Il partit par le premier convoi et descendit à Orléans, à l'hôtel de _la

Boule d'or_, d'où il écrivit à Salvador de lui envoyer, par la voie la

plus prompte, ses malles et tout son bagage.

«Ce que je te demande te paraîtra peut-être extraordinaire, lui

disait-il en terminant sa lettre, et tu seras peut-être surpris de ce

que j'ai pris un autre nom que celui qui maintenant paraît m'appartenir;

mais que cela ne t'empêche pas de faire ce que je te demande, je tiens à

te prouver, et j'espère pouvoir y réussir, que si je sais perdre de

l'argent, je sais aussi en gagner.»

Après avoir reçu ce qu'il attendait, Roman revint à Paris par la même

voie que celle qui lui avait servi pour arriver à Orléans; et de

l'embarcadère au chemin de fer, il se fit conduire à l'hôtel de

_Castiglione_, où il n'arriva que le soir, enveloppé dans un vaste

manteau, la tête couverte d'un bonnet de soie noire, et son mouchoir

devant sa bouche, comme quelqu'un qui souffre d'un violent mal de dents.

Avant d'arrêter un appartement, il fit observer aux gens de l'hôtel,

qu'il désirait, attendu son état maladif, savoir quels étaient ceux

qu'il aurait pour voisins, et s'ils ne faisaient pas de bruit; on

répondit à ces observations qui parurent toutes naturelles, que

l'appartement qui portait le nº 11, était de tous ceux de la maison,

celui qui convenait le mieux à sa position; le nº 12 étant occupé par un

seigneur italien, qui ne rentrait habituellement que pour se coucher, et

qui ne s'occupait, lorsque par hasard il restait chez lui, qu'à lire et

à écrire; le nº 13, par une vieille dame sourde qui ne recevait

personne, qui ne sortait que le soir pour aller dîner, et rentrait à

onze heures au plus tard; et la pièce au-dessus, par le teneur de

livres de la maison.

Roman arrêta le nº 11.

Lorsque le lendemain matin il sortit de sa chambre, Salvador, lui-même,

en passant près de lui, ne l'aurait pas reconnu; de brun il était devenu

blond, des moustaches et une barbe épaisse couvraient son visage, qui de

plein et de coloré qu'il était ordinairement, était devenu maigre et

pâle, ses yeux étaient en outre cachés sous des lunettes vertes d'une

dimension plus qu'ordinaire; enfin, il paraissait si souffreteux, si

malingre, si rachitique, que les propriétaires de l'hôtel, en le voyant

gagner appuyé sur le bras d'un domestique la voiture qu'il avait fait

demander, ne purent s'empêcher de le plaindre et qu'ils se dirent que ce

malheureux étranger laisserait ses os en France.

Roman, cependant, ne pensait pas à mourir, les questions adroites qu'il

avait faites aux serviteurs de l'hôtel lorsqu'il avait choisi son

appartement, lui avaient appris, ainsi qu'on l'a vu, quel était celui

occupé par le comte Colorédo; ce renseignement une fois obtenu, il ne

lui avait pas été difficile de saisir un moment favorable pour prendre

l'empreinte de la serrure, et il sortait pour se procurer les

instruments qui lui étaient nécessaires pour opérer au moment opportun.

Roman qui avait déjà exercé à Paris, savait qu'on pouvait trouver au

Temple et chez tous les ferrailleurs de la rue de Lappe, des clés de

toutes les formes et de toutes les dimensions; il en acheta deux petits

trousseaux celles de l'un devaient servir pour les portes extérieures,

et celles de l'autre pour les meubles; puis des vrilles, un petit ciseau

et une lime; il espérait bien cependant ne pas être forcé de se servir

de ces derniers instruments, car il avait déjà remarqué que les serrures

des portes et des meubles de l'hôtel de Castiglione, n'étaient, comme

celles de presque toutes les maisons garnies, que des serrures de

pacotille qui peuvent être ouvertes par presque toutes les clés.

Il n'eut pas de peine à se procurer ce qu'il désirait, et lorsqu'il se

trouva seul dans son appartement, il se dit, en se frottant les mains et

en jetant sa perruque et sa fausse barbe au plafond, que le plus

difficile de l'affaire qu'il projetait était fait, et qu'il ne

s'agissait plus que d'avoir de la patience; le hasard, du reste, le

favorisa plus qu'il ne l'espérait.

Il était depuis cinq jours seulement à l'hôtel, lorsqu'un matin il

entendit dans la chambre de son voisin un bruit inaccoutumé: on ouvrait

et on fermait les meubles, on traînait des malles; ce remue-ménage

semblait indiquer les apprêts d'un voyage précipité. Le coeur de Roman

battit avec violence. Depuis plus d'une heure, chaque mouvement qu'il

entendait, augmentait les transes mortelles auxquelles il était en

proie, lorsqu'un domestique prononça ces mots fatals: Allez vite

chercher une voiture, M. de Colorédo veut partir à l'instant même. Plus

de doute, le trésor sur lequel il comptait allait lui échapper. Le son

d'une nouvelle voix vint frapper son oreille; c'était celle de

l'étranger qui disait au garçon d'hôtel de lui choisir la voiture la

plus propre qu'il pourrait trouver et de la prendre à l'heure. Au

surplus, ajouta-t-il, faites monter le cocher, je m'entendrai avec lui.

Roman, l'oreille appliquée contre la cloison qui séparait son

appartement de celui de l'étranger, retenait son souffle afin de ne pas

perdre une syllabe. Le cocher demandé arriva.

--Je vous prends à l'heure, dit l'étranger, vous me conduirez d'abord

chez Boivin le fameux gantier de la rue de la Paix, puis ensuite à

l'ambassade d'Autriche, où vous m'attendrez jusqu'à quatre heures du

soir. Combien me prendrez-vous pour tout cela?

Le cocher demanda vingt francs. Le noble italien qui était en réalité

aussi avare que Silvia l'avait dit, ne voulait en donner que quinze, et

il défendit ses intérêts avec tant de ténacité que le cocher fut obligé

de céder. Dix minutes après, Roman, de sa fenêtre, voyait son voisin

monter dans le char numéroté qui devait le conduire rue de

Grenelle-Saint-Germain.

--C'est cela, dit-il, va danser chez madame d'Appony, je vais, pour ma

part, faire danser tes pierreries[242].

Une heure s'étant écoulé, Roman sortit de son appartement, et après

avoir jeté en haut et en bas de l'escalier un coup d'oeil investigateur,

il s'introduisit à l'aide des clés qu'il s'était procuré dans celui du

malheureux propriétaire des pierres précieuses dont Silvia avait fait

devant lui une si brillante description.

L'appartement était fait, et le comte devait être absent plusieurs

heures; il avait donc devant lui plus de temps qu'il ne lui en fallait

pour visiter sans craindre d'être dérangé, tous les meubles qui

garnissaient ce logement. Il ferma donc la porte sur lui; il mit ses

armes en état, car il était bien déterminé à ne point se laisser prendre

vivant, si le hasard voulait qu'il fût surpris, et après avoir mis des

chaussons de tresse, afin que le bruit de ses pas ne pût être entendu

des locataires de l'étage au-dessous, il commença une visite exacte de

tous les meubles. Il avait déjà fouillé tous les tiroirs de la commode,

tous ceux du secrétaire et toutes les armoires qu'il avait ouverts avec

la plus grande facilité, à l'aide des clés de ses deux trousseaux, et il

désespérait presque du succès de son entreprise, lorsqu'il avisa dans un

coin une espèce de petit chiffonnier qu'il n'avait pas remarqué d'abord.

--Le magot est là dedans, ou il n'est nulle part, se dit-il.

Et les tiroirs du chiffonnier éprouvèrent le sort de ceux des autres

meubles. Roman ne s'était pas trompé: dans un des tiroirs de ce meuble,

il trouva une petite boîte de chagrin dans laquelle étaient toutes les

pierres précieuses dont avait parlé Silvia; il ne prit pas le temps de

les examiner.

Après avoir remis tous les meubles en état, il sortit de l'appartement

du comte aussi heureusement qu'il y était entré.

Son premier soin lorsqu'il fut rentré chez lui, fut de faire un peu de

toilette; puis il sonna et commanda au domestique qui se présenta,

d'aller lui chercher une voiture.

Roman serrant contre sa poitrine sa précieuse capture, et appuyé comme

de coutume sur le bras d'un domestique, gagna sa voiture; et lorsque son

cocher qui avait vigoureusement fouetté les deux bucéphales attelés à

son carrosse, eût laissé bien loin derrière lui la rue et l'hôtel de

Castiglione, un ouf! prolongé sortit de sa poitrine.

Au moment où Roman était monté en voiture, un véhicule numéroté, s'était

arrêté devant la porte de cet hôtel, et une dame que dans sa

préoccupation il n'avait pas remarquée, en était descendue, et avait

demandé au concierge si le comte Colorédo était chez lui. Cette dame se

retirait après avoir reçu une réponse négative, lorsqu'elle remarqua

notre héros.

--C'est singulier, se dit-elle, cet homme qui paraît si malade,

ressemble beaucoup, malgré la barbe, les moustaches et les lunettes

vertes qui couvrent son visage, à l'intendant de monsieur le marquis de

Pourrières.

--Cocher, dit-elle, en s'adressant à son Automédon, suivez cette

voiture, mais de loin, et de manière à ce qu'on ne vous remarque; vingt

francs pour vous, si vous vous acquittez de cette mission avec

intelligence.

Il y a rien que ne puisse faire un cocher de voiture publique auquel une

personne qui paraît en état de tenir sa promesse, vient d'offrir un

napoléon, aussi celui de Silvia (le lecteur a déjà deviné que la dame

qu'il conduisait n'était autre que la marquise de Roselly), employait-il

tous ses soins pour se montrer digne de la magnifique récompense qu'il

espérait obtenir.

Roman se fit conduire à la barrière de l'Etoile, où il quitta sa

voiture.

--Suivez l'homme, dit Silvia à son cocher, mais de loin et de manière à

ce qu'il ne puisse pas vous remarquer.

Roman entrait dans le bois de Boulogne par la porte Maillot.

--Vite, vite, dit Silvia, s'il s'engage dans les taillis nous allons le

perdre.

Le cocher fouetta ses chevaux qui quittèrent à leur grand regret

probablement leur paisible allure; mais lorsqu'ils arrivèrent à la porte

Maillot le vieillard cacochyme qui marchait si lentement le long de la

route de Neuilly, avait disparu.

--Ce vieillard est bien leste, se dit Silvia, je suis évidemment sur les

traces du secret que je veux pénétrer; mais comment retrouver cet homme?

Allons, c'est une occasion perdue, mais s'il plaît à Dieu...

Silvia allait donner l'ordre à son cocher de retourner, mais par une de

ces inspirations subites, auxquelles on obéit sans chercher à se rendre

compte du sentiment qui les a fait naître, elle lui dit de suivre

l'allée dans laquelle ils se trouvaient, et qui conduit au rond-point;

arrivée à cette partie du bois de Boulogne, Silvia vit sortir d'une

allée transversale, et s'engager dans celle qui conduit à la grille de

Passy, l'intendant du marquis de Pourrières, vêtu d'une redingote qui

lui serrait la taille, et dépouillé des moustaches, de la barbe et des

lunettes qui lui cachaient le visage quelques minutes auparavant.

--Enfin! dit Silvia.

Elle fit arrêter sa voiture, remit à son cocher la récompense promise,

et le quitta après lui avoir donné l'ordre d'aller l'attendre à la porte

Maillot.

Roman marchait avec assez de rapidité pour que Silvia éprouvât beaucoup

de peine à le suivre; mais l'envie qu'elle éprouvait de réussir lui

donnait à chaque instant de nouvelles forces. Roman se retournait

souvent, mais Silvia qui s'était enveloppée dans son châle, et qui avait

baissé son voile, ne le suivait que de loin, et il n'était pas probable

que la vue d'une femme élégante, si toutefois il la remarquait, lui

inspirât la moindre inquiétude; enfin, il arriva à la station de la

barrière des Bons-Hommes, où il prit un cabriolet; il était temps:

Silvia, dont la longue course qu'elle venait de faire avait épuisé les

forces, pouvait à peine se soutenir; elle monta en voiture et fit suivre

celle de Roman qui s'arrêta à la porte de l'hôtel du marquis de

Pourrières.

Roman entra; Silvia attendit quelques instants avant de le suivre, et,

lorsqu'elle supposa qu'il était installé dans le cabinet du marquis,

elle entra, et malgré les efforts du domestique qui voulait s'opposer à

son passage, elle arriva dans la pièce où se trouvaient les deux amis.

Les pierreries volées au comte Colorédo, étaient étalées sur le bureau

de Salvador:

Le voilà donc connu ce secret plein d'horreur,

dit Silvia en enlevant un journal que Roman avait jeté sur les

pierreries au moment où elle était entrée dans l'appartement.

--Que voulez-vous dire? s'écria Salvador; et que signifie, madame, cette

habitude que vous avez prise de forcer la consigne de mes gens, lorsque

je désire être seul.

--Vous me permettrez sans doute de m'asseoir, répondit Silvia qui

s'était débarrassée de son châle et de son chapeau, et avait pris un

siége qu'elle avait placé près de celui de son amant. Ces pierreries

appartiennent au comte Colorédo, et elles ont été volées par votre

intendant M. Lebrun.

--Madame la marquise me permettra de lui faire observer que sans doute

elle a perdu l'esprit, répondit Roman.

--Laissons de côté, je vous prie, nos titres respectifs, et

expliquons-nous simplement et sans formules de politesse; mais d'abord

laissez-moi, mon cher monsieur Lebrun, vous prouver que je n'ai pas

perdu l'esprit. Lorsque vous êtes sorti de l'hôtel de Castiglione, vous

étiez enveloppé dans une houppelande de drap brun, vous aviez une

perruque blonde, des moustaches et de la barbe de la même couleur; vous

êtes monté dans un cabriolet à quatre roues, portant le numéro 266, qui

vous a conduit jusqu'à la barrière de l'Etoile, où vous l'avez quitté;

vous avez ensuite suivi la route de Neuilly, puis vous vous êtes engagé

dans un des massifs de _l'allée des Voleurs_[243], dont vous êtes sorti

vêtu du costume que vous portez maintenant, après avoir laissé sans

doute dans les taillis, votre houppelande, votre perruque, votre barbe

et vos moustaches; vous avez pris ensuite une autre voiture qui vous a

conduit jusqu'ici. Eh bien! ai-je perdu l'esprit?

Roman, pendant que Silvia parlait avait, sans qu'elle s'en aperçût, tiré

de la poche de côté de sa redingote un poignard à lame courte et

triangulaire, il se leva brusquement, posa une de ses mains sur son

épaule et la renversa sur le siége qu'elle occupait, il levait le bras

pour la frapper, mais Salvador, qui avait remarqué ses mouvements,

s'élança pour le retenir.

--As-tu perdu la tête? s'écria-t-il.

Silvia ne s'aperçut du danger qu'elle avait couru qu'au moment où elle

n'avait plus rien à craindre; tous ses traits se couvrirent d'une pâleur

mortelle, mais elle ne perdit pas l'usage de ses sens.

--Vous n'êtes guère prudent, mon bon M. Lebrun, dit-elle à Roman, auquel

la réflexion était venue, et qui remettait dans sa poche le poignard

qu'il en avait tiré.

--Remettez-vous, dit Salvador, vous n'avez rien à craindre quant à

présent.

--Je suis toute remise, lui répondit Silvia, et très en état de vous

écouter si toutefois vous avez quelque chose à me dire.

--J'ai en effet beaucoup de choses à vous dire. Vous saviez depuis

longtemps qu'il existait un secret entre moi et Lebrun, et qu'il n'était

mon intendant que pour la forme. Et bien, nous ne sommes pas seulement

amis, nous sommes complices, et le crime que nous avons commis

aujourd'hui n'est pas le premier; vous savez ce que vous avez à faire;

quant à dénoncer le vol commis par Lebrun chez le comte Colorédo, vous

ne le ferez pas, nous vous ferions passer pour notre complice.

Maintenant serons-nous trois à marcher du même pas dans la même

carrière, ou ne devons-nous rester que deux?

--Nous resterons trois, répondit Silvia en offrant ses deux mains à

Roman et à Salvador; je tiens à avoir ma part des pierreries de ce brave

comte Colorédo.

--Et vous l'aurez belle, je vous en réponds, s'écria Roman. Je vois que

j'avais tort de me défier de vous, et que mon ami ne se trompait pas

lorsqu'il me disait que vous étiez une femme résolue et sur laquelle on

pourrait compter au besoin.

--Monsieur le marquis de Pourrières sait que je lui suis toute dévouée,

répondit Silvia en appuyant sa jolie tête sur la poitrine de Salvador,

qui déposa un baiser sur son front.

Si, grâce à la béquille d'un obligeant Asmodée il eut été permis à

quelque nouveau don Cléophas, de voir ce qui se passait dans le cabinet

du petit hôtel du faubourg Saint-Honoré, un ravissant tableau se serait

offert à ses yeux, et si son cicerone lui avait demandé compte de ses

impressions, voici à peu près ce qu'il aurait répondu: Je vois dans un

appartement, où toutes les recherches du luxe et du confortable ont été

réunies par une main intelligente, deux êtres jeunes et beaux qui se

regardent amoureusement et qui se prodiguent mille caresses. Un homme à

la physionomie pleine et colorée et dont les cheveux noirs commencent à

grisonner, sourit à leurs ébats. C'est sans doute un bon père qui est

heureux du bonheur de ses enfants; c'est fort touchant et

très-patriarcal. Et si le diable, après avoir jeté dans les airs le

sourire sardonique qui lui est dit-on si familier, lui avait dit ce

qu'étaient les individus qui se trouvaient devant lui, le pauvre don

Cléophas aurait sans doute accusé Asmodée de calomnier l'humanité. Et

cela eût été naturel. On ne se représente habituellement le crime que

couvert de haillons et habitant des lieux dont l'aspect est sombre et

désolé; on ne peut pas croire que des gens dont la physionomie n'offre

rien de remarquable, qui sont vêtus comme tout le monde, et qui habitent

des demeures somptueuses, ne reculent pas devant les crimes les plus

épouvantables lorsqu'il s'agit de satisfaire la passion qui les domine.

La conversation continuait entre Salvador, Silvia et Roman. Ce dernier

venait d'achever le récit des moyens qu'il avait employés pour s'emparer

des pierreries du comte Colorédo, et ses deux auditeurs s'étaient

beaucoup égayés aux dépens de la victime.

--Ainsi, dit Silvia, l'idée de vous approprier ces pierreries vous est

venue au moment même où je vous en ai parlé.

--Oh! mon Dieu oui, répondit Roman. Je conçois promptement et j'exécute

de même.

--Et tu es un noble ami, ajouta Salvador; me donner ma part dans une

affaire à laquelle je n'ai pas participé! c'est un beau trait.

--Ainsi tu me laisseras faire ma petite partie sans trop me gronder?

--Certainement, mon ami; et la moitié de ce que produira la vente de ces

admirables cailloux te sera remise en beaux et bons billets de banque.

--Cela ne presse pas, je ne suis pas en veine dans ce moment.

--Une idée! s'écria Silvia en riant aux éclats, le comte Colorédo ne

perdra pas tout, puisque vous avez laissé vos malles à l'hôtel de

_Castiglione_.

--Ah! charmant! mais ces malles sont absolument vides; un chiffon laissé

dedans aurait peut-être mis la police sur mes traces.

--Vois cependant mon cher Roman, comme le plus petit événement peut

annuler les combinaisons les plus savantes: si Silvia, au lieu d'être

une femme selon mon coeur, avait été une créature ordinaire, nous étions

perdus.

--Mon cher camarade, tu ne sais ce que tu dis; une femme ordinaire ne

m'aurait pas reconnu, n'est-il pas vrai, belle marquise?

--Je crois que vous avez raison.

--Allons, allons, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes

possibles, et je crois qu'à nous trois nous pourrons faire des grandes

choses.

--Lorsque notre bourse sera vide, dit Silvia, je vous parlerai d'une

petite affaire dont les résultats, je l'espère, ne seront pas moins

beaux que ceux que M. Lebrun vient d'obtenir.

--Je vous rappellerai votre promesse en temps utile, madame la marquise.

La conversation se prolongea sur ce ton quelque temps encore; puis enfin

la question de savoir à qui les pierreries seraient vendues fut agitée.

Salvador, Roman et Silvia, qui avaient plus vécu en province qu'à Paris,

ne connaissaient pas encore toutes les ressources de la capitale.

--Nous pouvons dessertir nous-mêmes ces pierres et les mettre sur

papier; mais à qui les vendre ou les engager? voilà la question à

laquelle il faudrait pouvoir répondre, dit Salvador.

--C'est, en effet, embarrassant.

--Oh! une idée, ajouta Salvador en se frappant le front, je tiens notre

affaire. Te souviens-tu de cet original que nous avons rencontré chez

Lemardelay, qui avait amené avec lui une vieille femme d'une tournure si

grotesque, et que tous le monde accablait de compliments et de

salutations.

--M. Juste?

--Juste, je crois que cet homme est celui qu'il nous faut.

--Et tu sais où le trouver?

--Pas précisément, mais je sais où trouver le comte palatin du

saint-empire romain. Tu sais, l'homme au portefeuille? et il est

probable que ce noble personnage pourra m'indiquer la tanière de

monsieur Juste.

--Je n'ai pas besoin de te recommander d'être prudent, de ne pas faire

à ces gens-là d'ouvertures de nature à leur donner l'éveil.

--La recommandation est au moins inutile.

--C'est que je n'accorde pas beaucoup de confiance à ce comte palatin,

qui a trompé si indignement son ami dans l'affaire du portefeuille.

--Sois tranquille, te dis-je, je n'ai pas oublié que les _ouvriers_[244]

parisiens n'ont pas de probité.

--C'est qu'il ne serait pas très-agréable de faire naufrage au port,

avec d'autant plus de raison que cette affaire sera probablement la

dernière que nous ferons; car si les promesses qui m'ont été faites se

réalisent, j'obtiendrai sous peu de temps un très-bel emploi.

--Si vous vouliez me permettre de voir le ministre et de solliciter pour

vous, dit Silvia à Salvador, après avoir adressé à Roman un coup d'oeil

significatif, je suis bien sûre que vous n'attendriez pas longtemps.

--Au fait, c'est une idée, répondit Roman.

--Ne parlons pas de cela, je vous prie, je ne veux pas devoir aux beaux

yeux de ma maîtresse l'emploi que je sollicite.

--Eh bien! c'est dit, je saurai demain où demeure M. Juste, et ce sera

madame la marquise qui sera chargée de traiter l'affaire que nous

voulons faire avec lui.

V.--Un usurier.

Roman savait que le comte palatin du saint-empire romain était un des

plus fidèles habitués de l'établissement du limonadier à moustaches

grises, et que pour rencontrer ce noble personnage, il ne fallait

qu'aller passer quelques heures de l'après-midi dans cette maison où il

venait tous les jours.

C'est ce que fit Roman. Il y était depuis moins d'une heure, lorsqu'il

vit entrer celui qu'il attendait, il l'appela, et le comte vint avec

empressement se placer près de lui. Après les politesses d'usage entre

gens de bonne compagnie, le comte demanda à Roman, si les résultats de

son voyage à Baden-Baden avaient été satisfaisants.

--Hélas! non, répondit celui-ci, et à l'heure qu'il est, je payerais

avec bien du plaisir un excellent dîner à celui qui pourrait m'indiquer

un honnête marchand d'argent disposé à escompter à un taux raisonnable

du papier couvert d'excellentes signatures.

--Que ne vous adressez-vous donc au maître de céans?

--Je n'ai pas beaucoup de confiance en cet homme-là; j'ai entendu

raconter, au dîner où j'ai eu le plaisir de vous rencontrer pour la

première fois, une certaine histoire.

--Celle du lingot?

--Précisément; et vous conviendrez avec moi...

--Je respecte vos scrupules; mais si vous le voulez, je vais vous mener

chez un marchand de jouets d'enfants qui fera votre affaire.

--Il me donnerait des polichinelles et des chevaux de bois en place

d'écus.

--Si ce sont des écus que vous voulez, il n'y a que monsieur Juste qui

puisse faire votre affaire.

--Monsieur Juste, dites-vous? mais ce nom-là ne m'est pas inconnu, je

l'ai entendu prononcer quelque part; mais où?...

--Eh! parbleu, au dîner en question, monsieur Juste y était.

--Cet homme-là me convient, et si vous voulez me donner son adresse,

j'irai demain chez lui de votre part.

Le comte donna l'adresse qu'on lui demandait, se réservant _in petto_ de

voir le soir même l'usurier, afin de stipuler avec lui la commission à

laquelle il aurait droit.

Roman, ainsi qu'il l'avait promis, paya un excellent dîner au comte.

Il employa toute la journée qui suivit à recueillir des renseignements

sur le compte de monsieur Juste, et ce qu'il apprit lui donna la

conviction que l'on pouvait sans crainte proposer les affaires les plus

louches à cet usurier, dont la discrétion était, disait-on acquise à

tous ceux qui lui procuraient les moyens de gagner de l'argent.

Cependant lorsqu'il rapporta à Salvador et à Silvia tout ce qu'il avait

appris, il recommanda à cette dernière de n'agir qu'avec une extrême

prudence, et de ne faire, si elle jugeait convenable, que des

demi-ouvertures à l'usurier lors de sa première visite.

--N'ayez pas d'inquiétude, lui répondit Silvia, j'irai demain voir ce

monsieur, et je vous promets que vous serez content de moi.

Les vrais mystères de Paris · 第 23 / 99 段