ce qui ne l'empêche d'avoir pour maîtresse la soeur d'une célèbre
tragédienne à laquelle un malencontreux coup de sonnette fit perdre les
bonnes grâces du plus grand capitaine de l'époque.
Quelques petits faits qui ne pouvaient du reste avoir de l'importance
qu'aux yeux d'un jaloux ayant éveillé l'attention du duc, il lui prit la
fantaisie de s'assurer si ses soupçons étaient ou non fondés; il chargea
donc un de ses anciens domestiques de suivre sa femme et de lui rendre
compte de toutes ses démarches. Ce domestique, bavard et indiscret comme
le sont presque tous les gens de cette classe, confia l'objet de sa
mission à sa femme, celle-ci à une modiste qui en parla à la femme de
chambre de la duchesse qui prévint sa maîtresse; ainsi prévenue, la
duchesse se tint sur ses gardes et ne se rencontra plus avec son amant
(car elle a un amant) qu'après avoir pris toutes les précautions
possibles afin de n'être pas surprise. Le mari croyait s'être trompé,
mais quelques paroles indiscrètes étant venu donner à sa jalousie un
nouvel aliment, la surveillance redoubla; mais le surveillant malgré
tout son zèle et toute sa perspicacité fut trompé d'une manière
très-adroite, et voici comment:
La femme de chambre qui était à peu près de la même taille que sa
maîtresse, se rendait les jours de rendez-vous chez une baronne amie de
la duchesse: arrivée là, elle prenait un costume absolument semblable à
celui que portait sa maîtresse (il est bien entendu que cette dernière
avait dit à son mari, quelles étaient les visites qu'elle comptait
faire), et lorsque celle-ci était arrivée, elle faisait sortir son
Sosie, qui la figure couverte d'un voile épais et à mouches larges,
montait dans la voiture, et le cocher dont l'itinéraire était tracé à
l'avance, continuait sa course et s'arrêtait à toutes les maisons
indiquées. La femme de chambre qui jouait à merveille le rôle de
duchesse, remettait au chasseur les cartes de visite pour qu'il les
déposât chez les concierges et pendant que tout ceci se passait, la
notable dame sortait de chez sa complaisante amie et se rendait dans une
petite maison où l'attendait l'heureux possesseur de ses charmes.
Le mari, qui de son côté redoutait la surveillance de sa femme, qui pour
lui donner le change avait quelquefois témoigné des velléités de
jalousie, profitait du temps qu'elle employait à faire ses visites,
temps que du reste il ne songeait pas à trouver trop long pour aller
rendre visite à sa maîtresse.
Ainsi que cela arrive souvent, l'amant de la femme était justement le
plus intime ami du mari, qui ne lui cachait pas les moyens qu'il
employait afin de tromper sa femme tout en s'assurant de sa vertu.
Il se trouvait enfin le plus heureux des maris, si bien qu'un jour un
plaisant que l'amant avait mis dans la confidence et devant lequel il se
félicitait de son bonheur, ne put s'empêcher de lui dire: «Vrai Dieu!
cher duc, je crois que vous êtes né coiffé.» Cette plaisanterie fit
froncer le sourcil au noble personnage; mais le plaisant ayant remarqué
le mouvement fébrile qui venait d'assombrir son visage, ajouta de suite:
«Lorsque je dis que vous êtes né coiffé, croyez bien que c'est dans
l'acception honnête du mot.» Les maris sont toujours disposés à croire
qu'ils font exception à la règle générale, cependant malgré la petite
satisfaction qui venait d'être donnée à son amour-propre, il resta sur
la physionomie et dans l'esprit du duc un nuage que malgré tous ses
efforts et les rapports journaliers de son escogriffe, qui attestaient
tous la conduite exemplaire de son épouse, il ne pouvait parvenir à
chasser.
FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.
LES
VRAIS MYSTÈRES
DE PARIS,
PAR VIDOCQ.
TOME TROISIÈME.
[Illustration: colophon]
BRUXELLES,
ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,
IMPRIMEURS-ÉDITEURS.
1844
LES VRAIS
Mystères de Paris.
I.--Baden-Baden.
Cependant au bout de quelque temps le duc n'ayant rien appris de
nouveau, se tranquillisa, et il en était arrivé à dormir sur ses deux
oreilles, lorsque sa maîtresse, que ses petites contrariétés conjugales
ne lui avaient pas fait oublier, manifesta le désir de voir Baden-Baden.
Le duc qui désirait l'accompagner se plaignit de violentes douleurs de
nerfs, et se fit ordonner les eaux par son médecin. L'épouse qui savait
par son amant tout ce qui se passait; voulut par sa conduite justifier
la bonne opinion que son mari avait d'elle, elle lui dit qu'elle ne
souffrirait pas que, pendant les trois mois qu'il devait passer dans une
ville étrangère, le soin de veiller à sa précieuse santé fût confié à
des mains étrangères; elle voulait, disait-elle, être sa garde-malade;
pouvait-il en trouver une plus dévouée? Le mari fut forcé d'accepter
cette preuve de dévouement.
Les avoir à la fois auprès de lui dans un lieu comme Baden-Baden, où
personne n'ayant rien à faire, aime assez à s'occuper des affaires de
tout le monde, c'était bien la chose impossible; cependant l'excellent
mari trouva un moyen de tout concilier: il alla prier son ami intime de
venir avec lui à Baden-Baden; et comme celui-ci, pour mieux jouer son
rôle, refusait, il lui dit que ce serait lui rendre un véritable
service, qu'il fallait dans les relations ordinaires de la vie faire
quelque chose pour ses amis, si à son tour on voulait les trouver dans
l'occasion; enfin il parla tant et si bien que le beau jeune homme
voulut bien se sacrifier.
Ils partirent tous à peu de jours de distance. L'amant de la duchesse
accompagnait la maîtresse du duc. Je ne puis vous dire ce qui se passa
entre ces deux derniers durant le voyage. Je vous ferai seulement
remarquer que le jeune homme, qui apprenait à sa maîtresse tout ce que
faisait son mari, ne lui avait jamais parlé de l'artiste dramatique en
question, ce qui peut laisser supposer que le noble duc était à la fois
trahi par l'amitié, l'hymen et les amours.
L'arrivée à Baden-Baden de ces quatre individus vient d'exciter
l'étonnement général; car les deux tiers au moins des lions et des
lionnes qui sont venus ici de Paris, savent tout ce que je viens de vous
raconter. Le noble duc cependant n'a pas cessé de dormir sur ses deux
oreilles; on dirait que la Providence se plaît à tenir un voile épais
devant les yeux des maris qui sont presque tous sourds et aveugles.
--Et la conclusion de ceci? dit Roman, lorsque le poëte chevelu eut
terminé le récit qui précède.
--La conclusion, la voici: c'est qu'à Baden-Baden, aussi bien qu'à
Paris, on rencontre souvent des niais, des sots et des fripons;
Des observateurs par goût et par état;
Des artistes qui n'ont d'autre mérite que celui qu'ils se donnent;
Des hommes de lettres qui n'ont d'autre esprit que celui qu'ils pillent;
Des magistrats criblés de dettes;
Des députés dont la conscience est à vendre;
Des avoués, des avocats et des huissiers écorchant la pratiques;
Des banquiers usuriers;
Des soldats, héros d'antichambre, qui n'ont jamais vu d'autre feu que
celui de la cuisine;
Des filous couverts de rubans de toutes les couleurs;
Des jeunes gens aimables et élégants dont toute la fortune est
hypothéquée sur le tir aux pigeons, les cartes biseautées et les dés
pipés;
Des faux dévots, des philanthropes inhumains, des millionnaires sans
entrailles, des faux amis et des ingrats, des marchands sans probité,
des femmes coquettes, jalouses et infidèles, et le reste.
Lorsque Roman et le poëte chevelu se levèrent de table, la nuit était
venue, et les sons mélodieux d'un orchestre nombreux annonçaient que
déjà les salons venaient d'être ouverts. Nos deux héros suivirent la
foule empressée des joueurs et des amateurs de la danse, et ils se
séparèrent pour se livrer chacun au plaisir qu'il préférait. Le poëte
alla se mêler aux groupes de jeunes élégants et de jolies femmes qui
attendaient avec impatience le moment de se livrer à la danse; Roman
prit la place qu'il occupait ordinairement à la table de jeu.
La fortune était décidément lasse de le favoriser. Il perdit une
première masse, puis une seconde, puis une troisième; alors le peu de
raison qu'il avait conservé jusqu'alors l'abandonna tout à fait; le sang
lui monta à la tête, ses artères battirent avec violence, les veines de
son cou se gonflèrent; il prit sans les compter, les pièces d'or et les
billets de banque pour les déposer sur le fatal tapis vert, et il ne
s'arrêta que lorsqu'il ne trouva plus rien dans ses poches.
Il venait de perdre en moins d'une heure tout ce qu'il avait gagné
depuis qu'il était à Baden-Baden.
Il sortit afin de respirer plus à son aise.
--C'est bien fait, se dit-il lorsqu'il fut sur la magnifique terrasse
qui longe la maison de conversation, c'est bien fait, je devais, ainsi
que je me l'étais promis, rester au moins huit jours sans jouer.
Roman avait recouvré tout son sang-froid au grand air, et comme après
tout il ne venait de perdre que ce qu'il avait gagné précédemment, et
que la somme qu'il avait apportée de Paris était encore intacte, il
reprit bientôt toute sa gaieté.
Les résultats des séances qui suivirent cette dernière furent heureux;
il regagna en moins de huit jours une somme à peu près équivalente à
celle qu'il venait de perdre; puis vinrent des alternatives de pertes
et de gains, qui furent en définitive suivies d'une débâcle générale
qui, en quelques séances enleva à Roman tout ce qu'il possédait d'argent
comptant.
--C'est bien, se disait-il en tâtant son portefeuille qui n'était plus
gonflé de billets de banque, et en frappant sur ses poches qui ne
rendaient plus ce son métallique qui résonne si agréablement aux
oreilles, c'est bien, il paraît que ma martingale n'était pas
infaillible. Mais pouvais-je prévoir une série de douze rouges, suivies
de trois doubles zéros noirs? Allons, c'est une affaire décidée, je ne
jouerai plus!
Il ne restait plus rien à Roman que sa garde-robe, qui du reste était
assez bien montée, quelques bijoux et la chaise de poste qui l'avait
amené à Baden-Baden. Un de ces brocanteurs, que l'on est certain de
rencontrer partout où il existe des maisons de jeux, lui acheta deux
mille francs des objets qui valaient au moins le double, et Roman, qui
venait de se faire à lui-même le serment de ne plus jouer, s'empressa
d'aller porter sur le fatal tapis vert ses dernières pièces d'or.
N'ayant plus rien à faire à Baden-Baden, qui lui paraissait une
résidence très-ennuyeuse depuis qu'il n'avait plus l'espoir de ruiner
l'administration des jeux, il se détermina à reprendre la route de
Paris; et pour se procurer la petite somme qu'il lui fallait pour
subvenir aux frais de son voyage, il fut forcé de rendre une nouvelle
visite au brocanteur et de se débarrasser d'une foule de petits objets
qui avaient échappé à la première vente.
Le premier soin de Roman, en arrivant à Paris, fut de se rendre chez son
ami, qui devina à sa triste mine et à son piètre équipage qu'il avait
été déçu dans ses espérances.
--Eh bien! lui dit-il, tu ne reviens pas millionnaire, à ce qu'il
paraît?
--Il s'en faut de tout, mon cher Salvador, répondit Roman en frappant
sur ses poches vides. Je reviens assez semblable au philosophe Bias,
c'est-à-dire que je porte avec moi toute ma fortune.
--Tu le vois, je n'avais pas tort lorsque je te disais que cette
dernière tentative ne serait pas plus heureuse que toutes les
précédentes.
--Tu avais raison, je ne veux pas le nier, répondit Roman, après s'être
commodément établi dans un bon fauteuil à la Voltaire; mais si tu veux
bien me le permettre, nous allons causer un peu de nos petites affaires.
Fais défendre ta porte.
Salvador sonna.
--Je n'y suis pour personne, dit-il au domestique qui se présenta.
--Monsieur le marquis a sans doute oublié, répondit le domestique, que
madame la marquise de Roselly a fait dire qu'elle viendrait à une heure
prendre monsieur le marquis pour l'accompagner au bois...
--Monsieur le marquis n'y est pour personne, dit Roman, pas même pour
madame la marquise de Roselly.
Salvador fit un signe pour approuver ce que venait de dire son
intendant.
Le domestique s'inclina et sortit.
--Maintenant, je t'écoute, dit Salvador lorsqu'ils furent seuls.
--Parmi les vieux proverbes qui courent le monde depuis je ne sais
combien d'années, répondit Roman, il y en a un dont la vérité ne saurait
être mise en doute.
--Et que dit ce proverbe?
--Il dit que nous voyons toujours la paille qui est dans l'oeil de notre
voisin, et que nous n'apercevons pas la poutre qui est dans le nôtre. Tu
me dis que j'ai tort de jouer, qu'il est probable que si je continue je
perdrai une bonne partie de ce que nous possédons...
--Est-ce vrai?
--Je ne dis pas non, aussi lorsque tu me fais de la morale, il y a
longtemps que je me suis dit moi-même tout ce qu'il est possible de se
dire à propos d'un pareil sujet; mais te crois-tu assez raisonnable pour
avoir le droit de me morigéner?
--Si j'avais perdu au jeu deux cent cinquante mille francs en deux ans;
je crois que j'irais de suite me pendre.
--Tu ne réponds pas à ma question; je te demande si tu te crois assez
raisonnable pour avoir le droit de me morigéner?
--Je ne suis certes pas un Caton, mais je ne me crois pas aussi fou que
toi.
--Les proverbes auront toujours raison.
--Eh! tu me fais mourir avec tes proverbes. Voyons, où veux-tu en venir?
--A te prouver que tu es aussi fou que moi, si ce n'est plus.
--Je t'écoute.
--Le marquis de Pourrières en mourant nous a laissé environ soixante
mille francs de rente, n'est-ce pas? C'était un fort joli denier, et
nous pouvions mener tous deux une existence fort agréable en dépensant
chacun trente mille francs chaque année.
--Sans doute.
--Mais j'ai joué, et j'ai fait à cette fortune une brèche...
--Trop considérable, morbleu! deux cent cinquante mille francs en deux
ans.
--J'ai eu tort; je le sais, mais puisque mon compte est établi,
examinons un peu le tien.
--Les réparations et l'ameublement du vieux manoir de Pourrières ont
coûté, si je ne me trompe, quarante mille francs; l'organisation et la
musique de la garde nationale, dix mille francs. Je ne parle que pour
mémoire de ces deux articles. Il fallait bien réparer et meubler
convenablement notre demeure, et je ne suis pas fâché de voir briller ce
chiffon rouge à ta boutonnière. Les fêtes, feux d'artifices et tout ce
qui s'en suit, vingt-cinq mille francs; ta maison, tes chevaux et tes
équipages, cinquante mille écus; la maison des Champs-Elysées, les
chevaux, les équipages, les habits prune de Monsieur galonnés d'or, les
vestes et les culottes de panne rouge de la livrée de madame la marquise
de Roselly, au moins autant; tout cela fait à peu près trois cent
soixante-cinq mille francs. Suis-je exact?
--Que trop, malheureusement.
--Nous avons donc, outre nos revenus qu'une foule de menues dépenses ont
absorbé et au delà dissipé, plus de six cent mille francs, et à l'heure
qu'il est il ne nous reste plus que trente mille francs de rente, quinze
mille francs à chacun; c'est peu, n'est-ce pas?
--Il faudra bien cependant que nous finissions par nous contenter de
cela.
--Et le plus tôt sera le mieux; pour ma part, j'en fais le serment
solennel, jamais je ne poserai une pièce d'or sur un tapis vert.
--C'est bien! Mon ami, c'est bien!
--Ainsi, nous allons retourner à Pourrières, tu vas renoncer à tes rêves
d'ambition et au luxe dont tu t'es environné; tu feras comprendre à ta
maîtresse qu'il ne faut à deux amants bien épris l'un de l'autre, qu'une
chaumière, de frais ombrages, un clair ruisseau, des fruits et du
laitage.
--Dis donc, Roman, je crois que tu te moques de moi?
--Tu te trompes, je te l'assure; ce qui vient de m'arriver m'a fait
faire de très-sérieuses réflexions, et je crois maintenant qu'il n'est
pas de vie plus agréable que celle que l'on peut mener à la campagne.
Roman s'était levé, et il se promenait dans le cabinet que nous avons
décrit au premier volume de cet ouvrage, en chantonnant le refrain d'une
romance devenue populaire:
Quand on fut toujours vertueux
On aime à voir lever l'aurore.
--Es-tu devenu fou? s'écria Salvador, en se levant à son tour.
--Ainsi donc mon pauvre ami, répondit Roman, tu n'es pas soucieux
d'aller t'enterrer de nouveau à Pourrières, où nous sommes restés aussi
longtemps que pour laisser à ceux qui nous connaissent le temps de nous
oublier, et tu crois que ta maîtresse ne quitterait pas volontiers, sa
jolie maison des Champs-Elysées, ses équipages et le reste; quant à ce
qui me regarde je crois bien que le serment que je viens de faire
ressemblera à tous ceux que j'ai déjà faits.
--Mais que devenir alors?
--Ecoute, nous sommes, toi et moi, dominés chacun par des passions
différentes, mais dont les résultats doivent être les mêmes, et tous les
efforts que nous pourrions faire pour échapper à notre destinée
seraient, je le crains bien, des efforts inutiles; ainsi, je crois que
le parti le plus sage que nous puissions prendre, est celui de suivre
chacun l'impulsion de la nature, et d'attendre le dénoûment avec
patience et résignation.
--Oh! nous n'aurons pas besoin d'attendre longtemps, le dénoûment est
beaucoup plus proche que tu ne le crois peut-être. Pour me procurer de
l'argent comptant, j'ai été obligé d'engager une bonne partie des
revenus des terres de Pourrières; c'est tout au plus si, à l'heure qu'il
est, il me reste une dizaine de mille francs, et il faut, si je ne veux
pas déchoir, qu'à la fin de ce mois je paye ce que je redois à mes
fournisseurs et à ceux de Silvia.
--Cette marquise de Roselly n'a donc pas de fortune?
--Eh! lorsque j'ai fait sa connaissance, elle avait déjà dissipé tout ce
qu'elle possédait.
Roman et Salvador en étaient là de leur conversation lorsque le
domestique, que ce dernier avait chargé de défendre sa porte, entra dans
le cabinet précédant Silvia.
--M. le marquis est témoin, dit-il, que madame a forcé ma consigne.
--C'est bien, répondit Salvador, vous pouvez vous retirer.
--Vous n'êtes pas galant, M. le marquis, dit Silvia; vous me dites hier
que vous m'accompagnerez au bois aujourd'hui, et lorsque je viens vous
rappeler votre promesse, vous me faites répondre que vous êtes absent;
cela est mal.
--Daignez croire, madame...
--Oh! je vous excuse; mais c'est parce que je vous trouve avec M.
Lebrun, que je suis charmée de rencontrer ici.
--Madame la marquise est infiniment trop bonne, répondit Roman en
s'inclinant avec toute l'humilité d'un serviteur de bonne maison.
--Allons! c'est décidé, se dit Silvia; je ne saurai encore rien
aujourd'hui. Eh bien! partons-nous, dit elle à Salvador.
--Je suis à vos ordres, madame, répondit Salvador en se levant.
Silvia avait remis son chapeau qu'elle avait ôté en entrant, et drapé
sur ses épaules l'écharpe soyeuse et légère dont elle enveloppait
habituellement sa taille fine et cambrée.
--A propos dit-elle, en s'adressant à Salvador, puisque monsieur votre
intendant est ici, ayez donc l'extrême obligeance de le prier de
m'apporter demain une dizaine de mille francs; j'ai promis de l'argent à
mes marchandes de modes, lingères, couturières, etc., et je serais
désolée d'être forcée de leur manquer de parole; je vous rembourserai
cette bagatelle au premier jour.
L'expression d'un vif mécontentement se peignit sur les traits de
Salvador à cette demande imprévue; il allait cependant répondre par un
promesse, mais Roman, auquel il venait de faire connaître l'état
précaire de ses finances, ne lui en laissa pas le temps.
--Je crois, madame, qu'il ne sera pas possible à M. le marquis de vous
rendre le léger service que vous lui demandez. Lorsque vous êtes
entrée, j'achevais de lui rendre mes comptes; et comme il a été forcé de
payer récemment de très-fortes sommes, ma caisse en ce moment et à peu
près vide.
--Est-ce vrai? dit Silvia en s'adressant à Salvador.
--Que trop vrai, hélas! répondit celui-ci en laissant un long soupir
s'échapper de sa poitrine.
--Seriez-vous ruiné? s'écria Silvia.
--Oh! pas tout à fait, répondit Roman en souriant; mais il faudra
peut-être que M. le marquis vende une partie de ses terres.
Silvia s'était assise, et Salvador, qui avait repris sa place devant le
bureau, paraissait enseveli dans de profondes et tristes réflexions.
--Il ne faut pas vous chagriner, lui dit sa maîtresse; ce n'est qu'un
moment à passer; il faut diminuer le train de votre maison, supprimer
une partie de vos équipages... et des miens, ajouta-t-elle à voix basse.
Salvador venait d'être piqué à l'endroit le plus sensible.
--Diminuer le train de ma maison! s'écria-t-il, supprimer une partie de
mes équipages! cela est impossible! Que penserait-on de moi dans le
monde? on croirait que je suis ruiné, et le ministère ne m'accorderait
pas la place que je sollicite.
--Il est certain, M. le marquis, que si l'on vous voit déchoir au
premier acte de votre apparition dans le monde, vos espérances dans le
monde ne se réaliseront pas.
--Il faut pourtant que je sorte de cet affreux labyrinthe.
--Ah! il ne faudrait, pour vous tirer d'embarras, que la valeur de ce
que je viens de voir il n'y a qu'un instant.
--Eh! qu'avez-vous donc vu, madame la marquise? dit Roman plutôt pour ne
pas laisser tomber la conversation que pour satisfaire sa curiosité.
--La plus belle collection de pierres précieuses qu'il soit possible
d'imaginer; des diamants, des émeraudes, des saphirs, des rubis, des
améthystes, des topazes; des opales magnifiques, des perles admirables.
--Enfin, tous les trésors de Golconde et de Visapour, dit Salvador. Et
quel était l'heureux possesseur de toutes ces richesses?
--Un des compatriotes de M. de Roselly, répondit Silvia, que j'ai
rencontré hier chez la duchesse de Beautreillis, et qui est venu ce
matin me présenter ses hommages.
--Et ces pierres étaient bien belles? reprit Roman, que la conversation
commençait à intéresser.
--Admirables. Je crois voir encore briller devant mes yeux le rouge
éclatant des escarboucles, le rouge plus pâle des rubis, les reflets
dorés des opales, le violet mystérieux des améthystes; le bleu des
saphirs, et le vert des émeraudes, qui rappellent la couleur du ciel par
une belle journée d'été, et le sombre feuillage des forêts.
--Le compatriote de monsieur le marquis de Roselly est au moins le plus
riche marchand joaillier de la noble ville de Venise? dit Roman.
--Vous faites erreur, ce n'est point un marchand qui possède cette riche
collection de pierres précieuses, mais un gentilhomme de bonne maison.
Le nom des Colorédo est écrit depuis des siècles sur le livre d'or de la
noblesse vénitienne.
--Et il veut sans doute vendre ces pierreries?
--Il n'est venu à Paris que pour cela; et c'est en sortant de chez
Halphen, qu'il veut charger des négociations relatives à cette vente,
qu'il est venu me rendre visite.
--Je souhaite bien sincèrement que cet étranger ne se ruine pas à Paris;
mais s'il monte sa maison aussi grandement que monsieur le marquis a
monté la sienne, il faudra peut-être qu'après avoir vendu ses
pierreries, il vende encore ses terres.
--Oh! il n'y a pas de danger, le comte de Colorédo est le plus avare de
tous les mortels. Croiriez-vous qu'il se contente d'un des plus petits
appartements de l'hôtel de Castiglione, et qu'il dîne à une table d'hôte
à cinq francs par tête; il n'a pas d'ailleurs l'intention de se fixer à
Paris. Mais nous nous amusons à parler de choses indifférentes, et nous
oublions que l'heure du bois sera bientôt passée; partons-nous, monsieur
le marquis?
--Je suis à vos ordres, madame.
Au moment où Salvador allait sortir, Roman le prit à part pour lui
demander un billet de mille francs; et comme Salvador se récriait:
--Sois tranquille, lui dit son ami, cette fois ce n'est pas pour aller
la jouer que je te demande cette somme: va t'amuser et ne t'inquiète pas
de l'avenir; dans quelques jours j'aurai probablement de très-bonnes
nouvelles à t'annoncer.
Roman alla de suite reprendre, à l'hôtel des Princes, ce qu'il y avait
laissé avant son départ pour Baden-Baden, il fit porter le tout, qui
constituait encore une garde-robe très-convenable, chez son ami; puis,
lorsque cela fut fait, il sortit et prit à la porte de l'hôtel un
cabriolet qui le conduisit à l'embarcadère du chemin de fer d'Orléans.