Termine avant avec Mathéo.
--Ah! Mathéo, eh bien! qu'en penses-tu?
--Je crois que comme nous le disions tout à l'heure, il est devenu
vertueux, mais j'avoue qu'après l'avoir entendu, je m'explique
difficilement que tu m'aies dit de lui, lorsque nous étions là-bas,
qu'il était intéressé et poltron.
--Mon cher, je te le disais pour te donner de la confiance, mais à te
parler franchement, je crois qu'il n'est pas plus poltron que toi et
moi. Mais je ne veux pas laisser à Vernier les bas bleus le temps de
s'impatienter. Je vais sortir avec Mathéo, je veux absolument savoir
pourquoi il a envoyé dans l'autre monde nos vieux amis de la forêt de
Cuges.
Roman en effet sortit avec le docteur; mais malgré tous ses efforts, il
ne put amener Mathéo sur le terrain où il voulait l'entraîner, et ils se
quittèrent assez mécontents l'un de l'autre.
II.--Digression.
Ce n'est pas certes sans éprouver un vif sentiment de crainte que nous
nous sommes déterminé à écrire les quelques lignes qui suivent, bien
qu'elles trouvent ici une place toute naturelle. La matière dont nous
allons nous occuper a été si souvent traitée, elle a fait si souvent
l'objet des méditations des hommes du plus grand mérite, qu'on trouvera
peut-être que nous sommes bien présomptueux d'oser parler après eux et
de nous exposer à un parallèle qui, nous le comprenons, ne peut que nous
être désavantageux; mais comme beaucoup d'autres, nous avons voulu
apporter notre pierre à l'édifice que l'on bâtit en ce moment, nous
avons cru que nous devions aussi à l'humanité le compte rendu des
impressions que nous ont laissées un long contact avec les malfaiteurs
de toutes les catégories; nous avons pensé enfin que là où la science
avait avancé tous ses arguments, développé toutes ses théories,
accrédité tous les systèmes, l'expérience pratique pouvait encore élever
la voix et proclamer ses convictions.
Afin que les nôtres restent vierges, nous n'avons lu aucun des ouvrages
écrits sur la matière et c'est un hommage que nous avons rendu aux
auteurs de ces oeuvres, car ce n'est que parce que nous avons craint de
subir l'influence acquise à leur célébrité et à leurs talents que nous
n'avons pas voulu les lire. Nous avons compris qu'après les avoir lus
nous ne pourrions être autre qu'eux-mêmes, et qu'alors ce ne serait plus
notre individualité que nous apporterions dans la discussion d'idées
toutes pratiques. Nous n'avons cherché d'inspirations que dans notre
coeur et dans de longues et consciencieuses observations.
Depuis longtemps déjà, mais particulièrement durant les quelques années
qui viennent de s'écouler, les philanthropes ont cherché les moyens
d'améliorer le sort et l'état moral des prisonniers; mais soit qu'ils
aient mal compris la question, soit que leurs systèmes divers n'aient pu
recevoir une application immédiate, toujours est-il, que si l'on a fait
quelque chose pour le bien-être physique des détenus, il reste encore
beaucoup à faire, si ce n'est tout, pour leur bien-être moral, nous
croyons qu'on peut expliquer ainsi la nullité des résultats, des
innovations récemment essayées: les uns n'ont vu chez les condamnés que
les victimes d'un état social mal organisé, et, dès lors, ils ont
présenté pour être appliquées à tous, certaines théories qui ne
pouvaient recevoir qu'une application exceptionnelle; les autres au
contraire, n'ont voulu tenir aucun compte de la faiblesse de l'humanité
et des circonstances qui pouvaient exercer une certaine influence sur la
destinée l'homme; ils ont creusé pour ainsi dire un abîme entre
l'innocent et le coupable, et ont voulu bannir à jamais de la société,
tous ceux qui avaient failli, et qui, par cela seul, suivant eux,
devaient toujours en être le fléau. La trop grande indulgence de ceux
qui ont cherché à expliquer tous les crimes par l'organisation actuelle
de la société, les a empêché d'atteindre le but qu'ils s'étaient
proposé, et la sévérité des autres le leur a fait dépasser.
Si l'on adoptait les opinions des premiers, il ne faudrait plus de lois
répressives, et si au contraire on n'écoutait que les derniers, une même
peine devrait frapper tous les coupables: la mort.
On a dit souvent que pour bien apprécier la juste portée de nos lois
répressives, il serait à désirer que l'on pût étudier l'intérieur des
établissements destinés à ceux qui les ont violées, en vivant au milieu
des prisonniers qui ne devraient pas se douter de cette captivité
volontaire, ce serait en effet le seul moyen d'apprécier à sa juste
valeur l'efficacité des peines prononcées par nos codes. Mais il est
d'autant plus facile de concevoir l'impossibilité d'une semblable
expérience, qu'il faudrait que le séjour que le philanthrope se
déterminerait à faire dans les bagnes et les prisons, fût assez long
pour rendre complet l'examen des hautes questions qui se rattachent à
notre législation criminelle.
Les événements de sa vie, ont donné à l'auteur de ce livre le triste
avantage de pouvoir étudier sur les lieux mêmes les moeurs des
prisonniers. Il croit donc pouvoir soumettre aux hommes éclairés et
impartiaux le résultat de ses observations, et il _s'estimera heureux
s'il peut appeler l'intérêt des véritables philantropes sur des hommes
qui en sont quelquefois plus dignes qu'on ne le suppose_.
La première question à se poser avant de proposer aucune réforme
pénitentiaire est celle-ci: la société, en infligeant des peines aux
coupables, n'a-t-elle pour but que de les _punir_ sans s'inquiéter de
leur sort à venir, ou veut-elle les ramener au bien pour les rappeler
ensuite dans son sein.
Dans la première hypothèse, hypothèse monstrueuse et qui révoltera tous
les esprits sages, la société n'aurait à s'occuper que des lois
préventives; tous ses efforts devraient se borner à moraliser les
classes pour diminuer le nombre des coupables. Quant aux lois
répressives, elles seraient toutes à supprimer, ainsi que nos prisons et
nos bagnes, qui ne seraient alors que des causes de dépenses inutiles.
Dès le moment en effet qu'on désespérerait de tous les coupables, tous
devraient être anéantis sans miséricorde, et le code de Dracon qui
condamnait à mort pour les plus légers délits, devrait être exhumé et
remis en vigueur; il garantirait au moins la société si dominée par un
sentiment d'égoïsme. Elle n'a d'autre but, en frappant les coupables,
que d'assurer la sécurité sans se préoccuper de leur amélioration.
Si nous jetons les yeux sur le code de nos lois, nous voyons qu'on a
gradué les peines, qu'on a cherché à les proportionner aux crimes et aux
délits, qu'on a laissé en outre aux magistrats chargés de les appliquer,
la faculté de les modérer encore, suivant que le coupable leur
paraîtrait mériter, soit par ses antécédents, soit par son repentir,
plus ou moins d'indulgence; nous en concluons que le législateur a pensé
que l'homme qui avait mérité une peine temporaire, pouvait s'amender et
reprendre dans la société la place qu'il n'avait que momentanément
perdue.
Cette conviction du législateur n'est pas, et nous en remercions Dieu,
une vaine illusion; un très-grand nombre de condamnés pourraient en
effet se corriger, si l'autorité voulait bien prendre des mesures pour
arriver à ce résultat. Mais pour qu'il en soit ainsi, il faut qu'elle se
persuade bien que le prisonnier est toujours un membre de la famille et
qu'elle n'a reçu de la société la mission de le punir qu'afin de le
rendre meilleur.
Lorsqu'un malheureux qui ne possède plus le libre exercice de ses
facultés intellectuelles, commet des actes de nature à compromettre la
sécurité publique, l'autorité chargée de veiller à la conservation de
tous les intérêts, ne se contente pas de le mettre dans l'impossibilité
de nuire, elle charge d'habiles médecins de lui donner des soin, jusqu'à
ce qu'il ait recouvré sa raison; pourquoi n'agirait-elle pas de même
envers les malheureux contre lesquels elle s'est trouvée dans la
nécessité de sévir?
Généralement parlant, les hommes, du moins nous aimons à le croire,
naissent bons; aussi doit-on considérer comme atteints d'une maladie
morale, ceux que des passions funestes poussent au crime: ils doivent
être comme les insensés, mis dans l'impossibilité de nuire, et, pour
qu'il en soit ainsi, elle les rejette de son sein et les relègue pendant
un certain temps dans des lieux à ce destiné, d'où elle n'a plus à les
redouter. Mais nous ne voyons pas pourquoi celui qui n'est autre chose,
en résumé, qu'un malheureux auquel il manque quelques organes moraux, ou
dont les organes sont viciés, serait plus abandonné que tous les autres
malades. Nous comprendrions difficilement en effet, que l'on ne cherchât
pas à le guérir aussi, c'est-à-dire à lui rendre, si nous pouvons nous
exprimer ainsi, la santé morale qu'il a perdue; en d'autres termes le
remettre dans la voie qu'il n'aurait jamais dû quitter, celle de la
droiture et de l'honneur.
Qu'on en soit donc bien convaincu, il y a beaucoup moins d'hommes
incorrigibles qu'on ne le pense généralement, et ici, ce ne sont pas de
vaines théories que nous venons de jeter en avant; nous avons fait de
nombreux essais, et ce sont ces essais qui nous autorisent à émettre
cette assertion, non sous la forme dubitative et comme une croyance que
l'événement pourrait venir démentir, mais comme une réalité dont nous
avons fait l'expérience, et que nous devons proclamer hautement,
puisqu'en définitive elle ne peut qu'honorer l'espèce humaine.
Pendant vingt ans et plus, que l'auteur de ce livre a passé à la tête de
la police de sûreté, il n'a presque toujours employé que des forçats
libérés, souvent même des forçats évadés, dont l'autorité voulait bien
tolérer la position en considération des services qu'ils rendaient; il
choisissait même de préférence ceux auxquels des antécédents plus
fâcheux avaient acquis une certaine célébrité; eh bien! il a souvent
confié à ces hommes les missions les plus délicates; ils ont eu
fréquemment entre les mains des valeurs considérables pour les porter à
la police et dans les greffes, ils ont pris part à des opérations à la
suite desquelles ils auraient pu facilement détourner des sommes
importantes, et aucun d'eux n'a forfait à l'honneur. Et chose
remarquable, si parfois l'administration a dû sévir contre des agents
coupables de soustractions frauduleuses, ce ne fut jamais que contre
ceux qu'elle pouvait appeler les _purs_, c'est-à-dire contre ceux qui
n'avaient jamais été frappés de condamnations.
Après sa sortie de la police, lorsque l'administration refusa d'employer
ces mêmes hommes qui, durant le temps qu'ils avaient été placés sous ses
ordres, avaient donné tant de preuves d'une conversion sincère,
plusieurs d'entre eux, privés tout à coup de moyens d'existence, et ne
voulant pas reprendre leur métier primitif, s'en allèrent travailler à
la fabrique de blanc de céruse de Clichy, sans se laisser épouvanter par
les longues maladies, suite, hélas! prévue de leur travail même,
maladies toujours suivies d'une mort cruelle, que plusieurs subirent
plutôt que de commettre de nouveaux crimes.
La fabrication du blanc de céruse et quelques autres fabrications aussi
pernicieuses et fatales dans leurs résultats, sont à peu près les seules
industries que puissent exercer les repris de justice. Ces industries
qui tuent les ouvriers qu'elles occupent, qui ne produisent qu'un
modique salaire, ne chôment cependant pas, et les hommes qu'elles
emploient sont presque tous des repris de justice assez expérimentés,
assez adroits, assez audacieux, pour exercer avec une certaine chance
d'impunité le métier de voleur; ces hommes se sont donc sincèrement
corrigés.
L'auteur de ce livre pourrait au reste citer mille exemples de
conversions qui sont à la connaissance de tous, ou que du moins tout le
monde peut vérifier.
Lorsque retiré de la police de sûreté, il établit à Saint-Mandé une
fabrique de carton, il voulait continuer les observations qu'il avait
déjà faites sur les repris de justice, et chercher encore les moyens
d'être utile à cette classe de parias qu'on a trop négligés jusqu'ici,
ou plutôt, dont l'autorité ne paraît s'être occupée que pour les mettre
dans l'impossibilité de gagner honorablement leur vie. Il avait
principalement en vue de procurer au plus grand nombre possible un
métier facile et suffisamment rétribué pour qu'ils n'eussent plus besoin
de chercher dans le crime des moyens d'existence. Il n'employa donc dans
ses ateliers que des malheureux des deux sexes, que la surveillance et
le préjugé qui la suit ordinairement, réduisaient à l'inaction, à la
misère et au désespoir. Les mêmes causes reproduisirent les effets qu'il
avait remarqués. Beaucoup de ces êtres, qu'une longue pratique du vice
et des séjours plus ou moins prolongés dans les bagnes et dans les
prisons avaient presque complétement dégradés, s'amendèrent et devinrent
des ouvriers probes, sobres et laborieux; et il a vivement regretté que
le gouvernement n'ait pas cru devoir encourager son oeuvre, il ne craint
pas de le dire, véritablement philantropique, et ne l'ait pas mis, par
de légers sacrifices, a même de subvenir aux frais que nécessite tout
établissement qui commence. Il aurait eu, il n'en doute pas de nombreux
imitateurs, et les résultats obtenus auraient depuis longtemps, résolu
aux yeux de tous comme elle l'est aux siens, la plus importante de
toutes les questions actuellement à l'ordre du jour.
Si des faits généraux, nous passons aux faits particuliers, les exemples
à l'appui de notre opinion ne nous manqueront pas. Parmi une foule qui
se présentent à notre mémoire, nous en choisirons seulement deux qui
nous paraissent les plus saillants.
Un jeune étudiant est refusé lors de son dernier examen; il prétend que
l'on a été injuste à son égard; son esprit s'exalte et de suite il court
chez celui de ses professeurs auquel, à tort ou à raison, il attribue sa
disgrâce et il dirige sur lui le pistolet dont il s'était armé. Le
professeur est assez heureux pour échapper à la mort qui lui était
réservée. Quelques jours après cette tentative d'assassinat, le jeune
homme fut arrêté et par suite traduit devant la cour d'assises de la
Seine. Il ne chercha pas à nier la tentative criminelle dont la vindicte
publique lui demandait la réparation; mais il prétendait ne pouvoir
s'expliquer à lui-même comment avec le caractère dont il était doué, il
avait pu se déterminer à commettre une semblable action.
L'avocat de ce jeune homme chercha à établir que son client était en
démence, et qu'il ne jouissait pas du libre exercice de ses facultés
lorsqu'il avait voulu assassiner son professeur. Il cita des faits de
nature à prouver qu'il était doué d'un caractère qui rendait, en quelque
sorte, inexplicable le crime qu'il avait voulu commettre, faits, qui du
reste, furent confirmés par les déclarations de plusieurs témoins
honorables.
Ce système de défense fut parfaitement accueilli. On posa cette question
au Jury. L'accusé jouissait-il du libre exercice de ses facultés
lorsqu'il a commis le crime qui fait l'objet de l'accusation? Une
réponse négative fit acquitter le jeune homme. Les magistrats qui
avaient voulu poser cette question, et les douze citoyens qui la
résolurent dans un sens favorable à l'accusé, ont nécessairement admis
la possibilité du fait qu'elle énonçait. Une opinion partagée par des
magistrats de cour royale, par douze citoyens honorables et par une
foule de légistes, de médecins et de philosophes, ne doit ce me semble,
étonner personne. Au reste, dans l'espèce, l'événement à démontré que
les magistrats et les jurés avaient agi sagement, car le jeune étudiant
d'alors est aujourd'hui un père de famille honorablement placé dans le
monde.