elle pour se rendre chez monsieur Juste.
Elle se fit conduire devant la grille principale du jardin du
Luxembourg, où elle laissa sa voiture; et après avoir défendu à son
chasseur de la suivre, elle s'enveloppa dans son châle, abattit sur ses
yeux le voile de dentelle qui ornait son chapeau, et entra dans le
jardin, qu'elle traversa tout entier pour sortir par la grille de la rue
d'Enfer.
Arrivée dans la rue Saint-Dominique d'Enfer, elle sonna à la porte d'une
maison d'assez pauvre apparence, et attendit patiemment quelques minutes
avant que quelqu'un vînt lui ouvrir. Les aboiements d'un chien, auquel
la plénitude de sa voix permettait de supposer une taille formidable,
répondirent seuls d'abord aux premiers tintements de la sonnette. Silvia
ne s'effraya pas, et sonna de nouveau; les aboiements du chien
redoublèrent; mais un petit guichet, pratiqué dans la porte, et défendu
par d'assez forts barreaux de fer, fut ouvert, et lui laissa voir une
figure jaune et parcheminée, éclairée par deux petits yeux vert de mer,
et surmontée d'un bonnet dont la couleur primitive disparaissait sous
une couche épaisse de crasse.
C'était celle de M. Juste.
--Que demandez-vous? dit-il.
--M. Juste, répondit Silvia; mais abrégez, s'il vous plaît, les
formalités qui doivent précéder mon admission dans la place,
ajouta-t-elle en levant assez son voile pour permettre à M. Juste de
jeter un coup d'oeil sur ses jolis traits.
--Bien, bien, dit le digne usurier que la vue d'un aussi joli visage
avait probablement attendri; je vais vous ouvrir, laissez-moi seulement
le temps d'attacher mon chien.
La porte fut enfin ouverte, et Silvia, en passant dans une petite cour
qu'il fallait traverser pour arriver au bâtiment habité par M. Juste, ne
put s'empêcher de remarquer le compagnon de l'usurier, terre-neuvien de
la plus forte race, qui grondait dans sa loge.
--Eh! eh! dit Juste, que dites-vous du compagnon de ma solitude?
Croyez-vous qu'avec un gardien de cette taille, et aussi incorruptible
que celui-ci, je doive beaucoup craindre messieurs les voleurs de la
bonne ville de Paris?
Une baie, fermée par une forte porte en chêne garnie d'une serrure de
sûreté et de plusieurs verrous, donnait entrée dans le bâtiment
d'habitation, dont toutes les fenêtres étaient garnies d'énormes
barreaux de fer; et avant d'arriver au cabinet dans lequel Juste avait
introduit Silvia, il fallait traverser plusieurs pièces dont les portes,
la nuit, devaient être soigneusement fermées.
Ces pièces qui servaient de magasin à M. Juste étaient pleines d'une
foule d'objets hétéroclites, venus de toutes les contrées du monde et
appartenant à toutes les époques, rassemblés sans ordre, les uns
accrochés au plafond ou le long des murs, les autres jetés pêle-mêle sur
le carreau, des objets d'histoire naturelle, des boas et des oiseaux
empaillés, deux cadres, un rempli d'insectes, l'autre de papillons, des
échantillons et des minéraux dans une boîte de bois blanc; des
coquillages de toutes les formes et de toutes les couleurs; une
collection complète de Michel-Ange, de Poussin, de Salvator Rosa, de
Murillo, de Paul Porter, de Mignard, de Téniers et de Rubens apocryphes,
au milieu desquels on pouvait cependant trouver quelques toiles
authentiques désolées d'être forcées de rester en aussi mauvaise
compagnie; des souricières et des horloges de Nuremberg, tous les ours
de la librairie moderne, et quelques bons vieux livres venus on ne sait
comment dans ce capharnaum, des armes offensives et défensives,
antiques, modernes et du moyen âge; des morions, rondaches, salades,
cuirasses, masses d'armes, hallebardes, pertuisanes, épées à deux mains,
arquebuses, pistolets à mèches et à rouet, claymores écossaises, crics
malais, tromblon oriental, yatagan arabe, arcs, flèches, carabines
tyroliennes, fusils de chasse et de munition; des porcelaines de Saxe,
de la Chine et du Japon; des vieux sèvres et des poteries de Bernard de
Palissy; des vases étrusques et des urnes lacrymatoires; une tête de
mort couronnée d'une guirlande de roses artificielles; le calumet des
peaux rouges de l'Amérique septentrionale, la chibouque des Turcs et le
narguilé des Italiens; des bouteilles de vin de Champagne à brillantes
étiquettes; des pots de la pommade du lion; des coupes de bronze et
d'argent ciselées par Benvenuto Cellini et des encriers siphoïdes, des
foetus et des lézards conservés dans des bocaux remplis d'esprit de vin;
des scapulaires, une momie égyptienne, des Agnus Dei et un reliquaire,
contenant un des morceaux de la vraie croix; des instruments de musique
et des ustensiles de cuisine; des médailles romaines; des paquets de
bougies et des bottes d'allumettes chimiques allemandes; la tête
parfaitement tatouée d'un chef des peuplades de la mer du Sud; des
boîtes de sardines, les vieilles épaulettes, le sabre d'honneur et le
manteau de pair d'un illustre maréchal de France: toutes les dépouilles
du riche et du pauvre, de l'homme du monde, de l'artiste et du savant,
toutes couvertes de poussière et de toiles d'araignées.
Quelques chaises de paille, une petite table de bois noir, devant
laquelle était placé un fauteuil de canne, une cuvette et un pot à eau
placés sur la cheminée, et surmontée d'une mauvaise gravure collée sur
la muraille, composaient tout l'ameublement du cabinet dans lequel Juste
avait introduit Silvia. Les fenêtres de ce cabinet comme celles de
toutes les autres pièces, étaient garnies de forts barreaux assez
rapprochés l'un de l'autre pour ne laisser pénétrer dans l'appartement
qu'un jour pâle et douteux.
Les murs étaient tapissés d'un mur commun à fleurs blanches sur un fond
bleu déchiré en plusieurs endroits la cheminée était garnie seulement
d'une paire de petits chenets en fonte, et à la voir si propre et si
nette, on devinait que même pendant les jours les plus rigoureux de
l'hiver, monsieur Juste n'y faisait pas de feu.
Il offrit à Silvia une des chaises de paille qui garnissaient son
cabinet, et se plaça dans le fauteuil.
--Vous permettez, dit-il, après s'être enveloppé dans la vieille
redingote de molleton noir, couverte de taches et percée aux coudes dont
il était vêtu, vous permettez que j'achève mon repas; je déjeunais
lorsque vous avez sonné à ma porte.
--Ne vous gênez pas, répondit Silvia.
Une jatte de lait et un morceau de pain bis composait le déjeuner de
Juste.
--M'expliquerez-vous, dit-il en trempant une mouillette dans sa jatte de
lait, ce qui me procure l'honneur de votre visite?
Silvia essaya de prendre une voie détournée pour arriver au but qu'elle
voulait atteindre.
--Vous possédez des objets très-curieux et d'un grand prix dont vous
seriez bien aise de vous défaire, répondit elle, et comme il est
possible que je me détermine à en acheter quelques-uns, je suis venue
pour les voir.
--On vous a trompé, dit Juste, en jetant sur Silvia un regard
interrogateur, les objets qui garnissent mes magasins ne sont pas à
vendre, je les donne quelquefois à ceux dont j'escompte le papier; mais
je les rachète aussitôt qu'ils sont vendus, si cependant vous désirez
jeter un coup d'oeil sur mes curiosités, je suis à vos ordres.
Silvia ayant témoigné qu'elle ne serait pas fâchée d'examiner
attentivement ces objets qu'elle n'avait fait qu'entrevoir, monsieur
Juste qui avait expédié la dernière bouchée de son modeste déjeuner se
leva et précéda Silvia dans les pièces où étaient rassemblés tous ses
bric-à-brac.
--Voilà, dit-il, de magnifiques toiles dues aux pinceaux des plus
célèbres maîtres des écoles française, italienne, hollandaise et
espagnole; les meilleurs ouvrages des littérateurs les plus distingués
de l'époque: la _Vierge de Meudon_, de monsieur Groult de Tourlaville,
la _Ckristeide_, une _Blonde_, le _Mousse_ de madame Augusta Kernock, le
_Code des honnêtes gens_ et une multitude d'autres _codes_, et plusieurs
autres chefs-d'oeuvre: des Elzévirs, des Etienne, des Aldes et des
Manuces. Dans ce bocal est renfermé l'aspic de la reine Cléopâtre; voilà
du vin de Champagne de Moët et compagnie d'Epernay; la boîte à mouches
de madame de Pompadour, le stylet dont se servit Dibutade lorsqu'elle
traça sur la muraille le profil de son amant, la palette d'Appelles, un
des ciseaux de Phidias, un autographe de Molière, le ruban avec lequel
Androclès conduisait son lion dans les rues de Rome.
Monsieur Juste, pour faire l'énumération de toutes ces richesses, avait
pris le ton d'un charlatan qui vante aux badauds rassemblés autour de
lui les propriétés merveilleuses de son baume.
--Avez-vous parmi toutes vos curiosités, l'anneau de Gygès et le sceau
du grand Salomon, dit Silvia en souriant.
--Est-ce que vous avez envie d'acheter ces deux objets? répondit M.
Juste en fixant sur Silvia ses petits yeux vert de mer.
--S'ils étaient à vendre... l'anneau de Gygès surtout, me conviendrait
infiniment; on a souvent besoin d'aller dans des lieux dans lesquels on
ne voudrait pas être vue.
--Chez l'usurier Juste, par exemple.
--Vous l'avez dit, maître, répondit Silvia.
--Et peut-on connaître, madame, le motif qui vous amène dans ce lieu où
vous ne voudriez pas être rencontrée?
--Vous êtes discret, M. Juste?
--Très-discret, belle dame, surtout lorsque j'y trouve mon compte.
--Si vous le voulez, nous ferons ensemble une affaire dont vous n'aurez
pas à vous plaindre.
--Et quelle est cet affaire?
--Vous êtes bien pressé...
--Excusez mon impatience, elle est toute naturelle, l'affaire que vous
voulez me proposer est, dites-vous, très-avantageuse.
--Vous allez en juger: mais procédons par ordre. Vous ne me connaissez
pas, et comme je vis dans un monde où vous n'êtes pas admis, il n'est
pas probable que vous puissiez me retrouver une fois que je serai sortie
de votre maison; je puis donc sans me compromettre; vous dire ce qui
m'amène près de vous.
--Très-vrai! aimable dame.
--Si l'on vous offrait, moyennant cent mille francs, des pierres
précieuses qui valent au moins cinquante mille francs de plus,
accepteriez-vous la proposition?
M. Juste regarda fixement Silvia pendant quelques minutes avant de lui
répondre, puis il se rapprocha d'elle et lui souffla ces quelques mots
dans l'oreille.
--Si les pierreries valent réellement cinquante mille écus, je vous
compterai la somme que vous exigez, quand bien même ces pierreries
seraient celles qui ont été volées, il y a deux jours, au comte
Colorédo.
--Je vois que vous êtes un homme raisonnable et qu'il y a moyen de
s'entendre avec vous; mais si je vous apportais dans quelques heures les
pierreries en question, seriez-vous en mesure de me compter
immédiatement la somme en billets de banque?
--Immédiatement; en billets de banque, ou en or: à votre choix.
--En ce cas, maître, ouvrez votre caisse, j'ai apporté les pierreries
avec moi.
--J'en étais sûr! et ce sont celles du comte Colorédo?
--Que vous importe? si elles valent réellement cinquante mille écus.
--Vous avez raison; mais voulez-vous me permettre d'examiner ces
pierres?
--Rien de plus juste, je n'ai pas l'intention de vous vendre chat en
poche.
Silvia avait mis la main à l'aumônière attachée à sa ceinture pour en
tirer le petit paquet qui contenait les pierreries, et le vieux Juste
essuyait les verres de ses lunettes, lorsqu'un vigoureux coup de
sonnette, accompagné de formidables aboiements du chien de garde, vint
tout à coup les frapper d'épouvante; Silvia était pâle, et ses yeux,
fixés sur ceux de l'usurier, semblaient lui demander l'explication de
cette visite inopportune. Juste posa sur son bras une de ses mains
décharnées.
--Rassurez-vous, lui dit-il, vous n'avez rien à redouter ici; je vais
voir quel est celui qui a tiré la sonnette avec tant de violence; c'est
sans doute un client qui vient me demander de l'argent après avoir passé
la nuit au jeu.
Juste sortit en effet après avoir mis dans sa poche la clé de son
bureau.
Silvia, lorsqu'elle se trouva seule dans le bazar de M. Juste, se dit,
bien qu'une trahison de la part de l'usurier ne fût pas à redouter,
qu'il était cependant possible que la police fût sur les traces de
l'auteur du vol commis à l'hôtel de Castiglione: que peut-être elle
avait été suivie, et que, dans ce cas, elle devait se débarrasser des
pierreries qu'elle portait sur elle; cette résolution une fois prise,
elle songea à l'exécuter; elle avisa dans un coin un vase soi-disant
antique, à col très-étroit, qui était à demi caché sous un monceau de
vieilles armes de toutes les espèces, et couvert d'une vénérable
poussière, elle y introduisit toutes les pierreries; ce qui lui fut
facile lorsqu'elle les eût retirées du papier qui les enveloppait; elle
avait terminé cette opération lorsque monsieur Juste rentra: la plus
complète satisfaction était peinte sur sa physionomie, il souriait
presque!
--Soyez sans crainte, madame, dit-il, ce n'est rien, c'est un général de
mes amis qui vient, en sortant du club, me prier de lui prêter
cinquante mille francs que je vais lui remettre. Je l'ai prié de
m'attendre quelques instants dans une pièce voisine, afin de vous
laisser le temps de vous cacher, si, comme je le crois, vous ne voulez
pas être vue.
Juste conduisit Silvia derrière une cloison treillagée, garnie de petits
rideaux de toile verte, qui séparait le cabinet en deux parties égales;
il lui avança un siége, et après lui avoir donné de nouveau l'assurance
qu'il ne la ferait pas attendre longtemps, il introduisit le général
dans le cabinet.
Silvia, de la place qu'elle occupait, pouvait entendre tout ce que
disaient l'usurier et le général, et le tissu des petits rideaux verts
qui couvraient le treillage était si mince qu'elle pouvait presque
distinguer leurs traits.
Le général, à peine quadragénaire, était bel homme dans toute
l'acception du mot, ses formes gracieuses, et le timbre flatteur de sa
voix indiquaient un homme de la meilleure compagnie.
--Vraiment, mon cher Juste, dit-il en entrant dans le cabinet de
l'usurier, à la difficulté que l'on éprouve avant d'arriver à votre
_sanctum sanctorum_, on serait presque tenté de croire que vous êtes en
bonne fortune.
--Eh! eh! répondit Juste, pourquoi ne me serait-il pas permis de
demander quelques distractions aux amours.
--Oh! je sais que vous êtes assez riche pour acheter les bonnes grâces
des plus jolies femmes.
--Acheter! acheter! mais, général, croyez-vous donc que je puisse devoir
mes bonnes fortunes qu'à mon argent.
Et le petit monstre se caressait le menton et se regardait
complaisamment dans un petit miroir de toilette accroché à
l'espagnolette de la fenêtre.
--Pardonnez-moi, mon cher Juste, vous ne m'avez pas compris; je voulais
dire seulement que les hommes les mieux faits sont quelquefois obligés
de faire des sacrifices pour satisfaire les petites fantaisies d'une
femme aimable et jolie.
--C'est possible, mais jusqu'à ce jour j'ai été assez heureux pour
éviter les pièges des coquettes.
--Cela est facile, lorsque l'on est, comme vous, ferme dans ses
résolutions; mais, hélas! je ne suis pas doué d'une semblable force de
caractère, et les cinquante mille francs que vous allez me prêter, sont,
vous le savez, destinés à ma maîtresse.
--Général, _vous êtes un cornichon_! une somme aussi considérable à une
femme qui se moque de vous!
--Vous ne diriez pas cela si vous connaissiez cette adorable créature
que tout le monde accable d'hommages et qui n'aime que moi.
--Et vos billets de banque!
--Vous vous trompez, vous ne rendez pas à Coralie, la justice qui lui
est due.
--C'est possible; mais je crois que ce n'est pas dans les coulisses de
l'Opéra qu'il faut aller chercher des femmes désintéressées.
--Permettez-moi de ne pas être de votre avis; ce n'est que depuis que je
suis aimé de Coralie que je connais le véritable bonheur.
--Alors je vous félicite; mais revenons à nos moutons?
Silvia, qui ne savait pas que Juste avait retiré et mis en lieu de
sûreté la clé qui servait à fermer la porte de la cloison, tremblait
qu'il ne vînt au général la pensée de s'assurer si ses soupçons, à
l'endroit des velléités amoureuses du marchand d'argent, étaient fondés.
Juste ne lui laissa pas le temps de s'inquiéter davantage.
--Vous désirez, dit-il au général, que je vous prête cinquante mille
francs? je suis, comme toujours, disposé à vous obliger.
--Très-bien, mon ami; mais cette fois, je vous en avertis, c'est de
l'argent qu'il me faut; je ne veux plus de vos marchandises qui ne
sortent de chez vous que pour y revenir.
--De l'argent! de l'argent! s'écria Juste, mais où diable voulez-vous
que je prenne une somme aussi forte que celle que vous me demandez?
--Vous prendrez cette somme dans votre coffre-fort, mon maître, et je ne
vous donnerai en échange que ces chiffons de papier.
Le général tira de son portefeuille plusieurs feuilles de papier timbré
qu'il remit à l'usurier.
--Vous le voyez, dit-il, lorsque Juste après, avoir achevé la lecture
d'une de ces pièces, la posa sur la petite table, l'acte est
parfaitement en règle, il ne s'agit plus que d'y ajouter le nom du
prêteur.
--Oh! du moment que madame la comtesse s'engage solidairement avec vous,
cela change totalement la face des choses, et je suis prêt à vous
compter la somme en question.
--Eh bien! alors c'est une affaire faite.
--Vous me prendrez seulement dix mille francs de curiosités et d'objets
antiques.
--Je ne prendrai pas seulement le plus petit objet. Cinq mille francs de
prime et dix pour cent d'intérêts c'est, je crois, très-raisonnable.
--Allons, allons, je vais vous chercher votre somme, mais vous me
promettez de ne plus faire d'affaires avec mon confrère Josué?
--Je vous promets de ne m'adresser à ce juif que pour les affaires que
vous refuserez.
--Très-bien! très-bien! s'écria Juste en se frottant les mains; s'il
fait une affaire refusée par moi, il perdra de l'argent et ce sera bien
fait.
--Vous détestez donc bien messire Josué?
--Je déteste tous les juifs; mais ne parlons plus de ce païen, dont je
ne puis entendre prononcer le nom sans me mettre en colère, et terminons
notre affaire.
--Je vous attends.
Juste reprit l'acte qu'il lut une seconde fois avec la plus scrupuleuse
attention, s'arrêtant à la fin de chaque phrase, et en commentant
mentalement tous les termes; bien convaincu qu'il était parfait en la
forme, il dit au général de remplir de ses noms et prénoms les blancs
laissés à dessein, et il lui rappela qu'outre cet acte, il devait lui
remettre des lettres de change à trois, quatre et six mois, revêtues de
l'aval de sa femme.
--Voici les lettres de change, mon cher Juste, dit le général; chose
promise, chose due.
L'usurier sortit après avoir examiné les lettres de change avec autant
d'attention qu'il en avait mis à examiner l'acte.
Après quelques instants d'absence, il rentra dans le cabinet, portant
sous son bras un vieux portefeuille de maroquin vert dont il tira, l'un
après l'autre, cinquante billets de banque qu'il remit à son client.
Le général, charmé de tenir enfin la somme qu'il désirait, sortit après
avoir affectueusement serré la main de l'usurier qui le reconduisit
jusqu'à la porte de la rue.
Lorsqu'il eut ouvert à Silvia la porte de la cloison, il lui montra le
portefeuille vert.--Il reste encore dans ce portefeuille, dit-il en
frappant dessus, de quoi vous satisfaire, et si vous voulez me permettre
d'examiner ces pierreries dont les journaux ont fait un si pompeux
éloge, nous aurons bientôt terminé.
Silvia prit le vase antique, et fit tomber sur la tablette du grillage
qui entourait la petite table de l'usurier tout ce qu'il contenait.
--Ah! madame, s'écria Juste d'une voix profondément attendrie et les
yeux pleins de larmes, vous êtes une personne bien estimable, une
semblable précaution au moment où vous paraissiez si troublée, vous me
rappelez, par vos traits et par votre présence d'esprit, ma pauvre
défunte.
--Je suis très-flattée de ressembler à feu madame Juste, répondit Silvia
en souriant.
Juste ne l'écoutait plus; les regards ardents qu'il attachait sur les
pierreries du comte Colorédo résumaient toutes ses facultés. Ses petits
yeux étincelaient sous le verre de ses lunettes, et il exprimait par des
exclamations et des petits cris inarticulés sa vive admiration. Quels
beaux diamants, disait-il; quelles magnifiques émeraudes! Tout cela vaut
au moins deux cent mille francs, s'écria-t-il enfin, cédant sans y
penser à la joie que lui causait la certitude d'acquérir, moyennant la
moitié de leur valeur, toutes les richesses étalées devant ses yeux.
--Ah! ah! lui dit Silvia, cela vaut au moins deux cent mille francs. En
ce cas maître, vous m'en donnerez bien cent cinquante mille.
Cette observation intempestive rendit à l'usurier tout le sang-froid que
l'admiration lui avait fait perdre.
--Je vais vous donner, dit-il, la somme convenue et pas un liard avec.
Ces pierreries sont celles du comte Colorédo, et pour en tirer parti, il
faut que je les envoie en Angleterre ou en Hollande, et que je charge de
les vendre un de mes confrères auquel je serai forcé d'allouer une
très-forte commission, de sorte que mes bénéfices seront beaucoup moins
considérables que vous ne le supposez.
--C'est bien! tenons-nous-en à ce qui a été convenu.
Juste remit à Silvia quatre-vingt-dix-neuf billets de mille francs.
--Il en manque un, dit-elle après les avoir comptés.
--Je le sais bien, répondit l'usurier. Mais comme vous avez sans doute
une bibliothèque, j'ai pensé que vous voudriez bien m'acheter quelques
livres.
--Vous plaisantez, mon cher! que voulez-vous que je fasse de vos
bouquins?
--Des bouquins! _Une blonde_, _la Vierge de Meudon_, et le _Code des
honnêtes gens_! ah! belle dame, vous n'appréciez pas à leur juste valeur
les oeuvres les plus remarquables de littérateurs distingués.
--C'est possible, mais j'aime mieux mon billet de mille francs:
donnez-le-moi ou rien de fait.
--Le voilà. Vous voyez que je suis rond en affaires; ainsi, si de
nouvelles occasions se présentent, c'est à moi, je l'espère, que vous
vous adresserez.
--Sans nul doute.
--N'allez pas surtout trouver mon confrère Josué, c'est un misérable
sans foi qui écorche ses clients.
--Vous paraissez détester cordialement cet homme.
--Pourquoi aussi, a-t-il quitté Marseille pour venir s'établir à Paris,
et m'enlever une bonne partie de ma clientèle?
--Ah! messire Josué de Marseille est maintenant à Paris! dit Silvia, se
parlant à elle-même.
--Vous le connaissez?
--Pas personnellement, mais une dame de mes amies a fait quelques
affaires avec lui.
--Envoyez-moi cette dame, je suis beaucoup plus raisonnable et j'ai
beaucoup plus d'argent que Josué.
--Plus d'argent que Josué! cela me paraît difficile: on assure que ce
Juif est trois ou quatre fois millionnaire.
--Je suis plus riche que lui, dit Juste en accompagnant ces paroles d'un
sourire d'orgueilleuse satisfaction.
--Oh! oh!
--Si vous ne me croyez pas, parlez de moi au général que vous
rencontrez, dites-vous, dans le monde, et vous serez édifiée.
--Je vous crois. Mais dites-moi? cher M. Juste, je rencontre en effet
assez souvent ce général dans le monde, et je serais bien aise de savoir
tout ce qui le regarde: ne pouvez vous rien m'apprendre?
--Vous êtes mademoiselle Coralie! s'écria Juste.
Silvia se mit à rire aux éclats.
--Vous n'allez donc jamais à l'Opéra? dit-elle.
--Jamais; c'est un plaisir qui coûte trop cher.
--Alors je m'explique votre erreur, mais parlons du général.
--Oh! je ne sais si je dois: un client...
--M. Juste, il faut me témoigner de la confiance, si vous voulez qu'à
l'avenir je ne m'adresse pas à votre confrère Josué. J'ai vraiment
besoin de savoir tout ce qui concerne ce général, et par la nature de
vos relations avec lui, vous devez connaître ses affaires aussi bien que
lui-même. Parlez, je vous écoute.
--Il faut donc faire tout ce que vous voulez, on ne peut pas appliquer
aux fils des grands hommes de l'époque impériale le proverbe si connu,
tel père, tel fils. En effet, à part quelques rares exceptions, les fils
des favoris du grand empereur ramassent la boue des ruisseaux pour en
tacher leur nouvel écusson.