Maxime et la baronne *** (je ne vous dirai pas le nom de cette femme

qui, du reste, est la même que celui d'un homme qui occupe la place la

plus haute dans la hiérarchie directoriale des théâtres), roulent toutes

deux sur l'or et les billets de banque; elles ont toutes deux de

somptueux appartements, de riches parures, et comme vous avez pu le

voir, des équipages et une livrée dignes d'être enviés par une duchesse.

Maxime, sans compter le fils d'un pair de France, a ruiné déjà un bon

nombre de jeunes gens de famille; la baronne ***, a escroqué l'univers

entier. Cependant on pourrait peut-être trouver quelques excuses à leur

conduite, si elles avaient conservé quelques-uns des bons sentiments qui

existent dans le coeur de presque toutes les femmes; mais Maxime laisse

son vieux père mourir de faim, et le commissionnaire est le fils unique

de la baronne, qui le laisse croupir dans la plus atroce misère; vous

voyez, mon cher monsieur, qu'il est possible de rencontrer à

Baden-Baden, quelques-uns des mystères de Paris.

--_Tron de l'air!_ je crois que vous avez raison.

--Est-ce la première fois que vous venez à Baden-Baden?

--Oui, cher poëte; mais j'y reviendrai, car je m'y amuse beaucoup.

Il est en effet difficile de s'y ennuyer, car on rencontre ici les gens

les plus nobles, les plus distingués et les plus riches de l'Europe; et

des lions de tous les pays, qui sont au moins aussi ridicules et aussi

amusants que nos lions parisiens. Ici, le républicain, le carliste et le

milieu juste, ils vivent ensemble en bonne intelligence: chacun d'eux,

en entrant dans la ville, a laissé ses opinions politiques à la porte,

comme un bagage inutile; ils ont vraiment bien d'autres choses à faire

et de plus importantes que de discuter! Ne faut-il pas qu'ils luttent

d'excentricité les uns contre les autres; que le luxe de celui-ci fasse

pâlir celui de son voisin? Et puis les bals, les réunions, les dîners

princiers donnés par le fermier des jeux à l'aristocratie des baigneurs,

et surtout le jeu qui occupe si bien tous les instants des habitués de

Baden-Baden, qu'ils paraissent, hommes et femmes, jeunes et vieux,

appliquer toutes les facultés qu'ils possèdent à l'étude des

combinaisons aléatoires de la rouge et de la noire.

Parmi ces nobles et riches étrangers, bourdonne un essaim de parasites

et de fripons, qui ne viennent aux eaux que pour y pêcher de nouvelles

dupes...

--Vraiment, il y a ici des parasites et des fripons? dit Roman au poëte

chevelu qui s'était fait si bénévolement son cicerone; je ne le crois

que parce que vous me le dites.

--Il y en a autant qu'au dîner où nous nous sommes rencontrés pour la

première fois, et ce n'est pas peu dire. Nous sommes enfin dans une

véritable forêt de Bondy.

A ce nom de la forêt de Bondy qui lui rappelait le crime dont Alexis de

Pourrières avait été la victime, Roman ne put réprimer un mouvement

convulsif, et il devint si affreusement pâle que son compagnon remarqua

l'altération de ses traits.

--Qu'avez-vous donc? dit-il, vous êtes aussi pâle qu'un des malheureux

ouvriers de la fabrique de blanc de céruse de Clichy.

Roman avait cent fois rappelé à son complice le crime qu'ils avaient

commis ensemble, sans éprouver le moindre remords, et cette fois le nom

seul d'un lieu voisin de celui où la victime avait rendu le dernier

soupir venait d'éveiller toutes les voix de sa conscience, il faut le

dire, et c'est une vérité consolante, la conscience n'est jamais

_muette_[238].

--Rassurez-vous, continua le poëte! Nous ne sommes pas il est vrai, dans

la forêt de Bondy, mais nous sommes proches voisins de la Forêt-Noire,

et sa réputation n'est pas meilleure que celle de la forêt que je viens

de nommer. Mais rassurez-vous, les bandits que vous rencontrerez à la

Conversation-hauss, à l'Ursprung[239], à l'abbaye de Lichtental, au

Geroldsane, à l'Angle-Vert, au Fremersberg et à Alte-Schloss, ne vous

voleront ni votre bourse, ni votre montre; et parmi eux, il en est

plusieurs qui sont de très-honnêtes gens dans toute l'acception du mot,

qui apportent dans toutes leurs relations une extrême délicatesse, et

qui cependant deviennent des fripons aussitôt qu'ils ont pris place

devant une table de jeu.

Ces individus sont, pour la plupart, connus des habitués des eaux; mais

ceux-ci, qui ont été leurs tributaires, se gardent bien de les faire

connaître aux nouveaux venus; ils sont au contraire bien aise de voir

ces derniers tomber entre les griffes de ces industriels qui jouent tous

les jeux avec perfection. Ajoutez à cette science leur adresse, les

cartes biseautées, et tout ce qui s'en suit, et vous pouvez facilement

deviner ce qui arrive au nouveau débarqué.

Ce qui se passe à Baden-Baden, se passe aussi dans tous les lieux où

l'on joue; les gens du grand monde ont fondé des cercles dans lesquels

ils se réunissent pour se livrer aux plaisirs de la conversation, sabler

des vins généreux, faire bonne chère, et jouer lorsque l'occasion s'en

présente. Pour devenir membre de ces sortes d'établissements, il faut

que le candidat soit présenté par plusieurs parrains et qu'il consente à

ce que son nom soit affiché pendant un certain laps de temps, dans la

salle principale du cercle, afin que s'il se trouvait par hasard des

opposants à l'admission, ils pussent faire connaître à un comité _ad

hoc_, les raisons qu'ils voudraient alléguer contre elle. Cette mesure

est sage, et si elle était rigoureusement observée, les cercles seraient

des lieux de réunion fort agréables; malheureusement il n'en est rien.

Comme chacun de nous se croit toujours assez fort pour ne rien devoir

craindre, et que généralement on ne se soucie pas de se faire des

ennemis sans aucune utilité; presque toujours, si la réputation du

candidat n'est que douteuse on se contente d'opiner du bonnet, si elle

est tout à fait mauvaise, on s'abstient. Si le candidat est riche, s'il

porte un nom aristocratique, s'il est viveur, joueur surtout, il est

reçu avec acclamations. De ce que je viens de vous dire de la manière

dont se font les admissions, vous pouvez conclure que les exploiteurs

trouvent facilement les moyens de se glisser parmi les habitués des

cercles les mieux famés, dans lesquels on ne devrait cependant

rencontrer que des gens estimables; aussi peut-on dire, sans crainte

d'être démenti, que l'on trouvera dans tous, quelle que soit l'heure à

laquelle on s'y présente, des individus toujours prêts à coucher votre

bourse en joue; il faut pourtant en convenir, ce n'est jamais là qu'ils

travaillent; trop de regards expérimentés seraient à même d'y surveiller

leurs opérations; mais lorsque arrive un débutant dans la carrière du

dandysme et des belles manières, ils jettent de suite sur lui leur

dévolu, et tôt ou tard il faut qu'il succombe. Ils trouveront mille

moyens de le circonvenir, de capter sa bienveillance; l'un lui proposera

de lui faire admirer des chevaux pur sang où des chiens de race, un

autre lui vantera les charmes de tel _rat_ à la mode et le résumé de

toutes ces avances, est ordinairement une invitation à un dîner qui

viendra d'être perdu, invitation qu'il ne pourra se dispenser

d'accepter.

Après le repas, lorsque les fumées du vin de Champagne auront échauffé

le cerveau de la victime, les parties seront engagées, et quel que soit

le jeu choisi que ce soit la bouillotte, l'écarté, le creps où la

roulette (ces messieurs ont des roulettes fabriquées en Angleterre, dont

les cases sont si adroitement arrangées, qu'un léger mouvement fait à

propos, rend celles qui seraient favorables au ponte, inaccessibles à la

boule), elle perd toutes les sommes qu'elle pose sur le tapis.

Lorsque je vous disais, il n'y a qu'un instant, que de très-honnêtes

gens, dans les relations ordinaires de la vie, étaient des fripons au

jeu, vous avez secoué la tête d'un air de doute. Parce que vous êtes

honnête, mon cher monsieur, et que vous ne connaissez pas encore toutes

les misères de la vie parisienne; vous ne pouvez croire que l'homme qui

vient de serrer affectueusement votre main dans les siennes, vous

dépouillera sans scrupule, si vous vous asseyez devant lui à une table

de jeu; cette incrédulité fait votre éloge; mais si vous voulez me

croire, ne jouez jamais autre part que dans des établissements

semblables à celui-ci, où plutôt ne jouez pas du tout, ce sera beaucoup

plus sage.

Deux individus qui se placent l'un vis-à-vis de l'autre pour se

disputer, les cartes ou les dés à la main, une somme plus ou moins

forte, sont, tant que dure la partie, deux ennemis qui cherchent à se

vaincre... Eh bien! supposez au plus honnête homme du monde le pouvoir

de changer ses cartes au moment où il va perdre la partie, croyez-vous

qu'il n'en usera pas?

--Eh! eh!

--C'est l'histoire du mandarin dont parle Rousseau dans je ne sais plus

quel ouvrage. Beaucoup de gens qui, lorsqu'ils ont appris ce qu'ils

savent, ne voulaient d'abord que se mettre en état de ne pas redouter

les ruses des fripons, sont devenus les plus intrépides et les plus

dangereux des exploiteurs, et cela se conçoit: si vous mettez une arme

entre les mains d'un individu, il s'en servira lorsqu'il se trouvera

dans la nécessité de se défendre.

Aussi, des hommes haut placés dans la hiérarchie sociale, des grands

seigneurs fidèles à la religion du serment, des notaires dévots, des

avocats patriotes, des négociants, auxquels la Bourse accorde une

certaine considération, trouvent dans le jeu des ressources précieuses,

une somme de bénéfices souvent plus importants que ceux que leur procure

l'exercice de leur profession.

Ce sont ceux-là qui sont ordinairement chargés d'organiser les dîners,

les parties, les soirées, à la suite desquels les dupes doivent être

dépouillés.

Ainsi, s'ils ne veulent pas travailler eux-mêmes, ils introduiront chez

des amis, un ou deux _grecs_, qui travailleront avec d'autant plus de

facilité, que personne ne s'avisera de soupçonner ces nouveaux venus,

présentés quelquefois par des amis de vingt ans.

Pour opérer avec plus de chances de réussite, les _grecs_ ont presque

toujours dans leurs poches deux ou trois sixains de cartes biseautées,

qu'ils substituent adroitement à ceux qui se trouvent sur les tables,

qu'ils font disparaître en les portant en certain lieu. Pleins de

sécurité, les bonnes gens jouent sans défiance; ils perdent des sommes

considérables et accusent le hasard qui n'en peut.

Le nombre de gens qui volent on qui font voler au jeu leurs amis et

leurs parents, est beaucoup plus considérable qu'on ne le croit

généralement; et si j'osais vous nommer ceux que je connais, que de

masques vous verriez tomber et combien de gens seraient désolés d'avoir

été si longtemps les amis de monsieur le marquis un tel; de monsieur le

comte un tel; de monsieur le vicomte un tel.

--N'êtes-vous pas un misanthrope, cher poëte? et n'est-ce point parce

qu'elle ne fait pas à vos vers l'accueil qu'ils méritent que vous

traitez si mal la société?

--Oh! mon Dieu, non... nous ne savons que faire en attendant l'ouverture

des salons, et nous causons pour passer le temps: voilà tout.

--C'est vrai! et puisque sans nous en apercevoir, nous avons atteint

l'heure du dîner, nous allons entrer ensemble chez Chabert.

Une brillante société était déjà réunie dans le magnifique salon, orné

de peintures étrusques et de superbes glaces, du Véry de Baden-Baden,

lorsque Roman et son compagnon entrèrent; ils se placèrent et les

premiers instants furent consacrés à satisfaire le vigoureux appétit

qu'ils devaient à la longue promenade qu'ils venaient de faire.

Après le dessert, Roman qui avait écouté avec plaisir les histoires et

les longues dissertations du poëte chevelu, lui demanda, s'il ne

conservait pas dans les trésors de sa mémoire, quelques anecdotes

concernant les personnes qui se trouvaient en ce moment dans le salon de

Chabert?

--Je ne connais, dit le poëte, après avoir promené ses regards autour de

lui, parmi les personnes qui sont ici, que cet homme et ces deux jolies

femmes.

--Et vous pouvez, sans doute, me raconter des histoires dont ils sont

les héros?

--Pour peu que cela vous fasse plaisir.--Par qui commencerai-je?

--Débarrassons-nous d'abord de l'homme qui doit être un bien grand

misérable, si Lavater n'est pas un rêveur.

--On devine, à la première vue, que cet homme qui porte la tête haute et

le nez au vent, et qui cherche, sans pouvoir y parvenir, à imiter les

airs, le ton et les manières des gens distingués avec lesquels il cause

en ce moment, est de la plus basse extraction. Examinez, avec un peu

d'attention, cette taille courte et ramassée, ces épaules de portefaix,

ces cheveux noirs et gras, ces petits yeux de même couleur qui ne

lancent que des regards obliques, ces mains dont la rougeur et les

rugosités ont résisté à toutes les pâtes d'amande et à tous les savons

de toilette imaginables et ces pieds d'une dimension fantastique.

Croyez-vous que tout cela puisse appartenir à une nature aristocratique?

Cependant cet individu se fait appeler le comte de Bon... de Bon...»

--Hein? dit Roman.

--Son nom m'échappe, répondit le poëte chevelu.

Ce n'est que depuis peu de temps que de sa propre autorité il s'est

décoré d'une qualification nobiliaire; car si nous remontons jusqu'à

l'année 1830, nous le trouverons dans la principale ville de nos

départements de l'Ouest, prêchant la liberté, l'égalité et la

fraternité. Comme il saupoudrait souvent ses harangues d'une infinité de

liaisons dangereuses, ses auditeurs à cette époque, l'avait surnommé le

_cuirassier_ ou le _tanneur_... Au diable! je ne puis me rappeler ni son

nom véritable, ni celui qu'il s'est donné; au reste si vous êtes

désireux de le connaître, compulsez la _Gazette des tribunaux_: ce

personnage fut pendant un temps l'ennemi politique du procureur du roi,

il a eu des malheurs devant la cour d'assises.

Après une assez sale faillite consommée en 1833, ce comte de contrebande

s'enfuit en Belgique; mais les négociants qu'il avait mis dedans, se

plaignirent, et l'extradition du comte et de la comtesse de *** (notre

homme avait emmené avec lui sa chaste épouse, à laquelle nous donnerons,

si vous voulez bien le permettre, le nom de Marguerite), fut demandée

et obtenue.

De Bruxelles à la cour d'assises du département où le comte avait établi

sa résidence, le trajet est long; aussi le comte trouva les moyens de

s'évader pendant sa durée, en laissant sa femme pour otage; heureusement

pour elle, les jurés ne trouvèrent pas dans la cause assez d'éléments

pour éclairer leur conscience, elle fut acquittée; mais le comte fut

condamné par contumace à dix années de travaux forcés.

Le comte qui était en 1830, ainsi que je viens de vous le dire, le

coryphée du parti républicain de sa ville natale, devint tout à coup un

fervent royaliste. Arrivé, je ne sais comment, à Londres, il s'engagea

dans la légion étrangère que formait à cette époque don Carlos pour

reconquérir son royaume, dans laquelle il obtint, je ne sais par quels

moyens, le grade de capitaine.

Le comte de ***, malgré l'extérieur peu gracieux qu'il a reçu de dame

nature, sut capter la confiance du prince espagnol, qui bientôt, lui

confia tous ses secrets. Le comte n'en demandait pas davantage. Aussi,

lorsqu'il sut tout ce qu'il voulait savoir, il quitta l'armée royaliste

sans tambour ni trompette, et vint trouver à Paris, l'ambassadeur de Sa

Majesté Marie-Christine, auquel il vendit tous les secrets de don

Carlos.

L'ambassadeur, voulant récompenser dignement les services du comte de

***, le mit en rapport avec un haut personnage, grâce aux soins duquel

il fut incorporé dans une des mille polices occultes qui se heurtent et

se croisent à Paris.

Le comte de ***, fut immédiatement chargé par le chef d'une de ces

polices, d'aller surveiller à Bourges, son ancien maître, don Carlos;

mais par suite d'un malentendu entre ceux de qui il tenait cette mission

et les autorités de Bourges, il fut _brûlé_[240] et forcé de revenir à

Paris, Gros-Jean comme devant.

A cette époque, le duc de Bordeaux devant visiter l'Italie, le comte de

***, en sa qualité d'ancien officier de l'armée de don Carlos, fut

chargé d'aller lui _présenter ses hommages_.

Arrivé à Rome, il fut d'abord parfaitement reçu; on voulut bien se

souvenir d'un précédent voyage qu'il avait fait à Goritz, à l'effet de

protester de son attachement et de son dévouement aux princes de la

branche aînée; mais hélas! tout ici-bas a un terme! Le duc de Levis qui

accompagne partout le jeune espoir des partisans de la dynastie déchue,

fit un jour prier M. le comte de ***, de passer dans son cabinet.

--Monsieur, lui dit-il, nous vous connaissons, et nous savons quel est

le rôle que vous venez jouer parmi nous. Le parti le plus sage que vous

puissiez prendre, c'est de quitter Rome plus vite que vous n'y êtes

venu, à moins cependant, que vous vouliez qu'on ne vous y fasse un

très-mauvais parti.

Le comte crut devoir suivre à la lettre l'avis charitable qu'il venait

de recevoir. En effet, on le regardait déjà de travers. Il s'enfuit...

Mais, oh! malheur! il trouva en arrivant à Paris, la comtesse Marguerite

et son propre neveu, dans une de ces positions à la suite desquelles un

mari outragé va quérir le commissaire de police afin de le prier de

constater le flagrant délit.

C'est ce que fit le comte de ***.

Maintenant que vous dirai-je? Que de 1835 à 1840, M. le comte de ***, a

gagné de quoi payer ceux qu'il avait _floués_ en 1833; qu'il a purgé sa

contumace; qu'il exerce toujours le métier d'espion, et qu'on le paye

très-cher; c'est l'histoire de beaucoup d'autres. Au reste, ce caméléon

politique qui devrait être attaché au pilori de l'opinion publique,

vendra demain les hommes qu'il sert aujourd'hui, si la caisse des fonds

secrets n'était plus à leur disposition[241].

--Et sait-on ici que cet homme est un mouchard?

--C'est probable; cependant on le souffre, car si on le forçait de

déguerpir, ceux qui le payent enverraient à sa place quelque autre

individu de même farine, qui, moins connu, serait peut-être plus

dangereux.

--Ne nous occupons plus de ce personnage, et parlez-moi, je vous prie,

de ces deux jolies petites dames.

--Oh! ce sont péchés mignons que ceux de ces dames; mais je ne sais si

je dois...

--Parlez sans crainte, cher poëte, personne ne saura rien de ce que vous

allez me dire.

--Vous n'êtes pas marié?

--Femme souvent varie,

Bien fol est qui s'y fie.

C'est parce que ces deux vers du bon roi François Ier ne sont jamais

sortis de ma mémoire, que je n'ai pas voulu choisir une ménagère.

--Puisque vous êtes garçon je puis sans crainte de vous blesser, vous

raconter ce qui concerne ces deux dames. Je commence: Le... mari trompé,

battu et...

--Content, s'écria Roman.

--Du tout; mécontent, répondit le poëte chevelu; mon histoire ne

ressemble pas au conte de la Fontaine.

Depuis quelque temps on remarquait dans toutes les promenades et dans

tous les lieux fréquentés habituellement par la fashion parisienne, aux

Tuileries, à la messe de midi, à l'Assomption, au balcon du

Théâtre-Italien, une petite femme dont les formes sveltes et gracieuses,

et admirablement calculées, ont été modelées par la main des Amours;

cette petite femme est douée, ainsi que vous pouvez le voir, d'une

physionomie qui rappelle par la régularité de ses lignes, la parfaite

harmonie de ses contours, et la fraîcheur de son coloris, les

chefs-d'oeuvre de Mignard. Ce joli visage est encadré par des cheveux

plus noirs que l'ébène et dont les boucles longues et soyeuses caressent

un cou aussi blanc que l'albâtre.

Cette gracieuse créature est l'épouse d'un comte étranger tant soit peu

sauvage, despote et jaloux.

Les lions du boulevard Italien qui admiraient depuis longtemps cette

pierre précieuse qu'un avare voulait enfouir, prirent la résolution de

la lui enlever. Cette résolution une fois prise, ils tirèrent au sort à

qui tenterait de toucher le coeur de cette belle, le hasard favorisa un

gentilhomme lorrain fidèle habitué du café Anglais et du club Jockei qui

est doué d'une physionomie agréable, d'une taille avantageuse, dont la

lèvre supérieure est ornée d'une jolie moustache noire coupée avec soin,

qui possède en un mot tout ce qui est nécessaire pour réussir dans la

carrière amoureuse.

Après une cour assez longue, ce gentilhomme obtint enfin le doux prix de

ses peines. Il était heureux depuis déjà assez longtemps, lorsque le

mari, dont des propos indiscrets avaient éveillé l'attention, surveilla

sa volage épouse, et finit par découvrir le lien où se réunissaient les

deux amants. Cependant, soit qu'il manquât d'adresse ou de bonheur,

toutes ses tentatives pour les surprendre en flagrant délit de

conversation criminelle, demeurèrent sans résultats. Lassé à la fin de

ronger son frein en silence, il pressa et menaça tant et si bien sa

pauvre petite femme, qu'elle avoua sa faute; mais lorsqu'il voulut lui

faire nommer son complice, cette femme qui n'avait pas osé se défendre

elle-même, retrouva de l'énergie pour épargner un danger à celui qu'elle

aimait, et opposa une résistance opiniâtre aux prières, aux menaces, aux

promesses de pardon que lui fit son mari; celui-ci était furieux, il

voulait absolument laver dans le sang de l'amant de sa femme, la tache

faite à son écusson, mais toutes les démarches qu'il fit pour le

découvrir furent inutiles. On dit que l'amour porte un bandeau, je crois

plutôt qu'il en met un sur les yeux de ceux qui veulent troubler les

plaisirs de ceux qu'il favorise.

Le mari était d'autant plus furieux, que ses malheurs, il le savait,

étaient connus des habitués, de tous les cafés fashionables du boulevard

Italien, et que chaque fois qu'il entrait dans un de ces établissements,

son arrivée était saluée par quelques-uns de ces sourires ironiques que

les maris mêmes n'épargnent pas, à ceux d'entre eux qui sont...

malheureux.

Le pauvre mari était donc malheureux... depuis environ deux mois,

lorsqu'un jour, ou plutôt un soir, ayant été à la suite d'un bon dîner,

chercher des distractions dans une de ces maisons ouvertes à tous les

amateurs des plaisirs faciles, l'odalisque à laquelle il avait jeté le

mouchoir lui raconta sa propre histoire, en l'accompagnant de

commentaires assez décolletés et sans oublier les noms des personnes.

Le pauvre homme était dans ses petits souliers, aussi; dès que l'aurore

aux doigts de roses ouvrit les portes de l'orient, il se leva sans

bruit, et après s'être muni d'une paire de pistolets, il se rendit chez

le gentilhomme lorrain.

Le valet de chambre de celui-ci, devina de suite de quoi il s'agissait,

et ne voulant pas éveiller son maître, afin de lui annoncer une mauvaise

nouvelle, il répondit au mari que son maître qui s'était couché

très-tard, ne serait visible qu'à deux heures après midi, et il se plaça

devant la porte de la chambre à coucher, dans l'attitude d'un homme

décidé à en défendre l'entrée envers et contre tous.

--A deux heures! s'écria le mari, à deux heures! mais il en est neuf à

peine, et je ne puis attendre cinq heures le plaisir de brûler la

cervelle à ce misérable.

Le valet de chambre charmé de trouver l'occasion de résister à un

maître, faisait toujours la même réponse à tous les observations du

pauvre comte.

--Monsieur a tort d'insister, j'ai reçu de mon maître la consigne de ne

l'éveiller qu'à deux heures, et il faut que je lui obéisse; il n'est

d'ailleurs pas poli d'éveiller les gens pour les tuer.

Le mari dut se résigner.

Deux heures sonnèrent enfin, il fut alors introduit dans l'appartement

du gentilhomme lorrain, qui le reçut en bâillant.

L'explication fut chaude, l'amant nia: en pareil cas c'est le devoir

d'un galant homme, le mari affirma; enfin il fut convenu qu'ils se

rencontreraient les armes à la main.

Lorsque les amis du mari se présentèrent chez l'amant pour régler les

conditions du combat, ce dernier prétendit qu'ayant été provoqué sans

sujet, il devait avoir le choix des armes; il n'y avait pas moyen pour

le mari de décliner sa position, il ne pouvait sans se couvrir de

ridicule, invoquer le témoignage de sa femme qui l'avait si bien... il

fut donc forcé de subir la loi de son adversaire qui choisit l'épée,

arme dont il se servait à merveille.

Ah! daignez m'épargner le reste.

La bonne cause succomba (historique).

Voici maintenant l'histoire du second mari.

Celui-ci est un duc de la vieille roche, qui a conservé des habitudes

quelque peu régence, et qui aime surtout à se moquer des époux

malheureux.

Les vrais mystères de Paris · 第 21 / 99 段