Jusqu'alors, il n'était pas venu à la pensée de Beppo que son costume

fût ridicule, et s'il n'avait pas eu un but à atteindre, il aurait

probablement bravé les regards des curieux, et gardé son costume de

pêcheur, qui lui paraissait, au moins, aussi gracieux que les habits

étriqués de tous ceux qu'il rencontrait; mais il comprit que, pour

réussir, il ne fallait pas que sa personne fût remarquable, et il pria

son nouvel ami de lui indiquer un lieu où il pourrait acheter des

vêtements à la mode. Celui-ci l'envoya au marché Saint-Jacques, de

sorte que, le lendemain, le pêcheur catalan, qui avait quitté son large

pantalon de toile, son bonnet de laine brun, et son caban de même étoffe

et de même couleur, pour endosser une belle blouse de toile bleue, ornée

de broderies de toutes les couleurs, un pantalon de velours à petites

côtes, que dans sa naïveté il trouvait superbe, et se coiffer d'une

casquette de drap à grande visière, avait tout à fait l'aspect d'un

débardeur endimanché, et qu'il put parcourir sans craindre d'être

remarqué, les lieux où il espérait toujours rencontrer Silvia,

c'est-à-dire, la ligne des boulevards, la grande avenue des

Champs-Elysées, et l'allée fashionnable du bois de Boulogne.

Un matin, étant sorti à la pointe du jour de l'auberge du Cheval blanc,

marché Lenoir, faubourg Saint-Antoine, où il logeait, avec sa mère,

depuis son arrivée à Paris, il se dirigea, contre son habitude, vers la

barrière du Trône.

Il avait pris la résolution de suivre les boulevards extérieurs jusqu'à

la barrière de l'Etoile, d'où il voulait revenir chez lui en traversant

Paris. Arrivé au but qu'il s'était assigné, il s'aperçut que la

promenade matinale qu'il venait de faire, lui avait ouvert l'appétit,

et, comme à ce moment, il se trouvait justement devant le temple

culinaire, ouvert par Graziano aux amateurs du macaroni à l'italienne,

et des côtelettes de veau à la milanaise; il entra. Et se fit servir un

bon déjeuner qu'il expédia assez rapidement, et il venait de savourer

une demi-tasse de café, accompagnée d'un petit verre de cognac, lorsque

le bruit d'un équipage qui venait de Neuilly, et se dirigeait vers

Paris, lui fit machinalement tourner la tête.

C'était une calèche bleue découverte, garnie à l'intérieur de satin

blanc, véritable chef-d'oeuvre de Thomas-Baptiste et attelée de quatre

beaux chevaux gris-pommelé. Silvia, magnifiquement parée était seule

dans cette voiture.

La calèche avait passé devant les fenêtres de Graziano avec la rapidité

de l'éclair, et Beppo n'avait pu y jeter qu'un seul coup d'oeil; mais ce

coup d'oeil lui avait suffi pour reconnaître la femme qu'il aimait.

Il s'était placé pour déjeuner devant une des fenêtres de la salle du

premier étage, qui était restée ouverte. Il comprit de suite que s'il

prenait le temps de descendre et de payer ce qu'il devait à son hôte, il

risquait fort de ne plus retrouver les traces d'une voiture emportée par

quatre vigoureux chevaux.

Il était doué d'assez de résolution, et il avait trop l'envie de ne pas

laisser échapper une occasion favorable, pour hésiter longtemps sur le

parti qu'il avait à prendre. L'étage qui le séparait du sol n'était pas

très-élevé: il sauta par la fenêtre et se mit à courir le long de

l'avenue de Neuilly, afin de rattraper l'équipage qui fuyait devant lui,

et qui à ce moment allait entrer à Paris par la barrière de l'étoile.

Cependant Graziano et ses garçons avaient remarqué la fuite de Beppo, et

ils s'étaient mis à sa poursuite, agitant leurs serviettes et criant de

toute la force de leurs poumons: Au voleur! au voleur! arrêtez le

voleur! Mais Beppo courait avec tant d'agilité, qu'il est probable

qu'ils ne l'auraient pas attrapé, si des ouvriers bitumeurs, qui

travaillaient près de l'arc de triomphe, ne s'étaient pas opposés à son

passage.

Beppo, tant qu'il vit devant lui la voiture qui emportait celle qu'il

aimait, employa toutes ses forces et tout son courage pour s'échapper

des mains de ceux qui le retenaient; mais lorsque, devenue un point

imperceptible à l'horizon, elle disparut enfin derrière un nuage de

poussière, il cessa de se démener et se laissa conduire, sans opposer la

moindre résistance, au corps de garde de la barrière.

Quelques minutes après, il fut conduit devant le commissaire de police

de la commune de Neuilly.

Beppo avait compris que, par son imprudence, il venait de se mettre dans

une position fâcheuse dont il ne sortirait que s'il ne manquait pas de

présence d'esprit: il dit au commissaire de police qu'étant à Marseille,

il avait connu une femme attachée au grand théâtre en qualité de

première chanteuse, à laquelle il avait prêté toutes ses économies; que

cette femme avait quitté Marseille furtivement, enlevant des sommes

considérables à plusieurs personnes, et à lui personnellement, plus de

quatre mille francs, et que c'était parce qu'il venait de la voir passer

dans un brillant équipage, qu'il avait voulu suivre afin de découvrir sa

demeure, qu'il était parti de chez Graziano, en oubliant de payer son

déjeuner. A l'appui de ce qu'il avançait, il exhiba ses papiers de

sûreté qui étaient parfaitement en règle, sa bourse, dans laquelle se

trouvaient une douzaine au moins de napoléons, ce qui ne permettait pas

de lui supposer l'intention de filouter le montant d'une carte qui ne

s'élevait pas à cinq francs, et des lettres du notaire de Fréjus, qui

avait été chargé de la vente de ses propriétés, et qui par conséquent

justifiaient la possession légitime de la somme qu'il venait d'exhiber.

--Ces couleurs-là ne sont pas de bon teint, dit l'un des garçons de

Graziano, qui voulait faire l'avocat. Je connais ce particulier-là

depuis plus de dix ans, et voilà à ma connaissance au moins vingt fois

qu'il fait le même tour et raconte la même histoire.

Beppo rugissait de colère, et il est probable que s'il eût été seul avec

le garçon restaurateur, qui paraissait très-content du petit discours

qu'il venait d'improviser, il lui aurait fait passer un assez mauvais

quart d'heure. Cependant il se maîtrisa.

--Monsieur, dit-il au commissaire de police, ce garçon est un fou ou un

calomniateur. Je ne suis à Paris que depuis quinze jours: je suis logé

au marché Lenoir, avec ma mère, et il vous sera facile de vous

convaincre de la vérité de ce que j'avance en la faisant interroger.

La fermeté des réponses de Beppo avait convaincu le commissaire de

police que ce n'était que par suite d'un malentendu qu'il avait été

amené devant lui; il se borna donc à lui ordonner de payer ce qu'il

devait à Graziano, et il lui permit de se retirer.

Beppo remit deux pièces de cinq francs au restaurateur, et lui dit de

distribuer à ses garçons, ce qui resterait, une fois sa carte payée;

afin de les récompenser de la peine qu'ils s'étaient donnée en courant

après lui.

Ces deux pièces de cinq francs avaient mis de très-bonne humeur Graziano

et ses garçons, qui firent à Beppo toutes les excuses imaginables,

lorsqu'ils quittèrent tous ensemble le bureau du commissaire de police.

Il vint alors à Beppo l'idée que le restaurateur pourrait peut-être lui

donner quelques renseignements de nature à l'aider dans ses recherches;

il lui dépeignit minutieusement la femme et l'équipage après lesquels il

courait lorsqu'il avait été arrêté, et lui demanda s'il connaissait l'un

ou l'autre.

--La voiture que vous venez de me dépeindre si exactement, répondit

Graziano, passe assez souvent devant ma porte pour se rendre au bois;

mais ce n'est que très-rarement que la dame dont vous parlez est seule;

son mari est presque toujours avec elle. C'est un beau garçon décoré...

--Eh! comment savez-vous que cet homme est son mari? s'écria Beppo, qui

ne pouvait pas se faire à l'idée de savoir Silvia mariée.

--Je le présume, répondit Graziano, à moins que ce ne soit son amant où

son frère, ou un ami; mais tout ce que je puis vous dire, c'est que je

ne crois pas que la dame que vous venez de dépeindre soit celle qui vous

a trompée; elle a de trop beaux équipages, une livrée trop riche pour

n'être pas honnête.

--Non, non, je ne me suis pas trompé, c'est bien elle, j'en suis

certain, et comme vous me dites qu'elle passe assez souvent devant votre

maison, à dater de ce jour, je deviens votre pensionnaire, et pour

éviter les soupçons, je déposerai chaque matin entre vos mains une somme

assez forte pour vous répondre de la dépense que je ferai chez vous

pendant la journée, car je veux avoir la liberté d'entrer et de sortir

quand il me conviendra; cela vous va-t-il?

--Jamais marchand n'a refusé de vendre, répondit Graziano, mais je crois

que vous perdrez votre temps et votre jeunesse; du reste cela vous

regarde.

Beppo s'installa le même jour chez Graziano, où il resta jusqu'à huit

heures du soir.

Le lendemain il arriva à sept heures du matin et resta jusqu'à la nuit

tout à fait venue.

Plus de douze jours se passèrent, et ni la femme ni la voiture qu'il

attendait n'apparurent sur l'horizon. Les habitués de la maison

Graziano, qui connaissaient le motif de ces longues stations, étaient

tous disposés à le croire fou; il était en effet assez bizarre de passer

des journées à attendre qu'une voiture passât devant une porte.

Cependant Beppo ne se lassait pas et comme il ne paraissait pas d'humeur

facile, et qu'il était de taille à en imposer aux mauvais plaisants,

ceux qui d'abord avaient témoigné l'envie de se moquer de lui, le

laissèrent à la fin parfaitement tranquille.

A force d'attendre une souris au passage, le chat finit par poser la

patte dessus. La constance de Beppo, qui avait montré autant de patience

au moins que le plus matois des Rominagrobis de gouttières, fut enfin

récompensée. Un soir, vers huit heures, Graziano et ses garçons qui

commençaient à s'intéresser à lui le virent se lever précipitamment en

s'écriant: la voilà.

En effet, la calèche bleue attelée de ses quatre chevaux gris pommelés

dans laquelle était Silvia et deux messieurs élégants, passait au petit

trot devant la boutique du restaurateur italien.

Beppo la suivit sans peine; elle passa la barrière, puis il la vit

s'arrêter et entrer au nº 22 de l'avenue Chateaubriand. C'est donc là

qu'elle demeure, se dit-il, puis il se posta au coin de l'avenue

Fortuné, à la même place où quelques jours auparavant Salvador et Roman

s'étaient tenu pour guetter au passage le malheureux Josué. Il voulait

savoir jusqu'à quelle heure resteraient les deux individus qu'il avait

vu entrer avec Silvia; ils sortirent ensemble et beaucoup plus tôt qu'il

ne l'espérait. Beppo, comme tous les hommes, était tout disposé à croire

ce qu'il désirait; il en conclut tout naturellement que Silvia

n'appartenait ni à l'un ni à l'autre.

Comme il avait l'intention de se présenter le lendemain matin chez

Silvia, il fallait qu'il sût sous quel nom il devait la demander. Il

questionna avec plus d'adresse qu'il n'était permis d'en supposer à un

enfant de la nature, un domestique qui vint à passer devant lui, et

celui-ci lui ayant appris que l'hôtel qu'il désignait était occupé par

la marquise de Roselly, Beppo se mit à sauter comme un jeune chevreuil

en s'écriant: Quel bonheur! quel bonheur! elle ne s'est pas remariée.

Beppo n'avait pas encore atteint sa trentième année; il était grand, et

fortement et élégamment constitué; ses cheveux noirs étaient légèrement

frisés; ses yeux étaient bleus et ornés de longs cils; sa bouche était

peut-être un peu grande, mais en revanche ses dents étaient blanches et

parfaitement rangées; de tout cela résultait un très-bel homme, mais qui

cependant risquait fort de ne pas être admis chez madame la marquise de

Roselly s'il s'y présentait vêtu d'une blouse et coiffé d'une casquette.

Beppo savait déjà assez de choses de la vie parisienne pour comprendre

cela; aussi il prit une bonne somme dans sa poche, et comme il avait

entendu dire dans sa jeunesse qu'on pouvait avec de l'argent trouver

tout ce qu'on voulait au Palais-Royal, ce fut là qu'il se dirigea: il

était un peu plus de neuf heures du matin.

--Pouvez-vous me dire, demanda-t-il à un respectable vieillard à cheveux

blancs, qui attendait sa montre à la main le coup de canon de midi, où

je pourrais acheter des habits à la mode et bien confectionnés.

--Mon ami, lui répondit ce vieillard, ce n'est plus chez les tailleurs

du Palais-Royal que vous trouverez ce que vous désirez. Si vous voulez

être bien habillé, il faut aller ici près, galerie Vivienne, nos 18

et 20, chez Bonnard, c'est une maison de confiance, et à coup sûr vous

trouverez là tout ce que vous pouvez désirer.

Beppo suivit le conseil de cet obligeant promeneur, il alla chez

Bonnard, et en moins de vingt minutes, il eut fait l'acquisition d'un

costume complet de fashionable émérite; il trouva dans la galerie

Vivienne tout ce qui lui était nécessaire pour compléter son costume:

linge, bottes vernies, cravates, chapeau, gants, canne, etc.; il voulait

être mis avec autant d'élégance que les deux individus qui

accompagnaient la veille la jolie Silvia. Il fit transporter dans une

voiture toutes ses acquisitions, puis après avoir confié sa personne à

l'artiste _capillaire_ Thiberge, qui le coiffa et le barbifia à l'air de

sa physionomie, il se fit conduire chez lui afin de changer de costume.

Après avoir pris un léger repas en compagnie de sa mère, qui ne pouvait

se lasser d'admirer son fils qui, disait-elle, ressemblait à un prince,

il monta dans le cabriolet-milord qui l'avait amené, et se fit conduire

à la demeure de Silvia.

Il avait remarqué sur le comptoir du marchand tailleur plusieurs

cartes-porcelaine, une entre autres, portant une couronne de comte,

l'avait particulièrement frappée par son extrême élégance; il l'avait

prise pour l'examiner de plus près, et machinalement il l'avait mise

dans sa poche. Tandis que son véhicule suivait la grande avenue des

Champs-Elysées, il se demandait sous quel nom il se ferait annoncer chez

Silvia, et il ne pouvait trouver de réponse à cette question, tant il

est vrai que ce sont souvent les choses les plus simples qui nous

embarrassent le plus.

--Ma foi, se dit-il enfin, je donnerai cette carte que par hasard j'ai

conservée sur moi, et c'est bien le diable si M. le comte de Badimont

n'est pas admis sans difficultés.

Arrivé à la porte de l'hôtel de Silvia il sonna. Il allait donc voir

celle qu'il cherchait depuis si longtemps, il allait lui parler, et cet

entretien devait décider du sort de toute sa vie, aussi son coeur battait

à rompre sa poitrine, et ce n'est qu'à grand'peine qu'il pouvait se

contenir. Il demanda au suisse (Silvia avait un suisse) madame la

marquise de Roselly.

--Il ne fait pas jour chez madame la marquise, lui répondit une femme de

chambre qui se trouvait par hasard dans le logement du cerbère galonné.

Beppo, qui n'avait pas eu le temps d'apprendre les us et coutumes de la

fashion parisienne pendant le temps qu'il avait exercé aux îles d'Hyères

la profession de pêcheur, ne savait trop ce que voulait dire la femme de

chambre; aussi craignant qu'elle ne l'eût pas bien compris, il renouvela

sa demande.

--J'ai déjà eu l'honneur de dire à monsieur, lui répondit la camériste,

qu'il ne faisait pas encore jour chez madame la marquise, qui ne reçoit

que de midi à quatre heures; si cependant monsieur veut laisser son

nom...

Beppo comprit alors ce que voulait dire cette domestique, qu'il avait

prise d'abord pour une demoiselle de bonne maison. Après lui avoir dit

qu'il reviendrait, il alla se promener en attendant l'heure indiquée.

Lorsqu'il revint, il faisait enfin jour chez madame la marquise. Après

avoir donné sa carte à la camériste et quelques minutes d'attente dans

un salon où toutes les recherches du luxe et de l'élégance avaient été

réunies, il fut enfin introduit dans le boudoir que nous connaissons

déjà. Craignant que son apparition subite ne fît jeter à Silvia un cri

de surprise; il avait pour la saluer posé sur ses lèvres l'index de sa

main gauche, précaution bien inutile il est vrai, car le costume qu'il

portait avait tellement changé l'aspect de sa physionomie, que Silvia ne

le reconnut pas d'abord; ce ne fut que lorsque pour répondre à la

question qu'elle lui faisait de lui faire connaître le motif de sa

visite, il prononça quelques mots, que, reconnaissant sa voix, elle

s'écria:

--Ciel! Beppo.

--Enfin, Silvia, dit celui-ci, je vous ai retrouvée.

--Eh! que voulez-vous faire, que voulez-vous de moi? répondit la

marquise, qui depuis qu'elle n'avait vu le pêcheur avait acquis une dose

d'audace qu'elle ne possédait pas encore à l'époque où nous avons

rencontré Beppo pour la première fois, et qui avait de suite compris que

l'homme qui, pour se présenter chez elle, avait adopté le costume des

fashionables, s'était déjà frotté à la civilisation, et qu'il était

beaucoup moins à craindre que lorsqu'il portait seulement, rude enfant

de la mer, un bonnet de laine brune, un vieux caban de pêcheur et qu'il

marchait pieds nus sur les grèves de la Méditerranée.

--Que voulez-vous faire? répéta-t-elle, je vous l'ai déjà dit, je ne

veux pas vous suivre, et le temps n'est plus où vous m'inspiriez de la

terreur.

--Le ciel m'est témoin, dit Beppo, que ce n'est point ce sentiment que

j'aurais voulu vous inspirer; quelquefois peut-être j'ai pu me laisser

emporter par la violence de mon caractère; mais, dites-le moi, Silvia,

mes excès n'étaient-ils pas suffisamment justifiés par votre manque de

foi?

--Si c'est pour me parler de ce qui s'est autrefois passé entre nous,

répondit Silvia, que vous êtes venu chez moi, vous pouvez vous retirer,

rien ne m'ennuie plus que le récit des vieilles histoires; et je n'ai

d'ailleurs ni le loisir, ni la volonté de vous écouter plus longtemps.

Silvia allait tirer le cordon d'une sonnette afin de prévenir ses gens.

Beppo lui saisit le bras et la repoussa assez brusquement pour qu'elle

allât tomber sur la chaise longue qu'elle venait de quitter.

--Vous m'écouterez, lui dit-il, il le faut, je le veux!

Et comme Silvia faisait un signe de tête négatif.

--Ecoutez, ajouta-t-il, ne me forcez pas à commettre un nouveau crime;

c'est déjà bien assez des remords qu'entraîne après lui celui que j'ai

commis. Je vous le jure par Notre-Dame de la Garde, si vous jetez un

cri, si vous faites un geste, je vous enfonce jusqu'à la poignée ce

poignard dans le coeur.

Silvia pâlit légèrement, le passé lui avait appris que le pêcheur était

incapable de manquer à un serment semblable à celui qu'il venait de

faire.

--Parlez-donc, dit-elle avec une légère expression de dédain, qui

n'échappa aux regards pénétrants de Beppo, parlez donc, je vous

écouterai puisque je ne puis faire autrement.

--Aussi bien, il faut que tout cela finisse, dit Beppo, se parlant à

lui-même à voix basse.

Il s'était assis près d'un petit guéridon sur lequel, quelques jours

auparavant, Silvia avait servi à souper au vieux juif. Il tenait sa tête

entre ses deux mains, et paraissait enseveli dans de profondes et

tristes réflexions.

--Je vous attends dit Silvia.

--Vous me disiez tout à l'heure que vous n'aimiez pas les vieilles

histoires, il faut cependant que vous en écoutiez une dont vous

connaissez déjà tous les détails.

«Une jeune femme qui cachait sous la physionomie d'un ange l'âme d'un

démon, vint un jour trouver dans sa cabane un pauvre pêcheur qui jamais

ne lui avait adressé la parole.

»Elle savait cependant que ce pêcheur l'aimait de toutes les forces de

son âme, qu'il la révérait à l'égal d'une madone, qu'elle était devenue

la pensée de tous ses jours, le rêve de toutes ses nuits; car elle avait

remarqué qu'il suivait partout ses traces, et elle avait lu dans les

regards qu'il osait à peine jeter sur une aussi grande dame, la violente

passion qu'elle lui avait inspirée. Cette jeune femme vint donc trouver

le pêcheur.

»Elle n'attendit pas qu'il lui fit l'aveu de ses sentiments, elle lui

dit qu'elle les avait devinés, et qu'il ne lui était pas défendu

d'espérer; puis, lorsqu'elle l'eut enivré de sa parole, fasciné de ses

regards, elle lui mit un poignard dans la main et lui dit d'aller tuer

un homme qui devait, à une certaine heure, passer dans un lieu qu'elle

lui désigna. Comme il hésitait, elle lui raconta une histoire qui eût

justifié un crime, si un crime pouvait être justifié, histoire qu'elle

inventa à l'instant même, et qui, cependant, arracha des larmes à celui

qui l'écoutait. Elle lui dit, à cet homme qui était fou, qu'elle

l'aimait depuis le jour où pour la première fois elle l'avait vu, et que

ce n'était que depuis ce jour, que la tyrannie de celui qu'il fallait

frapper lui était devenue insupportable; elle lui dit que cet homme

était le seul obstacle qui s'opposait à leur bonheur; que lorsqu'il

n'existerait plus, elle serait libre, et qu'elle se trouverait heureuse

de partager avec lui le modeste avenir qu'il était à même de lui offrir.

Le misérable promit de faire tout ce que voulait l'enchanteresse, et

comme elle paraissait douter de sa parole, il lui jura par Notre-Dame de

la Garde d'accomplir ses desseins. Faut-il vous dire le reste? Il

s'embusqua au coin d'une rue, il attendit dans l'ombre un homme qui ne

songeait pas à se défendre, et il lui plongea dans le coeur le poignard

que voici.»

--Tous les détails de l'histoire que je viens de vous raconter, sont-ils

exacts, madame la marquise?

--Je ne vous dis pas le contraire, répondit Silvia de l'air de la plus

parfaite indifférence. Avez-vous achevé?

Beppo sentait tout son sang bouillonner dans ses veines, et de sa main

droite qu'il avait machinalement passée sous sa chemise, il se

meurtrissait la poitrine; cependant il eut assez de force pour se

contenir.

--Non, je n'ai pas achevé, ajouta-t-il; mais il me reste peu de choses à

vous dire.

«Lorsque le meurtrier, tout couvert encore du sang de sa victime, vint

demander à sa complice le salaire de son crime, il ne la trouva pas; et

ce ne fut que longtemps après, qu'il parvint à la découvrir. Alors comme

aujourd'hui, comme toutes les fois qu'il fut possible de la rencontrer,

elle n'eut pour lui que des paroles outrageantes et des regards de

dédain. Est-ce encore vrai, madame?»

Beppo, en prononçant ces derniers mots, s'était levé du siége qu'il

occupait, et il dominait de toute sa hauteur Silvia qui était à demi

étendue sur sa chaise longue, et qui jouait négligemment avec les

glands de la cordelière qui serrait sa taille.

Elle ne répondit pas.

--Je vous ai demandé si ce que je viens de dire était vrai? répéta

Beppo.

--Ecoutez-moi, répondit Silvia, qui comprenait qu'il ne serait pas

prudent de pousser à bout Beppo, dont l'irritation croissante commençait

à l'inquiéter: Je ne veux pas chercher à le nier, vous pouvez m'adresser

de justes reproches; mais pourquoi revenir sans cesse sur des faits

_accomplis_? nous avons _obéi_ chacun à notre destinée et je crois que

le parti le plus sage que nous puissions prendre, et d'oublier le passé,

et de ne pas engager une lutte dont les résultats seraient

nécessairement fatals, soit à vous, soit à moi.

--Ainsi, reprit Beppo, vous vous serez servi de moi comme d'un

instrument que l'on peut briser sans crainte lorsque l'on n'en a plus

besoin. Il n'en sera pas ainsi, madame.

--Qu'exigez-vous donc? car enfin il faut que tout ceci ait un terme; je

suis véritablement lasse de ses obsessions continuelles.

--J'exige que vous teniez la parole que vous m'avez donnée: vous m'avez

déshérité de ma part du paradis, il est bien juste, je crois, que je me

procure ici-bas toute la somme de bonheur à laquelle je puis prétendre,

et ce n'est qu'avec vous que je puis être heureux.

--Vous êtes fou; mais pour vous suivre, mon pauvre Beppo, il faudrait

que je renonçasse à toutes les choses sans lesquelles je ne puis vivre,

au luxe dont je suis entourée.

--Certes, j'aimerais mieux que vous fussiez pauvre, je serais plus à

l'aise pour vous réclamer l'exécution de votre promesse. Mais lorsque

vous m'avez fait cette promesse vous étiez plus pauvre que moi, et si

depuis, votre position a changé, ce n'est que grâce à un manque de foi

de votre part. Je puis donc, sans vous donner le droit de me prêter des

pensées qui ne sont pas les miennes, vous dire partout et toujours, que

vous soyez pauvre on riche, cantatrice ou marquise, Silvia, vous m'avez

fait une promesse, il faut la tenir.

--Ainsi vous voulez que je renonce à tous les plaisirs et à toutes les

aisances d'une vie élégante, que je quitte le monde dans lequel j'ai

l'habitude de vivre, que je dise adieu à tous mes amis, pour aller

m'enterrer avec vous dans je ne sais quelle solitude; vous êtes fou, mon

cher: ce n'est que des héroïnes de roman que l'on exige de pareils

dévouements; et, grâce à Dieu, je ne suis ni une Clarisse Harlowe, ni

une Paméla.

Les vrais mystères de Paris · 第 30 / 99 段