Beppo, qui depuis quelques instants paraissait réfléchir, ne répondit

pas.

Silvia crut que le moment était opportun pour frapper un grand coup.

--Et puis, ajouta-t-elle, je vous dois un aveu qui vous déterminera

peut-être à changer de résolution. Lorsque je vous ai dit que je vous

aimais, je ne me rendais peut-être pas compte de mes sentiments; mais à

peine cet aveu s'était-il échappé de mes lèvres, que je m'aperçus que je

vous avais trompé en me trompant moi-même; j'aurai voulu pouvoir vous

rappeler et vous dire que je vous rendais le serment que vous veniez de

me faire; mais il n'était plus temps. Aussi, ne sachant pas ce que je

pourrais vous dire lorsque vous viendriez réclamer l'exécution de la

promesse que je vous avais faite, je saisis avec empressement une

occasion de fuir qui se présenta par hasard. Mais, je vous le jure, je

n'aimais pas plus l'homme avec lequel je m'enfuyais que je ne vous

aimais vous-même, que je n'aimais ceux que le hasard me fit rencontrer

plus tard, pas plus que je n'aimais celui dont aujourd'hui je porte le

nom: mon heure n'était pas venue.

Les idées de Beppo, depuis qu'il habitait Paris et qu'il s'était frotté

à la civilisation, s'étaient singulièrement modifiées, et à l'heure

qu'il était, il sentait que le rôle qu'il jouait auprès de Silvia était

parfaitement ridicule; il était donc bien aise de ce qu'elle voulait

bien, en essayant de se justifier lui épargner la peine de recourir à

des violences. Il ne voulait pas cependant renoncer à ses projets; il se

croyait des droits sur cette femme, pour laquelle il avait commis un

crime, et ces droits, il voulait les faire respecter; mais devinant que

la violence ne lui servirai à rien, il voulut avoir recours à la ruse.

--Et maintenant? dit-il sans élever la voix.

Silvia l'examina quelques instants avant de se déterminer à répondre.

L'expression de sa physionomie était triste mais calme.

--Maintenant, ajouta-t-elle, mon heure est venue, je ne veux pas

chercher à vous le cacher; et croyez-le bien, ce n'est pas parce que je

trouve ma personne un prix au-dessus du dévouement que vous m'avez

témoigné que je ne veux pas vous tenir la promesse que je vous ai faite,

c'est seulement parce que je ne puis vous donner un coeur qui aujourd'hui

appartient à un autre.

--C'est bien, répondit Beppo, c'est bien, je sais maintenant ce qui me

reste à faire.

--Retournez en Provence, Beppo, vous trouverez encore d'heureux jours

sous le beau ciel de votre patrie. Si vraiment vous m'aimez, si vous

m'aimez pour moi, vous devez désirer mon bonheur, et je ne puis être

heureuse avec vous, l'image de celui que vous avez tué pour me plaire,

viendrait sans cesse se placer entre vous et moi. Mais, croyez-le bien,

je ne vous oublierai jamais; j'aurai toujours présent à la mémoire le

souvenir de l'affection que vous m'avez vouée; et qui sait? peut-être il

nous sera permis de nous réunir lorsque plusieurs années auront passé

sur nos deux têtes.

Silvia, pour dire à Beppo tout ce qui précède, avait employé les plus

caressantes inflexions de sa voix, et comme celui-ci l'avait écoutée

avec beaucoup de calme, elle pouvait croire que ses paroles avaient

produit sur lui l'effet qu'elle en espérait. Cependant elle aurait voulu

qu'il lui dît quelques mots, de nature à lui prouver qu'elle ne s'était

point trompée;

Voyant qu'il ne répondait pas, elle crut qu'elle devait frapper un

dernier coup, coup décisif, et qui, suivant elle, devait lui apprendre

ce qu'elle devait craindre ou espérer. Elle continua donc en ces termes:

--Mais si je ne puis, mon cher Beppo, vous récompenser quant à présent,

ainsi que vous paraissez le désirer, vous me permettrez, je l'espère, de

partager avec vous une partie de ce que je possède. Je suis riche,

très-riche même, je puis donc, sans me gêner, vous prier d'accepter ce

léger témoignage de l'amitié que j'ai pour vous.

Silvia en achevant ces mots, posa sur le petit guéridon auprès duquel

Beppo était assis, un paquet de billets de banque assez volumineux.

Voici quel fut en substance le raisonnement que se fit de suite Beppo.

Si j'accepte la somme qu'elle vient de m'offrir, elle croira que

j'accepte la position qu'elle veut me faire, et elle ne se méfiera plus

de moi, si au contraire je refuse, elle devinera que je n'ai pas renoncé

à mes projets, et elle se tiendra continuellement sur ses gardes.

--J'accepte cette somme, dit-il à Silvia en ramassant les billets de

banque qu'il mit dans la poche de son habit après les avoir comptés;

comme vous le disiez tout à l'heure, le parti le plus sage que je puisse

prendre, est celui de ne pas engager avec vous une lutte dont les suites

seraient fatales à l'un de nous, je crois que je ferais bien de

retourner en Provence, et de tâcher de vous oublier, c'est ce que je

vais faire, et pas plus tard qu'aujourd'hui.

--Bien vrai? dit Silvia, en attachant sur Beppo un regard qui cherchait

à deviner sa pensée dans ses yeux.

--Je ne vous ai pas, je crois, donné le droit de douter de ma parole; je

vous quitte, madame et je souhaite bien sincèrement que vous soyez

heureuse.

Beppo sortit après s'être respectueusement incliné devant la marquise de

Roselly.

Huit jours après cette entrevue, Silvia, à son grand dam, était au

pouvoir de Beppo.

Celui-ci, à peine sorti de chez la marquise de Roselly, avait été

rejoindre sa mère qu'il trouva sur la porte de l'auberge du Cheval

blanc, attendant son retour avec impatience, et qui lui demanda de suite

s'il était content du résultat de sa démarche. Beppo, qui avait la rage

dans le coeur depuis que Silvia lui avait avoué qu'elle en aimait un

autre, pria sa mère de le laisser se recueillir quelques instant se

retira dans sa chambre. Après y avoir passé quelques heures, il en

sortit beaucoup plus calme qu'il n'y était entré. C'est que sa

résolution était prise, et qu'il ne s'agissait plus que de l'exécuter.

Sa mère, il est presque inutile de le dire, ignorait de quelle nature

étaient les liens qui l'attachaient à Silvia, elle ne savait pas même

quelle était la position de cette femme, elle savait seulement que son

fils avait rencontré aux îles d'Hyères, une femme douée d'une

merveilleuse beauté, dont il était devenu éperdument amoureux, qu'il

avait longtemps cherché cette syrène sans pouvoir la rencontrer et que

c'était pour la chercher encore qu'il était venu à Paris. La bonne femme

n'avait appris que le matin même que ses démarches avaient été

couronnées de succès, et que c'était pour aller chez celle qu'il aimait,

qu'il était sorti en si brillante toilette; la Catalane n'avait pas

douté un seul instant que son fils ne réussit dans la démarche qu'il

allait entreprendre; il lui paraissait en effet impossible qu'une femme

ne fût pas sensible aux mérites qu'elles lui accordait.

Elle fut donc profondément surprise, lorsque Beppo, sans cependant lui

donner plus de détails qu'il ne voulait qu'elle en connût, lui eût

appris le mauvais succès de sa dernière tentative, elle lui fit de

nouvelles instances, afin de l'engager à renoncer à cette femme qui

paraissait le dédaigner; mais elle parlait à un sourd, les obstacles

n'avaient fait qu'augmenter l'aveugle passion à laquelle le malheureux

Beppo était en proie; il avait conçu un projet dont lui-même il ne

cherchait pas à se dissimuler l'absurdité, mais que cependant il

voulait exécuter coûte que coûte; disons cependant qu'alors, ce n'était,

plus seulement l'amour qui le faisait agir, mais qu'à ce sentiment, se

mêlaient ceux de la jalousie, de l'orgueil blessé, et peut-être aussi le

désir de se venger des dédains que lui avait prodigué maintes fois une

femme qu'il aimait sans pouvoir s'en défendre, et tout en appréciant à

sa juste valeur son atroce caractère.

Comme sa mère, après de longs discours semés d'arguments qu'il n'avait

pas même essayé de réfuter, car il en reconnaissait l'impossibilité, lui

demandait s'ils retourneraient bientôt en Provence, il lui répondit

qu'il était déterminé à se fixer à Paris, où il lui serait facile de se

créer une industrie qui lui permettrait de vivre, et même assez

largement, sans entamer son petit capital qu'il avait du reste

l'intention de placer chez un banquier. La bonne femme, qui du reste se

trouvait bien, partout où était son fils, s'opposa d'autant moins à ce

projet, qu'elle espérait que les distractions d'une grande ville

chasseraient du coeur de son fils la passion qui le rendait si

malheureux, de sorte que lorsque Beppo lui eût donné l'assurance que

pour le moment du moins, il ne voulait pas s'en occuper, elle se trouva

plus tranquille, et il ne fut plus question entre eux que de chercher un

logement convenable pour s'y fixer définitivement.

Beppo, que ses courses continuelles avaient familiarisé avec le bruit et

le tumulte de la capitale, se chargea de ce soin, et dès le lendemain,

il se mit en quête.

Pendant plusieurs jours, il chercha vainement ce qu'il désirait, et cela

ne doit pas étonner; il voulait un logement faisant partie d'une maison

située dans un quartier isolé et très-peu habité; il voulait que ce

logement fût lui-même éloigné de toute habitation, et disposé de manière

à ce que, si par hasard ceux qui l'habitaient venaient à pousser

quelques cris, ces cris ne pussent être entendus par d'officieux

voisins: cela n'était donc pas facile à trouver, surtout dans une ville

comme Paris, où chacun sait ce que vaut un pouce de terrain, et agit en

conséquence, de sorte que les habitations y sont aussi rapprochées l'une

de l'autre que les alvéoles d'un gâteau d'abeilles; il trouva cependant

ce qu'il voulait dans la rue Contrescarpe-Saint-Marcel au nº 21.

Cette maison, double en profondeur, est élevée, sur la rue, d'un

entre-sol et de cinq étages, ce qui constitue déjà une hauteur

très-raisonnable; mais le propriétaire ayant, à ce qu'il paraît,

remarqué que sa maison était assez solidement bâtie pour supporter un

bâtiment supplémentaire, a fait construire sur le toit une sorte de

pavillon carré composé de deux grandes pièces superposées l'une

au-dessus de l'autre, qui augmente de deux cents francs environ les

valeurs locatives de sa maison.

Des fenêtres de ce logement, qui fait partie d'une maison située sur le

point culminant du quartier le plus élevé de Paris, on découvre toute la

capitale et les campagnes environnantes, et l'on est si rapproché du

ciel que les mille bruits de la grande ville ne viennent plus frapper

les oreilles que comme un vague murmure, Aussi le pavillon de la maison

sise rue Contrescarpe-Saint-Marcel, nº 21, est-il assez ordinairement

habité par des poëtes, jaloux de se rapprocher autant que possible des

astres auxquels ils adressent leurs invocations. Quoiqu'il en soit, il

était inoccupé à l'époque où Beppo cherchait un logement pour lui et sa

mère, et comme il paraissait réunir toutes les conditions qu'il

désirait, il s'empressa de le louer et de venir s'y établir, après

l'avoir meublé de tous les objets nécessaires à un ménage.

Il fallait, après avoir établi sa mère dans cette espèce de vaste

pigeonnier, que Beppo la déterminât à lui prêter aide et assistance en

cas de besoin: cela ne lui fut pas difficile.

Lorsqu'il lui eût dit qu'il était persuadé que s'il tenait en son

pouvoir, seulement pendant quelques jours, la femme qu'il aimait, il

était sûr qu'elle changerait de résolution; que lorsqu'elle le rebutait,

elle ne faisait que céder aux influences étrangères dont elle était

entourée, et que ce n'était que pour la soustraire à ces mêmes

influences qu'il voulait l'enlever; la bonne femme, qui ne désirait rien

au monde que le bonheur de son fils, qu'elle croyait incapable de

commettre une mauvaise action, et qui, de plus ignorait la condition de

celle dont il lui parlait, lui promit tout ce qu'il voulut.

Beppo venait de s'assurer le concours d'un auxiliaire aussi dévoué que

possible, la cage était trouvée; cage assez jolie vraiment et pourvue de

tout ce qui pouvait rendre l'existence supportable à une femme habituée

à toutes les aisances du luxe et du confort, il ne s'agissait plus que

d'y faire entrer l'oiseau auquel elle devait servir de prison, c'était

le plus difficile. Cependant Beppo ne désespérait pas de réussir; il

savait par expérience qu'avec beaucoup de patience et de résolution on

peut faire beaucoup de choses, et enlever une femme lui paraissait

beaucoup moins difficile que de découvrir une adresse dans une ville

comme Paris. Il faut ajouter encore qu'il comptait un peu sur le

hasard, et qu'il se disait, que puisqu'une première fois déjà il était

venu à son aide, il n'était pas impossible qu'il le favorisât une second

fois.

Il n'avait donc pas de plan arrêté; il se bornait seulement à errer sans

cesse aux environs de la maison de Silvia, attendant du hasard une

occasion favorable qu'il se promettait bien de ne pas laisser échapper.

Silvia était presque aussi superstitieuse que son amant: c'est une loi

fatale à laquelle doivent obéir tous ceux qui n'ont pas la conscience

très-nette; elle croyait donc comme lui aux songes, aux présages et à

l'influence des jours; et très-souvent le matin elle allait consulter

une devineresse assez célèbre, experte en phrénologie, physiognomonie,

cartomancie, aéromancie, chiromancie, astrologie judiciaire, magnétisme

et autres fariboles, qui demeurait dans la rue des Vignes, à Chaillot.

Comme elle ne se souciait pas de mettre ses gens dans la confidence de

cette faiblesse, et que le domicile de la pythonisse n'était pas

très-éloigné de son hôtel, puisque pour s'y rendre il ne fallait que

traverser les Champs-Elysées, elle y allait à pied et très-simplement

vêtue. Beppo qui, ainsi que nous venons de le dire, était sans cesse

dans les environs de son hôtel, vêtu tantôt d'une manière, et tantôt

d'une autre, devait donc infailliblement finir par la rencontrer.

C'est ce qui arriva par une sombre et pluvieuse matinée que Silvia avait

justement choisie, afin de ne pas être remarquée, et au moment où

lui-même, bien persuadé que celle qu'il attendait ne sortirait pas par

un aussi mauvais temps que celui qu'il faisait, allait se retirer.

Lorsque Silvia était sortie de chez elle, il ne tombait qu'une petite

pluie dont elle pouvait être facilement garantie par le parapluie

qu'elle avait emprunté à sa femme de chambre; mais elle était à peine

arrivée au bout de l'avenue Chateaubriand, que toutes les cataractes du

ciel s'ouvrirent à la fois, et que des torrents de pluie chassèrent au

loin tous ceux qui, comme elle, avaient jusqu'à ce moment bravé l'orage.

Elle était à une distance à peu près égale de son hôtel et du domicile

de la tireuse de cartes. Rentrerait-elle chez elle, ou irait-elle chez

la devineresse? Elle allait, malgré le vent et la pluie, continuer

bravement la route, lorsqu'elle fut brusquement saisie par Beppo,

qu'elle ne s'attendait certes pas à rencontrer là.

La vue inopinée de cet homme qu'elle croyait à l'heure qu'il était,

depuis longtemps en Provence, causa à Silvia un telle saisissement,

qu'elle n'eut pas la force d'appeler à son secours.

--Si vous jetez un cri, si vous faites un geste, un seul mouvement de

nature à attirer, l'attention, dit Beppo, vous êtes morte. Je ne veux

vous faire aucune violence, mais il faut que je vous parle, ne cherchez

pas à me tromper, ne me faites pas de promesses que vous n'avez pas plus

l'intention de tenir que je n'ai celle de les écouter, ce serait prendre

une peine inutile; vous m'avez entendu, vous savez ce dont je suis

capable; suivez-moi donc, il le faut.

Tout en parlant, Beppo avait entraîné Silvia vers la barrière de

l'Etoile, où il espérait de trouver une voiture. Son attente ne fut pas

trompée, par un de ces hasards assez rares par les temps de pluie, un

fiacre était resté sur la place, il fit monter dedans Silvia, que la

surprise qu'elle avait éprouvée paraissait avoir anéantie; puis il dit

quelques mots à l'oreille du cocher, qui désireux sans doute d'obtenir

la magnifique récompense qui venait de lui être promise, fouetta

vigoureusement les deux maigres rossinantes attelées à son carrosse,

lesquelles voulant bien cette fois seconder les intentions de leur

maître partirent au galop.

VIII.--A Choisy-le-Roi.

Des jours, des semaines, des mois se passèrent sans que Silvia reparût à

son hôtel, sans que l'on entendit parler d'elle; Salvador et Roman ne

savaient à quoi attribuer cette disparition si subite, que rien n'avait

provoquée, que rien ne justifiait, et qui leur parut encore plus

inexplicable, lorsque les gens de justice étant venu apposer les scellés

au domicile de la marquise de Roselly; il fut constaté qu'elle n'avait

rien emporté de ce qui lui appartenait, ni habillements, ni bijoux, ni

argent.

Salvador, qui aimait véritablement Silvia, se montra pendant assez

longtemps affligé de la disparition de sa maîtresse, et chaque fois que

Roman ou le vicomte de Lussan, qui était devenu son plus intime ami

cherchaient à le consoler, il le repoussait brusquement, il ne

s'occupait plus de rien, ni de solliciter auprès des ministres

l'avancement qu'on lui avait fait espérer, ni des magnifiques _affaires_

que venait sans cesse lui proposer le vicomte de Lussan, qui commençait

à croire que ses nouveaux amis ne lui seraient pas aussi utiles qu'il se

l'était figuré d'abord.

Mais il n'est si cuisant chagrin que le temps ne calme, Salvador, après

avoir employé un mois entier à regretter Silvia, sans vouloir s'occuper

d'autre chose que de la chercher, se dit enfin que si elle était perdue

pour lui, c'était un fait accompli auquel il ne pouvait remédier, et

dont il fallait qu'il prît son parti. Cependant ne voulant pas que sa

maîtresse, s'il venait à la retrouver, pût lui reprocher d'avoir négligé

aucune des précautions qui pouvaient servir à le mettre sur ses traces,

il s'en fut trouver la police, afin de faire rechercher partout la

marquise de Roselly, disparue de son domicile d'une manière si bizarre

et si inexplicable.

Son titre, sa position dans le monde, et peut-être aussi les magnifiques

récompenses qu'il promit aux employés subalternes, le firent accueillir

on ne peut plus favorablement. On lui promit de faire tout ce qu'il

était humainement possible pour retrouver la noble dame; mais on ne lui

cacha pas qu'il était presque certain qu'on ne réussirait pas.

--Il est probablement arrivé malheur à cette dame, lui dit celui auquel

il s'adressa. Depuis quelque temps la capitale est infestée par une

foule de garnements qui, chaque jour, commettent de nouveaux méfaits; ce

sont de ces rôdeurs de barrières pour qui rien n'est sacré, qui

assassinent un homme pour lui voler deux pièces de cinq francs; et il

pourrait bien se faire que la dame dont vous parlez soit tombée entre

les mains de quelques-uns d'entre eux.

Et comme Salvador faisait observer à ce fonctionnaire que ses

conjectures n'étaient pas fondées, attendu qu'il était prouvé que la

marquise de Roselly était sorti de chez elle en plein jour, et que les

gens dont il parlait n'étaient à craindre que la nuit:

--C'est vrai, c'est vrai, répondit le fonctionnaire; il y a dans cet

événement quelque chose de mystérieux qui me passe; mais espérez, M. le

marquis, l'oeil de la police est constamment ouvert et rien de ce qui se

passe dans la capitale ne lui échappe; si madame la marquise de Roselly

est encore de ce monde nous découvrirons le lieu où elle se cache ou

plutôt où on la tient cachée; nous avons bien découvert les assassins du

juif Josué.

--Ah! vous avez découvert les assassins du juif Josué, dit Salvador, qui

ne réprima pas sans peine un léger mouvement de frayeur.

--Quand je dis que nous avons découvert ces assassins je m'avance

peut-être un peu trop; mais nous tenons en ce moment, sous les verrous

deux de ces rôdeurs de barrières, qui pourraient bien être les auteurs

de la mort de ce malheureux, que l'on avait d'abord attribuée à un

suicide.

--Je souhaite bien sincèrement que vous ne vous trompiez pas, monsieur,

répondit Salvador; il serait vraiment déplorable que les auteurs de cet

effroyable crime échappassent à la juste vengeance de la société; pour

ma part, j'en serais désolé. Je connaissais beaucoup Josué, avec lequel

j'ai fait quelques affaires lorsque j'habitais Marseille, et je puis

assurer que c'était un très-honnête et très-galant homme.

--Ils n'échapperont pas, monsieur le marquis, pas plus eux, que les

misérables dont depuis quelques temps les nombreuses déprédations

effrayent la capitale.

--En effet, ajouta Salvador, on n'entend maintenant parler que de vols

commis avec une audace et une adresse infinies; on serait vraiment tenté

de croire que les gens qui les commettent, sont dirigés par quelqu'un

d'habile et qu'ils reçoivent des indications de personnes bien placées

dans le monde. N'êtes-vous pas de mon avis?

--Du tout, monsieur le marquis, du tout, les voleurs agissent isolément;

et il n'y a pas dans le monde, j'entends par le monde, celui que vous

habitez, des gens qui leur donnent des renseignements. Quoiqu'il en

soit, nous leur faisons une rude guerre, et si aujourd'hui, ils

jouissent de l'impunité, nous aurons notre lendemain.

L'outrecuidance du fonctionnaire amusait beaucoup Salvador; et malgré le

vif chagrin qu'il éprouvait; lorsqu'il le quitta, en lui recommandant de

ne pas négliger la mission qu'il venait de lui confier; il eut besoin de

se contenir afin de ne pas lui rire au nez, car il savait mieux que ce

fonctionnaire ce qu'il fallait penser des crimes nombreux qui depuis

quelques temps désolaient la capitale.

En effet, pendant qu'avait duré sa somnolence, Roman et le vicomte de

Lussan, n'avaient pas perdu leur temps, grâce à ce dernier, le compagnon

de Salvador avait été mis en rapport avec le père Juste, qui l'avait

encouragé dans la poursuite de l'entreprise qu'il méditait, et qui lui

avait donné l'assurance que quelle que fut l'importance des objets qui

lui seraient présentés, il les achèterait sans coup férir. L'usurier lui

avait ensuite fait connaître la mère Sans-Refus, à laquelle il l'avait

recommandé comme un homme sur lequel on pouvait compter, et très-capable

de rendre à la société d'importants services.

Roman, vêtu d'un costume approprié au rôle qu'il voulait jouer, s'était

rendu plusieurs fois chez la mère Sans-Refus; il avait parlé d'abord à

ceux des habitués qui lui parurent mériter le plus de confiance; ces

ouvertures avaient été accueillies avec le plus vif empressement, et il

n'avait pas tardé à acquérir sur ces hommes, pour la plupart incultes et

grossiers, l'autorité que devait lui procurer l'audace éminente dont il

était doué et l'éducation qu'il avait reçue; car les malfaiteurs sont

peut-être de tous les hommes, ceux qui sont disposés à accueillir avec

le plus de facilité, l'influence des hommes qui leur paraissent

supérieurs, soit par leurs qualités personnelles, soit par leur

éducation; on se rappelle sans doute que les complices de Lacenaire ne

s'adressaient jamais à lui, qu'en lui disant M. Lacenaire, et que cet

infâme scélérat ne les considérait, disait-il, que comme ses

domestiques.

Salvador, lorsqu'il était sorti de l'état de torpeur dans lequel il

avait été plongé pendant quelque temps, avait d'abord blâmé les

démarches de son compagnon; mais la chose était faite et Salvador était

l'homme du monde qui savait le mieux accepter la logique des faits

accomplis. Il ne songea donc plus bientôt qu'à tirer le parti le plus

avantageux possible de ce qu'avait fait son ami, et en peu de temps, il

se vit à la tête d'une bande nombreuse de sacripants prêts à tout faire,

pourvu qu'ils y trouvassent quelque chose à gagner, qu'il connaissait

tous et dont il n'était pas connu.

Voici à quel point étaient arrivées les choses peu de temps avant

l'époque où nous avons commencé cette histoire.

Les vrais mystères de Paris · 第 31 / 99 段