--Malgré vos assertions, répondit le vicomte de Lussan en regardant

l'usurier qui ne paraissait pas encore très-rassuré, je suis persuadé

que vous avez conservé des soupçons, puisque vous ne me conduisez pas

dans votre cabinet; savez-vous M. Juste, qu'il n'est pas très-poli de me

recevoir sous ce vestibule.

--Je dois avouer à M. le vicomte, que la manière peut-être un peu

brutale dont il s'est introduit chez moi, m'a causé une certaine

frayeur, et avec d'autant plus de raison, que M. de Lussan est

ordinairement très-poli et excessivement réservé; mais à l'heure qu'il

est, je suis, je vous le répète, parfaitement tranquille.

De Lussan, dont un excellent déjeuner avait excité la gaieté,

s'apercevant que l'usurier, malgré tous ses efforts, ne pouvait vaincre

la peur qui le travaillait, voulut se donner le plaisir de l'épouvanter

davantage.

--Vous allez donc de suite m'introduire dans votre cabinet, je veux y

entrer de gré ou de force; mais daignez croire, mon cher Juste, que je

n'ai pas pris la respectueuse liberté de vous arracher à vos importantes

occupations, sans y être forcé par un puissant motif.

Juste aurait bien voulu pouvoir se dispenser de faire ce qu'exigeait le

vicomte de Lussan, car il venait de se rappeler que son portefeuille de

maroquin vert, qui contenait encore, malgré les deux fortes saignés

qu'il venait de lui faire, une très-forte somme en billets de banque et

autres valeurs, était resté sur la cheminée de son cabinet, et il

craignait, par-dessus tout, qu'il ne vînt à frapper les regards de son

noble visiteur; il essaya, par des paroles insidieuses, de le retenir

dans une des pièces d'entrée où tout en causant ils étaient arrivés.

Le vicomte regarda quelques minutes l'usurier, dont la mine piteuse

était vraiment comique, puis il se mit à rire aux éclats!

--Monsieur Juste, lui dit-il lorsque cet excès d'hilarité fut passé,

vous êtes un vieil imbécile! suis-je donc un étranger pour vous? Je

crois vous avoir donné assez de preuves de loyauté pour mériter votre

confiance.

--Monsieur le vicomte a raison; je n'ai jamais eu qu'à me louer des ses

bons procédés; mais il me permettra de lui faire observer que je suis

seul, que j'habite un quartier presque désert, que tous les jours on

entend parler d'assassinats suivis de vol, et que d'après cela, il doit

m'être permis de me tenir un peu sur mes gardes. Je dois encore ajouter

que votre langage et vos manières me paraissent aujourd'hui si peu en

harmonie avec vos principes et vos habitudes, que j'ai dû craindre un

moment pour ma fortune et pour ma vie.

--Votre franchise, mon cher, m'oblige à vous dire toute la vérité. Avant

de venir ici, j'avais déjeuné chez Desmares avec des députés de ma

province, nous avons fêté Bacchus avec ferveur; et lorsque je suis

arrivé à votre porte, j'avais encore dans le cerveau les fumées du

champagne et du chambertin. Je venais vous trouver afin de vous parler

de diverses affaires, et je n'avais, je vous l'assure, nullement l'envie

de vous épouvanter; mais l'occasion de vous prouver que les hommes les

plus prévoyants peuvent être mis en défaut, s'est présentée, et ma foi

je ne l'ai pas laissée s'échapper. J'ai voulu plaisanter un moment,

voilà tout; vous avez eu peur, j'ai continué afin de vous épouvanter

davantage; il paraît que j'ai réussi au delà de mes espérances. Du

reste, je vous donne ma parole de noble breton, que je n'ai l'intention

de nuire ni à votre personne, ni à votre fortune.

--Vous me donnez donc votre parole de gentilhomme que je n'ai rien à

craindre?

Le vicomte de Lussan répondit par l'affirmative à cette question de

l'usurier. Juste qui paraissait très rassuré depuis que le vicomte de

Lussan lui avait donné sa foi de gentilhomme que sa personne et ses

biens seraient respectés, l'introduisit enfin dans son cabinet. Il

n'oublia pas cependant de jeter, en entrant, son mouchoir sur le

portefeuille; et ce mouvement ayant, selon toute apparence, échappé à

son compagnon, il se sentit soulagé d'un grand poids.

Il offrit un siége au vicomte et s'assit dans son vieux fauteuil de

canne.

--Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait une furieuse peur, monsieur le

vicomte, dit Juste une fois qu'il se fut retranché derrière le grillage

qui formait une espèce de rempart autour de la petite table qui lui

servait de bureau.

Nous devons maintenant expliquer à nos lecteurs, quels étaient les

moyens employés par Juste, pour se mettre à l'abri des tentatives de

ceux de ses clients qu'il croyait capables de lui nuire.

Le chien de Terre-Neuve, animal qu'il avait élevé et dressé lui-même

avec le plus grand soin, était véritablement un gardien formidable et

très-capable de dévorer un homme sur un signe de son maître; aussi

était-il toujours en liberté. Le père Juste qui comptait sur sa

vigilance et son incorruptibilité, qualités que diverses fois il avait

fait éprouver et qui jamais n'avaient été mises en défaut, était

parfaitement tranquille.

Lorsqu'on sonnait, il n'ouvrait sa porte qu'après avoir reconnu à

travers le petit guichet dont nous avons parlé, quelle était la personne

qui sollicitait son admission. Lorsqu'il l'avait admise, il la faisait

entrer dans son cabinet et lui se retirait dans son espèce de fort, dont

la porte se fermait en dedans et ne pouvait être ouverte qu'à l'aide

d'un cordon placé à la droite de l'usurier. Si quelqu'un avait voulu

tenter de forcer le grillage, il pouvait se retirer dans la cour auprès

de son fidèle gardien, qui alors l'aurait défendu jusqu'à la mort. La

pièce qu'il appelait son cabinet, était ci-devant une chambre à coucher

dont l'alcôve treillagée et garnie de petits rideaux verts, existait

encore. C'est dans cette alcôve que Silvia s'était tenue cachée pendant

tout le temps que le général était resté chez Juste.

De ce qui précède, on doit naturellement conclure que Juste pouvait,

jusqu'à un certain point, recevoir chez lui, sans avoir rien à redouter

de leur part, les gens suspects avec lesquels il était en relations

réglées: en effet, dans sa cour il avait son gardien à sa disposition,

et, à son défaut même, il pouvait demander du secours à ses voisins,

dont les fenêtres en dominaient l'intérieur; il n'était pas du reste

probable que l'on osât y commettre un attentat contre sa personne.

Lussan causait depuis quelques instants avec l'usurier, et n'avait pas

encore abordé le sujet de sa visite, les fumées qui obscurcissaient son

cerveau ne s'étaient pas encore tout à fait dissipées.

--Vous ne me rendez pas justice, disait-il sans cesse; croyez-vous qu'un

gentilhomme d'aussi bonne maison que votre serviteur ait jamais manqué à

sa parole?

En achevant ces mots, il enleva avec le bout de sa canne le mouchoir à

petits carreaux bleus qui cachait le bienheureux portefeuille dont il

s'empara.

La physionomie de Juste, en voyant son trésor à la disposition du comte

de Lussan, prit tout à coup une expression de douloureuse anxiété, que

toutes les paroles imaginables seraient incapables de peindre: on

pouvait seulement entendre quelques sourds gémissements s'échapper de sa

poitrine, et ce n'est qu'à grand peine qu'il put réunir assez de force

pour articuler ces quelques paroles:

--Monsieur le vicomte!... mon portefeuille... votre parole... rendez-moi

mon portefeuille!

Le vicomte avait ouvert le vieux portefeuille et examinait avec beaucoup

d'attention tout ce qu'il contenait.

--Diable! dit-il enfin, sans paraître remarquer la profonde

consternation empreinte sur tous les traits de Juste, des billets de

banque, des bank-notes, des mandats sur les receveurs généraux,

d'excellentes actions au porteur: il y a toute une fortune dans ce vieux

portefeuille.

--Monsieur le vicomte répétait toujours le pauvre Juste, vous m'avez

donné votre parole de gentilhomme, je suis sans inquiétude.

De Lussan, que les transes mortelles du malheureux usurier amusaient

singulièrement paraissait ne pas vouloir l'entendre.

--Je disais donc, continua-t-il, qu'il y a dans ce portefeuille toute

une fortune; et si je le voulais, je pourrais sortir d'ici en

l'emportant sans que vous tentassiez de vous opposer à mon passage, il

est même probable que vous n'iriez pas faire à la police la confidence

de ce qui vous serait arrivé.

--C'est vrai, dit Juste, je vous aime trop pour avoir le courage de vous

dénoncer; mais je suis ruiné... mort...

--Vous n'êtes ni mort, ni ruiné; mais vous êtes et vous serez toujours

un vieil imbécile, un pince-maille, un vieux juif, tout chrétien que

vous êtes; vous méritez sans aucun doute une sévère leçon, mais je n'ai

pas oublié que je vous ai donné ma parole.

Et le vicomte de Lussan tendit à Juste, par le guichet pratiqué dans le

grillage, le vieux portefeuille et tout ce qu'il contenait.

Il n'y a pas dans notre langue d'expression assez énergiques pour

retracer fidèlement le changement qui s'opéra soudainement sur le visage

de l'usurier à cette restitution si inattendue; les plus brillantes

couleurs remplacèrent tout à coup l'affreuse pâleur qui couvrait son

visage; il faudrait en un mot être usurier et avare afin de pouvoir

peindre convenablement la vive satisfaction qu'il éprouva.

--J'ai voulu seulement continuer la plaisanterie, lui avait dit le comte

en lui remettant son trésor, mais je crois bien que maintenant vous êtes

corrigé, et que vous ne serez plus tenté de vous méfier d'un homme comme

moi.

--Ah! monsieur le vicomte, que de reconnaissance, s'écria Juste après

avoir enfoui le portefeuille dans une des vastes poches de sa vieille

houppelande; si jamais vous avez besoin de quelques billets de mille

francs, je vous les prêterai... Moyennant de bonnes et valables

garanties, et un intérêt raisonnable, s'empressa-t-il d'ajouter, dans la

crainte que celui auquel il s'adressait ne voulût de suite mettre sa

bonne volonté à l'épreuve.

--Laissons toutes ces fadaises et parlons de l'objet qui m'amène, dit le

comte; vous êtes maintenant, je crois, en état de m'écouter?

--Oui, monsieur le vicomte.

--J'ai rencontré il y a déjà quelques temps chez une noble dame de

charité, le joaillier chez lequel elle se fournit depuis environ dix

ans; j'ai causé avec cet homme, qui m'a fait, ainsi que cela se

pratique, ses offres de services, et m'a instamment prié d'aller lui

rendre visite si par hasard j'avais quelques acquisitions à faire. Vous

avez déjà deviné, digne père Juste, que peu de jours après cette

rencontre, il me prit la fantaisie d'acheter quelques bijoux et que je

me rendis chez le joaillier en question, où je dépensai quelques

centaines de francs.

Lors de cette première visite, que j'ai fait durer aussi longtemps que

cela m'a été possible, j'ai trouvé l'occasion d'adresser quelques

paroles aimables à la femme et à la fille de mon homme, qui sont du

reste toutes deux de très-jolies et de très-aimables femmes.

Je suis retourné plusieurs fois faire de nouvelles emplettes chez cet

honnête marchand. Grâce à mon extrême politesse, aux compliments que

j'adresse sans cesse aux deux dames, qui sont un peu, comme toutes les

femmes, disposées à accorder une confiance sans bornes à tous ceux qui

les adulent, à quelques fleurs offertes à propos, je n'ai pas eu de

peine à devenir le plus intime ami de la maison; de sorte que j'ai pu

facilement prendre l'empreinte des trois serrures de sûreté qui ferment

la porte de l'appartement, et que le joaillier croit invulnérables.

--C'est une affaire magnifique! Est-elle mûre?

--Pas encore tout à fait; mais je voudrais avoir sous la main, pour m'en

servir en temps utile, deux hommes adroits et déterminés pour

l'exécution: pouvez-vous me procurer cela?

--Mais que ne prenez-vous Lion le Taffeur et Maladetta, ou bien Robert

et Cadet-Vincent?

--Lion et Maladetta sont des hommes spéciaux qui ne conviennent pas à

cette affaire; et je ne veux pas avoir, vous le savez bien, de relations

directes avec les deux autres, dont le ton et les manières sont de

nature à compromettre le plus honnête homme du monde.

--Ah! diable! à qui donc confier l'exécution de cette affaire?

--Voyez, demandez à la Sans-Refus, il doit y avoir parmi les habitués de

son établissement quelqu'un à qui il soit possible de parler sans

compromettre sa réputation.

--Voulez-vous Délicat, Coco-Desbraises, Rolet le mauvais Gueux, Charles

la belle Cravate, le Grand-Louis, Vernier les Bas bleus; je ferai parler

par la mère Sans-Refus à ceux d'entre eux qui vous conviendraient.

--Vous êtes fou, Juste! il faut que je donne moi-même les instructions

nécessaires, et je ne puis vraiment me commettre avec un seul des

misérables que vous venez de nommer.

--Mais si vous les connaissez, ils ne vous connaissent pas plus qu'ils

ne me connaissent moi-même, et vous pouvez sans inconvénient vous

rencontrer avec les deux plus propres, Charles la belle Cravate et

Vernier les Bas bleus par exemple.

Le vicomte de Lussan réfléchit quelques instants.

--Décidément, dit-il, je ne veux aucun de ces misérables; tous ces

gens-là ont un langage atroce, de pitoyables costumes, et de si

dégoûtantes manières qu'ils me font mal au coeur. Cherchez, père Juste,

vous devez avoir parmi vos connaissances ce qui me convient: les deux

que vous m'avez procurés pour l'affaire du marchand papetier.

--Ah! vous voulez parler de Fanfan la Grenouille et de Poil aux Lèvres;

ces deux braves garçons viennent d'être arrêtés; par suite de

révélations: ils sont là-bas.

--J'en suis désespéré. Mais vous pourrez sans doute en trouver d'autres:

j'attendrai, rien ne presse.

--S'il n'y a pas péril en la demeure, je vous y engage. Je crois que si

vous me laissez un peu de temps devant moi, il me sera possible de vous

procurer des gens avec lesquels vous pourrez facilement vous entendre.

Juste, lorsqu'il faisait cette promesse au vicomte de Lussan, pensait à

la femme à laquelle il avait, quelques heures auparavant, acheté les

pierreries du comte Colorédo, il supposait, et nos lecteurs savent que

ses conjectures étaient fondées, que cette femme n'était qu'un émissaire

des individus qui avaient commis le vol, individus qui ne s'en

tiendraient probablement pas là, et que tôt ou tard il finirait par

connaître.

--Maintenant que nous sommes parfaitement bien ensemble, dit le vicomte

de Lussan, il faut que je vous fasse comprendre que toutes les

précautions dont vous vous entourez seraient inutiles, si un individu

comme moi par exemple, voulait vous assassiner afin de vous voler

ensuite. D'abord on pourrait sans peine empoisonner votre Cerbère.

Et comme l'usurier secouait la tête et faisait une grimace négative.

--Il y a de si friandes boulettes, reprit le vicomte qu'elles tentent

les chiens les mieux élevés et les plus sobres. Du reste si de ce côté

votre animal est invulnérable; ne connaît-on pas mille moyens de charmer

les chiens, et de rendre aussi doux qu'un mouton, le plus féroce de ces

animaux, et puis vous vivez seul, et, depuis la mort de madame Juste,

vous ne sortez que rarement, de sorte que vous seriez mort depuis

longtemps lorsqu'on commencerait à s'inquiéter de vous.

--Oui, tout cela est possible; mais quand je serais mort, qui

indiquerait aux assassins le lieu qui renferme mon or et mon

portefeuille? car c'est par extraordinaire que je l'avais apporté avec

moi; c'est une imprudence que j'ai commise aujourd'hui pour la première

fois, et qui ne se renouvellera plus, je vous l'assure: il est vrai que

je n'avais eu à traiter qu'avec une femme et un général de mes amis, et

que je ne devais rien craindre de ces deux personnages.

--Ainsi donc, vous êtes persuadé qu'il serait impossible de découvrir

votre cachette?

--Oui, M. le vicomte.

--Quelle erreur est la vôtre, mon cher Juste! on la découvrirait,

gardez-vous d'en douter. Mais tranquillisez-vous: aucun de ceux avec

lesquels vous êtes en relations ne songe à vous faire le moindre mal;

car admettons un moment qu'on vous enlève quelques centaines de mille

francs, qui, partagés entre trois ou quatre personnes seraient bientôt

dissipés, où trouverait-on après un homme comme vous! car vous êtes

vraiment notre providence! Quel que soit le chiffre d'une affaire, vous

payez comptant; tandis que vos confrères ne donnent que des à-compte;

vous savez si bien faire disparaître les objets que vous achetez, qu'une

fois qu'ils sont entrés chez vous, on n'en entend plus parler. Avec vous

on termine de suite: il est vrai que vous donnez le moins possible; mais

qu'est-ce que cela fait? Vous voyez que nous avons le plus grand intérêt

à vous conserver. Que deviendrions-nous sans vous? vous nous êtes

nécessaire, indispensable; soyez donc sans inquiétude sur votre sort,

vous n'avez rien à redouter: on ménage toujours les gens dont on a

besoin; et puis d'ailleurs ne vous ai-je pas prouvé la vérité de ce que

je viens de vous dire en vous rendant votre portefeuille, que je pouvais

garder impunément.

--C'est vrai, mais tous mes clients ne sont pas des nobles gentilshommes

bretons. Si ce portefeuille était tombé entre les mains de

Coco-Desbraises ou de Délicat, ils l'auraient gardé.

--Il faut convenir, mon cher Juste, que vous faisiez une piteuse grimace

à la fois épouvantable et risible tandis qu'il était entre mes mains, la

mort était vraiment sur vos lèvres. Vous aimez donc bien l'argent, M.

Juste?

--Oh! oui, je l'aime! L'argent et Dieu, voyez-vous, sont les seuls

objets de mon culte! L'argent!... mais que faire ici-bas sans argent!

N'est-ce pas avec ce métal, avec ce vil métal, comme disent ceux qui

n'en possèdent pas, que l'on peut se procurer tous les bonheurs et

toutes les satisfactions de cette vie, et toutes les béatitudes de

l'autre?

--Je sais, répondit de Lussan, que lorsque l'on possède beaucoup

d'argent il devient facile d'obtenir des honneurs, des grades et des

places; que pour avoir de superbes chevaux, des équipages magnifiques,

de jolies maîtresses, tous les plaisirs enfin, il en faut beaucoup; mais

à vous, père Juste, qui vivez comme un anachorète, qui êtes toujours mal

vêtu, et qui ne déjeunez jamais au café Anglais, à quoi vous sert,

dites-le-moi, tout celui que vous possédez, puisque vous ne savez pas en

jouir?

--Je ne sais pas en jouir, M. de Lussan, je ne sais pas en jouir? quelle

erreur est la vôtre! Je jouis beaucoup plus que vous; je savoure toutes

les délices, tout le bonheur dont vous faites tant de cas; je m'enivre à

la coupe que vos lèvres effleurent à peine, et mes jouissances sont

d'autant plus grandes et plus délicieuses qu'elles n'entraînent pas

après elles les regrets et les désillusions de la vie commune. J'ai

comme vous des maîtresses, des chevaux et des équipages: des maîtresses,

plus pimpantes et plus jolies, des chevaux de meilleure race, des

équipages plus brillants que les vôtres, M. le vicomte de Lussan!

--Vous m'étonnez, cher Juste! Je vous avoue que je ne m'étais pas douté

que vous possédiez tant et de si belles choses. Mais où sont-elles donc?

je suis vraiment désireux de voir toutes ces merveilles.

Juste tira de la poche de sa houppelande le vieux portefeuille de

maroquin vert, puis il en tira les billets de banque, bank-notes,

mandats et actions au porteur qu'il renfermait et qu'il étala sur sa

petite table de bois noir, puis il s'écria avec enthousiasme:

--Voilà mes salons dorés, mes boudoirs parfumés, mes bains de jaspe et

de porphyre, mes équipages du carrossier à la mode, mes chevaux anglais,

mes chiens de race et mes valets dorés sur toutes les coutures! voilà

mes maîtresses! et celles-là sont douées de toutes les beautés que mon

imagination leur prête! brunes et blondes, fougueuses on naïves,

enjouées ou mélancoliques, fidèles même si cela me convient; car avec de

l'argent, voyez-vous, on achète tout, même de la fidélité, la

marchandise la plus rare.

Le vicomte de Lussan écoutait l'usurier d'un air profondément étonné; il

ne s'attendait pas à trouver sous une aussi ignoble enveloppe des idées

aussi poétiques que celles que venait d'exprimer le vieux Juste.

--Continuez, dit-il, je vous écoute avec beaucoup d'attention, et je

vous avoue que, que jusqu'à ce jour, je ne m'étais pas douté que le père

Juste, ce vieux bonhomme que très-souvent j'ai vu grelotter dans une

pièce sans feu, durant les plus rudes journées de l'hiver, et souffler

dans ses doigts pour se réchauffer, était susceptible d'éprouver d'aussi

vives jouissances.

--Des jouissances! mais en est-il de plus vives, de plus réelles que

celle de plonger dans un bain d'or, de serrer contre sa poitrine

plusieurs millions en billets de banque, et de pouvoir se dire: Quand je

le voudrai, je pourrai satisfaire toutes mes fantaisies et tous mes

caprices: des femmes, j'en aurai de tous les pays et de toutes les

conditions: des cantatrices et des danseuses, des aimées et des

bayadères, si cela me convient, j'ai le moyen de les payer le prix

qu'elles se vendent; quand je le voudrai la poitrine du vieil usurier

de la rue Saint-Dominique-d'Enfer sera couverte de rubans de toutes les

couleurs et de croix de tous les ordres; quand je voudrai, je ne serai

plus le père Juste, mais M. de Saint-Juste.

--Mais, M. Juste, puisque vous comprenez si bien les jouissances de la

vie, pourquoi diable, puisque vous en avez les moyens, vous

contentez-vous de l'ombre lorsque vous pouvez vous procurer la réalité?

L'usurier, en proie à une surexcitation presque fébrile, avait oublié

toute prudence; il attacha quelques instants ses petits yeux vert de

mer, qui brillaient comme deux escarboucles, sur le vicomte de Lussan,

puis il se mit à rire aux éclats.

--Ah! ah! dit-il, vous n'êtes poëtes qu'à demi, vous autres gens du

monde; vous me dites que j'ai tort de me contenter de l'ombre lorsque je

puis me procurer la réalité, vous avez la vue courte, M. le vicomte de

Lussan. Mais vous ne savez donc pas que tous les jours mon trésor

devient plus considérable; et qu'avec lui s'augmente la somme des désirs

que je puis satisfaire. Il existe un plaisir, et celui-là je le possède,

qui les renferme tous, c'est d'avoir beaucoup d'or, beaucoup plus que

vous ne pourriez le croire, si je vous disais la somme à laquelle

s'élèvent mes richesses, beaucoup plus que n'en possèdent des gens qui

se croient infiniment plus riches que moi, et cet or, il n'est pas dans

les caisses de l'Etat, ni dans celle d'un banquier, il est ici. Je puis

chaque soir, si cela me plaît, me rouler sur un lit de pièces d'or et de

billets de banque, et ce lit me paraîtra plus doux que le lit de pétales

de roses de Lucullus; je puis en ramasser une certaine quantité et me

dire, sans craindre que qui que ce soit vienne me démentir: «Avec cela

je suis au-dessus de tous les hommes, que je puis à mon gré rendre

souples et rampants; avec cela je tiens entre mes mains l'honneur des

filles et des femmes, celui des pères et des maris; je puis me faire

ouvrir toutes les portes, faire fléchir devant moi toutes les

consciences; je puis enfin me faire rendre le culte qui n'est dû qu'à

Dieu.»

La physionomie du vieil usurier, pendant tout le temps qu'il avait

employé pour débiter cette longue tirade, avait exprimé tour à tour la

joie la plus fanatique, et la plus délirante satisfaction. Son teint,

ordinairement si pâle et si terreux, brillait de plus vives couleurs.

--Ma foi, mon cher Juste, lui dit le vicomte de Lussan, vous êtes si

éloquent et si persuasif que je suis forcé d'être de votre avis, et de

croire que le vrai bonheur est celui que vous savez si bien peindre; je

veux à l'avenir marcher sur vos traces; mais, pour goûter le bonheur

dont vous faites tant de cas, il me manque les premiers éléments. Le

père Loisseau me fournira, je l'espère, les premières pierres de

l'édifice que je veux bâtir.

--Il faut le croire, M. le vicomte, répondit Juste en tendant, à travers

le guichet de son grillage, sa main décharnée au vicomte de Lussan, il

faut le croire.

Le vicomte sortit.

VI.--Le vicomte de Lussan.

Ainsi que nous l'avons dit en commençant cette histoire, la mère

Sans-Refus était la fille naturelle d'un assassin rompu vif en 1787,

dans une des cours de Bicêtre, et d'une fille Marianne Lempave,

condamnée pour vol à plusieurs années de prison.

Les vrais mystères de Paris · 第 26 / 99 段