Roman et Salvador quittèrent à la hâte les blouses et les larges

pantalons de toile qu'ils portaient par-dessus leurs vêtements; un

chapeau mécanique, caché sur leur poitrine, par-dessous leur gilet,

remplaça, après qu'ils lui eurent donné sa forme naturelle, les

casquettes à visières dont ils étaient coiffés ils firent de toute cette

défroque un paquet qu'ils remplirent de plusieurs grosses pierres, et

qu'ils jetèrent à la rivière; puis ils s'éloignèrent et regagnèrent le

faubourg Saint-Honoré.

Un individu, qu'un caprice, ou tout autre motif, avait amené sur le bord

de l'eau, et qui remontait sur le quai par le chemin de halage qui

conduit à la rivière, avait vu tout ce qui venait de se passer.

Ainsi que nous l'avons dit, lorsque le juif sortit de chez Silvia, il

pleuvait à torrents et le ciel était couvert; mais pendant le temps

qu'il avait mis à franchir l'espace qui sépare l'avenue Chateaubriand

des Tuileries, la pluie avait cessé peu à peu, et au moment où Roman

jetait le juif par-dessus le pont, le vent avait chassé les nuages qui

jusqu'alors avaient voilé l'astre des nuits. De sorte que l'homme dont

nous venons de parler, dont l'attention avait été éveillée par le bruit

que fit en tombant dans l'eau le cadavre du malheureux Josué, avait pu

facilement voir toutes les péripéties du lugubre drame qui venait de

s'accomplir.

Soit crainte, soit tout autre sentiment, cet homme, pendant tout le

temps que Salvador et Roman employèrent à se débarrasser de leurs

déguisements, s'était tenu caché derrière une pile de gros madriers,

d'où il pouvait facilement voir, sans craindre d'être aperçu tout ce qui

se passait; lorsque les deux assassins se mirent en route, il les suivit

de loin jusqu'à leur domicile, où ils rentrèrent à une heure et demie du

matin.

L'homme qui les avait suivis ne se retira qu'après être resté plus d'une

heure devant la porte.

Le lendemain dans la matinée, Silvia vint rendre visite à ses deux

complices, qui lui apprirent ce qui s'était passé la veille; elle fut

charmée d'apprendre qu'ils étaient nantis du précieux scapulaire, qu'ils

jetèrent au feu après en avoir retiré les billets de banque, et qui fut

entièrement consumé en moins de quelques minutes.

Après avoir examiné les billets de banque, qui étaient de très-bon aloi,

examen assaisonné de plusieurs joyeux propos sur le compte du pauvre

Josué, ces trois scélérats se mirent à table et déjeunèrent d'un grand

appétit.

Pourquoi de semblables monstres ne portent-ils pas au front une marque

propre à les faire reconnaître lorsqu'ils se trouvent mêlés aux autres

hommes? pourquoi leur forme est-elle semblable à la nôtre? ou plutôt

pourquoi Dieu a-t-il voulu que l'existence d'organisations semblables

fût possible?

Silvia, qui avait quelques visites à faire, s'était retirée au moment où

l'on allait servir le café et les liqueurs; il était alors onze heure et

demie du matin.

Salvador et Roman, bien loin de se douter qu'ils étaient découverts, et

que leurs têtes étaient à la merci d'un homme que le hasard avait rendu

témoin du crime qu'ils venaient de commettre, devisaient joyeusement en

fumant chacun un cigare, lorsqu'un domestique vint leur remettre la

carte d'un monsieur qui demandait à être introduit près d'eux.

--Connais-tu cela, demanda Salvador, après avoir passé à son ami une

carte du plus beau carton-porcelaine, sur laquelle était écrit, en

caractères presque imperceptibles, ce nom surmonté d'une couronne à

trois pointes:

_Le vicomte de Lussan.._

Le vicomte de Lussan, répondit Roman après quelques instants de

réflexion, eh! oui, parbleu, je dois connaître cela, ce nom est celui de

ce grand et beau jeune homme qui nous a raconté l'histoire du lingot, à

ce fameux banquet, c'est singulier! il paraît que nous devons rencontrer

les unes après les autres toutes les personnes qui assistaient à ce

repas. J'ai déjà rencontré le comte palatin du saint-empire romain, son

inséparable ami, et le poëte Chevelu, nous sommes presque en relations

avec l'usurier Juste, et voici qu'aujourd'hui le vicomte de Lussan se

présente chez nous, c'est singulier...

--Que peut-il nous vouloir? ajouta Salvador.

--C'est ce que nous saurons après avoir causé avec lui.

--Faites entrer, dit Salvador au domestique qui pour attendre les ordres

de son maître s'était discrètement retiré près la porte de

l'appartement.

Le vicomte fut immédiatement introduit.

--J'ai l'honneur de parler à M. le marquis de Pourrières, dit-il à

Salvador, après l'avoir salué avec une grâce et une élégance

parfaites.--Et comme Roman rentré dans son rôle d'intendant voulait se

retirer.--Restez monsieur, ajouta-t-il, le motif de ma visite est aussi

intéressant pour vous que pour M. le marquis, ce n'est pas du reste la

première fois que j'ai l'honneur de me trouver avec vous, messieurs,

j'étais, si je ne me trompe, l'un des convives d'un banquet auquel vous

assistiez aussi.

--C'est vrai, monsieur, répondit Salvador, mais prenez un siége et

faites-moi connaître, je vous en prie, le motif qui me procure l'honneur

de vous recevoir.

Le vicomte de Lussan se plaça sans faire de façons, dans le fauteuil que

Salvador lui avait offert.

--Ma visite vous étonne, elle vous inquiète peut-être; il y a de ces

jours où les événements les plus simples ont le privilége de nous

troubler, de nous causer une certaine inquiétude, dit le vicomte en

attachant sur les deux amis des regards qui les surprenaient

étrangement.

--Veuillez m'expliquer, monsieur, s'écria Salvador en se levant de son

siége, ce que signifient et ce ton et ce langage.

--Ecoutons d'abord ce que M. le vicomte désire nous communiquer, dit

Roman à Salvador, nous nous fâcherons ensuite, s'il y a lieu.

--Parfaitement raisonné, mon cher monsieur, répondit le vicomte de

Lussan, parfaitement raisonné. Le hasard messieurs a souvent fait des

merveilles, il a terni des réputations, changé des positions, détruit

des avenirs; le hasard élève aujourd'hui au pinacle un homme que demain

il précipitera dans un abîme, grâce au hasard bien des crimes sont

ensevelis dans l'ombre, et c'est presque toujours le hasard qui amène la

découverte de ces mêmes crimes; le hasard...

--De grâce, monsieur, dit Roman, laissez là tous ces hasards et arrivez

à nous faire connaître le motif qui procure à M. le marquis de

Pourrières, l'honneur de vous recevoir.

--C'est précisément ce que j'allais avoir l'honneur de vous dire lorsque

vous m'avez interrompu. Hier au soir par hasard je rendis visite à une

jolie danseuse, à laquelle, je ne sais par quel hasard, je tiens

infiniment, et chez laquelle je n'étais jamais allé que le matin. Je ne

fus pas admis. De charitables amis que je rencontrai par hasard au club,

et auxquels je confiai mes peines, m'apprirent une chose que tout le

monde, excepté moi, savait depuis longtemps déjà, c'est-à-dire qu'un des

généraux de brigade de la milice citoyenne, avait acheté cinquante

mille francs les bonnes grâces de ma danseuse, et qu'il était probable

qu'à l'heure qu'il était, on livrait au susdit général la marchandise

dont il venait de faire l'acquisition. On n'apprend pas de semblables

choses sans en être quelque peu contrarié, je jouai pour me distraire et

je perdis une somme considérable. Trahi à la fois par l'amour et par la

fortune, il me vint la fantaisie d'en finir avec la vie, et bravant les

vents et la pluie, je me mis en route à pied pour me rendre chez moi. Je

demeure rue de Varennes. En passant devant la rivière, les folles idées

qui quelques instants auparavant avaient traversé mon esprit me

revinrent de plus belle et je descendis au bord de l'eau...

Salvador et Roman se lancèrent l'un à l'autre un rapide coup d'oeil, ils

avaient à peu près deviné le motif qui avait amené chez eux le vicomte

de Lussan. Celui-ci recula son fauteuil et continua ainsi:

--A ce moment le vent chassa au loin les nuages qui voilaient le disque

argenté de l'astre des nuits, et je vis que les ondes du fleuve étaient

jaunes et limoneuses, cette vue me guérit de mon envie de mourir.

J'allais rejoindre le quai par le chemin de halage, il était alors près

de minuit, lorsqu'à l'extrémité de ce chemin, je vis deux hommes vêtus

de blouses de toile bleue jeter à l'eau, par-dessus le parapet, un autre

homme petit et grêle, après lui avoir arraché un objet dont je ne pus

distinguer la forme qu'il portait sur la poitrine; l'homme jeté à l'eau

avait été probablement étranglé auparavant, car il ne faisait aucun

mouvement; les deux hommes en question se débarrassèrent de leurs

blouses et de leurs pantalons de toile dont ils firent un paquet qu'ils

envoyèrent dans la rivière tenir compagnie à l'homme qu'ils venaient

d'y jeter. Pendant que les événements que je viens de vous raconter

s'étaient passés, je m'étais tenu caché derrière une pile de madriers

déposés par hasard sur le chemin de halage, non par peur, je vous

assure, je n'ai peur de rien, mais parce que je me suis rappelé à ce

moment le vieux proverbe qui dit: _qu'il y a toujours quelque chose à

pêcher dans l'eau trouble_.

Salvador et Roman étaient presque frappés de stupeur, ils voyaient bien

le but que voulait atteindre le vicomte de Lussan, mais ils craignaient

que ses prétentions ne fussent exagérées.

--Maintenant, messieurs, continua le vicomte qui s'était arrêté quelques

instants, afin sans doute de laisser à ses auditeurs le temps de placer

quelques observations, je pense que si je vous dis que j'ai suivi les

deux hommes en question lorsqu'ils se sont retirés, et que c'est ainsi

que j'ai découvert que ces deux hommes n'étaient autres que vous; je ne

vous apprendrai rien que vous ne sachiez déjà; vous voyez bien,

messieurs, que le hasard est une singulière divinité, s'il n'avait pas

plu à un général de la milice citoyenne de devenir amoureux d'une

danseuse de l'Opéra, le vicomte de Lussan ne serait pas venu ce matin

vous prier de lui octroyer une petite part de votre butin.

--Monsieur, dit Salvador, votre démarche, en admettant que notre

position soit telle qu'il vous plaît de nous la faire, ne nous

autorise-t-elle pas à profiter du hasard qui vient pour ainsi dire vous

mettre à notre discrétion?

--Sans doute, et si vous pouviez sans vous compromettre vous défaire de

moi et que vous vous en défissiez, je vous assure que je trouverais cela

tout naturel, mais je ne suis pas à votre discrétion, vous n'avez pas

cru, je l'espère, que le vicomte de Lussan était venu se jeter dans la

gueule du loup (pardonnez-moi la comparaison); sans avoir préalablement

pris toutes les mesures qui pouvaient l'en faire sortir; je suis, je

crois, de taille à me défendre, j'ai bon courage et de bonnes armes.

Le vicomte de Lussan tira de la poche de côté de son habit un pistolet

richement damasquiné, dont il fit négligemment jouer la batterie.

--Ils sont deux, dit-il, et je vous donne ma parole de gentilhomme,

qu'au besoin, ils ne me feraient pas défaut, ce sont de véritables

Kukenreiter. Ce n'est pas tout, j'ai laissé à votre porte dans mon

tilbury, un jeune gentilhomme parisien de mes amis, M. de Préval, qui,

s'il ne me voyait pas revenir viendrait infailliblement vous demander de

mes nouvelles, vous voyez donc que je suis en règle sur tous les points;

que voulez-vous faire?...

--Vous prier de venir dîner avec moi aujourd'hui, dit Salvador en

tendant au vicomte de Lussan une main, que celui-ci serra

affectueusement dans les siennes.

--Je suis vraiment désolé de ne pouvoir accepter votre aimable

invitation; mais j'ai donné parole à un vénérable ecclésiastique avec

lequel je dois dîner aujourd'hui.

--Celui qui était au banquet en question, dit Roman.

--Celui-là même, vous vous le rappelez?

--Très-bien, c'était un joyeux convive.

--Chut, dit le vicomte, il ne faut pas dire cela, il vient d'être nommé

évêque.

--Ah! bah!

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Je suis, je le répète,

extrêmement fâché, monsieur le marquis, de ne pouvoir, pour aujourd'hui

du moins, accepter votre aimable invitation; je vais donc me retirer...

--Attendez je vous en prie quelques instants encore, dit Salvador, nous

avons quelque chose à vous remettre.

--Ah! c'est vrai! d'honneur je n'y pensais plus.

--Voyons, ajouta Roman, qu'exigez-vous?

--Oh! je suis raisonnable, remettez-moi seulement le huitième de ce que

vous a rapporté cette affaire; je m'en rapporte du reste à votre

loyauté.

Salvador fit un signe à Roman, qui sortit de l'appartement, il rentra

quelques minutes après, tenant à la main vingt-cinq billets de banque de

mille francs chaque, qu'il remit au vicomte de Lussan.

Celui-ci les serra dans son portefeuille après les avoir comptés.

--Ceci vient à point pour réparer les brèches faites par la bouillotte à

ma caisse, et je suis vraiment charmé d'avoir fait votre connaissance,

mais puisque vous vous êtes exécuté d'aussi bonne grâce, je veux vous

faire regagner et au delà le petit emprunt forcé que je viens de vous

faire.

Le vicomte de Lussan raconta alors à ceux qu'il considérait déjà comme

des nouveaux amis, tout ce que le lecteur lui a entendu raconter à

Juste, relativement au vol qu'il voulait faire commettre chez le

joaillier Loiseau, puis il leur parla de la mère Sans-Refus, des hommes

qui se réunissaient chez elle, de la possibilité de les utiliser, puis

enfin de l'usurier Juste, Roman lui ayant demandé s'il n'était pas

possible de tirer pied on aile de ce vieil arabe.

--On pourrait sans doute, répondit le vicomte, arracher quelques bonnes

plumes à ce vieil oiseau de proie, mais je crois que ce serait

impolitique, il serait en effet difficile de retrouver un homme toujours

prêt comme lui à acheter de suite et à payer comptant tout ce qu'on lui

présenterait; si vous voulez me croire nous conserverons le père Juste,

qui, si mes prévisions se réalisent, nous sera très-utile.

Salvador et Roman avaient écouté le vicomte de Lussan avec beaucoup

d'attention, et ils lui donnèrent l'assurance qu'il pouvait compter sur

eux pour l'affaire Loiseau (ce furent les termes dont ils se servirent)

lorsque le moment serait arrivé; enfin ils se quittèrent en parfaite

intelligence, après s'être promis mutuellement de se revoir.

--Eh bien? dit-Roman à son ami, lorsqu'ils se trouvèrent seuls.

--Eh! eh! répondit Salvador, sais-tu que l'on pourrait faire de beaux

coups si l'on avait à sa disposition les hommes qui fréquentent

l'établissement de la mère de mon amante; j'ai bien envie d'essayer de

donner une direction commune à tous ces éléments épars.

--Ainsi, tu n'es pas fâché d'avoir fait la connaissance de ce vicomte de

Lussan.

--Puisque nous avons tant fait que de reprendre notre ancien métier, je

ne vois pas pourquoi nous nous arrêterions en aussi beau chemin, et je

crois que cet homme nous sera très-utile.

--Je le crois aussi, mais c'est un gaillard qui ne me paraît pas

disposer à donner ses coquilles, du reste, je ne regretterai pas les

vingt-cinq mille francs que nous coûte sa connaissance si l'affaire du

joaillier Loiseau réussit.

--Je le crois parbleu bien: cinquante mille francs au moins de

pierreries, et le vicomte de Lussan n'en demande que dix mille pour sa

part.

Quelques jours après les événements que nous venons de rapporter, les

journaux annoncèrent à leurs lecteurs qu'on avait trouvé au pont de

Neuilly, engagé dans les hautes herbes qui croissent sur les îlots du

roi, le cadavre d'un vieillard qui s'était sans doute jeté

volontairement à la rivière, puisqu'il était encore porteur de sa montre

d'or et de dix-sept francs en petite monnaie.

--O! Providence! s'écria Roman après avoir lu l'article dont nous venons

de donner la substance.

VII.--Beppo.

Le lecteur n'a pas oublié, sans doute, qu'au moment où Silvia venait de

rompre avec Servigny, un homme, vêtu du costume des pêcheurs provençaux,

s'était introduit dans le boudoir de la cantatrice à laquelle il avait

demandé si elle voulait qu'il allât tuer l'homme qui venait de la

quitter.

Nous devons maintenant nous occuper de cet homme, que des liens, dont

les événements qui vont suivre expliqueront suffisamment la nature,

attachaient à Silvia, et qui doit jouer un rôle très-important dans la

suite de cette histoire.

Beppo (ainsi se nommait cet homme) quitta Marseille, qu'il habitait

ordinairement, aussitôt après le mariage de Silvia avec le marquis de

Roselly, pour aller à Fréjus vendre quelques propriétés que son père lui

avait laissées.

Lorsque après avoir terminé ses affaires, qui l'avaient retenu à Fréjus

beaucoup plus de temps qu'il ne l'espérait, il revint à Marseille, le

marquis de Roselly, était mort et Silvia était partie on ne savait pour

quel pays. (Nos lecteurs savent qu'elle était alors à Venise où elle

s'était rendue pour recueillir ce qui lui revenait de la succession de

son mari.)

Beppo, dont la disparition de la cantatrice contrariait singulièrement

les projets, prit de suite la résolution de parcourir, l'Italie et la

France afin de la retrouver. Il avait déjà visité, sans obtenir de

résultats, la plus grande partie des villes de l'Italie, lorsqu'il

arriva dans la capitale du royaume lombard-vénitien; apprit sans peine

dans cette ville que celle qu'il cherchait y avait séjourné quelque

temps et qu'elle en était partie pour se rendre à Lyon.

Beppo dont l'amour sauvage (nos lecteurs ont déjà deviné sans doute que

c'était ce sentiment qui l'entraînait sur les traces de Silvia)

paraissait s'augmenter avec les obstacles qu'il rencontrait, ne se

découragea pas, il se mit immédiatement en route, mais lorsqu'il arriva

dans cette dernière ville, Silvia venait de partir avec Salvador, et

personne ne put lui dire dans quel lieu elle s'était retirée.

Beppo qui connaissait l'esprit aventureux et l'orgueil démesuré de la

femme qu'il aimait, était convaincu que puisque toutes les recherches

qu'il avait faites en France et en Italie avaient été inutiles, ce

n'était qu'à Paris qu'il pourrait la retrouver, il prit donc la

résolution de se rendre de suite dans cette ville.

La mère de Beppo, semblable en cela à presque toutes les provinciales,

se faisait de Paris une idée monstrueuse, elle craignait qu'il n'arrivât

malheur à son fils, dans cette immense cité, elle le pria donc de

renoncer à son projet, mais ses remontrances, ses prières, ses larmes

mêmes, furent inutiles; convaincue alors qu'elle ne pourrait le faire

changer de résolution, cette bonne femme qui avait pour son fils un de

ces attachements sans bornes qui ne sont éprouvé que par les natures

agrestes, lui dit que puisqu'il voulait absolument partir elle partirait

avec lui, cette résolution combla de joie Beppo, qui de son côté aimait

sa mère de toutes les puissances de son âme.

La mère de Beppo n'avait que cinquante-deux ans, sa taille était moyenne

mais assez fortement charpentée, ses traits étaient réguliers mais

fortement prononcés, des cheveux noirs dans lesquels commençaient à

paraître quelques fils argentés, des dents blanches et bien rangées, un

teint bruni, par l'habitude de vivre au grand air, composaient un

ensemble qu'un artiste aurait aimé à reproduire, mais qui cependant

devait paraître un peu rude au premier aspect; la mère de Beppo était

l'un des types parfaits de cette race d'hommes connus à Marseille sous

le nom des Catalans, qui bien que nés en France, de pères nés en France,

ont conservé le langage, les moeurs et le costume d'une autre patrie,

qui, depuis des siècles, exercent la même industrie et qui ne s'allient

jamais qu'entre eux.

Il y a déjà longtemps que l'on a dit pour la première fois qu'il n'y

avait pas de règles qui ne souffrît d'exception; c'est pour cela sans

doute que la mère de Beppo se détermina à épouser un assez beau garçon,

bien qu'il ne fut pas Catalan, ce beau garçon qui pour obtenir la main

de celle qu'il aimait, avait été forcé d'adopter les moeurs de sa

nouvelle famille, avait cependant voulu que son fils apprît à lire et à

écrire, ce qui du reste avait paru aux doctes du quartier des Catalans

une anomalie monstrueuse, de sorte que si Beppo n'était pas tout à fait

civilisé, il était un peu moins sauvage que les gens au milieu desquels

il avait été élevé.

Le voyage une fois résolu, Beppo et sa mère se mirent en route pour

Paris, ils avaient avec eux une petite voiture attelée d'une mule;

destinés à porter le bagage et dans laquelle montait la vieille mère

lorsqu'elle se trouvait fatiguée; quant à Beppo, il était doué d'une si

robuste constitution que la fatigue n'avait pas de prise sur ses muscles

d'acier.

Le premier soin de Beppo en arrivant à Paris fut de loger convenablement

sa mère, puis il prévint qu'il serait absent quelques jours.

Il se mit de suite en quête, mais ce fut en vain qu'il visita tous les

marchands de musique et d'instruments qu'il s'adressa au conservatoire

et à tous les théâtres.

Un jour, qu'il se promenait dans les environs de l'Opéra, n'attendant

plus que du hasard la réalisation de ses désirs, un homme lui frappa sur

l'épaule et lui dit:

--C'est vous Beppo.

Beppo se retourna, et dans celui qui venait de l'aborder, il reconnut un

de ses compatriotes qui avait occupé un emploi subalterne au grand

théâtre de Marseille, à l'époque où Silvia y était attachée.

Beppo, après lui avoir donné la main, lui demanda des nouvelles de la

cantatrice.

--J'ai bien souvenance de cette femme, lui répondit son compatriote, et

je crois qu'elle est en ce moment à Paris.

--Où est-elle? s'écria Beppo; conduis-moi chez elle.

Et il adressa à son compatriote une multitude de questions qui se

succédaient l'une à l'autre avec une rapidité électrique.

Lorsque Beppo eut fini de le questionner, cet homme lui répondit qu'il

ne pouvait le satisfaire; tout ce que je puis vous dire, ajouta-t-il,

c'est que cette dame est actuellement à Paris, que je l'ai rencontrée

deux ou trois fois dans un brillant équipage, accompagnée d'un homme

jeune, beau et décoré, qui paraît être son mari.

--Mariée! mariée une seconde fois! s'écria Beppo après avoir écouté son

compatriote.

Et tour à tour, les expressions de la colère, du ressentiment, du désir

de la vengeance se peignaient sur sa physionomie. Après avoir recouvré

un peu de calme, il adressa de nouvelles questions à son ancien ami,

qu'il ne pouvait se résoudre à quitter, et qui ne put lui répondre autre

chose que ce qu'il lui avait déjà dit; il ajouta seulement que c'était

sur les boulevards, et au bois de Boulogne, qu'il avait rencontré

Silvia; et que, s'il voulait la rencontrer à son tour, il fallait qu'il

fréquentât ces parages.

Ces paroles furent un trait de lumière pour Beppo, qui prit de suite la

résolution de parcourir les lieux qu'on venait de lui désigner jusqu'à

ce qu'il eût retrouvé Silvia; aussi, dès le lendemain, après avoir,

durant toute la matinée, parcouru toutes les rues de la

Chaussée-d'Antin, car c'était suivant lui dans ce quartier qu'il devait

espérer de la rencontrer. Il se posta sur le boulevard des Italiens,

vers l'heure à laquelle les équipages commencent à se rendre au bois.

Il y était depuis environ une heure, lorsqu'il remarqua qu'il était

devenu le point de mire des regards de tout le monde; il ne savait à

quoi attribuer l'importunité de tous ces gens qui se pressaient autour

de lui, lorsqu'il fût abordé par un homme d'âge et de physionomie

respectables, qui lui adressa la parole en patois provençal.

Beppo, qui parlait le français, il est vrai, mais avec un accent

marseillais, très-prononcé, fut charmé de rencontrer une personne avec

laquelle il pouvait se servir de l'idiome paternel. Après avoir échangé

avec l'étranger les banalités, préliminaires obligés de toute

conversation entre gens qui se rencontrent pour la première fois, Beppo

lui demanda pourquoi tous les flâneurs du boulevard le regardaient avec

tant d'attention.

--C'est que votre costume n'est pas semblable à celui qu'ils portent; il

n'en faut pas davantage pour attirer les regards des lions et des

lorettes qui se promènent ici, lui répondit le vieux Provençal.

Les vrais mystères de Paris · 第 29 / 99 段