braves généraux de l'empire, rejeton dégénéré d'une noble souche, mon
client n'a rien hérité de son père si ce n'est de sa belle prestance, et
de sa physionomie mâle et expressive. Au reste, je ne vous apprends rien
que vous ne sachiez déjà, puisque, ainsi que vous venez de me le dire,
vous l'avez rencontré plusieurs fois dans le monde.
Le chef intrépide de la demi-brigade la plus valeureuse de la république
et de l'empire, laissa à son fils une fortune assez considérable et qui
lui permettait de tenir dans le monde un rang distingué.
Mon client, jeune, riche et porteur d'un nom auquel se rattachaient tant
et de si glorieux souvenirs, fut très-bien accueilli lors de ses débuts
dans la société. Le moment, il est vrai, était favorable: c'était peu de
temps après les événements de juillet 1830, et, à cette époque, tous
ceux qui portaient un nom illustre dans les fastes de la période
impériale, voyaient s'ouvrir devant eux toutes les avenues qui
conduisent à la fortune.
A cette époque l'amour de la garde nationale avait tourné toutes les
têtes; les bourgeois les plus débonnaires apprenaient la charge en
douze temps, et laissaient croître leurs moustaches; les femmes
habillaient leurs enfants en voltigeurs de la milice citoyenne;
c'étaient en un mot une manie universelle et je crois que si l'on y
cherchait bien, on trouverait chez moi un vieil uniforme de soldat
citoyen tout couvert de poussière.
Mon client, grâce aux gens puissants qui le protégeaient (on ne manque
jamais de protecteurs lorsque l'on n'a besoin de rien) obtint le poste
qu'il occupe encore aujourd'hui de général d'une des brigades de la
garde nationale parisienne.
Je vois, dit Silvia, que je me suis étrangement trompée, je croyais,
moi, que ce général était l'un des héros de notre jeune armée d'Afrique,
un émule des Changarnier et des Lamoricière.
Vous vous êtes en effet étrangement trompée. Mon client, tout général
qu'il est, et malgré les décorations qui brillent sur sa poitrine, ne
possède aucune des excellentes qualités de son père, dont la probité, la
bravoure et le dévouement étaient à l'ordre du jour des armées de la
république et de l'empire, et dont le nom est resté pur au milieu des
souillures de notre époque.
Devenu général, mon client vit s'ouvrir devant lui les salons de toutes
les sommités du jour, il fut même reçu à la cour; mais cela ne dura pas
longtemps. Le grand train que menait cet honorable personnage, les
dîners de Lucullus qu'il donnait aux officiers supérieurs de la brigade
citoyenne placée sous ses ordres, ses jolies femmes qu'il entretenait,
ses équipages qui rivalisaient, s'ils ne surpassaient pas ceux des
princes, tout cela lui coûtait par année, une somme au moins triple de
celle à laquelle s'élevaient ses revenus, de sorte qu'un beau jour il se
trouva veuf de son dernier billet de mille francs. La position était
embarrassante.
Diable, diable, se dit le général, après quelques instants de
réflexions, la caisse est vide, je ne puis pourtant pas me passer
d'argent, il m'en faut pour mes gens et pour mes maîtresses; mais,
comment m'en procurer?
--Monsieur le comte est embarrassé! lui dit son valet de chambre,
véritable Frontin de comédie, qui avait entendu le monologue de son
maître. Cette interrogation intempestive n'offensa point le général, qui
connaissait trop bien le caractère parfaitement convenable de son valet,
pour ne pas deviner de suite que s'il se permettait d'adresser la parole
à son maître dans un moment où celui-ci paraissait si vivement
contrarié, c'est qu'il pouvait, ainsi que cela du reste, lui était
arrivé plusieurs fois, lui donner quelques bons conseils; aussi bien
loin de le rudoyer, il l'engagea à s'expliquer sans crainte, et voici à
peu près ce que le valet de chambre lui dit après lui avoir demandé
pardon de la liberté grande.
--Monsieur le comte est jeune, la position qu'il occupe dans le monde
est excessivement honorable, et, bien que toutes les propriétés de
monsieur le comte soient grevées d'hypothèques il trouverait facilement,
s'il voulait se marier, une femme qui lui apporterait une dot
très-considérable.
--Est-ce que vous avez une femme à me proposer monsieur Frédéric,
répondit en souriant mon client qui, pour la première fois de sa vie,
envisagea sans frémir la nécessité de se marier.
--Monsieur le comte veut rire, répondit le Frontin il sait bien de qui
je veux parler.
Le général savait en effet quelle était la personne à laquelle son valet
faisait allusion. L'un des officiers supérieurs de sa brigade était le
père d'une jeune fille que tous les beaux de l'état-major accablaient
d'hommages et de petits soins; étaient-ils séduits par les attraits de
la demoiselle ou par les beaux yeux de la cassette du papa? je ne puis
répondre à cette question d'une manière positive. Tout ce que je puis
vous dire, c'est que la jeune fille était ravissante, et que la cassette
du père était dit-on respectable. Quoi qu'il en soit cette jeune fille,
semblable en cela à presque toutes les femmes, dédaignait tous ceux qui
composaient la foule de ses adorateurs, et était toute disposée à
accueillir avec beaucoup d'indulgence le seul homme qui paraissait
vouloir contester la puissance de ses charmes.
Cet homme, je n'ai pas besoin de vous le dire, n'était autre que le
général en question. Aussi, lorsqu'à son tour il se mit sur les rangs,
tous ceux qui, jusqu'à ce moment avaient été soufferts comme en cas,
furent successivement écartés, ce fut à lui désormais que le soin de
porter le bouquet et l'éventail de la demoiselle, lorsqu'ils se
trouvaient ensemble au bal, fut confié, et je dois en convenir, il
s'acquittait avec beaucoup de grâce des fonctions de cavalier servant.
Le père de la jeune personne, la borne la plus mal taillée qu'il soit
possible de rencontrer, ne voyait pas sans éprouver un certain plaisir
son général faire une cour assidue à sa fille; la position élevée de mon
client flattait son amour-propre, et bien qu'il sût quelque chose du
mauvais état de ses affaires, son nom, ses épaulettes étoilées et son
écharpe tricolore garnie de franges d'argent, excusaient, aux yeux de la
borne en question, les peccadilles du passé.
Le mariage fut conclu.
Hélas! hélas! pourquoi les jours de la lune de miel sont-ils si peu
nombreux? pourquoi sont-ils si courts?
Le général qui, durant les premiers mois de son mariage, avait paru
enchanté, charmé de sa femme; qui vantait ses charmes, son esprit et ses
grâces à tous ceux qui voulaient bien l'entendre, se refroidit
insensiblement. D'abord, monsieur et madame qui, chaque soir se
retiraient dans le même appartement, eurent chacun un logis séparé; puis
madame fut forcée de faire ses visites et d'aller au bois sans être
accompagnée de monsieur; puis enfin, monsieur, ennuyé à ce qu'il paraît
d'entendre les reproches de madame, qui n'avait pas accepté sans se
plaindre la position qui lui était faite, position que du reste elle ne
méritait pas, car elle était jeune, jolie, spirituelle, et, ce qui est
plus rare, elle aimait son mari; monsieur, dis-je, reprit tout à coup
les habitudes échevelées de sa vie de garçon.
Ses dettes avaient été payées lors de son mariage, il en fit de
nouvelles. J'ai eu fort souvent le plaisir de lui prêter de l'argent.
--En prenant vos sûretés, dit Silvia.
--Bien entendu, répondit Juste. Lorsqu'on ne voulut plus lui prêter
d'argent, il acheta des marchandises de toutes natures afin de les
revendre à vil prix. Vous dire tout ce qu'il a acheté, serait beaucoup
trop long; qu'il vous suffise de savoir qu'il doit sur la place au moins
seize cents mille francs.
--Tant que cela!
--Tout autant; et il est probable qu'il devrait beaucoup plus, si
plusieurs de ceux qu'il a essayé de mettre dedans, n'étaient allés
chercher près du chef de certain établissement que le ciel confonde,
certains renseignements qui dérangèrent une bonne partie de ses
combinaisons.
Il trouva cependant les moyens d'acheter à un marchand de vins des
environs de Paris, cent cinquante mille francs de vins de Bordeaux; la
réussite de cette opération lui fit naître l'idée d'en tenter une autre;
il se dit que puisqu'il avait du vin, il devait acheter des bouteilles
et des bouchons, et à cet effet il s'adressa à un honnête marchand de
ces deux articles; mais celui-ci mieux avisé que le marchand de vins de
Bordeaux, ne se laissa pas éblouir par le grade éminent les décorations
et les belles manières du personnage, il se dit qu'il ne serait pas
prudent de livrer, sans avoir pris certaines précautions, trente-deux
mille francs de bouteilles et de bouchons; il alla donc à son tour
demander des renseignements à l'établissement en question, et ceux qu'il
obtint furent de telles nature, qu'il garda, et fit bien, ses bouteilles
et ses bouchons.
Le vin fut vendu par les soins d'un de ces courtiers d'affaires
ténébreuses, à cinquante cinq pour cent de perte.
Le marchand qui l'avait vendu au général, n'étant pas payé à l'échéance
de ses lettres de change, et ne pouvant faire mettre son débiteur à
Clichy, seul moyen de le contraindre à s'exécuter; (mon client, j'ai
oublié de vous dire cela, était député, et grâce à ses fonctions
législatives, il se moquait de messieurs les gardes du commerce et de
ses créanciers tant que durait la session des chambres) le marchand fut
donc obligé de faire contre fortune bon coeur, et de prendre son mal en
patience.
Cette affaire et beaucoup d'autres, qu'il serait trop long de vous
rappeler, excitèrent quelques légères rumeurs dans le monde honorable où
mon client était reçu; des gens rigoristes qui ne veulent pas absolument
faire à notre époque les concessions qu'elle exige ces gens-là s'en
allèrent partout, disant à qui voulait les entendre, qu'un fripon bien
habillé n'en était pas moins un fripon. Le général fit d'abord tête à
l'orage, il traita de calomnie et de méchants propos les bruits que l'on
faisait courir sur son compte, de sorte que beaucoup de gens le voyant
si calme au milieu de la tempête, ne purent s'empêcher de dire:
Rien ne l'émeut, rien ne l'étonne.
Mais lorsque toutes les portes se fermèrent devant lui, lorsque des gens
qui jusque-là avaient paru le rechercher, tournèrent la tête lorsqu'ils
passaient à côté de lui, afin de n'être pas forcés de lui rendre son
salut, il fut enfin forcé de s'émouvoir.
Aujourd'hui ce n'est qu'avec la signature de sa femme qu'il peut obtenir
de l'argent, et vous avez pu voir qu'il ne se fait pas faute de s'en
servir, et pour satisfaire les caprices les plus frivoles.
--Est-ce que vraiment il va donner à cette Coralie les cinquante mille
francs que vous venez de lui prêter?
--Sans doute. Coralie, à ce qu'on assure, est une de ces femmes qui
n'accordent leurs bonnes grâces qu'aux gens qui payent argent comptant,
et qui sait tirer un bon parti de tous ceux qu'elle a séduits; ainsi, il
est plus que certain que l'argent extorqué à la femme servira à acheter
les faveurs de la maîtresse.
--Ainsi, dit Silvia qui avait écouté avec la plus sérieuse attention
tout ce que venait de lui dire Juste, vous pensez sans doute que la
recommandation de ce général ne serait pas d'une grande utilité à
quelqu'un qui solliciterait des fonctions d'une certaine importance?
--Je crois au contraire, aimable dame, qu'elle ne pourrait que lui
nuire; car je vous le dis en confidence, mon client est maintenant un
astre à son déclin, et si mes prévisions ne me trompent pas, d'ici à peu
de temps il sera forcé de donner sa démission de général; on dit même,
tout bas, qu'il a l'intention d'aller se fixer à Rome, afin de
solliciter de notre Saint-Père, le grade de généralissime des troupes
papales.
Silvia, lorsque Juste eut achevé de lui raconter tout ce qu'il savait
sur le compte du général qu'elle venait de rencontrer chez lui, sortit
de sa maison, empressée d'aller rejoindre Salvador et Roman, qui
l'attendaient sans doute avec la plus vive impatience. Elle était
charmée d'être à même de leur prouver qu'ils n'avaient pas eu tort de
lui confier la négociation de l'affaire si délicate qu'elle venait de
terminer avec tant d'intelligence et de bonheur, et qu'elle était digne
d'être en tiers dans l'association qu'ils avaient formée. Elle était
encore très-satisfaite de ce que le hasard lui avait fourni les moyens
d'éclairer sont amant sur le compte du général; car Salvador, lorsqu'il
était arrivé à Paris, était porteur d'une lettre de recommandation
adressée au général par une personne notable de son département, de
laquelle, sans doute, ce dernier n'était pas connu sous son véritable
jour; et il comptait beaucoup sur les promesses qui lui avaient été
faites par ce noble personnage.
Si le lecteur veut bien nous le permettre, nous laisserons Silvia aller
retrouver ceux que maintenant nous pouvons nommer ses complices, et nous
resterons quelques instants encore chez l'usurier Juste, où nous
rencontrerons quelques personnages nouveaux qui doivent, ainsi que lui,
jouer un certain rôle dans la suite de cet ouvrage, et qui nous
fourniront l'occasion d'initier nos lecteurs à quelques nouveaux
mystères de la vie parisienne.
Il s'exerce dans Paris et au grand jour, une foule de commerces et
d'industries, qui, très-honnêtes en apparence, ne sont en réalité que
des officines de ruses et d'escroqueries.
Au centre des plus beaux quartiers de la capitale, dans la partie la
plus en vue d'une rue brillante, on est souvent étonné de rencontrer un
trou noir et mal éclairé, laissé par hasard au pied d'une construction
élégante, dont cependant il augmente de quelques centaines de francs les
valeurs locatives; ce trou, dédaigné longtemps par tous les petits
industriels, cesse un jour d'être inoccupé; ses murs humides et
salpêtrés, sont garnis de rayons achetés rue Chapon; un comptoir de bois
de chêne et quelques chaises viennent compléter l'ameublement du trou en
question et une enseigne hissée au dessus de la porte, est chargée
d'apprendre aux passants que monsieur un tel, vient de s'établir
marchand d'habits, et qu'il dégage les effets du mont-de-piété afin d'en
procurer la vente.
Une certaine quantité de vêtements d'homme, achetés aux ventes du
mont-de-piété, quelques uniformes et deux ou trois paires de vieilles
épaulettes, telles sont ordinairement les marchandises étalées aux yeux
du public, par les propriétaires de ces bazars ténébreux; gouffres sans
fond où tout vient s'engloutir.
Celui qui a besoin d'une petite somme vient vendre dans ces boutiques,
tout ou une partie de sa garde-robe, que viendra acheter celui qui veut
se procurer sans dépenser beaucoup d'argent, l'équipement d'un
fashionable; c'est là, en effet, la branche connue du commerce de
messieurs les fripiers; c'est aussi celle qui leur rapporte le moins de
bénéfices, et l'on peut croire, lorsqu'on les connaît bien, qu'ils ne
l'exercent que pour se donner une contenance et pour voiler aux yeux
trop curieux, la partie occulte de leurs affaires.
Supposons un instant, qu'une personne qui vient de lire ce qui précède,
et qui veut avoir le mot de ce qui, jusqu'à ce moment, lui a paru une
énigme, est montée dans une voiture qu'elle a fait arrêter au coin d'une
rue donnant sur le boulevard qui sert de promenade habituelle aux
élégants de notre bonne ville, il verra entrer dans une petite boutique
d'assez piètre apparence, des individus arrivés les uns à pied, les
autres en carrosse, qui en sortiront quelques minutes après, couverts
d'un riche et nouveau costume, de chaînes d'or, de bijoux et le reste.
Voici comment cela se fait:
Un individu qui a eu besoin d'argent, est venu chez ce fripier, auquel
il a vendu sa malle et tout ce qu'elle contient, sa montre ses bijoux,
voire même sa canne.
Mais, ne voulant ou ne pouvant pas rester couvert toujours des mêmes
vêtements, il est convenu d'avance, avec le fripier usurier, que chaque
fois qu'il aurait besoin de changer de costume, il en aurait la
facilité, moyennant le payement d'une prime de cinq, de dix ou de vingt
francs, et le dépôt préalable de la défroque ancienne et d'une somme
quelconque pour rétablir l'équilibre.
On rencontre dans les galeries de l'Opéra, sur le boulevard des
Italiens, au divan, à l'estaminet du Grand balcon et ailleurs, une foule
de dandys, fashionables, gants jaunes, lions, comme on voudra les
appeler, qui n'ont jamais changé de costume que chez le fripier en
question, qui a donné à ses clients le nom de _lézards_.
La boutique du père des _lézards_, est constamment pleine d'une foule de
ces sauriens; les uns vendent, les autres achètent; quelques-uns
engagent, mais tous vivent en bonne intelligence avec leur père, père du
reste rempli d'indulgence, et qui ne peut pas plus se passer de ses
enfants, que ceux-ci ne peuvent se passer de lui.
Un jour, un cabriolet très-élégant, derrière lequel était juché un
nègre, vêtu d'une magnifique livrée, chapeau à galon d'or, redingote de
fin drap marron à boutons de métal armoriés, culottes de peau de daim,
bottes à revers et gants blancs, s'arrête devant la porte du père des
_lézards_, et de ce brillant véhicule descend un fort bel homme, vicomte
de son métier, qui entre sans façon dans la boutique, tire une chemise
de son chapeau et demande cinq francs à son père, auquel il offre pour
garantie la chemise susdite. Le gage était peut-être un peu exigu; mais
le père des _lézards_ est un homme très-accommodant: il sait qu'il n'y a
pas de petite opération qui, répétée souvent, ne finisse par rapporter
des bénéfices importants; et que plusieurs petits ruisseaux réunis
forment à la fin une grande rivière. La pièce de cinq francs fut
octroyée avec une grâce tout aristocratique, et le noble vicomte,
charmé, probablement du résultat de cette importante négociation,
remonta dans son cabriolet de louage qui partit au galop.
Il existe, pour les femmes, des maisons semblables à celles du père des
_lézards_; nous trouverons probablement l'occasion d'en parler dans la
suite de cet ouvrage.
Silvia venait de sortir de chez M. Juste, et le vieil usurier calculait
les bénéfices probables de l'affaire qu'il venait de faire avec elle,
lorsque les tintements de la sonnette et les aboiements de son chien,
lui annoncèrent une nouvelle visite; il se leva et courut à l'entrée de
son habitation.
Après avoir, suivant sa coutume, examiné celui qui demandait à être
admis dans son fort, il ouvrit sa porte; il venait de reconnaître la
physionomie d'un ami, ou plutôt d'une personne de laquelle il ne devait
rien craindre; car monsieur Juste, ainsi du reste que la plupart des
gens de son espèce et de sa profession, n'avait ni amis, ni parents.
--Ah! ah! c'est vous, Rigobert!... dit-il au nouveau venu lorsqu'il
l'eût introduit dans son cabinet. Comment vont les affaires et quel bon
vent vous amène?
--Les affaires vont mal, M. Juste, et le vent qui m'amène ne souffle pas
du bon côté, répondit le nouveau venu; je viens vous demander de
l'argent!
--Ce que vous me dites là m'étonne; comment se fait-il qu'étant à la
tête d'un commerce dont les bénéfices sont très-considérables, vous vous
trouviez aujourd'hui forcé d'avoir recours à moi?
--Eh! bon Dieu! s'écria Rigobert, les jours se suivent et ne se
ressemblent pas: si maintenant je suis gêné, c'est que j'ai voulu
marcher sur vos traces.
--L'ambition perd l'homme, mon cher élève! j'ai commencé comme vous;
mais ce n'est que lorsque je me suis trouvé possesseur d'une bonne
somme, que j'ai agrandi le cercle de mes opérations. Mais je ne veux pas
jouer auprès de vous le rôle de ce magister qui faisait de la morale à
l'enfant qui se noyait, vous avez besoin d'argent, combien vous faut-il?
--Il me faut dix mille francs: prêtez-moi cette somme et je suis sauvé!
--Vraiment? Eh bien! mon ami, apportez-moi demain une partie de
marchandises d'une valeur équivalente à la somme dont vous avez besoin,
et cette somme vous sera comptée à l'instant même.
Rigobert (le lecteur sans doute a déjà deviné que cet individu n'était
autre que le père des _lézards_), tout usurier qu'il était, ne l'était
cependant pas encore assez pour s'attendre à voir M. Juste le traiter
comme il aurait traité le premier individu qui se serait adressé à lui.
--Eh! eh! dit celui-ci qui avait remarqué son étonnement, vous avez donc
cru que je vous prêterais de l'argent sans prendre mes sûretés? vous
vous êtes trompé, mon cher enfant. Que ce qui vous arrive aujourd'hui
vous serve de leçon; et rappelez-vous à l'avenir, que lorsqu'il s'agit
d'affaires, et surtout d'affaires d'argent, il faut oublier les liens
qui nous attachent aux gens qui s'adressent à nous. Si vous aviez
toujours tenu vos _lézards_ à distance, vous ne seriez pas obligé
aujourd'hui de venir supplier le père Juste de venir à votre secours.
--Enfin, M. Juste, ce qui est fait est fait; mais comme vous le dites,
ce qui m'arrive aujourd'hui me servira de leçon; si vous voulez bien
prendre la peine de passer, vous choisirez dans mon magasin les
marchandises qui devront vous servir de garantie. A quel taux me
prêterez-vous ces dix mille francs?
--Six pour cent...
--Très-bien, s'écria Rigobert, charmé de rencontrer un aussi honnête
marchand d'argent, je suis sauvé! six pour cent par an, c'est très-bien.
--Mais je n'ai pas dit cela, répondit Juste, je veux bien vous prêter
dix mille francs sur nantissement, mais à raison de six pour cent par
mois, c'est ce que me rapportent ordinairement mes capitaux.
--Au diable! se dit Rigobert; j'avais à ce qu'il paraît tort de croire
que ce vieux podagre se rappellerait les services que j'ai pu lui
rendre.--Et comme il restait sans parler:
--Une fois, deux fois, cela vous va-t-il? dit Juste.
--Vous êtes dur, père Juste, répondit-il; mais il faut bien faire tout
ce que veut celui qui tient les cordons de la bourse.
--Allons, allons, mon cher élève, vous en serez quitte pour tenir à vos
_lézards_ la dragée un peu plus haute.
--Il le faudra bien ainsi. C'est convenu: vous viendrez demain chez moi.
Quelque dures que fussent les conditions qui lui étaient imposées,
Rigobert, qui avait un très-pressant besoin d'argent, se trouva trop
heureux de les accepter; car, en réalité, cet argent qui devait lui
coûter soixante-douze pour cent, allait lui rendre un très-grand
service. C'est que les ressources du métier qu'il faisait sont
incalculables, et que Dieu seul et l'usurier qui la prête, peuvent
savoir ce qu'une pièce de cinq francs prêtée sur gage à un _lézard_,
est susceptible de rapporter. Hâtons-nous de dire, afin que nos lecteurs
ne nous accusent de n'être pas d'accord avec nous-même, que si M.
Rigobert se trouvait momentanément gêné, les causes de cette gêne lui
étaient toutes personnelles, et qu'il n'en accusait pas son commerce qui
jamais au contraire n'avait été plus prospère.
Juste, après lui avoir de nouveau promis d'aller le lendemain lui rendre
visite, reconduisit Rigobert jusqu'à la porte de sa maison qu'il ne fit
qu'entre-bâiller pour le laisser sortir, ainsi qu'il en avait
l'habitude.
Lorsque Rigobert lui eut tourné le dos, il voulut fermer sa porte, mais
il en fut empêché par un homme de haute taille doué d'une physionomie
agréable et dont l'élégant négligé du matin annonçait un homme de
très-bonne compagnie, qui passa son bras entre la porte et le chambranle
et ferma vivement la porte lorsqu'il fut entré dans la petite cour.
Juste, qui ignorait le but de ce qui venait de se passer, tremblait de
tous ses membres n'osait prononcer un seul mot; il était tout prêt à
supposer à cet individu quelques intentions criminelles, lorsque le
vicomte de Lussan (car c'était lui) le rassura quelque peu en lui disant
en riant aux éclats:
--Vous voyez bien, M. Juste, que toutes vos précautions peuvent être
mises en défaut: vous voici à ma discrétion.
L'usurier, que l'étonnement paraissait avoir pétrifié et qui tremblait
toujours un peu, voulut cependant essayer de persuader à ce visiteur
importun, qu'il n'avait pas conservé la moindre crainte du moment qu'il
l'avait reconnu.
--L'entrée inopinée es assez brusque d'un individu que je croyais
étranger, dit-il, m'avait, il est vrai, épouvanté; mais maintenant que
je sais que j'ai l'honneur de parler à un estimable gentilhomme, j'ai
recouvré tout mon sang-froid et je suis parfaitement tranquille.