Après l'exécution de son père, à laquelle, par suite de circonstances

que nous rapporterons en temps utile, elle avait été forcée d'assister,

Marie-Madeleine Colette Comtois, ou plutôt la mère Sans-Refus (nous

conserverons à cette femme le nom sous lequel, jusqu'au moment où nous

sommes arrivés, elle a été connue de nos lecteurs), qui jusqu'alors

avait exercé, dans la rue Grenier-sur-l'Eau un commerce qui n'a pas de

nom dans la langue des honnêtes gens, prit pour son compte l'ancien

établissement de la rue de la Tannerie, dans lequel nous avons plusieurs

fois déjà introduit nos lecteurs.

Ce n'est pas sans raisons, que nous avons dit l'ancien établissement,

car certaines maisons, certaines rues même, paraissent fatalement

destinées à n'être habitées que par la partie vicieuse ou misérable de

la population. Malgré les changements apportés dans nos moeurs et dans

nos habitudes par la civilisation, toutes celles des rues, assignées par

les anciennes ordonnances de nos rois à l'infâme commerce de la

prostitution, qui n'ont pas été démolies de fond en comble, sont encore

aujourd'hui habitées par des prostituées et par ceux qui vivent de leur

commerce, et pour n'employer qu'un exemple entre plusieurs qui

pourraient servir à prouver la vérité de ce que nous avançons: nous

citerons seulement celle dans laquelle Marie Madeleine Colette Comtois

fit ses premières armes, la rue Grenier-sur-l'Eau.

Cette rue vient d'être démolie en entier, des constructions élégantes

ont remplacé les masures sombres et fétides qui servaient autrefois

d'asile à des individus d'un aspect plus hideux encore que celui des

lieux qu'ils habitaient, il y a maintenant de l'air et du soleil dans la

rue Grenier-sur-l'Eau; eh bien! une des anciennes masures de cette rue,

sise au coin de celle Geoffroy-l'Asnier, n'a pas subi le sort de ses

compagnes, elle a échappé, par hasard, à la démolition générale qui

vient d'être faite; vous croyez peut-être que, forcée de paraître au

grand jour, la vieille effrontée a changé de moeurs; qu'elle essaye au

moins de faire oublier les fautes de son passé, du tout; elle est

aujourd'hui ce qu'elle était il y a trente ans, il y a cinquante ans, il

y a plus longtemps peut-être; elle est ce qu'elle sera dans cinquante

ans si elle existe encore un mauvais lieu!

L'établissement de la mère Sans-Refus fut d'abord fréquenté par tous les

malfaiteurs qui avaient connu son père et sa mère; mais à mesure que les

années s'écoulaient, leurs rangs s'éclaircissaient de plus en plus, et

bientôt il n'en resta plus que quelques-uns dont l'âge avait blanchi la

tête et courbé l'épine dorsale, trop vieux, en un mot, pour mettre de

nouveau la main à la pâte[245], mais encore très-capables, à ce qu'ils

disaient, et la suite prouvera qu'ils ne mentaient pas, de faire

d'excellents élèves.

Ces misérables débris des luttes précédemment engagées contre la

société, restèrent les seuls habitués fidèles, il est vrai, mais

très-peu capables de faire la fortune d'un semblable établissement, en

raison de la réserve que leur imposait l'inaction dans laquelle ils

étaient forcés de vivre, aussi la mère Sans-Refus se désolait-elle à

chaque instant du jour, et toutes ses lamentations trouvaient un écho

dans le coeur de ses fidèles.

--Ecoute, ma fille, lui dit un jour l'un d'eux, vieillard de

quatre-vingt-quatre ans, qui avait passé les deux tiers, au moins, de

cette longue existence dans les bagnes et dans les maisons

centrales[246], ton _boccart_[247] tombera tout à fait, si tu ne veux

pas joindre une nouvelle branche à ton commerce. Les _fanandels_[248]

dépensent leur _auber_[249] là où ils trouvent à _fourguer_[250], c'est

tout simple.

La mère Sans-Refus, à laquelle la terrible mort de son père, et la fin

malheureuse de sa mère, qui venait à ce moment de mourir en prison,

avaient inspiré une terreur salutaire, craignait d'avoir à subir tôt ou

tard les conséquences du métier de recéleur; mais le vieillard la

catéchisa tant et si bien, qu'il finit par vaincre, non pas ses

scrupules, la fille de Comtois et de Marianne Lempave avait été trop

bien élevée pour en éprouver, mais la crainte; qui jusqu'alors l'avait

empêchée de franchir l'extrême limite qui sépare les gens qui, sans être

honnêtes, échappent cependant à l'action de la loi, de ceux qu'elle a le

droit de frapper.

Il fut donc convenu que la mère Sans-Refus ferait savoir à tous ceux que

cette nouvelle pouvait intéresser, qu'elle était prête à donner un prix

raisonnable de toutes les marchandises qui lui seraient proposées.

Cette résolution une fois prise, le vieil ami de la mère Sans-Refus, ce

Nestor du crime, qui était doué d'une éloquence si persuasive que l'on

pouvait dire de lui comme du roi de Pylos, que lorsqu'il parlait ses

paroles étaient plus douces que le miel du mont Hymète, se chargea de

voir la nouvelle génération de malfaiteurs qui avait remplacé ceux qui

avaient connu la mère Sans-Refus lors de ses débuts dans la rue

Grenier-sur-l'Eau.

Ses démarches furent tout d'abord couronnées de succès. Il fut accueilli

dans tous les _tapis_[251] qu'il visita, avec le respect et les égards

que l'on croyait devoir accorder à un _brave garçon_[252], éprouvé par

un long séjour dans les bagnes et dans les prisons, et les ouvertures

qu'il fit aux habitués des mauvais lieux qui infestent encore les rues

Aubry-le-Boucher, de Bondy, de Bièvre, du Plâtre-Saint-Jacques, des

Marmouzets, la place Maubert, le boulevard du Temple, furent accueillies

avec le plus vif empressement, et tous lui promirent (lorsqu'il eut

convenablement fait valoir les raisons qui militaient en faveur de la

mère Sans-Refus) que ce ne serait jamais qu'après s'être adressés à elle

qu'ils iraient rendre visite à la _Tête-de-Mort_[253], à la

_Pomme-Rouge_[254], ou à _Fouille-au-Pot_[255].

Ils se montrèrent fidèles observateurs de la parole qu'ils avaient

donnée à leur doyen et l'établissement de la mère Sans-Refus, à peu près

désert quelques jours auparavant, devint tout à coup le plus florissant

de tous ceux du même genre.

Semblables à ces oiseaux voyageurs qui quittent sans regret nos climats

à la naissance des mauvais jours, ses odalisques avaient toutes

successivement abandonné son harem, faute d'y rencontrer un sultan,

elles y revinrent en foule avec le beau temps.

La mère Sans-Refus eut bientôt acheté à ceux de ses habitués que le

lecteur connaît déjà, une quantité si considérable de bijoux et

d'argenterie qu'elle dut songer à s'en défaire afin de réaliser une

somme qui lui permit de continuer ses opérations.

Cadet Filoux, ainsi se nommait le vieillard dont nous venons de parler,

fut encore cette fois la Providence de la mère Sans-Refus. Vêtu d'un

costume qu'il devait à la munificence de la tavernière, et qui donnait

du relief à sa physionomie respectable et à ses magnifiques cheveux

blancs, il se mit en quête et après de nombreuses recherches, il finit

par découvrir l'honnête M. Juste.

Celui-ci était déjà en relations avec tout ce que la capitale renferme

de fripons titrés et décorés, lorsque Cadet Filoux vint lui rendre

visite, et il lui était arrivé plus souvent qu'il ne voulait en

convenir, d'acheter, soit à l'un, soit à l'autre, un riche bracelet, une

broche de grande valeur enlevés par son cavalier à une jolie duchesse ou

à quelque coquette financière, au milieu des enivrements d'une valse ou

d'un galop ou d'une polka; ces objets, aussitôt qu'ils étaient achetés,

étaient immédiatement expédiés secrètement en Angleterre ou en Hollande,

pays dans lesquels le père Juste s'était ménagé des correspondants

intelligents qu'il servait dans la capitale avec un zèle égal à celui

qu'ils déployaient pour lui toutes les fois que l'occasion s'en

présentait.

Lorsque Cadet Filoux, après avoir employé les précautions oratoires qui

ne devaient pas être négligées en semblable occurrence, eut fait

connaître à M. Juste l'objet de sa visite, ce dernier ne se montra pas

d'abord très-empressé d'établir avec la mère Sans-Refus les relations

que lui proposait le Nestor des bagnes; mais celui-ci lui fit tant et de

si beaux discours, qu'il le détermina enfin à voir sa protégée, et que

séance tenante, jour et heure furent pris pour la première entrevue.

Juste et la mère Sans-Refus s'entendirent facilement ensemble; il fut

convenu que Juste achèterait et payerait comptant, mais seulement les

deux tiers de leur valeur réelle tous les objets d'or et d'argent qui

lui seraient offerts par la tavernière, qui traiterait à ses risques et

périls avec les derniers possesseurs qui ne devraient jamais le

connaître.

Toutes les clauses de ce contrat que les deux parties avaient un intérêt

égal à respecter furent rigoureusement observées, seulement, la mère

Sans-Refus, un peu plus communicative que le père Juste, lui fit

successivement connaître tous ceux qu'elle appelait ses _ouvriers_, ce

qui explique comment le père Juste put lorsque l'occasion se présenta,

mettre en rapport avec des hommes d'exécution le vicomte de Lussan,

jeune gentilhomme breton, qui après avoir été successivement chevalier

d'industrie _grec_, était devenu ce qu'en terme du métier on nomme un

_donneur d'affaires_.

Du récit des faits qui précèdent nos lecteurs ont dû naturellement

conclure qu'à l'époque où nous sommes arrivés, il existait dans la

capitale tous les éléments d'une association de malfaiteurs, et que de

ces événements, une fois qu'ils seraient réunis et dirigés par une ou

plusieurs mains habiles, il devait résulter une société dans la société,

plus dangereuse cent fois que toutes les associations dont nous venons

de voir se dérouler les fastes devant la cour d'assises de la Seine.

En effet, celle-là pouvait être nombreuse, composée d'individus résolus

et de toutes les classes, et dirigée par des hommes, auxquels le nom

qu'il portaient et la position qu'ils occupaient dans le monde, devaient

en quelque sorte donner la certitude de l'impunité. Mais tous ces hommes

dont les uns vivaient dans l'atmosphère enfumée du bouge de la rue de la

Tannerie, tandis que les autres donnaient le ton dans les salons les

plus aristocratiques de notre bonne ville, devaient-ils enfin se réunir

et marcher tous ensemble du même pas vers un but commun? Hélas! oui.

Prenez une quantité quelconque de mercure que vous jetterez avec force

sur le parquet, le métal se divisera d'abord en plusieurs milliers de

molécules imperceptibles, puis peu à peu et insensiblement ces molécules

se joindront l'une à l'autre et bientôt toutes ces parties éparses

auront formé un tout parfaitement homogène, il en est à peu près de même

des malfaiteurs de toutes les catégories, ils se rencontrent sans se

chercher, sans se connaître, ils se devinent avant même de s'être parlé,

est-ce à dire qu'en se rapprochant ainsi l'un de l'autre ils obéissent à

une loi fatale de leur organisation? Non grâce à Dieu, mais ce qui est

vrai, c'est que l'habitude de vivre continuellement en garde contre tout

le monde (et telle est la loi de l'existence des malfaiteurs) donne au

corps certains tics qui sont imperceptibles aux yeux du vulgaire, mais

qui se laissent facilement saisir par des gens expérimentés.

Un nouveau crime, commis par Salvador, Silvia et Roman devait unir entre

eux les anneaux épars de cette longue chaîne qui traînait à la fois

dans les plus nobles demeures et dans le bouge infect de la mère

Sans-Refus.

Les mauvais instincts de la jolie Silvia n'avaient pas attendu pour se

développer l'époque à laquelle nous sommes arrivés, les événements de sa

vie que nous avons déjà rapportés, ont prouvé jusqu'à l'évidence que

cette femme était capable de commettre tous les crimes, lorsqu'il

s'agissait de satisfaire l'un d'eux, qu'en un mot elle cachait sous une

gracieuse enveloppe une âme bien digne d'appartenir au dernier rejeton

des affreux scélérats auxquels elle devait le jour.

Continuellement en contact avec deux hommes aussi peu scrupuleux que

l'étaient Salvador et Roman, dont elle avait été à même d'apprécier

l'audace et pour l'un desquels elle ressentait une vive affection,

l'orgueil qui ainsi qu'on a pu le voir était un des traits dominants de

son caractère, devait lui inspirer l'envie de se montrer digne d'eux, de

les surpasser même si l'occasion s'en présentait.

Au moment même où Silvia, par la découverte des pierreries volées au

comte Colorédo, acquérait relativement à son amant, et à l'homme qui se

faisait passer pour l'intendant de ce dernier, la certitude d'un fait

que la conversation qu'elle avait entendue dans le parc du château de

Pourrières lui avait permis de supposer, elle avait conçu l'idée d'un

crime dont le juif Josué devait être la victime, pendant son entretien

avec l'usurier Juste, elle se dit que ce dernier ne devait pas non plus

être négligé et que ce serait un coup de maître que de dépouiller à la

fois le chrétien et l'israélite.

Cet entretien lui ayant appris que Josué était à Paris, tandis qu'elle

le supposait à Marseille, elle avait adroitement interrogé Juste, afin

d'arriver à connaître sa demeure; mais cet usurier qui craignait qu'elle

n'eût l'intention d'aller trouver son digne confrère, s'était

constamment tenu sur la réserve: de sorte qu'il lui avait été impossible

malgré toute son adresse et les questions détournées qu'elle lui avait

faites, d'arriver au but qu'elle voulait atteindre.

Après avoir rendu compte à Salvador et à Roman des résultats plus que

satisfaisants de la mission qu'elle venait d'accomplir, et avoir reçu

avec une orgueilleuse satisfaction les louanges que méritaient son

audace et son intelligence, elle leur communiqua, sans se donner la

peine de prendre les précautions oratoires qu'une semblable ouverture

paraissait nécessiter, les projets qu'elle avait conçus.

--Mais pour opérer de cette manière il faudrait absolument se défaire de

ces deux hommes qui sont continuellement sur leurs gardes, s'écria

Salvador, lorsque Silvia eût achevé d'exposer le plan qu'elle avait

conçu.

Silvia ne répondit pas à cette observation qui paraissait renfermer un

blâme implicite.

La contenance de Roman était embarrassée, il craignait que la

proposition de Silvia, dont il appréciait l'extrême malice, ne fût une

pierre de touche destinée à lui faire connaître les véritables

sentiments de ses deux compagnons.

--Il paraît que ces deux opérations ne vous conviennent pas? dit Silvia,

que la froideur de son amant et du bon M. Lebrun, c'est ainsi qu'elle

nommait ordinairement Roman, étonnait singulièrement.

Ce dernier cependant se détermina enfin à rompre la glace, mais en

évitant cependant de répondre d'une manière positive.

--On peut toujours, dit-il, se procurer l'adresse du juif Josué,

examiner les lieux qu'il habite et prendre quelques renseignements sur

son compte; ces démarches ne nous engageront à rien quant à présent, et

leurs résultats pourront nous servir à l'avenir.

--L'avenir, l'avenir, dit Silvia, celui que nous avons devant nous n'est

pas très-brillant, les cent billets de mille francs que je viens de vous

apporter ne nous mèneront pas très-loin.

--C'est vrai, répondit Roman, il faut absolument que nous fassions une

saignée au coffre-fort de messire Josué, qu'en dis-tu? continua-t-il en

s'adressant à Salvador.

--Je suis de ton avis, mais si nous pouvions arriver à notre but sans

être forcés de...

--Impossible; s'écria Silvia d'un ton qui ne permettait pas de douter de

sa bonne foi; et puis d'ailleurs ce sera rendre un véritable service à

la société que de débarrasser la terre d'un pareil misérable.

--Allons, allons, reprit Roman, je vois que nous sommes bien près de

nous entendre, il ne s'agit plus que de découvrir le domicile de messire

Josué, et c'est ce dont je vais de suite m'occuper.

Roman, en effet, se mit immédiatement en quête, mais comme il était

obligé de n'agir qu'avec une extrême réserve, ce ne fut qu'après avoir

employé plusieurs jours en recherches, qu'il découvrit la demeure de

Josué.

Ce juif habitait dans la rue Saint-Gervais, nº 4, au coin de celle du

Roi-Doré, une maison entourée de tous les côtés par une forte grille de

fer scellée dans un mur de hauteur d'appui en pierres de taille et

surmontée de fers de lance. Cette maison existe encore aujourd'hui.

Toutes les fenêtres du bâtiment d'habitation situé au bout d'un jardin

planté de petits arbres rabougris et de quelques fleurs étiolées,

aujourd'hui converti en cour, étaient garnies, à l'intérieur, de forts

volets en chêne doublés de tôle, et défendues extérieurement par des

persiennes en fer. Josué se tenait habituellement dans un grand cabinet

situé au rez-de-chaussée de sa maison et d'où il pouvait voir tout ceux

qui se présentaient à la grille, de sorte qu'il ne faisait ouvrir qu'aux

personnes qu'il avait l'intention de recevoir, sa chambre était située

au premier étage, précisément au-dessus du cabinet, et l'on croyait que

c'était dans cette pièce, dans laquelle il ne laissait pénétrer personne

et qui était fermée par une porte épaisse, garnie de plusieurs fortes

serrures, ressemblant plus à la porte d'une prison qu'à celle d'un

appartement, qu'il conservait son trésor. Ce n'est pas tout: le juif

Josué à ce qu'assuraient les bonnes femmes de son quartier, avait le

sommeil très-léger, et au moindre bruit, au plus léger mouvement qui lui

paraissait insolite, il se levait afin de regarder, soit par un judas de

quinze pouces environ, qu'il avait fait pratiquer dans le plancher de sa

chambre à coucher, soit par des ouvertures adroitement ménagées dans les

volets et la porte, s'il ne se passait rien d'extraordinaire autour de

son fort. On assurait encore que tous les soirs des fils de laiton qui

correspondaient à une grosse sonnette placée au chevet de son lit

étaient tendus en tous sens dans toutes les pièces de son appartement.

Une très-vieille femme que l'on disait sa soeur et un jeune israélite

auquel il apprenait les premiers éléments du métier d'usurier, et qui

lui servait à la fois de commis et de domestique, habitaient avec lui la

maison de la rue Saint-Gervais, qui ne restait jamais seule. Du reste

Josué n'accordait à ses commensaux que la confiance que lui donnait la

solidité de son coffre et les nombreuses précautions dont il s'était

entouré.

Roman qui avait d'abord pensé que c'était chez lui qu'il fallait

attaquer le vieux juif, reconnut, lorsqu'il sut tout ce que nous venons

d'apprendre à nos lecteurs, que cela n'était pas facile, pour ne pas

dire impossible, et que le plan proposé par Silvia, offrait des chances

de réussite beaucoup plus nombreuses, ce fut donc celui que l'on adopta,

après lui avoir fait subir, à la suite de discussions nombreuses et

animées, quelques légères modifications.

Comme il fallait avant tout se mettre en rapport avec Josué, et qu'on ne

voulait ni se présenter chez lui ni lui écrire, attendu qu'après une

visite on pouvait être reconnu et qu'une lettre pouvait, s'il survenait

des événements qu'il était impossible de prévoir, compromettre les trois

associés, Silvia fut chargée de guetter la victime au passage.

Silvia savait que ce juif, comme tous les gens de sa religion en

général, et en particulier comme tous ceux qui exercent une industrie

illicite, qu'ils soient juifs ou chrétiens, était excessivement dévot,

au moins en apparence, ainsi il devait tous les samedis, si ce n'était

tous les matins, se rendre à la synagogue; elle fit donc un samedi matin

à l'heure convenable, arrêter une voiture de place, rue du Temple, au

coin de celle Notre-Dame-de-Nazareth, où est situé le consistoire

israélite; son attente ne fut pas trompée, dix heures sonnaient

lorsqu'elle vit au loin celui qu'elle attendait s'avancer vers la place

où elle se trouvait, elle dit alors à son cocher de marcher et au moment

où sa voiture passait devant le juif, elle frappa à la glace de la

portière, devant laquelle il se trouvait; Josué tourna la tête et ayant

de suite reconnu la jolie cantatrice du grand théâtre de Marseille, il

s'arrêta aussitôt et la voyant en si brillante toilette il lui fit une

multitude de révérences. L'épine dorsale de ce digne enfant d'Abraham,

était au moins aussi flexible que celle d'un solliciteur qui vient

d'être admis dans le cabinet d'un ministre, ou que celle d'un candidat à

la députation, qui rend visite aux électeurs de son arrondissement.

--Ah! vous voilà mon bon Josué, s'écria Silvia, qui avait donné l'ordre

à son cocher d'ouvrir la portière de la voiture et de remonter sur son

siége, je suis vraiment charmée de vous rencontrer, mais vous avez donc

quitté Marseille pour venir vous fixer à Paris?

--Oui, madame, j'ai quitté Marseille, mais depuis quelques mois

seulement.

--Montez donc près de moi, j'ai besoin de causer avec vous.

--Je suis désolé de ne pouvoir accepter votre aimable invitation, mais

c'est aujourd'hui samedi et nous ne pouvons nous permettre de monter en

voiture le jour du sabbat.

--Vous êtes dévot, M. Josué, c'est bien, aussi je ne veux pas vous

distraire plus longtemps de vos devoirs religieux, mais venez me voir

demain de midi à une heure, j'ai à vous proposer une excellente affaire.

Silvia remit sa carte au juif.

--Lorsque vous vous présenterez chez moi, ajouta-t-elle, vous donnerez

sans dire un seul mot cette carte à ma femme de chambre qui me la

remettra, et de suite vous serez introduit. Vous m'avez compris?

--Parfaitement, madame, parfaitement; je serai demain chez vous à

l'heure indiquée, répondit Josué, qui ne se retira qu'après avoir

recommencé une nouvelle série de salutations.

Le vieux juif avait été instruit du mariage de Silvia avec le marquis de

Roselly, qu'il avait toujours cru très-riche; il fut donc assez surpris

de rencontrer en fiacre son ancienne connaissance. Serait-elle ruinée,

se disait-il en se retirant; en tous cas, je me tiendrai sur mes gardes,

comme on connaît les saints on les adore.

Les quelques mots qui précèdent avaient été échangés à voix basse entre

Silvia et le juif, et le cocher du coupé avait profité pour s'endormir

de cette station qui avait duré environ vingt-cinq minutes. Ce ne fut

pas sans peine que Silvia parvint à le réveiller.

--Conduisez-moi, lui dit-elle, après lui avoir laissé le temps de se

frotter les yeux, rue Notre-Dame-de-Lorette, nº 21.

Arrivée au lien qu'elle avait indiqué, elle paya son cocher, et entra

dans la maison où elle s'était fait conduire. Après avoir demandé au

concierge le premier nom qui lui vint à l'esprit, elle en sortit et alla

prendre à la place de la rue Fléchier, une autre voiture qui la

conduisit faubourg du Roule, au coin de la rue d'Angoulême, où elle la

quitta; elle voulait rentrer chez elle à pied ainsi qu'elle en était

sortie quelques heures auparavant.

Son premier soin fut de rendre compte à ses deux associés des résultats

qu'elle venait d'obtenir; ils en parurent charmés, Roman surtout, qui

lui donna l'assurance que ses débuts avaient dépassé toutes ses

prévisions.

--Vous étiez la seule femme, digne de M. le marquis de Pourrières, lui

dit-il.

--C'est vrai, répondit Salvador, et nous pouvons dire sans craindre que

l'on vienne nous démentir:

Nos pareils à deux fois ne se font pas connaître,

Et pour leurs coups d'essais veulent des coups de maître.

--C'est très-vrai, monsieur le marquis, ajouta Roman, c'est très-vrai.

Cette qualification de marquis amenait toujours un sourire sur les

lèvres de Silvia, qui ne pouvait concilier la position de son noble

amant avec la profession tant soit peu équivoque qu'il exerçait de

concert avec celui qui se faisait passer pour son intendant; elle était

persuadée qu'elle n'avait encore soulevé qu'un coin du voile qui cachait

le passé de ces deux hommes, du reste, aucunes des tentatives qu'elle

avait faites pour s'instruire n'ayant été couronnées de succès, elle

laissait au hasard le soin de satisfaire sa curiosité.

Il fut en définitive convenu que la direction de cette affaire serait

laissée à la marquise de Roselly; la confiance que lui témoignaient deux

hommes aussi experts en ces matières que l'étaient Salvador et Roman la

flattait singulièrement et pour prouver qu'elle en était tout à fait

digne, elle leur parla de nouveau du bon M. Juste.

Les vrais mystères de Paris · 第 27 / 99 段