auxquels le bouge de la mère Sans-Refus servait de lieu de réunion; ils
n'agissaient qu'après avoir reçu les ordres de l'un ou de l'autre, et le
produit de chaque vol était vendu à la tavernière, qui le payait à peu
près ce qu'elle voulait, à la charge, par elle, de le revendre un prix
plus élevé au père Juste et de remettre à Roman, à Salvador et au
vicomte de Lussan, une certaine somme qui était partagée entre eux, le
premier produit auquel prenaient toujours part les trois associés
appartenait sans contestation à ceux qui avaient commis le vol. La mère
Sans-Refus achetait pour son propre compte tout ce qui n'était pas or,
argent ou bijoux, objets sur lesquels le triumvirat n'élevait aucune
prétention, quant à l'argent ou aux billets de banque, ils restaient à
ceux dans les mains desquels ils tombaient, car malgré leurs promesses,
ils n'étaient pas assez sots pour les apporter à la masse. Il existait
donc entre les trois amis, Juste et la mère Sans-Refus une véritable
société commerciale en participation dont les opérations consistaient à
acheter aux malfaiteurs le meilleur marché possible le fruit de leurs
déprédations et à partager une différence.
Il est bien entendu que lorsqu'il se présentait une bonne affaire, Roman
et Salvador l'exécutaient seuls et qu'ils en gardaient le profit, après
avoir remis en argent ou en billets au vicomte de Lussan la somme à
laquelle lui donnaient droit les indications qu'il avait fournies; car
c'était ordinairement au rôle d'indicateur que se bornaient les
fonctions de ce dernier. Si par hasard ils avaient besoin de quelques
hommes d'exécution pour leur donner un coup de main, ils avaient
toujours le soin de se faire la part de lion.
Ce fut à cette époque, que sentant le besoin d'avoir à leur disposition
un lieu dans lequel ils pussent délibérer à l'aise et cacher au besoin
les objets dont ils ne voudraient pas se débarrasser de suite, Salvador
et Roman louèrent le pavillon isolé de Choisy-le-Roi, dans lequel nous
avons introduit le lecteur au premier chapitre de ce livre.
Quelques jours après le premier emménagement, Roman revint au pavillon
accompagné de quatre domestiques qui conduisaient un fourgon de voyage,
attelé de deux beaux chevaux hollandais qui furent dételés et conduits à
l'écurie.
Le fourgon était chargé de tout ce qu'on n'avait pu apporter lors du
premier voyage, de la batterie de cuisine, de quelques gros meubles, de
paniers de vins fins et de plusieurs autres objets. Lorsque le
déchargement fut opéré et que tous ces objets furent mis en place, Roman
prit le chemin de fer pour retourner à Paris, et la cuisine n'étant pas
encore organisée ceux des domestiques qui étaient restés au pavillon,
afin de mettre la dernière main à l'arrangement de l'ameublement, furent
obligés d'aller souper à l'auberge où se trouve la vieille gravure
représentant le château dans toute sa splendeur dont nous avons parlé au
commencement de cet ouvrage.
Après le repas, on vida quelques bouteilles du petit vin du pays, et la
conversation étant devenue générale, on se mit à parler du château, et
chacun désirait savoir comment il se faisait que le pavillon des gardes
eût été respecté, tandis qu'on avait détruit en grande partie l'édifice
principal. Un vieillard dont la physionomie pleine et colorée et
l'embonpoint respectable annonçaient une santé parfaite, prit la parole
à son tour et s'exprima en ces termes:
--Je suis peut-être le seul qui puisse aujourd'hui satisfaire votre
curiosité; j'ai à l'heure qu'il est bien près de quatre-vingts ans, je
suis né dans le château, et je n'en suis sorti qu'en 1792, je sais donc
une foule de choses qui sont ignorées de tout le pays, et c'est une de
ces choses-là que je vais vous raconter.
Tout le monde se rapprocha du vieillard qui prit un verre plein de vin,
qu'il vida sans faire la grimace et qui continua ainsi:
«Mon père, Pierrot Coquardon, était jardinier du château; c'était un
beau et grand garçon que toutes les jeunes filles du pays avaient aimé,
et que les jolies marquises avaient plus d'une fois honoré de légers
coups d'éventail sur la joue, ce qui ne l'empêcha pas de mourir lorsque
je n'avais encore que sept ans.
»Ma pauvre mère le suivit de près dans la tombe.
»Resté seul sur la terre, j'allais être conduit a l'hospice des Enfants
trouvés, lorsque le père Kerval, un vieux Breton qui était suisse du
château depuis longtemps, me recueillit et me fit élever avec autant de
soin que si j'avais été son enfant.
»Lorsqu'il mourut j'étais un jeune et beau gaillard, cinq pieds huit
pouces, et gros à proportion, aussi je n'eus pas de peine à obtenir sa
place.
»Il fallait voir quelle mine j'avais en grand uniforme, chapeau bordé,
habit bleu de roi doré sur toutes les coutures, culotte de panne rouge,
bas de soie de même couleur, souliers à boucles d'argent et tout ce qui
s'en suit; et quelles belles épaulettes mes enfants! elles auraient fait
honte à celles d'un lieutenant général des armées du roi! Aussi les
jeunes filles et les jolies femmes du canton ne m'appelaient que le beau
suisse l'aimable suisse; hélas! il y a longtemps de cela et je suis bien
changé, du reste vous ne pouvez le voir.
»Et le vieillard, en achevant ce petit exorde, se leva afin de laisser
voir à ses auditeurs ce qu'il avait conservé de sa prestance et de ses
grâces d'autrefois.
»A l'époque dont je vous parle, continu-t-il en se passant la main sous
le menton, il survint tout à coup dans notre belle France un grand
bouleversement auprès duquel celui qui est arrivé il y a quelques années
à Paris n'était vraiment rien du tout. Aussi quelque temps après la
prise de la Bastille, une superbe forteresse située à l'entrée du
faubourg Saint-Antoine, tous nos maîtres prirent la fuite pour aller à
l'étranger rejoindre nos bons princes qui étaient partis les premiers et
comme la plupart d'entre eux emmenaient leurs domestiques, je restai
seul au château avec un jeune homme nommé Louis Tristan dit
Brin-d'Amour, qui avait été fifre dans les gardes françaises.
»Les auteurs du bouleversement dont je viens de vous parler étaient les
messieurs sans-culottes. Ils vinrent ici organiser ce qu'ils appelaient
une société populaire, et ils me recommandèrent de bien garder tout ce
qu'il y avait dans le château; c'était bien là, mes enfants, une
recommandation inutile, car il n'y restait déjà plus rien dans ce pauvre
château, les messieurs sans-culottes du pays et des villages
environnants y étaient venus avant ceux de Paris; ils avaient emporté
tout ce qui leur avait paru de bonne prise, puis ils avaient brûlé le
reste, bu le vin et brisé les vitres et les portes.
»Les messieurs sans-culottes de Paris, qui sans doute étaient venus ici
pour faire ce que leurs camarades du pays avaient déjà fait, ne parurent
pas très-satisfaits de trouver la besogne achevée, et ce fut sans doute
pour se venger qu'ils se mirent à tout changer ici comme ils l'avaient
déjà fait à Paris.
»Il faut vous dire que ces messieurs-là ne voulaient rien laisser
subsister de ce qui existait avant eux, la cocarde blanche fut remplacée
par la cocarde tricolore. Il ne fut plus permis de porter de la poudre
ni de se coiffer à l'oiseau royal. Un d'eux, qu'on nommait je crois
Fabre d'Eglantine, un bien drôle de nom pour un sans-culotte, changea
tout le calendrier; il y eut des années et des mois à la mode de la
république, avec des décadis à la place du saint dimanche, et des jours
complémentaires pour finir l'année, des brumaire, des nivôse, des
prairial et des fructidor pour remplacer les mois, si bien qu'on ne s'y
reconnaissait plus du tout; ils remplacèrent même dans l'almanach les
noms des saints par des noms de fruits, de légumes et d'instruments
aratoires: saint Ognon fut mis à la place de saint Louis; saint
Cornichon à celle de saint Joseph; sainte Serpette à celle de sainte
Madeleine et ainsi de suite. Il ne fut plus permis de se nommer Pierre,
Boniface ou Nicolas, il fallut donner à ses enfants les noms des
sans-culottes romains de l'antiquité, et les appeler Brutus,
Horatius-Coclès ou Mutius-Scoevola; il n'y eut pas jusqu'à la bonne
sainte Vierge, mère de Dieu, qu'ils voulurent ôter du paradis pour
mettre à sa place la déesse de la Liberté, une certaine Théroigne de
Méricourt, qui, à ce qu'on assure, n'était pas Vierge du tout.
»Les églises furent transformées en temples de la Raison, dans lesquels
des prêtres, à la mode de la république, disaient des messes auxquelles
on ne comprenait plus rien, et après lesquelles on dansait des
sarabandes, des menuets et des courantes dans le choeur, devant le
maître-autel, sur les airs de la _Carmagnole_ et du _Ça ira!_ de bien
drôles de chansons, mes enfants, où l'on ne parlait que de tuer et
d'égorger tout le monde, et d'accrocher les aristocrates aux lanternes.
»Quand je vous dis que les messieurs sans-culottes avaient tout changé,
les grandes et les petites choses. Je ne vous en impose pas; ils avaient
même changé les jeux de cartes; ainsi quand on jouait au piquet avec un
ami, on ne disait plus quinte à l'as ou seizième à la dame, il fallait
dire quinte à la Loi, ou seizième à la Liberté. Il fallait que tout le
monde se dit tu et toi; il n'y avait plus de maîtres ni de valets,
ceux-là étaient devenus des citoyens officieux. C'était à ce point que
si par hasard madame de Pompadour, la marquise de Pompadour! Etait
revenue au château, j'aurais pu lui manger dans la main et lui dire toi
ni plus ni moins qu'à une vachère; enfin ils voulaient faire un nouveau
soleil avec la lune et détrôner le bon Dieu comme ils avaient détrôné le
bon roi Louis XVI et son auguste épouse.»
Arrivé à cet endroit de son récit, le bon père Coquardon ôta le gros
bonnet de laine brune qui couvrait ses longs cheveux blancs, mouvement
qui fut instinctivement imité par tous ses auditeurs.
«Les messieurs sans-culottes qui avaient fait tant de changements,
continua le père Coquardon après une petite pause, n'étaient pourtant
pas parvenus à changer la marche du temps qui allait toujours de même,
de sorte que souvent il pleuvait lorsqu'ils auraient voulu voir luire un
beau soleil pour célébrer la fête de la Raison, celle de la Liberté ou
toute autre fête à la mode de la république; aussi ne pouvant s'en
prendre ni à Dieu ni a ses saints qui étaient trop loin et trop haut
pour qu'ils pussent les atteindre, ils passèrent leur colère sur leurs
images, qu'ils firent brûler et traîner dans la boue.
»On aurait vraiment dit que tous ces messieurs de la république étaient
devenus des enragés. Furieux de ne pouvoir aller détrôner le bon Père
éternel dans son paradis, ils se rejetèrent sur les nobles et sur les
bons prêtres; ils firent guillotiner tous ceux qu'ils purent attraper,
ils espéraient, en agissant ainsi, détruire la religion et rendre tous
les hommes aussi méchants qu'eux, afin de pouvoir ensuite les livrer à
Satan, avec qui ils avaient, dit-ont fait un pacte; mais le bon Dieu et
la sainte Vierge ont empêché ces grands crimes, et les messieurs
sans-culottes ont presque tous été guillotinés à leur tour; même leur
chef, M. de Robespierre, le plus méchant de tous, quoiqu'il fût toujours
très-proprement couvert; habit bleu barbot, culottes jaune-serin et
gilet de piqué blanc, poudré et coiffé à l'oiseau royal, le reste à
l'avenant.
»Ces hommes qui avaient volé tous les biens des honnêtes gens les
vendirent pour de méchants assignats à des gens qui voulaient faire
fortune aux dépens de ceux à qui ces biens appartenaient. Le château de
Choisy, comme bien d'autres, fut acheté par des particuliers inconnus,
qui s'en allaient par toute la France achetant les châteaux qu'ils
faisaient démolir pour en vendre les matériaux. A cette époque, je
n'étais déjà plus suisse, on ne m'appelait plus dans le pays que le
citoyen concierge, ce qui, comme vous le pensez bien, me contrariait
infiniment, car on ne renonce pas facilement aux honneurs et aux
dignités une fois que l'on en a possédé.
»Ces particuliers mirent tout le château en capilotade; ils firent
d'abord enlever tout le plomb et tout le fer, il y en avait pour une
somme double au moins de celle qu'ils avaient payée pour le tout. Enfin
vint le tour du pavillon des gardes, qu'ils avaient conservé jusqu'à ce
moment afin de se loger pendant la démolition.
»Les premiers coups de pioches furent donnés pour enlever une grille qui
en défendait l'entrée du côté du château, et les quatre ouvriers chargés
de ce travail firent un trou afin de déplacer une grosse borne qui
empêchait de lever une énorme crapaudine. Après un travail pénible, la
borne céda aux efforts redoublés de ces hommes, et leur laissa voir une
trappe couverte d'une couche épaisse de rouille. Espérant trouver là un
trésor, ils se concertèrent entre eux, et il fut convenu que pour le
moment ils s'occuperaient d'autre chose, qu'ils ne parleraient à
personne de leur précieuse découverte et qu'ils ne reviendraient à leur
trou que la nuit, afin de l'explorer à l'aise et sans crainte d'être
dérangés; ils eurent soin de recouvrir la trappe avec de la terre et des
gravois, puis ils allèrent au cabaret pour célébrer, par anticipation,
leur heureuse découverte.
»Chacun d'eux faisait des suppositions et bâtissait des châteaux en
Espagne; ils se voyaient déjà possesseurs d'immenses trésors, et leur
seule crainte était que les commissaires de la nation ne vinssent les en
dépouiller; aussi il aurait fallu voir combien étaient sages les plans
de conduite qu'ils se traçaient, afin de ne pas éveiller les soupçons et
pour transporter à leur domicile les caisses ou la caisse qui devaient
contenir le trésor qu'ils croyaient déjà posséder. Ils buvaient depuis
déjà bien longtemps, et les fumées du petit vin du pays commençaient à
leur obscurcir le cerveau, lorsque sonna la douzième heure de la nuit:
il faut partir, dit l'un d'eux, il est temps; puis tout s'armèrent des
outils et des pioches qu'ils croyaient nécessaires pour leur expédition
nocturne, et ils se mirent bravement en route.
»Arrivés sur le terrain et éclairés seulement par la faible lueur d'une
chandelle, ils commencèrent par débarrasser la place des gravois et de
la terre qu'ils y avaient amoncelés, puis ils essayèrent de lever la
trappe, mais leurs premiers efforts furent inutiles, ce ne fut qu'après
un assez long travail qu'elle céda, et leur laissa voir une seconde
trappe; celle-ci était fermée à l'extérieur par un énorme verrou. Ce
n'était pas une petite affaire que de le tirer, ce verrou, la rouille
l'avait tellement scellé dans sa gâche, qu'il paraissait impossible d'en
venir à bout, aussi ce ne fut qu'à grands coups de marteaux que trois
des ouvriers que le quatrième éclairait avec la chandelle qu'il tenait à
la main, parvinrent à le faire glisser sur sa plaque; enfin la trappe
fut ouverte. Au même moment une flamme bleuâtre sortit du gouffre béant
qu'elle laissait entrevoir, et les quatre malheureux ouvriers tombèrent
morts comme s'ils avaient été frappés de la foudre.
»Le lendemain matin d'autres ouvriers chargés comme ceux dont je viens
de vous raconter la fin malheureuse d'enlever les plombs et les fers,
trouvèrent les cadavres de leur quatre camarades dans le trou que
ceux-ci avaient creusé la veille; ils n'avaient aucune blessure, on
remarquait seulement sur leur visage et sur leurs mains, des traces à
peu près semblables à celles que laisse l'électricité; cette mort
extraordinaire jeta l'épouvante dans tout le pays, on se dit de suite
que ces ouvriers avaient été frappés par le feu du ciel qui ne voyait
pas sans colère la démolition de toutes les nobles demeures de la
France; il est bon d'ajouter que chaque fois qu'on donnait un coup de
pioche de ce côté, on entendait des gémissements sourds qui semblaient
venir du caveau où les quatre ouvriers avaient trouvé la mort à la place
du trésor qu'ils cherchaient; tous les habitants du pays, c'est-à-dire
tous ceux qui croyaient à Dieu et qui vénéraient les saints, entendirent
ces gémissements, si bien qu'à compter de ce jour, personne ne voulut
plus venir démolir ce pavillon. Les nouveaux propriétaires du château
avaient bien voulu me laisser occuper une petite chambre située
au-dessus de l'ancienne loge du suisse, et j'avais plusieurs fois trouvé
l'occasion de leur rendre quelques petits services, autant pour
m'obliger, que pour ne pas blesser les gens du pays qui ne les voyaient
pas déjà d'un très-bon oeil, et qui s'étaient attachés à ce pavillon, par
cela seulement, qu'il y revenait des esprits qui se seraient mis à
courir la campagne si on les avait privé du lieu qu'ils avaient choisi
pour leur domicile, ils se déterminèrent à ne point faire venir de Paris
des gens qui auraient volontiers fait ce que ceux du pays ne voulaient
pas faire, et à laisser subsister ce pavillon.
»Voilà, messieurs, comment il se fait que le pavillon des gardes n'a pas
été démoli, on a attribué ce miracle à la puissante intercession d'un
aumônier de madame de Pompadour, mort en odeur de sainteté, et qui fut
dit-on enterré dans le caveau situé sous le pavillon; c'est donc ce
saint aumônier qui a conservé cette habitation, et qui a tué les quatre
hommes qui venaient troubler ses cendres.»
Les domestiques pour la plupart sont très-peu religieux, mais en
revanche, ils sont presque aussi superstitieux que les voleurs, ceux de
Salvador subissaient la loi commune, aussi le récit que venait de leur
faire le père Coquardon, avait-il produit sur leur esprit une certaine
impression; cependant l'un d'eux qui voulait faire l'esprit fort et le
beau parleur, prétendit qu'il n'avait pas plus peur des diables que des
saints aumôniers, et que si les uns ou les autres avaient du pouvoir,
ils n'avaient qu'à le lui faire voir, qu'ils les attendait de pied
ferme, enfin, une multitude de fanfaronnades semblables.
Cependant lorsque après avoir serré la main du vieux Coquardon, et bu le
coup de l'étrier, il fallut sortir du cabaret pour retourner au
pavillon, ce brave à trois poils ne voulut pas aller se coucher seul, et
il s'en fut à l'écurie retrouver le cocher.
Le lendemain matin, Roman vint examiner si les instructions données par
lui la veille avaient été exécutées, et si tout était bien en ordre; il
n'eut que des félicitations à adresser aux domestiques qu'il avait
amenés au pavillon, et il se retira très-satisfait après avoir vu que le
logis était en état de recevoir bonne et nombreuse compagnie.
En effet, tant que dura la belle saison, Salvador donna des fêtes et
reçut à sa maison des champs toute l'élite de la fashion parisienne;
mais une fois l'hiver venu, il n'y fit plus que de rares apparitions, et
seulement le soir et pour y apporter le produit de quelque vol dont il
ne voulait pas se défaire de suite. C'est ainsi que dans le premier
chapitre de cet ouvrage, nous l'avons vu y apporter en compagnie de
Roman, les bijoux et les pierreries enlevées au malheureux joaillier
Loiseau, qui venait enfin d'être dévalisé par le triumvirat, après
avoir été longtemps tenu en joue.
Le lecteur se rappelle sans doute que le vicomte de Lussan n'avait voulu
recevoir que dix mille francs pour sa part dans ce vol, dont
l'importance était au moins de cinquante mille francs; telle était en
effet la manière d'agir ordinaire de ce noble personnage, le vicomte se
contentait d'une part beaucoup moins considérable que celle allouée à
ses complices; mais cette part, il voulait, ainsi que nous l'avons déjà
dit, la recevoir de suite et en argent ou en billets de banque.
Maintenant que nous sommes revenus à notre point de départ, nous
reprendrons où nous l'avons laissé notre récit, qui ne sera plus
interrompu que lorsque nous aurons à apprendre à nos lecteurs ce qui
arriva à Servigny, du moment où il quitta Salvador et Roman après la
lutte contre les gendarmes de la brigade de Beausset, jusqu'à celui ou
nous le retrouverons.
Un personnage (_Ronquetti_, dit _le duc de Modène_), dont déjà plusieurs
fois nous avons prononcé le nom, et que nous n'avons pas encore mis en
scène, sera chargé d'apprendre à nos lecteurs les événements qui, des
îles d'Hyères, où Silvia fit la connaissance de Beppo, la conduisirent
au grand théâtre de Marseille.
Si maintenant le lecteur veut bien nous suivre, nous le conduirons rue
Saint-Lazare, près celle de Saint-Georges, et nous le prierons d'entrer
dans l'hôtel du comte de Neuville, où nous retrouverons la comtesse
Lucie de Neuville et Laure de Beaumont qui sans doute n'ont pas été
oubliées.
FIN DU TROISIÈME VOLUME.
LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.
LES
VRAIS MYSTÈRES
DE PARIS,
PAR VIDOCQ.
TOME QUATRIÈME.
[Illustration: colophon]
BRUXELLES,
ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,
IMPRIMEURS-ÉDITEURS.
1844
LES VRAIS
Mystères de Paris.
I.--Mathéo.
Ainsi que nous l'avons dit, la comtesse Lucie de Neuville ne put rien
apprendre du domestique que Salvador avait chargé de lui remettre le
petit paquet contenant le carnet qu'elle avait perdu chez la Sans-Refus
et le petit billet armorié qui l'accompagnait.
La remise de ce carnet prouvait à la comtesse que ses conjectures
étaient en partie fondées. Ainsi, il était certain que l'homme qui lui
avait d'abord causé tant de frayeur, était un homme du monde, et qu'elle
le rencontrerait probablement au premier jour, s'il fallait croire les
termes du billet qu'elle venait de recevoir.
Laure, qui jusqu'à ce moment avait cherché par tous les moyens possibles
à calmer les crainte de son amie, commençait à les partager; cependant
dans la crainte d'augmenter l'anxiété de la comtesse qui, depuis
quelques instants, paraissait ensevelie dans de profondes et tristes
réflexions, elle ne voulait rien laisser paraître.
--Il y a vraiment dans tout ceci quelque chose d'inexplicable, dit enfin
Lucie qui, plusieurs fois déjà, avait commenté les termes du petit
billet qu'elle tenait entre ses mains. Si ce billet, comme tout paraît
l'annoncer, a été écrit par un homme de bonne compagnie, pourquoi ne
l'a-t-il pas signé? pourquoi cet homme se trouvait-il dans un pareil
lieu, couvert d'un costume qui n'est pas celui de sa classe? pourquoi,
avant d'avoir vu quelle était la personne à laquelle il s'adressait,
a-t-il employé pour me parler un langage inqualifiable?
Laure, qui avait écouté la comtesse avec beaucoup d'attention, se leva
tout à coup du siége sur lequel elle était assise, et frappant ses mains
l'une contre l'autre:
--Mais qui te dit, s'écria-t-elle, que cet homme qui t'a tant effrayée
est bien celui qui viens de t'envoyer ton carnet? ce carnet ne peut-il
pas être tombé entre les mains d'une autre personne, par exemple, entre
celles de l'une des personnes que tes cris avaient attirées dans cette
caverne au moment où nous nous sommes sauvées.
--Tu te trompes, ma chère Laure, répondit la comtesse, ce billet que
j'ai lu plus de dix fois a été bien certainement écrit par l'homme dont
je te parle; les termes dans lesquels il est conçu le prouvent de
reste.
Et Lucie lut à son amie le billet en question, en accompagnant chaque
ligne de commentaires qui prouvaient qu'elle ne se trompait pas.
Laure fut enfin forcée de se rendre à l'évidence.
--En effet, dit-elle, ce billet, je le crois maintenant, a été écrit par
cet homme; mais, après tout, que dois-tu craindre? rien ne t'oblige à
cacher les circonstances qui t'ont amenée dans cette maison. Ainsi, en
admettant que cet homme ait quelques mauvais desseins, je ne crois pas
que tu aies grand sujet de le craindre.
Lucie allait répondre à son amie, lorsque Paolo annonça le docteur
Mathéo. La comtesse donna l'ordre de le faire entrer.
Le docteur paraissait beaucoup plus vieux qu'il ne l'était en réalité,
il n'était âgé que de trente-cinq ans environ, et cependant son crâne
était presque entièrement nu, et les rares cheveux noirs qui couvraient
encore la partie postérieure de sa tête, étaient semés de quelques fils
argentés. Les chagrins, les remords ou l'étude avaient creusé de
profonds sillons sur son visage, qui presque toujours paraissait couvert
de sombres nuages. Cependant au total, le docteur Mathéo n'était pas un
homme disgracieux d'aspect; il s'exprimait avec élégance et facilité, et
grâce à son profond savoir et à la rigidité de ses moeurs depuis cinq ans
qu'il s'était fixé à Paris, où il était venu s'établir après avoir
quitté le service de la marine, dans lequel il avait été employé assez
longtemps et où il avait commencé sa carrière, il s'était acquis une
clientèle composée des gens les plus comme il faut et qui lui était
excessivement attachée.