--Roman était malheureux, continua Salvador sans paraître s'apercevoir

du trouble de son auditeur, je devais le craindre, et il me promettait

de se bien conduire à l'avenir; toutes ces raisons me déterminèrent à le

recevoir chez moi et à lui donner la place d'un majordome que je venais

de perdre, mais je dois le dire, depuis qu'il vit avec moi je n'ai eu

qu'à me louer de ses services. Vous voyez donc, mon cher Mathéo, par mon

exemple, par celui de Roman, par le vôtre même, ajouta Salvador en

baissant la voix, qu'après avoir commis de grandes fautes, il est encore

possible de suivre la bonne voie.

--Je ne sais, répondit Mathéo quel est le motif qui vous a engagé à me

faire cette confidence, cependant je vous crois, j'ai besoin de vous

croire, mais puisque vous paraissez tenir à me convaincre, dites-moi ce

que vous faisiez, il y a trois jours, vêtu d'un costume qui n'est pas le

vôtre, dans un des plus infâmes bouges de la capitale?

Cette question, à laquelle il ne s'attendait pas, étonna singulièrement

Salvador. Mathéo était-il au courant des événements de sa nouvelle

existence, et devait-il continuer de feindre? il prit ce dernier parti,

c'était le plus sûr, et il serait toujours temps de l'abandonner si cela

devenait nécessaire.

--Je ne sais comment vous avez pu savoir, dit-il, qu'il y a trois jours

vêtu comme vous le dites, d'un costume qui n'est pas le mien, j'étais

dans un mauvais lieu de la rue de la Tannerie; quoi qu'il en soit, je ne

veux pas le nier. Il y a quelques jours donc, je sortis à pied par

hasard, et je fus abordé par un homme qui était en même temps que moi au

bagne de Toulon, dans la salle nº 3. Cet homme m'avait reconnu, malgré

toutes les précautions que j'ai prises pour rendre ma physionomie

méconnaissable. Je craignais qu'il ne voulût me suivre afin de connaître

mon adresse et de pouvoir me tenir à sa discrétion. Il n'en fit rien, il

m'aborde au contraire humblement; il me dit qu'il était très-malheureux,

et que cependant jusqu'à ce moment il n'avait pas voulu voler, mais

qu'il était poussé dans ses derniers retranchements, et que le soir

même, aidé de plusieurs individus qu'il devait retrouver dans un lieu

qu'il me désigna, il devait commettre un vol. Je voulais arracher ce

malheureux au sort funeste qui l'attendait s'il commettait ce nouveau

crime, et comme je n'avais pas sur moi une somme assez forte pour le

mettre à l'abri du besoin jusqu'à ce que son travail lui eût procuré des

moyens d'existence honorable, je lui donnai rendez-vous pour lui

remettre la somme que je lui destinais. Voilà l'explication toute simple

de ma présence dans l'établissement de la rue de la Tannerie et de mon

déguisement.

Mathéo était un peu plus tranquille depuis qu'il avait entendu Salvador,

les explications que venait de lui donner celui-ci n'étaient pas dénuées

de vraisemblance, et, moins que tout autre, du reste, il pouvait en

contester la réalité.

Salvador, cependant, ne savait pas encore quelles étaient les raisons

qui avaient amené le docteur Mathéo chez le marquis de Pourrières, et

c'était là l'objet qui l'intéressait le plus.

--Maintenant, mon cher Mathéo, dit-il, vous me direz sans doute ce qui

vous amenait chez moi.

Mathéo, poussé dans ses derniers retranchements, ne savait plus trop ce

qu'il devait faire, il ne pouvait guère, après les confidences que

venait de lui faire Salvador, refuser de le satisfaire, et il lui en

coûtait de parler de madame de Neuville à un homme contre lequel il ne

pouvait s'empêcher de conserver quelques préventions; cependant dans

l'intérêt même de sa cliente, il était nécessaire qu'il sût quel était

le mobile qui avait fait agir Salvador lorsqu'il avait écrit le petit

billet qu'il avait envoyé à madame de Neuville, billet au moins inutile,

s'il avait voulu se borner à lui envoyer ce qu'elle avait perdu, et s'il

n'avait pas conservé l'intention d'entrer en relations avec elle. Il se

détermina donc à parler de cette dame à Salvador.

Nous croyons que le moment de faire connaître à nos lecteurs les

événements de la vie du docteur Mathéo, qui se rattachent à notre

histoire, est maintenant arrivé.

Mathéo était âgé de seize ans à peine, lorsque son père, qui exerçait à

la cité de La Valette, île de Malte, la profession de médecin, commit un

crime, à la suite duquel il fut forcé d'abandonner cette ville pour

échapper aux poursuites qui étaient dirigées contre lui. Cet homme était

le plus infâme scélérat qu'il soit possible d'imaginer, et le crime

qu'il avait commis avait été accompagné de circonstances si affreuses

qu'il était certain d'avance que le gouvernement anglais demanderait son

extradition aussitôt que le lieu où il porterait ses pas serait connu,

et, qu'elle serait accordée sans la moindre difficulté.

Il était arrivé dans les environs d'Aix avec beaucoup de peine et en ne

marchant que la nuit, car il n'avait pas eu le temps de se munir des

papiers de sûreté, et il craignait à chaque instant de tomber entre les

mains de la gendarmerie. Cependant, il ne se trouvait pas en sûreté

dans cette partie de la France, il voulait gagner un des petits ports de

la Méditerranée, où il chercherait les moyens de s'embarquer, ce qu'il

ne croyait pas impossible, attendu qu'il ne manquait pas d'argent,

lorsqu'il tomba ainsi que son fils, qu'il avait amené avec lui entre les

mains de deux des bandits qui infestaient à cette époque la forêt de

Cuges, qui les dépouillèrent de tout ce qu'ils possédaient et les

conduisirent à leurs chefs, les frères _Bisson_, riches cultivateurs du

département des Bouches-du-Rhône, qui cumulaient les deux professions

d'agriculteurs et de voleurs de grands chemins.

Il devait la vie à son fils, qui s'était plusieurs fois jeté au devant

des couteaux dirigés contre la poitrine de son père, et dont le courage

et l'extrême jeunesse avaient fini par intéresser les deux voleurs, qui,

ne pouvant se décider à assassiner un enfant, l'avaient amené à leurs

chefs afin qu'ils décidassent de son sort. Le père avait profité de

l'espèce de sursis accordé au fils, et quelques minutes après ils

étaient tous deux devant les frères _Bisson_ de Trets.

Deux scélérats se trouvaient être les arbitres du sort d'un troisième

scélérat. Entre gens de même étoffe, il est facile de s'entendre. Le

Maltais avait compris de suite qu'il n'y avait pour lui qu'un moyen de

se tirer de ce mauvais pas, c'était de proposer aux frères Bisson de

s'enrôler dans la bande qu'ils commandaient; il n'hésita pas: et pour

leur donner la preuve qu'il était digne de faire partie de leurs gens,

il leur fit la confidence du crime qu'il venait de commettre, crime si

horrible que les frères Bisson, dont les mains plusieurs fois déjà

avaient été teintes de sang humain, en furent presque épouvantés.

Cependant on ne pouvait refuser un collaborateur auquel des antécédents

semblables permettaient d'accorder une confiance illimitée, et que sa

profession (Mathéo avait eu soin d'apprendre à ses chefs futurs qu'il

était médecin), mettait à même de rendre d'importants services à la

troupe, il fut donc agréé à l'unanimité.

Le fils Mathéo, trop jeune encore pour comprendre toute l'infamie du

métier que venait d'adopter son père, qui lui avait fait croire qu'il

n'avait quitté l'île de Malte que parce qu'il avait prit part à une

conspiration qui venait d'être découverte, suivit la fortune de l'auteur

de ses jours, et pendant un laps de temps assez considérable, il prit

part aux expéditions de la bande des frères Bisson.

Cependant ce jeune homme n'était pas né pour l'infâme métier qu'il

exerçait. Tant qu'il avait été extrêmement jeune, il avait suivi, sans

trop chercher à se rendre compte des événements de sa vie, l'impulsion

qu'on lui avait donnée, ne songeant pas à trouver mal ce que faisait son

père, pour lequel il avait conservé un profond respect. Les frères

Bisson voulant, au reste, ménager les susceptibilités du jeune homme, ne

l'avaient employé que dans des entreprises de peu d'importance, de sorte

que jamais le sang n'avait été répandu devant lui. Mais avec les années

il lui vint l'expérience, et bientôt il ne put se dissimuler qu'il

n'était rien autre chose qu'un infâme bandit.

Ce fut d'abord son père que, dans sa naïveté de jeune homme, il prit

pour le confident de ses pensées. Celui-ci se moqua de lui et lui dit:

qu'il avait cru jusqu'à ce moment qu'il s'était depuis longtemps

débarrassé des préjugés de son enfance, qu'il voyait avec peine qu'il

n'en était pas ainsi, mais qu'il ne pouvait rien y faire; que cependant

si la vie qu'il menait ne lui convenait pas, il pouvait s'en aller.

Mathéo voulait que son père partît avec lui; mais celui-ci lui répondit

en riant qu'il se trouvait très-bien là où il était, et qu'il n'était

pas convenable de chercher à dégoûter les gens d'une position qui leur

plaisait.

Le jeune Mathéo vit alors que pour sortir de l'impasse dans laquelle il

se trouvait engagé, il ne devait compter que sur lui-même. Cependant il

ne se découragea pas, cette vie de désordre lui était devenue

insupportable, aussi il prit la résolution de saisir, pour s'échapper,

la première occasion favorable.

Cependant les frères Bisson et les principaux de la bande, avaient

remarqué que depuis quelque temps il était triste, préoccupé et qu'il

saisissait tous les prétextes afin de ne point prendre part aux

expéditions. Cette conduite devait nécessairement leur inspirer des

soupçons; ils interrogèrent son père, qui, tout scélérat qu'il était,

commençait à se repentir d'avoir entraîné son fils dans l'abîme où il

s'était jeté, et ne voulut rien leur dire des intentions de son fils.

Celui-ci était donc devenu pour toute la troupe un sujet continuel de

méfiance et d'appréhensions, lorsqu'un soir, les éclaireurs vinrent

annoncer que la diligence de Paris, que depuis quelque temps les

autorités du pays faisaient escorter, allait bientôt passer, et que,

contre toute attente, elle ne l'était pas. Les frères Bisson, voulant

profiter de cette bonne occasion, donnèrent l'ordre à tout leur monde de

s'armer et d'aller se mettre en embuscade. Mathéo voulut employer un

moyen qui plusieurs fois déjà lui avait réussi: prétexter une

indisposition afin de se dispenser de prendre part à cette expédition;

mais les frères Bisson lui intimèrent d'un ton qui ne souffrait pas de

réplique l'ordre de prendre sa carabine et de les suivre, et son père,

qui au même moment passait devant lui, lui dit à voix basse d'obéir sans

faire d'observations, s'il ne voulait pas que ses camarades lui fissent

un mauvais parti.

Mathéo fut donc forcé d'obéir; et quelques minutes après, il était en

embuscade avec les frères Bisson et les autres bandits de la troupe.

La diligence avançait lentement, gênée par la neige qui tombait depuis

plusieurs jours, et qui avait encombré tous les chemins, elle venait de

s'engager dans une partie de la route, bordée de chaque côté de hautes

touffes de genets, derrière lesquelles se tenait cachée toute la bande,

lorsque les frères Bisson, qui croyaient saisir une proie facile,

sautèrent à la bride des chevaux, tandis que Mathéo le père, Roman, qui

à cette époque faisait déjà partie de la bande, et quelques autres,

ouvraient les portières et intimaient aux voyageurs l'ordre de

descendre. Ils ne s'attendaient certes pas à la réception qui leur fut

faite: la diligence était pleine de gendarmes déguisés, qui saluèrent

les bandits d'une décharge à bout portant et s'élancèrent à la poursuite

de ceux qui n'avaient pas été atteints.

Mathéo qui, dès le commencement de l'action, s'était tenu aussi en

arrière autant que cela lui avait été possible, fut atteint par une

balle perdue, et il était tombé sur la neige, dangereusement blessé à la

tête et tout à fait privé de sentiment. Il était le seul blessé. Les

balles avaient épargné tous ceux qui n'avaient pas été tués. Favorisés

par leur parfaite connaissance du pays et l'obscurité de la nuit, les

autres bandits purent assez facilement se soustraire aux poursuites de

ceux qui les avaient si rudement accueillis.

Les gendarmes bien convaincus que toutes les recherches seraient

inutiles, rejoignaient la diligence lorsque l'un d'eux heurta Mathéo du

pied; il se pencha et reconnut qu'il respirait encore. C'était une

précieuse capture; on pouvait espérer, s'il en réchappait, que l'on en

obtiendrait des révélations, de nature à mettre sur les traces des

individus qui composaient la bande de la forêt de Cuges; aussi il fut

relevé avec le plus grand soin, pansé tant bien que mal par un gendarme

un peu plus expert que ses camarades, et transporté avec toutes les

précautions imaginables dans le coupé de la diligence, qu'il ne quitta

que pour être incarcéré dans la prison d'Aix.

Il était littéralement entre la vie et la mort, mais, cependant, grâce

aux soins qui lui furent prodigués (personne n'est mieux soigné que ceux

qui sont destinés à l'échafaud), grâce aussi, peut-être, à sa jeunesse

et à la vigueur de sa constitution il recouvra la santé. Alors

commencèrent pour lui une longue série d'interrogatoires, qui en

définitive devaient le conduire à l'échafaud, auquel il ne pouvait

échapper qu'en se déterminant à faire des révélations, détermination

qu'il aurait prise peut-être, si la crainte de compromettre son père

qui, selon toute apparence, était resté avec les frères Bisson, ne l'en

avait empêché.

Aussi, dès qu'il eût recouvré ses forces, son premier, son unique soin

fût de chercher les moyens de s'échapper de sa prison. Il n'entre pas

dans notre plan de dire comment il s'y prit pour réussir, et quels

furent les événements de sa vie, jusqu'au moment où nous l'avons vu

chirurgien aide-major de la marine, et attaché en cette qualité à

l'hôpital du bagne de Toulon; nous dirons seulement que cette période de

sa vie fut traversée par de longues et douloureuses épreuves, et que ce

ne fût qu'à force de constance, d'énergie, et grâce à des efforts en

quelque sorte surhumains, qu'il parvint à vaincre sa destinée et à

surmonter des obstacles devant lesquels se serait brisée vingt fois une

organisation moins vigoureuse que la sienne.

Le temps, et les peines qu'il avait éprouvées, avaient tellement changé

sa physionomie, qu'il pouvait espérer qu'il ne serait pas reconnu par

ceux des hommes de la bande des frères Bisson, qui d'aventure, et par

une grâce toute spéciale, seraient amenés au bagne de Toulon. Aussi,

lorsque après avoir obtenu sa nomination, il vit que tous ses efforts

pour obtenir un changement de résidence étaient inutiles, il se résigna

à accepter le poste qui lui était offert. Ce modeste emploi était pour

lui un port après de nombreux orages, et il faut le dire, le misérable

avait à peu près usé toutes ses forces dans la terrible lutte qu'il

venait de soutenir. Son dos s'était voûté, ses cheveux étaient devenus

presque blancs, de noirs qu'ils étaient auparavant. Le ciel, se dit-il,

ne voudra pas que je sois soumis à de nouvelles épreuves! N'ai-je pas,

grand Dieu! assez cruellement expié les fautes que j'ai pu commettre? Il

se trompait. Il n'occupait son poste que depuis quelques mois, et déjà

son zèle, son assiduité, la science profonde qu'il avait acquise lui

avaient conféré l'estime de ses supérieurs, lorsque Roman, qui avait

quitté la bande de la forêt de Cuges, pour courir le monde avec

Salvador, fut amené au bagne avec ce dernier.

Roman reconnut de suite son ancien compagnon, et il vit aussitôt le

parti qu'il en pouvait tirer. Il saisit donc la première occasion qui se

présenta pour l'entretenir sans témoins, et après lui avoir appris que

la bande des frères Bisson, malgré les pertes nombreuses faites sur le

champ de bataille, était toujours florissante, et que son père avait été

tué les armes à la main peu de temps après son arrestation; il lui fit

comprendre qu'il n'avait pas l'intention de rester plus longtemps au

bagne, et qu'il comptait sur lui pour favoriser son évasion.

Il fallut que Mathéo, au risque de se compromettre et de perdre une

position péniblement acquise, fît tout ce qu'exigea Roman, qui tenait

sans cesse suspendue sur sa tête l'épée de Damoclès. Nous avons vu

comment Roman, Salvador et Servigny s'évadèrent, grâce à lui, du bagne

de Toulon, et comment les deux premiers parvinrent à rejoindre, dans la

forêt de Cuges, la bande des frères Bisson.

Roman, comme tous ceux qui se sont trop avancés dans la carrière du

crime pour jamais retourner en arrière, ne pouvait voir sans lui vouer

un vif sentiment de haine l'un de ceux qu'il avait vu suivre un instant

les errements qu'il devait continuer toute sa vie, chercher à

reconquérir une place dans la société.

Il y a, dit l'Evangile, plus de joie dans le ciel pour un coupable qui

se repent, que pour dix justes qui meurent dans la foi. Il est permis de

croire, bien que l'Evangile n'en dise rien, qu'il y dans l'enfer plus de

pleurs et de grincements de dents pour un coupable qui se sauve, que

pour dix justes qui se damnent. Il en est de même ici-bas. Les démons

qui ne peuvent, quels que soient les efforts de leur rage insensée,

franchir l'espace immense qui les sépare du royaume des élus, font sans

doute tous leurs efforts pour augmenter la population de leur ténébreux

séjour; de même il existe des hommes, démons doués d'une physionomie

humaine, et Roman était de ceux-là, qui cherchent par tous les moyens

possibles à replonger dans l'abîme, ceux qui essayent d'en sortir.

Roman ne tint donc pas la parole donnée au malheureux Mathéo; son

premier soin, lorsqu'il eût rejoint la bande de la forêt de Cuges, fut

d'apprendre aux frères Bisson, ce qu'était devenu leur ancien compagnon.

Mathéo ne tarda pas à éprouver les effets de cette indiscrétion; il fut

d'abord forcé d'aller donner des soins à un de ces misérables qui avait

été blessé dans une rencontre; puis on le chargea de remettre à un

forçat tout ce qui lui était nécessaire pour faciliter sa fuite; puis

enfin, les exigences de ces misérables s'augmentant avec la facilité

qu'ils trouvaient à les satisfaire, ils voulurent qu'il leur fournit les

indications qui leur étaient nécessaires pour commettre un vol dans un

château voisin de Toulon où il était reçu. La mesure était comble. Le

malheureux Mathéo ne pouvait vivre plus longtemps dans une contrainte

aussi cruelle, il fallait ou qu'il se déterminât à devenir franchement

le complice de ces misérables, ou que, renonçant tout à coup à la

position qu'il s'était faite, il prît honteusement la fuite, s'il ne

voulait pas porter sa tête sur l'échafaud. Les frères Bisson ne lui

avaient pas caché qu'ils le dénonceraient la première fois qu'il

n'obéirait pas à leurs ordres, et ils savaient bien qu'ils étaient

hommes à tenir parole. Ce fut alors qu'il se détermina à les faire tous

périr, nous avons vu comment il réussit, et comment, Roman et Salvador,

n'échappèrent que par hasard à cette exécution générale.

Hâtons-nous de dire que Mathéo, lorsqu'il se rendit coupable de cette

action, qu'il faut bien nommer un crime, avait à peu près perdu la

raison, car voilà à peu près les raisonnements qu'il s'était faits pour

la justifier:

Les crimes de l'auteur de mes jours; la rencontre au coin d'un bois de

deux bandits; circonstances tout à fait indépendantes de ma volonté,

m'ont amené, bien jeune encore, au milieu d'une bande de scélérats. J'ai

été presque élevé au milieu d'eux; j'ai été forcé d'écouter leur

discours; d'être le spectateur et quelquefois le complice de leur

méfaits; et cependant à un âge où l'on n'a pas encore acquis la

connaissance des notions du juste et de l'injuste qui doivent servir de

règle à la conduite de l'homme appelé à vivre en société, j'ai su, en

partie, résister à la contagion de l'exemple. Ça n'a jamais été

volontairement que j'ai pris part aux déprédations de mes compagnons.

Mes mains sont vierges du sang de mes semblables, et si quelquefois il a

été répandu devant moi, c'est que je n'ai pas pu l'empêcher. J'ai commis

bien des fautes, je ne veux pas me le dissimuler; mais ces fautes

sont-elles bien les miennes? ne doivent-elles pas plutôt être imputées à

la fatalité qui n'a cessé de me poursuivre depuis que je suis né. Arrêté

à la suite d'une affaire à laquelle je n'ai pris qu'une part passive, et

seulement parce qu'on m'y avait forcé, je n'ai pas trahi mes infâmes

compagnons. Je suis donc quitte envers eux de toutes obligations, et je

ne leur ai demandé pour me soustraire au funeste sort, qui grâce à eux,

m'était réservé, ni aide, ni secours, ni protection.

Ce n'est qu'après avoir passé par toutes les phases de la plus cruelle

existence; après avoir supporté des épreuves devant lesquelles auraient

reculé l'homme le plus intrépide, que je suis parvenu à conquérir une

position plus que modeste, mais qui suffit à mes voeux. Eh bien! cette

position, ils veulent me la faire perdre en me forçant de renouer avec

eux des relations qui ont été rompues par la force irrésistible des

événements; mais ce n'est pas seulement ma position que j'ai à défendre,

c'est mon honneur, c'est ma vie qu'ils attaquent aujourd'hui, et qu'il

faut que je défende. Je suis donc en guerre avec eux, et cette guerre,

ce n'est pas moi qui l'ai déclarée, d'où il suit que ma position est

absolument semblable à celle d'un peuple qui, attaqué injustement par un

peuple dix fois plus fort que lui, se trouverait forcé d'employer, pour

conserver sa nationalité, ces moyens extrêmes que la plus cruelle

nécessité fait seule excuser. Je suis donc vis-à-vis d'eux en état de

légitime défense.

Si j'étais vis-à-vis d'un seul homme, dans une position semblable à

celle qui m'est faite en ce moment en face de plusieurs, que devrais-Je

faire? La réponse à cette question n'est pas difficile à trouver; voilà

ce que je devrais faire. Aller trouver cet homme, lui dire ce que

j'aurais le droit de lui dire, puis le provoquer, le combattre; et si,

avec l'aide de Dieu, j'en étais vainqueur, personne, j'en suis

convaincu, ne songerait à me blâmer; mais je ne puis faire, dans la

position où je me trouve, ce qui me serait possible si je n'avais qu'un

seul ennemi devant moi; en effet, je ne puis sans folie attaquer seul

une douzaine au moins d'individus, et cependant, tous ces individus sont

mes ennemis. Ce sont eux qui sont venus m'attaquer au moment où je ne

demandais qu'à les oublier; et s'ils ne périssent pas, il faut, ou que

je commette des crimes devant lesquels ma conscience se révolte, ou que

je me résolve, non-seulement à perdre ce que je n'ai acquis qu'à l'aide

d'efforts surhumains et d'une conduite irréprochable, mais encore à

subir une mort cruelle et ignominieuse.

La science que j'ai acquise a mis à ma disposition des armes terribles;

armes peu courtoises, à la vérité; mais ce sont les seules dont je

puisse me servir, et ceux contre lesquels je veux les employer, sont

d'infâmes scélérats dont la tête est depuis longtems dévolue au

bourreau, et qui jamais ne feront rien pour échapper au sort dont ils

sont menacés. Je ne vais donc faire autre chose qu'avancer leur heure

fatale de quelques jours, de quelques mois peut-être. Mais puis-je

m'arroger un droit qui n'appartient qu'à Dieu, et après lui, à la

société tout entière représentée par les magistrats chargés d'appliquer

les lois qui la régissent? non sans doute, à Dieu seul le droit de

retirer ce que lui seul a pu donner; à la société celui de punir,

humainement parlant, les crimes commis par quelques-uns de ses membres.

Mais je n'ai pas la prétention de jouer ici-bas le rôle de la

Providence. Je n'ai point non plus celle de m'ériger en vengeur de la

société outragée. Je ne veux faire qu'une seule chose, me défendre, et

le droit de la défense est le plus sacré, le plus incontestable de tous

les droits. Et puis d'ailleurs, en débarrassant la terre de ces

misérables, je sauve la vie à une infinité de victimes.

On voit par quels pitoyables sophismes Mathéo avait cherché à justifier

le crime qu'il avait commis; crime du reste commis, ainsi que nous

l'avons dit, dans un moment où le malheur lui avait enlevé le libre

usage de ses facultés, et dont à l'époque où nous sommes arrivés, il

portait encore le remords dans le coeur.

Nous avons dit que Mathéo venait de se déterminer à parler à Salvador de

ce qui était arrivé à celui-ci avec madame de Neuville.

Les vrais mystères de Paris · 第 34 / 99 段