de la comtesse, blessure assez légère du reste et qu'il trouva en bon
état, il allait se retirer après avoir échangé avec elle les banalités
ordinaires, lorsque Lucie, qui tenait encore à la main le petit billet
qu'elle venait de recevoir, lui demanda s'il connaissait le nom de la
personne à laquelle appartenaient les armoiries du cachet.
--Je ne puis quant à présent vous satisfaire, répondit le docteur après
avoir attentivement examiné le cachet; mais, si comme l'indique du reste
l'aspect de ces armoiries, elles appartiennent à une ancienne famille,
il ne sera pas difficile de savoir ce nom, et pour peu, madame la
comtesse, que cela puisse vous faire plaisir, je me chargerais
très-volontiers de vous le découvrir.
Lucie, poussé par une curiosité qu'elle ne pouvait s'expliquer à
elle-même, voulait absolument découvrir ce qu'elle ignorait encore, elle
répondit donc au docteur qu'il lui rendrait un important service s'il
parvenait à découvrir le nom de la personne à laquelle appartenait le
cachet, qu'elle enleva de la lettre sur laquelle il était apposé afin de
le lui remettre; elle ajouta même que, si après l'avoir découvert, il
voulait bien l'informer de ce qu'était cette personne, de sa position
dans le monde, enfin de tout ce qui pouvait servir à se former une
opinion sur son compte, il l'obligerait infiniment.--Ce que vous me
demandez ne sera pas bien difficile, ajouta Mathéo. Je découvrirai
infailliblement le nom de la personne en question en consultant soit
l'_Armorial de France_, soit le _Trésor des Chartres_, soit le collége
héraldique, le reste ira tout seul et je serai charmé d'avoir trouvé
cette occasion de vous être agréable.
La comtesse, depuis qu'elle savait que le docteur allait s'occuper de
percer l'espèce de mystère qui enveloppait l'événement qui venait de lui
arriver, était beaucoup plus calme; elle songea alors à lui demander des
nouvelles de la pauvre Eugénie de Mirbel, à laquelle, d'après les ordres
qu'elle lui avait donnés lorsqu'il était venu poser le premier appareil
sur sa blessure, il avait dû déjà rendre visite. Mathéo lui apprit que
cette jeune fille avait passé une assez bonne nuit, et qu'il pouvait lui
donner l'assurance qu'elle recouvrerait la santé; il croyait même
qu'elle pouvait, dès ce moment, être transportée sans inconvénients dans
une maison de santé.
Lucie avait d'abord eu l'intention de placer sa malheureuse amie dans un
de ces établissements; mais elle se dit que, puisqu'elle voulait faire
une bonne action, il fallait que cette bonne action fût complète, et
qu'elle ferait beaucoup mieux de faire louer et meubler pour son amie un
petit logement dans lequel elle serait transportée de suite, et où,
grâce à de bons soins, elle se rétablirait bien plus promptement.
Ensuite, aidée de ses secours qui ne lui manqueraient pas, car elle
connaissait assez bien le noble coeur de son mari, pour être certaine
d'avance qu'il approuverait tout ce qu'elle ferait, Eugénie, pourrait
attendre qu'elle se fût, en utilisant les nombreux talents qu'elle
possédait, créé une position indépendante.
--Je regrette beaucoup de ne pouvoir sortir, dit-elle après avoir fait
connaître ses intentions au docteur qui les approuva sans réserve; je me
serais occupée de suite de cette affaire, car ma pauvre amie ne peut pas
rester plus longtemps dans l'affreux galetas où elle se trouve
maintenant, et je ne puis charger de ces démarches aucunes des
personnes que je connais, qui sont toutes du monde dans lequel a vécu
mademoiselle de Mirbel, et qui presque toutes la connaissent.
--Si vous me jugez digne de votre confiance, je me chargerai bien
volontiers de toutes ces démarches, que vous ne pourriez faire que dans
quelques jours, répondit le docteur. Je n'ai pas l'honneur de connaître
mademoiselle de Mirbel, mais je crois cependant qu'elle est tout à fait
digne de ce que vous voulez faire pour elle, et je serais heureux de
m'associer, autant du moins que vous voudrez bien me le permettre, à une
aussi bonne action.
--Je vous reconnais bien là, docteur, dit la comtesse, vous n'êtes avare
ni de votre temps, ni même à ce qu'on assure de votre bourse, lorsqu'il
s'agit d'être utile à quelqu'un.
--Je fais tout ce qui m'est possible pour me faire pardonner par Dieu
les fautes que j'ai pu commettre, répondit le docteur, dont le front
s'était couvert d'un sombre nuage, lorsque la comtesse de Neuville lui
avait adressé les quelques paroles que nous venons de rapporter.
--Savez-vous, M. Mathéo, ajouta Laure qui avait recouvré toute l'aimable
gaieté de son caractère depuis que son amie paraissait plus tranquille,
savez-vous, qu'à vous voir quelquefois si triste, vous que tout le monde
estime et aime, et qui n'avez pas a vous plaindre de la fortune qui vous
traite, à ce qu'on assure, en enfant gâté, il serait permis de croire
que vous avez commis quelques grandes fautes et que vous êtes tourmenté
par les remords.
Les paroles de Laure venaient, sans qu'elle s'en doutât de soulever un
violent orage dans le coeur du docteur Mathéo, et l'expression d'un amer
découragement passa rapide sur son visage.
--A Dieu seul, dit-il, appartient le droit de m'apprendre si
quelques-unes des actions de ma vie sont ou ne sont pas de grands
crimes. Mais nous nous laissons entraîner bien loin du sujet qui devrait
nous occuper, ajouta-t-il, en faisant un effort pour sourire.
--Sans doute, reprit Laure, en riant de bon coeur; mais croyez-le bien,
monsieur le docteur, je n'ai jamais cru que vous étiez un grand
criminel; j'ai voulu seulement vous faire un peu la guerre, parce que je
ne veux pas que vous soyez toujours aussi triste, et que je suis fâchée
de ce que vous nous négligez pour d'autres clients.
Laure, en achevant ces mots, avait adressé à son amie un regard
d'intelligence.
--Laure a raison, ajouta la comtesse de Neuville: vous nous négligez, M.
le docteur.
--Je ne vous comprends pas, madame la comtesse.
--Je veux dire que, comme vous consacrez tout votre temps aux pauvres
malades, il ne vous en reste pas pour ceux de vos clients qui ont le
malheur d'être riches.
--J'en trouverai madame, daignez en être persuadée pour faire tout ce
qui pourra vous être agréable.
Et le docteur Mathéo sortit après avoir promis aux deux dames qu'il
allait de suite et activement s'occuper des missions dont elles
l'avaient chargé.
Le lendemain il revint chez la comtesse, qui l'attendait avec la plus
vive impatience.
--Eh bien? lui dit elle aussitôt qu'il eût été introduit dans le petit
salon où elle se trouvait alors avec Eugénie?
--Votre amie, madame la comtesse, répondit le docteur Mathéo, est
maintenant dans un logement petit, mais sain et commode, et j'ai laissé
près d'elle, pour lui donner les soins qui lui sont encore nécessaires,
une garde sur laquelle je crois pouvoir compter; car elle paraît aimer
beaucoup mademoiselle de Mirbel qui, de son côté, lui est très-attachée,
puisqu'elle n'a pas voulu s'en séparer: c'est cette même vieille femme,
m'a-t-elle dit, qui a apporté ici la lettre qui vous a appris le sort
malheureux de votre amie. J'ai dit à mademoiselle de Mirbel pourquoi
vous n'alliez pas la voir, elle a paru très-affligée de l'accident qui
vous était arrivé; mais lui ayant donné l'assurance que cet accident
n'avait rien de grave, et que d'ici à très-peu de jours vous pourriez
sortir sans inconvénient, elle s'est tranquillisée. Du reste, j'ai
maintenant la conviction qu'il ne faut plus à mademoiselle de Mirbel,
pour achever de se guérir, que du calme et des soins qui, grâce à vous
madame la comtesse, ne lui manqueront pas.
--Ainsi, dit Laure, cette pauvre Eugénie n'est plus dans cette vilaine
petite chambre si nue et si délabrée?
--Elle ne manque de rien, reprit Lucie; vous avez pourvu son logement de
tout ce qui était nécessaire?
Et comme le docteur répondait que pour faire convenablement les choses,
il n'avait eu besoin, que de suivre à la lettre les instructions de sa
cliente:
--Oh! c'est qu'il y a une foule de choses qui sont nécessaires à une
femme et auxquelles un homme ne pense jamais; ainsi je parie que vous
n'avez pas pensé à un berceau pour sa petite fille.
--Vous vous trompez, madame la comtesse, à l'heure qu'il est, la petite
fille de votre amie dort bien paisiblement dans le plus joli berceau qui
se puisse imaginer.
--C'est bien, bon docteur, c'est bien, ajouta Laure en tendant sa jolie
petite main au docteur Mathéo qui la prit dans les siennes, et dont une
larme qu'il ne put parvenir à cacher, vint mouiller les paupières.
--Pourquoi, lui dit Lucie, cherchez-vous à nous cacher cette larme qui
est la preuve de la sensibilité de votre coeur, les hommes sont-ils ainsi
faits, que lorsqu'ils éprouvent un bon sentiment, ils craignent que l'on
ne s'en aperçoive.
Le docteur ne releva pas cette observation de la comtesse de Neuville;
ainsi que cela lui arrivait souvent, il demeura quelques instants
enseveli dans une profonde tristesse.
--Allons, Lucie, dit Laure, ne vas-tu pas maintenant faire la guerre à
ce bon docteur qui s'est donné tant de peine pour nous obliger.
--Ah! qu'à Dieu ne plaise, s'écria la comtesse, mais je suis si heureuse
de savoir que notre pauvre amie est maintenant tout à fait hors de
danger, et qu'elle ne manque de rien, que je ne sais plus ce que je dis.
--Je voudrais être mariée, dit tout à coup Laure d'un ton délibéré.
--Eh pourquoi! grand Dieu, s'écria la comtesse, n'est-tu pas heureuse
auprès de moi, que tu es si pressée de me quitter?
--Je ne dis pas cela, mais si j'étais mariée je pourrais aller, venir,
sans que cela parût extraordinaire, et je trouverais bien moi, qui ne
suis pas blessée, un moment pour aller voir la pauvre Eugénie de Mirbel.
La comtesse prit dans ses deux mains la tête de son amie qu'elle
embrassa au front:
--Ecoute, lui dit-elle, après cette douce étreinte, le docteur m'assure
que dans deux ou trois jours, je pourrai sortir, et tu devines que ma
première visite sera pour notre amie; eh! bien je te promets que tu
viendras avec moi.
--Bien vrai! s'écria, Laure, oh! que tu es bonne, ma chère Lucie, et la
jeune fille rendit avec usure à son amie, les caresses qu'elle venait
d'en recevoir.
Ni Laure, ni la comtesse ne parlaient au docteur de la seconde
commission dont il avait été chargé; ces deux charmantes femmes étaient
heureuses du bien qu'elles avaient pu faire, et le plaisir qu'elles
éprouvaient leur faisait oublier l'objet qui, deux jours auparavant,
piquait si vivement leur curiosité.
--Croyez-vous par hasard, que j'ai négligé l'une des deux missions que
vous m'aviez confiées, que vous ne me parlez pas de ceci? dit le docteur
en tirant le cachet de son portefeuille.
--C'est vrai, docteur, répondit la comtesse de Neuville, mais je suis
heureuse de savoir que mon amie est hors de danger est un peu moins
malheureuse, que j'en oublie mes propres contrariétés; eh bien,
savez-vous à quelle famille appartiennent les armoiries de ce cachet?
--Ces armoiries sont celles d'une très-noble et très-ancienne maison de
la Provence, de la maison de Pourrières, et il est certain que ce cachet
a été apposé par M. le marquis Alexis de Pourrières, le seul membre qui
existe encore aujourd'hui.
C'est singulier, se dirent en même temps Laure et Lucie de Neuville, et
elles échangèrent un regard d'intelligence, traduction fidèle de leurs
pensées.
--Et sait-on quelle espèce d'homme c'est, que ce marquis de Pourrières?
--Le marquis de Pourrières, s'il faut croire plusieurs de mes clients
auxquels je n'ai pas le droit de suspecter la bonne foi, est un
gentilhomme aussi noble de coeur que de souche, il est venu se fixer à
Paris il y a deux ans environs, et de suite, grâce aux recommandations
qu'il avait apportées de sa province, il a été admis dans les meilleurs
salons; il était lorsqu'il quitta la Provence, commandant de la garde
nationale de son canton, membre du conseil-général de son département,
chevalier de la Légion d'honneur; et venait d'être nommé auditeur au
conseil d'Etat; il est riche, jeune encore, et il peut, dit-on,
prétendre à tout. Pendant quelque temps, il a été très-chagrin de la
perte qu'il a faite d'une dame qu'il devait épouser; à ce qu'on assure,
cette dame que l'on nommait la marquise de Roselly, est disparue sans
que l'on ait jamais pu savoir ce qu'elle était devenue; les démarches
que le marquis de Pourrières a faites et fait faire, les recherches de
la police ont été inutiles; comme je viens d'avoir l'honneur de vous le
dire; le marquis pendant assez longtemps, a été très-affligé, mais
maintenant il est, sinon tout à fait, du moins à peu près consolé; on
ajoute qu'il a l'intention de se marier, ce qui ne lui sera pas
difficile, car il n'est pas un père qui ne soit heureux d'accorder la
main de sa fille à un aussi galant homme.
Tout ce que venait de dire le docteur, avait plongé Lucie et Laure dans
le plus profond étonnement, ainsi; cet homme, si noble de race et de
caractère, si riche, si bien posé dans le monde, la comtesse l'avait
rencontré dans un des lieux les plus infâmes de la capitale; il y
paraissait très à son aise, et il était vêtu d'un costume en harmonie
parfaite avec le ton, les manières et le langage qui avaient été les
siens pendant un certain laps de temps, c'était là un étrange mystère,
mystère auquel Lucie se trouvait mêlée, et qu'il était de son intérêt,
(du moins elle le croyait), de chercher à pénétrer; Laure de son côté,
bien qu'elle n'attachât pas à cet événement autant d'importance que son
amie, n'aurait pas non plus été fâchée de voir ce singulier marquis qui
courait les rues de Paris vêtu d'un costume qui, suivant elle, devait le
rendre laid à faire peur.
Les deux femmes dominées toutes deux par le même sentiment, la
curiosité, et quelle est la fille d'Eve, qui, quelles que soient les
qualités qu'elle possède, n'est pas quelque peu curieuse, se regardaient
toutes deux en silence.
Laure fut la première qui rompit la glace.
--Je devine, dit-elle à son amie, ce que tu n'oses me dire? tu as envie
de me demander s'il faut confier à notre bon docteur l'événement de la
rue de la Tannerie.
Lucie fit un signe affirmatif.
--Eh! bon Dieu! je n'y vois pas d'inconvénient, cet événement pouvait
arriver à tout le monde, et il n'y a rien dans tout ceci que tu doives
cacher; tu feras bien, après tout, de prendre les conseils d'un homme
qui nous porte assez d'intérêt pour nous rendre service si cela est
nécessaire, et qui a assez d'expérience pour te dire si tu as raison de
t'inquiéter, ou si tu te fais un monstre d'une chimère.
La comtesse de Neuville, sentait que son amie avait raison, cependant ce
ne fut qu'après avoir hésité quelques instants, qu'elle se détermina à
raconter au docteur Mathéo, ce qui lui était arrivé deux jours
auparavant, dans le cabaret de la Sans-Refus, à la suite de la blessure
qu'elle s'était faite en sortant de chez Eugénie de Mirbel.
Le docteur, qui avait écouté la comtesse avec beaucoup d'attention, lui
répondit qu'en définitive, elle ne devait pas craindre les suites de cet
événement, et il ajouta, qu'il n'était pas probable, que l'homme dont,
pendant quelques instants elle avait eu à se plaindre, et le marquis de
Pourrières fussent le même individu.
--Vous venez de me dire, ajouta-t-il, qu'au moment où, accompagnée de
votre amie, vous vous étiez échappée de ce repaire, vos cris y avaient
attirés plusieurs personnes, n'est-il pas possible que le marquis de
Pourrières se soit trouvé parmi elles, et que ce soit lui qui ait
ramassé votre carnet et vous l'ait envoyé?
Et comme la comtesse ayant à ce moment à défendre son opinion contre le
docteur et contre son amie, qui, s'étant rangée à l'opinion de ce
dernier, persistait à soutenir que l'homme au costume de marinier et le
marquis de Pourrières étaient un seul et même individu, puisque c'était
ce dernier qui lui avait envoyé le carnet, le docteur, ajouta:
--Ecoutez, madame la comtesse, si vraiment c'est le marquis de
Pourrières que vous avez rencontré dans ce cabaret; et vous en paraissez
si convaincue que je n'ai plus le droit d'en douter; il y a
effectivement dans cet événement quelque chose de mystérieux, qu'il est
bon d'éclaircir; puisque cet homme vous a si vivement frappée, vous
devez vous rappeler ses traits, essayez de me les décrire, j'irai chez
le marquis de Pourrières... sous le premier prétexte venu, car il ne
faut pas que votre nom soit prononcé dans tout ceci, et je vous dirai
ensuite si vos conjectures sont ou non fondées.
--Ainsi, reprit la comtesse, vous croyez que vous pouvez sans qu'il en
résulte rien de désagréable, ni pour vous, ni pour moi, aller comme cela
sans motif chez ce marquis de Pourrières?
--Je vous répète, madame, que votre nom ne sera pas prononcé, vous
n'avez donc absolument rien à redouter; quant à ce qui me regarde, ne
vous en mettez pas en peine, nous autres docteurs nous avons le
privilége de pouvoir nous introduire partout sans exciter de soupçons.
La comtesse décrivit alors au docteur l'homme qu'elle croyait être le
marquis de Pourrières, et dans le portrait qu'elle en fit, elle
s'attacha à peindre, la régularité et la beauté des traits de son
visage, le timbre flatteur de sa voix, et la parfaite élégance de ses
manières lorsqu'il eut changé de ton et de langage.
Le docteur écoutait attentivement la comtesse de Neuville, qui sans s'en
apercevoir se servait d'expressions qui semblaient indiquer que cette
rencontre ne la préoccupait si vivement, que parce que l'homme dont elle
parlait avait vivement impressionné son esprit.
Les femmes sont pour la plupart ainsi faites, douées d'une imagination à
la fois plus riche et plus active que celle des hommes, elles doivent
naturellement se sentir attirées vers tout ce qui sort des limites de
l'ordinaire, aussi n'est-il pas rare de les voir éprouver pour des
hommes placés à cent lieues du monde qu'elles habitent un sentiment
vague de sympathie, qui ne tarde pas à se transformer en un sentiment
plus tendre et d'une nature plus déterminée, lorsque des événements
imprévus ne viennent pas se jeter à la traverse et apporter un nouvel
aliment à l'activité incessante de leur imagination.
Le docteur Mathéo, ne sortit de chez la comtesse de Neuville que pour se
rendre chez le marquis de Pourrières, dont il se procura facilement
l'adresse.
Lorsqu'il se fit annoncer, Salvador et Roman étaient ensemble dans le
cabinet que nous connaissons déjà.
Ce nom: le docteur Mathéo, prononcé par le domestique chargé d'annoncer
les personnes qui demandaient à être introduites, fit faire à Salvador
et à Roman un soubresaut sur les siéges qu'ils occupaient, ils se
regardèrent quelques instants sans parler. Salvador fut le premier à
rompre le silence.
--Le docteur Mathéo, dit-il, que penses-tu de cette visite, serait-ce
par hasard, le Mathéo que nous connaissons?
--C'est probable, ce nom-là n'est pas commun.
--Ainsi tu crois que nous sommes découverts?
--Je le crains; mais après tout nous n'avons rien à redouter: si Mathéo
connaît une partie de nos secrets, nous connaissons tous les siens.
--Faites entrer, dit Salvador au domestique: nous allons savoir de
suite, continua-t-il en s'adressant à Roman, si nous devons craindre les
résultats de cette visite.
Mathéo introduit dans le cabinet, reconnut d'abord Roman qu'il
connaissait plus particulièrement et depuis beaucoup plus longtemps que
Salvador, qu'il n'avait vu que pendant le séjour assez court de ce
dernier au bagne de Toulon. Il éprouva d'abord un tel saisissement que
pendant quelques instants il n'eut pas la force de prononcer une
parole; de Roman, ses regards se portèrent sur Salvador, qu'il examina
attentivement et qu'il ne tarda pas à reconnaître, malgré les
changements que les années avaient apportées dans sa physionomie et la
couleur de ses cheveux, qui ainsi que le lecteur le sait déjà étaient
devenus noirs de blonds qu'ils étaient auparavant.
L'étonnement manifesté d'abord par le docteur, n'avait pas échappé aux
deux amis; ils en conclurent naturellement que lorsqu'il s'était
présenté chez le marquis de Pourrières, il ne venait pas y chercher les
deux forçats dont il avait facilité l'évasion quelques années
auparavant; mais maintenant ils étaient reconnus, ils n'en pouvaient
plus douter, la feinte était donc inutile. Hâtons-nous de dire cependant
qu'ils ne craignaient que peu les résultats de cette découverte, attendu
que Mathéo, en admettant que ce fût son intention, ne pouvait les perdre
sans se perdre lui-même. Ils crurent donc devoir aborder la question, et
ce fut Roman qui, après avoir consulté Salvador du regard, adressa le
premier la parole au docteur Mathéo.
--Eh bien, mon vieil ami, dit-il, lorsque tu te faisais annoncer chez M.
le marquis de Pourrières, tu ne t'attendais pas à rencontrer chez ce
noble gentilhomme d'aussi anciennes connaissances.
--Il est vrai, répondit le docteur qui n'était pas tout à fait remis de
la surprise qu'il avait éprouvée, il est vrai; et cédant à un mouvement
de désespoir qu'il ne put réprimer, le docteur laissa tomber sa tête
entre ses mains.
--Est-ce que par hasard il serait devenu vertueux! dit Roman à voix
basse, en montrant à Salvador le docteur Mathéo qui paraissait
profondément accablé.
--Il faut voir, répondit celui-ci.
--Eh bien, Mathéo, reprit Roman, tu ne nous dis rien, on croirait
vraiment que tu es fâché de nous avoir rencontrés?
--C'est vrai, répondit le malheureux docteur, je ne vous dis rien; mais
j'avoue que j'ai été si étonné de vous rencontrer ici, que la surprise
m'a d'abord privé de l'usage de la parole, et puis ce nouveau nom sous
lequel Salvador est connu maintenant...
--Ce nom est le mien, s'écria Salvador.
--Oh! je ne dis pas le contraire, répondit le docteur, je crois
cependant que je ne puis dire à celui que j'ai connu sous le nom de
Salvador, ce qui n'était destiné qu'au marquis de Pourrières. Il ne me
reste plus qu'à me retirer; Roman sait des secrets qui peuvent me perdre
et que sans doute il vous a confiés... Vous êtes donc les deux seuls
hommes au monde que je doive craindre; mais si ma vie est entre vos
mains, votre liberté est entre les miennes; nous n'avons donc pas besoin
de nous faire de mutuelles promesses, l'intérêt que nous avons à nous
ménager réciproquement répond à l'un de l'autre. Nous avons, vous et
moi, par les moyens qui nous ont paru les plus convenables, conquis
chacun une position élevée dans le monde, allons donc chacun de notre
côté sans chercher à nous rencontrer de nouveau, et que Dieu nous
conduise tous dans la voie que nous avons prise.
--En achevant ces mots, Mathéo se levait pour sortir.
Je crois que tu avais raison, dit Salvador à Roman, tandis qu'il se
dirigeait vers la porte, il est devenu vertueux, très-vertueux même,
mais laisse-moi seul avec lui, il faut absolument que je connaisse le
motif qui l'amenait ici. Restez, dit-il en élevant la voix, et en
s'adressant à Mathéo qui n'avait pas entendu ce qu'il venait de dire à
Roman, restez Mathéo, j'ai besoin de vous parler, et sur un signe qu'il
lui fit, Roman se retira.
--Ecoutez, Mathéo, dit Salvador lorsqu'il se trouva seul avec le
docteur, je ne veux pas que vous me quittiez en emportant l'idée que les
leçons du passé ont été perdues pour moi: vous savez quelles sont les
fautes qui m'avaient conduit au bagne de Toulon, et comment, grâce à
votre concours, que vous accordâtes à Roman plutôt qu'à moi, je parviens
à m'échapper. Poursuivis activement après l'événement du Beausset, nous
fûmes forcés de nous réfugier dans la forêt de Cuges, et de nous
affilier à la bande commandée par les frères Bisson.
Ce ne fut qu'après de nombreuses traverses que je parviens à quitter la
France. Après deux années passées hors du territoire, ayant appris la
mort de mon père, qui avait toujours ignoré les fautes ou plutôt les
crimes que j'avais commis, car c'était heureusement sous un nom supposé
que j'avais été condamné, je me hâtai d'affermer mes terres, et lorsque
j'eus mis toutes mes affaires en ordre je vins me fixer à Paris, et par
une conduite exemplaire, j'ose le dire, je tâchai de me faire oublier à
moi-même les crimes de ma vie passée, lorsque je fis la rencontre de
Roman que j'avais quitté après la mort singulière de tous les hommes qui
composaient la bande des frères Bisson. Arrivé à cet endroit de son
récit, Salvador s'arrêta quelques instants et regarda fixement Mathéo
dont le front était inondé de sueur, et qui se troubla visiblement.