Il n'était pas permis d'espérer que cet usurier qui connaissait les

trois associés, se laisserait ainsi que Josué (vis-à-vis duquel ils se

trouvaient placés dans des circonstances tout à fait favorables à la

réussite de leurs projets) entraîner dans un piége; il fallait donc, si

l'on voulait absolument en tirer parti, s'introduire chez lui. Cela

n'était pas facile il est vrai, le chien de Terre-Neuve était un

obstacle sérieux dont il fallait absolument se débarrasser, mais

comment? Et en admettant que l'on finît par trouver un moyen assez

naturel pour ne pas trop éveiller les soupçons de l'usurier, était-il

bien certain qu'une fois qu'on se serait introduit dans sa maison, on

parviendrait à découvrir le lieu où il renfermait son trésor. Après

avoir discuté assez longtemps, les associés, d'un commun accord,

décidèrent qu'une entreprise contre Juste n'offrait pas assez de chances

de réussite pour être immédiatement tentée; il fut donc convenu qu'il

fallait l'ajourner et s'occuper exclusivement du juif Josué.

Le lendemain à l'heure indiquée le juif se présenta chez Silvia qui,

ainsi que nous l'avons déjà dit, habitait aux Champs-Elysées (avenue

Chateaubriand nº 22), un charmant petit hôtel. Suivant les instructions

qui lui avaient été données la veille, il remit la carte qu'il avait

reçue de la marquise à une femme de chambre qui le fit de suite entrer

dans le boudoir de sa maîtresse.

Toutes les recherches du luxe et de l'élégance avaient été réunies dans

cette petite pièce; elle était éclairée par une fenêtre en ogive vitrée

de carreaux de diverses couleurs, afin d'amortir l'éclat trop vif des

rayons du soleil et qui n'y laissaient pénétrer qu'un demi-jour tout à

fait voluptueux; les tentures et les rideaux étaient de mérinos blanc

garnis d'embrasses et d'agréments de même couleur, et sans doute pour

faire contraste, la portière destinée à masquer la porte d'entrée, qui

roulait sur un thyrse de bois doré, était formée d'une magnifique étoffe

de soie rouge, brochée d'or; le parquet était couvert d'un épais tapis à

grandes fleurs, chef-d'oeuvre des manufactures d'Aubusson; une

jardinière garnie des fleurs les plus rares, des étagères sur lesquelles

ont avait groupé avec art une foule de chinoiseries, de statuettes et de

gracieuses fantaisies, un trépied de bronze qui supportait une

cassolette, et quelques chaises de forme moyen âge composaient tout

l'ameublement de ce boudoir, éclairé le soir par une lampe d'argent

suspendue au plafond par une chaîne de même métal et qui était le

_sanctum sanctorum_ de la jolie marquise de Roselly.

Lorsque le juif entra, Silvia, dans le plus galant négligé était, ainsi

qu'elle en avait l'habitude, à demi couchée sur une chaise longue; elle

se leva presque pour le recevoir et lui adressa la plus coquette

inclination de tête et le plus charmant sourire qui se puissent

imaginer; elle savait, l'infernale créature, que si cuirassée qu'il soit

permis de la supposer, il n'est pas d'organisation masculine sur

laquelle les gracieusetés d'une jolie femme ne produisent une impression

favorable.

Josué, après avoir jeté sur tous les objets qui composaient

l'ameublement du charmant petit boudoir dans lequel il venait d'être

introduit, le coup d'oeil interrogateur d'un expert commissaire-priseur,

s'avança vers la maîtresse du lieu qu'il salua jusqu'à terre. Silvia lui

dit de prendre un fauteuil et de s'asseoir.

--Je sais trop ce que je vous dois, madame la marquise, lui répondit

Josué qui se posa sur le coin d'une chaise, les pieds rapprochés l'un de

l'autre, et serrant entre ses genoux un chapeau jadis noir, mais, à

l'heure qu'il était, de couleur jaune et crasseux à faire lever le coeur.

Au moment où Silvia allait lui adresser la parole, il voulut se lever

afin de prendre une attitude plus respectueuse; mais le mouvement fut

si brusque qu'il tomba à la renverse, tandis que son vieux feutre et sa

perruque roulaient chacun d'un côté opposé, laissant apercevoir le crâne

le plus dénudé des quatre parties du monde.

Des éclats de rires inextinguibles, que Silvia ne put retenir, saluèrent

la chute du pauvre Josué qui faisait de vains efforts pour se relever,

tout en priant la marquise de vouloir bien excuser sa maladresse; enfin,

l'accès d'hilarité auquel Silvia était en proie s'étant un peu calmé,

elle tendit la main au malheureux enfant d'Israël. Le premier soin de

Josué, lorsqu'il se retrouva sur pied, fut de courir après sa perruque,

qui ressemblait assez à un vieux gazon de chiendent desséché au soleil;

il la ramassa, et dans sa précipitation, il la plaça à rebours sur sa

tête. Ainsi accoutré, il se trouvait porteur d'une mine si hétéroclite,

d'une physionomie si grotesque, que Silvia se mit de nouveau à rire aux

éclats. Le malheureux juif, pour plaire à la dame essayait de l'imiter.

Est-il possible d'imaginer une bassesse que ne soit pas prêt à faire un

juif à la fois usurier et avare, et désireux de plaire à une personne

qui doit lui faire gagner de l'argent?

Après s'être, pendant quelques instants, amusée aux dépens de messire

Josué, Silvia, qui dans ce moment ressemblait un peu à ces chats qui

jouent longtemps avec une souris avant de la mettre à mort, le prit par

les deux épaules et le força de s'asseoir sur une chaise longue

semblable à celle sur laquelle elle était placée.

Alors la conversation commença.

Silvia voulait savoir pourquoi monsieur Josué avait quitté Marseille,

qu'elles étaient les raisons qui l'avaient déterminé à venir s'établir à

Paris, s'il y avait longtemps qu'il était dans cette ville, s'il y

faisait de bonnes affaires et mille autres choses encore; puis elle lui

rappela l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre, lorsqu'ils habitaient

à la même époque la bonne ville de Marseille, ce qui devait l'engager à

lui témoigner la confiance et le déterminer à ne rien lui cacher.

Le digne Josué se mit à faire le récit qu'on lui demandait, récit bien

digne en vérité de servir de pen-(?) à celui de la vie de Cartouche.

--Vous savez, madame, dit-il, combien j'aime à obliger mes semblables;

je ne puis voir un homme dans une position fâcheuse sans de suite

voler... à son secours; vous savez cela, madame la marquise; eh bien?

des gens à qui j'avais déjà plusieurs fois rendu service, ont eu

l'infamie de déposer au parquet de monsieur le procureur du roi une

plainte contre moi, et les gens de justice ont eu la faiblesse de

prendre cette plainte en considération. Hélas! madame la marquise,

lorsqu'un chrétien, en parlant de quelqu'un de la religion de Moïse, dit

tue, les autres de suite répondent, assomme! C'est pour cela sans doute

qu'un matin les gens du roi vinrent saisir chez moi tout ce que je

possédais; quand je dis tout c'est une manière de parler; il trouvèrent

soixante et onze francs soixante-quinze centimes et un petit livre de

dépenses, le reste heureusement, était caché. Le mauvais succès de leurs

recherches ne les empêcha pas de continuer leurs poursuites: des témoins

furent entendus; mais j'avais eu la précaution de les faire travailler

par le rabbin (cela m'a coûté gros, madame la marquise), aussi ils

vinrent tous déclarer qu'ils n'avaient jamais été usurés par moi; qu'à

la vérité je leur avais souvent prêté de l'argent, mais que je m'étais

toujours contenté d'un intérêt raisonnable; cela était vrai; cependant

on ne voulut pas les croire, et je fus forcé de payer trente mille

francs d'amende, plus les frais du procès. Cette criante injustice me

fit prendre en aversion la ville de Marseille; je réunis tout ce que je

possédais, et je vins m'établir à Paris. Je suis dans la capitale depuis

environ huit mois, j'habite avec ma soeur et mon neveu, rue

Saint-Gervais, 4, au coin de celle du Roi-Doré, une maison que j'ai

achetée, afin de pouvoir la faire arranger à ma guise, j'ai fait d'assez

bonnes affaires et si vous avez besoin de moi, je suis entièrement à

votre service.

--Je vous remercie, bon Josué, répondit Silvia, qui avait écouté

très-sérieusement le lamentable récit des mésaventures du juif, je vous

remercie bien; je n'ai pas, quant à présent, besoin de vos services; si

je vous ai prié de venir me trouver, c'était afin de vous parler d'une

personne de mes amis qui désire contracter un emprunt. Cette personne

est un homme qui occupe dans le monde une position éminente, et qui

possède au moins un million et demi en propriétés.

--Vous le savez, madame, je ne connais pas de plus vif plaisir que de

celui d'obliger. En me donnant l'adresse de la personne dont vous me

parlez, et que j'irai voir de votre part, vous me rendrez un véritable

service.

--Je ferais bien volontiers ce que vous paraissez désirer, bon Josué;

mais vous comprendrez que je ne puis avant de lui avoir demandé si cela

lui convient, vous adresser à M. le marquis de Pourrières.

--Le marquis Alexis de Pourrières! s'écria le vieux Judas en entendant

prononcer ce nom, le marquis Alexis de Pourrières! Mais je le connais

très-particulièrement; c'est un excellent jeune homme avec lequel j'ai

déjà fait des affaires très-considérables, presque sans intérêts.

--Comment, vous connaissez M. le marquis de Pourrières? mais depuis

quand donc?

--Depuis plus de quinze ans. Je lui ai prêté près de trois cent mille

francs en diverses fois; il m'a bien payé, c'est un très-honnête homme.

C'est son intendant qui est venu me trouver à Marseille, afin de régler.

Il a approuvé mes comptes en capital et intérêts, et sans me faire une

seule observation. Cet intendant est aussi un très-excellent homme.

--Comment vous connaissez aussi le bon monsieur Lebrun?

--Je ne l'ai vu qu'une fois, mais je m'en souviendrai toujours; c'est un

homme probe et rond en affaires. Il est bien digne de servir un aussi

digne maître.

--Ainsi vous ne serez pas fâché de faire de nouvelles affaires avec M.

le marquis de Pourrières?

--J'en serais au contraire charmé. Mais comment se fait-il donc que M.

Alexis ait besoin d'argent? il possède, si je ne me trompe, plus de

vingt mille écus de revenu.

--Il a en effet plus de soixante mille francs de rente; mais ses places

et son nom l'obligent à avoir un train de maison considérable; et puis

il veut se faire nommer député de son arrondissement, ce qui lui sera

facile, car il est déjà auditeur au conseil d'Etat, commandant de la

garde nationale de son canton, et membre du conseil général de son

département: tout cela nécessite de grandes dépenses; il lui faut de

beaux équipages, recevoir, donner d'excellents dîners; et, je vous le

dis entre nous, ma fortune n'est pas très considérable, et M. le Marquis

de Pourrières veut bien quelquefois m'obliger.

--Je vous comprends, je vous comprends à merveille, dit Josué, auxquels

les dernières paroles de Silvia avaient suffisamment expliqué la gêne

momentanée du marquis de Pourrières; eh bien! que M. le marquis me fasse

prévenir, et je tiendrai à sa disposition deux cent mille francs, et

même plus...

--Je ferai part à M. de Pourrières de vos bonnes intentions, et je suis

persuadée que vous vous arrangerez ensemble.

--Ce cher M. Alexis! j'aurais, je vous l'assure, bien du plaisir à le

revoir. Il doit être bien changé depuis plus de quinze ans. Est-il

toujours joli garçon? C'était un beau brun, aux sourcils bien marqués,

aux yeux...

--Bleus, fendus en amande, reprit Silvia; d'une physionomie agréable, et

le reste à l'avenant.

--Vous dites que ses yeux sont bleus? répondit le juif; je croyais au

contraire, qu'ils étaient du plus beau noir.

--C'est drôle se dit Silvia, que l'observation de Josué avait frappée,

c'est très-drôle.

--Ma mémoire est sans doute infidèle, continua le juif, qui n'avait pas

remarqué la préoccupation de la marquise; il y a si longtemps que je

n'ai vu M. le marquis de Pourrières. Du reste, qu'il ait des yeux noirs

ou bleus, cela ne fait rien à l'affaire dont il s'agit.

--Vous avez raison; mais je dois vous prévenir d'avance qu'il ne voudra

probablement pas vous accorder les intérêts que vous exigez assez

ordinairement. Vous ne devez pas espérer qu'un homme comme lui veuille

bien emprunter de l'argent à vingt-cinq pour cent pour six mois. Si vous

désirez faire cette affaire, il faudra que vous soyez un peu moins juif

que de coutume.

--C'est bien, madame la marquise, c'est bien, nous finirons par nous

entendre, soyez-en persuadée, si surtout vous voulez bien parler de moi

en bons termes à M. Alexis.

Silvia et Josué en étaient là de leur conversation, lorsque la femme de

chambre qui avait introduit le juif dans le boudoir vint annoncer le

marquis de Pourrières.

--Priez M. le marquis de se rendre dans le jardin, où je vais le

rejoindre dans quelques instants, dit Silvia. Placez-vous près de cette

fenêtre, ajouta-t-elle en s'adressant à Josué, vous verrez si vous

reconnaissez votre client.

A ce moment, Salvador entrait dans le jardin et s'avançait en se

promenant dans la direction de la fenêtre derrière laquelle Josué

s'était placé.

--Eh bien! lui dit Silvia, le reconnaissez-vous.

--Parfaitement, répondit le juif; ce sont bien ses beaux cheveux noirs,

sa taille élancée; mais je ne puis distinguer d'ici la couleur de ses

yeux qui sont bleus à ce que vous dites.

--Enfin le reconnaissez-vous? lui demanda de nouveau Silvia, qui ne

pouvait s'expliquer d'une manière satisfaisante le changement qui

paraissait s'être opéré dans la couleur des yeux de son amant; est-ce

bien là le marquis de Pourrières que vous connaissez?

--Oui, madame le marquise, c'est bien celui que je connais.

--En ce cas, allons le trouver, il vous parlera probablement de

l'emprunt en question.

Silvia conduisit Josué dans le jardin.

--Eh! vous voilà, Josué, dit Salvador qui reconnut de suite le juif, au

portrait qu'on lui en avait fait.

--C'est bien M. Alexis de Pourrières, dit Josué à voix basse en

s'adressant à Silvia; il m'a tout de suite reconnu.

--Vieil imbécile! se dit Silvia, qui trouve tout naturel que des yeux

noirs soient devenus bleus.

--Je suis charmé, continua Salvador, du hasard qui m'a fait vous

retrouver. J'ai justement besoin en ce moment de deux cent mille francs:

si vous pouvez disposer de cette somme pour six mois, nous pourrons

faire une nouvelle affaire ensemble; mais il faudra que vous vous

contentiez d'un intérêt raisonnable; je ne suis plus un jeune homme, mon

cher monsieur Josué.

--Je me contenterai de vingt pour cent, M. le marquis, de quinze même

pour vous obliger.

--C'est un peu cher; au surplus, nous discuterons en les signant les

clauses de notre traité.

--Si M. le marquis le trouve bon, j'irai demain chez lui après son

déjeuner, ou plus tard si cela lui convient mieux.

--Demain, impossible; j'ai beaucoup de visites à faire dans la journée,

et je passe la soirée à l'ambassade d'Espagne. Venez ici après demain, à

sept heures et demie du soir; apportez la somme en billets de banque, et

du papier timbré, afin que nous puissions terminer de suite.

--Oui, M. le marquis.

--Eh bien! c'est entendu, et maintenant parlons d'autres choses.

Salvador, qui savait tout ce qui était arrivé à Alexis de Pourrières

pendant son séjour à Marseille, et qui voulait capter la confiance du

juif, lui parla de Jazetta, du père Louiset, le maîtres d'armes, de la

vieille Génoise, et des divers événements de sa jeunesse.

Silvia l'écoutait avec beaucoup d'attention.

--C'est singulier, se disait-elle en regardant son amant avec beaucoup

d'attention, cet homme-là n'a jamais eu les yeux noirs. Il y a dans tout

ceci un mystère qu'il faut que je pénètre, mais comment?

Après une conversation qui dura environ une heure, Salvador congédia le

Juif, qui ne sortit qu'après avoir renouvelé les salutations qu'il avait

faites en entrant, et donné un violent exercice à son épine dorsale; il

promit d'être exact au rendez-vous.

Le surlendemain, ainsi que cela avait été convenu, Josué arriva chez

Silvia à sept heures et demie du soir. Il causa avec la marquise de

Roselly jusqu'à près de huit heures et demie, à ce moment un domestique

de Salvador vint prévenir, que son maître ayant été mandé à l'improviste

au ministère de l'intérieur, ne pourrait venir, et qu'il fallait

remettre au lendemain la conclusion de l'affaire. Ce retard, qui

semblait indiquer que le marquis n'était pas très-pressé de terminer, ce

retard, disons-nous, ne fit, tout court qu'il était, qu'augmenter

l'ardente soif du gain qui tourmentait sans cesse le malheureux usurier.

--Est-ce que M. le marquis aurait changé d'idée? dit-il à Silvia qui

paraissait vivement contrariée.

--Je ne le pense pas, répondit-elle, puisqu'il vient de vous faire dire

de revenir; mais je sais qu'hier on lui a parlé d'un certain M. Juste.

--Dieu d'Israël! s'écria Josué, tâchez, madame la marquise, que ce bon

M. de Pourrières ne tombe pas entre les mains de ce misérable; il est,

quoique chrétien, cent fois plus juif que moi.

--Vous m'étonnez, messire Josué; on assure cependant que ce M. Juste

est un homme probe et très-rond en affaires.

--Que le Dieu d'Abraham et de Jacob vous préserve de tomber entre ses

griffes, répondit Josué en poussant un profond soupir.

Ce n'était pas sans dessein que Silvia avait parlé à Josué de l'usurier

Juste, elle avait pensé que si elle laissait entrevoir au juif qu'il

était possible au marquis de Pourrières, de trouver chez un autre

spéculateur, la somme qu'il désirait emprunter, il se montrerait plus

âpre à la curée et que l'envie d'enlever à son confrère une affaire

qu'il devait en définitive considérer comme très-avantageuse, lui ferait

peut-être négliger une foule de petites précautions.

Silvia qui avait étudié avec soin toutes les parties de son rôle,

chercha d'abord à calmer les craintes du vieux juif, après avoir à peu

près réussi en lui disant qu'il lui paraissait certain que le marquis de

Pourrières ne s'adresserait à Juste, que s'il ne pouvait s'arranger avec

lui, elle changea le sujet de la conversation, elle lui raconta les

événements qui avaient amené et suivi son mariage avec le marquis de

Roselly, enfin après mille circonlocutions, elle trouva le moyen

d'amener la conversation sur la somme que l'enfant de Judas devait

prêter à son amant.

--Vraiment, mon cher Josué, dit-elle au pauvre juif, si je portais sur

moi une somme aussi considérable, je ne serais pas aussi tranquille que

vous l'êtes, j'aurais peur de la perdre ou de me la voir enlever par des

voleurs.

--Je ne perds jamais rien, s'écria Josué.

--Mais les voleurs?

--Les voleurs! dit-il à voix basse, ils ne pourraient, après m'avoir

tué, trouver les deux cents billets de mille francs. Je les ai cousus

dans mon scapulaire; et il tira de dessous son gilet une sorte de loque

sale et de couleur douteuse que tous les juifs portent sur leur

poitrine, les billets y étaient en effet cousus.--Ils ne s'aviseraient

pas bien certainement, continua-t-il, de chercher quelque chose dans ce

mauvais chiffon et puis d'ailleurs, j'ai plutôt l'apparence d'un pauvre

vieux mendiant que celle d'un homme qui porte toute une fortune sur lui.

--Vous êtes doué d'une rare présence d'esprit, répondit Silvia qui avait

appris tout ce qu'elle désirait savoir, il faut être vous pour avoir de

ces idées, mais il est déjà tard et j'éprouve le besoin de me reposer,

adieu, mon cher Josué, à demain.

Salvador, Roman et Silvia, employèrent une bonne partie de la journée du

lendemain à se mettre en mesure de réussir, il fut convenu que Silvia

emploierait toutes les ressources que lui fourniraient son adresse et

son imagination pour retenir chez elle le juif jusqu'à onze heures et

demie du soir, elle devait même, si cela devenait nécessaire, l'inviter

à souper avec elle.

Tout se passa à merveille. Josué qui craignait par-dessus tout que le

marquis de Pourrières ne s'adressât à Juste, arriva quelques minutes

avant l'heure indiquée; il attendit avec patience jusqu'au moment où le

domestique qui s'était présenté la veille, vint annoncer que son maître

priait madame la marquise de Roselly de faire agréer ses excuses à la

personne avec laquelle il devait se rencontrer et de l'inviter à revenir

le lendemain.

--Plus de doute, dit Josué d'une voix dolente, lorsque Silvia lui eut

transmis le message qu'elle venait de recevoir, plus de doute, il va

s'adresser à M. Juste.

--Ne craignez rien, répondit Silvia, je vous promets que monsieur le

marquis prendra vos deux cent mille francs; mais comme je ne veux pas

que vous ayez fait pour rien une aussi longue course, vous allez me

faire le plaisir de souper avec moi.

Josué voulut en vain se défendre en protestant qu'il n'était pas digne

d'un pareil honneur, Silvia lui fit tant de politesse qu'il fût forcé

d'avouer que d'après les lois de Moïse, il ne pouvait ni manger ni boire

chez une chrétienne.

--Acceptez seulement un biscuit et un verre de vin de Tokay, lui dit

Silvia, qui n'avait pas supposé que les lois de Moïse viendraient mettre

des entraves à ses projets.

--Hélas! madame la marquise, répondit le malheureux juif poussé dans ses

derniers retranchements, nous devons nous abstenir de vins et d'aliments

qui ne seraient pas préparés par des enfants d'Israël, le lait même dont

nous faisons usage doit avoir été recueilli par nos coreligionnaires.

--Eh bien, mon cher Josué, vos lois sont absurdes, et je veux

qu'aujourd'hui, pour me plaire, vous leur désobéissiez; je vous promets

du reste que je ne vous ferai pas servir de viandes impures.

Silvia fit servir à messire Josué le souper le plus confortable: une

tranche de pâté de foie gras, des cailles en caisse, des confitures de

Bar et quelques fruits magnifiques. Le digne Josué n'était pas habitué à

manger d'aussi bonnes choses; aussi obéissant en même temps à l'envie de

faire, sans qu'il lui en coûtât rien, un excellent repas, et à la

crainte de désobliger la marquise qui avait renouvelé ses instances, il

se mit à table, et une fois qu'il y fut, il s'en donna à coeur joie; il

sablait sans trop faire la grimace les nombreuses rasades de vins

généreux que lui versait sa perfide Hébé. Enfin il était tout guilleret

lorsqu'il sortit de chez elle à plus de onze heures et demie du soir.

Salvador et Roman, vêtus tous deux d'un costume qui les rendait

méconnaissables, attendaient au coin de l'avenue Fortuné, d'où ils

pouvaient facilement voir sortir le juif de la maison de Silvia.

Il passa près d'eux pour gagner les Champs-Elysées, il avait posé son

vieux feutre de côté et il chantonnait en marchant l'air d'une vieille

ballade allemande.

--Je crois, vrai Dieu, dit à voix basse Roman à son compagnon, qu'il est

à moitié gris.

--Il l'est parbleu bien tout à fait, répondit Salvador sur le même ton,

voilà qu'il pleut à verse et il ne songe seulement pas à ouvrir le

parapluie qu'il porte sous son bras.

--Madame la marquise de Roselly est vraiment une femme précieuse, reprit

Roman, si tu n'étais pas mon ami, et si j'étais un peu plus jeune je

tâcherais de te l'enlever.

Roman et Salvador avaient échangés les quelques paroles qui précèdent,

en marchant de loin sur les traces de Josué, qui avait suivi la grande

avenue des Champs-Elysées et traversé la place de la Concorde pour

gagner le quai des Tuileries.

--Attention! dit Roman, lorsque Josué eut dépassé de quelques mètres le

pont de la Concorde, attention! puis il s'élança sur le juif; il lui

jeta autour du cou un foulard roulé en forme de corde, et se retournant

brusquement, le pauvre Josué se trouva suspendu sur ses épaules, et à

moitié étranglé avant d'avoir pu faire un mouvement pour se défendre,

tandis que Roman s'avançait vers le parapet, Salvador arrachait le

scapulaire suspendu au cou de la victime, et le frou-frou du papier de

soie lui avait appris qu'il tenait ce qu'il ambitionnait:

--C'est fait, dit-il à son compagnon, laisse là ce malheureux qui n'est

peut-être pas tout à fait mort, et qui bien certainement ne nous a pas

reconnus.

--Mon cher ami, répondit Roman, il n'y a que les _refroidis_[256] qui ne

_jaspinent quelpoique_[257], et sans attendre la réponse de Salvador,

comme il se trouvait à ce moment au coin d'une des descentes qui

conduisent à la rivière, il jeta par-dessus le parapet le malheureux

Josué.

--Ah! c'était un meurtre inutile, dit Salvador, lorsqu'il entendit le

bruit que fit le corps en tombant dans la rivière.

Le malheureux juif n'avait pas jeté un seul cri, n'avait pas fait un

seul mouvement.

--Allons, allons, dit Roman, hâtons-nous, nous n'avons pas de temps à

perdre en discours inutiles.

Les vrais mystères de Paris · 第 28 / 99 段