et de son élévation primitives. Le temps a seulement épargné une partie
d'une tour carrée encore accessible aux visiteurs, qui peuvent arriver à
son sommet par un escalier que des réparations récentes ont rendu
praticable; arrivé là, on se trouve à une telle hauteur, qu'on se sent
tout à coup saisi de vertige, et pourtant ce qui reste de cette tour, ne
s'élève pas, dit-on, à la moitié de sa hauteur originaire.
C'est de la plate-forme de la tour carrée du vieux Burg, qu'il faut
admirer le paysage qu'offre l'ensemble des divers lieux dont nous avons
essayé de donner une idée; et le moment le plus favorable au coup d'oeil,
est celui du soleil couchant; quand les mille ruisseaux qui sillonnent
les prairies environnantes, murmurent doucement sous les vapeurs
embrasées du crépuscule, et que les vitres des villas voisines sont
argentées par les derniers rayons de l'astre du jour, alors une rosée
dorée étincelle sur le feuillage des épais vergers qui cachent à moitié
les hameaux de Scheuern, Nahscheurn et la Dolle, un doux zéphir aide à
respirer plus librement le pauvre malade qui s'avance à pas lents vers
les sources salutaires qui doivent lui redonner la santé, et le coeur est
tout disposé à s'ouvrir aux douces impressions auxquelles l'aspect d'un
magnifique paysage doit nécessairement donner naissance.
Roman n'était venu à Baden-Baden ni pour prendre des bains, ni pour
admirer les côtes, les vallées, les beaux bois et les vieux monuments
qui environnent la ville, il n'était tourmenté que d'un seul désir,
celui de jouer. Aussi après avoir arrêté un logement à l'hôtel _de la
Cour de Darmstadt_ et avoir fait un excellent repas chez Chabert, il se
rendit, dès que le soir fut venu, à la salle des jeux. Il n'eut pas à se
plaindre de ses premières séances, il suivait sans s'en écarter d'un
pas, la marche qu'il s'était imposée d'avance; il était prudent dans la
perte, hardi dans le gain, et à la fin de chaque séance, il réalisait un
bénéfice de plusieurs mille francs. On commençait à admirer le
sang-froid et la science profonde de ce joueur émérite; et Roman qui
avait mis à part ses bénéfices qui s'élevaient déjà à une somme assez
forte, se promit bien de ne pas toucher à celle qu'il avait apportée
avec lui.
«Si je ne fais pas sauter la banque ainsi que je l'espérais, se
disait-il souvent, je quintuplerai au moins mes capitaux; mais quoiqu'il
arrive, je n'entamerai ma réserve que l'année prochaine, ce que j'ai
déjà gagné doit me suffire pour achever la saison; Baden-Baden est un
charmant séjour je veux y venir souvent.»
Hélas! l'homme propose et Dieu dispose, dit un vieux proverbe.
Roman, lorsqu'il s'était vu à la tête d'un gain de soixante mille
francs, avait partagé, cette somme en douze parts de cinq mille francs
chacune, il en prenait une chaque soir qu'il devait perdre on gagner et
lorsque l'une ou l'autre de ces hypothèses s'était réalisée, il cessa de
jouer, et se livrait aux plaisirs, mais comme il gagnait plus souvent
qu'il ne perdait, chaque jour son trésor prenait un embonpoint plus
respectable.
Les désirs s'augmentent avec la facilité de les satisfaire; Roman
s'étant dit un jour que s'il doublait les mises de sa martingale, il
arriverait beaucoup plus vite au but qu'il voulait atteindre, les parts
de cinq mille francs furent augmentées du double. Une série de zéros
rouges emporta, avec la rapidité de l'éclair, la première qui fut
risquée.
«_Tron de l'air!_ se dit-il, ces diables de zéros rouges ne m'ont pas
laissé le temps de me reconnaître; mais ce qui vient d'arriver ne peut
pas compter pour une épreuve, et je puis bien pour aujourd'hui, mais
pour aujourd'hui seulement, risquer une seconde masse.»
C'était une résolution fatale!
Il n'est certes pas possible de soumettre à des calculs ou à des règles,
ce qu'il y a au monde de plus variable, le hasard; cependant on ne peut
nier que si quelques hommes se sont fait, de la pratique des jeux de
hasard, une industrie qui leur procure les moyens de vivre, assez
largement même, c'est qu'ils ont adopté une marche rationnelle qu'ils ne
quittent jamais, quelles que soient les sensations du gain ou les
émotions de la perte; mais ces hommes-là sont rares, on peut facilement
les reconnaître à leur chef dénudé, à leurs yeux ternes qui ne quittent
la carte couverte d'hiéroglyhes rouges et noirs qu'ils tiennent
constamment à la main, que pour suivre les révolutions capricieuses de
la boule d'ivoire qui doit décider de leur sort, et l'on peut dire d'eux
comme de la plupart de ceux qui se sont écartés des voies droites
ouvertes devant tous les hommes, qu'ils dépensent peut-être plus
d'énergie et plus d'efforts, dans l'exercice de leur pitoyable
industrie, qu'il ne leur en faudrait pour se créer une position
honorable.
La seconde masse de Roman éprouva le sort de la première, seulement,
cette fois, ce fut en combattant une série de doubles zéros noirs
qu'elle fut obligée de succomber.
Superstitieux comme le sont tous les joueurs, qui, quelque éclairés
qu'ils soient dans les relations ordinaires de la vie, ont toujours la
tête pleine de mille chimères, Roman se figura qu'il devait cesser de
jouer pendant quelques jours, afin de laisser à la veine le temps de lui
revenir.
Après les poignantes émotions du jeu, on trouve à Baden-Baden, mille
autres distractions: des cercles littéraires, des concerts, des bals,
des représentations théâtrales et une compagnie composée d'éléments
très-divers, mais en définitive brillante, variée, et dans laquelle on
est facilement admis pourvu que l'on puisse payer un peu de sa personne,
et que l'on ne soit pas forcé d'interroger sa bourse à tous les instants
du jour. Roman qui savait, lorsque cela était nécessaire, prendre le ton
et les manières d'un homme de bonne compagnie, et que la jovialité de
son caractère et l'expression presque candide de sa physionomie
faisaient rechercher de tous ceux qu'il rencontrait, fut bientôt de
toutes les réunions intimes et de toutes les parties qui réunissaient
chaque jour l'élite des baigneurs.
Il pouvait donc très-agréablement passer les quelques jours durant
lesquels il devait s'abstenir de jouer.
Il se promenait un matin devant la Conversation-hauss ou maison de
conversation, magnifique édifice bâti sur un large terrain situé au sud
de la ville, entre l'Ohlbach et le pied du Friesenberg, lorsque, par
hasard, ses regards se portèrent sur un équipage arrêté depuis quelques
instants devant l'entrée principale de la maison de conversation.
--Tiens, tiens, tiens! dit-il à haute voix au moment où cet équipage,
emporté par deux vigoureux chevaux, disparaissait à ses yeux ne laissant
après lui qu'un tourbillon de poussière; voilà un petit véhicule assez
_chouette_: chevaux gris-pommelé, livrée vert tendre, groom
_ficelé_[236] au dernier genre. Peste! à la fraîcheur de tout cela, je
parierais que c'est la propriété de quelque nouvel enrichi, de quelque
confident intime du télégraphe.
--Que dites-vous donc? répliqua un charitable passant qui avait entendu
l'exclamation qui précède; vous n'avez donc pas vu la personne assise
dans l'intérieur de la voiture?
Ce passant était l'illustre poète chevelu que nous avons vu figurer au
dîner donné chez Lemardelay, et qui était venu à Baden-Baden afin
d'offrir au grand-duc Léopold la dédicace d'un poème épique de douze
fois douze cents vers.
--Mais, pas trop bien, répondit Roman, après les formules ordinaires de
politesse; tout cela a été pour moi fugitif comme une synthèse,
l'analyse m'a échappé: est-ce que j'aurais commis une méprise assez
grossière pour mériter d'être rappelé à l'ordre?
--Pas précisément, répondit le poète chevelu; mais ce que vous avez pris
pour un loup cervier n'est qu'un animal de beaucoup plus petite
dimension, animal fort recherché de nos jours quoique de la famille des
rongeurs et des omnivores. En un mot c'est un _rat_... d'autres même
diraient un _raton_[237].
Je vous comprends. Tout vieux que je suis, le vocabulaire des _lions_
m'est aussi familier que celui que la nouvelle littérature a mis à la
mode; mais puisque vous avez bien voulu me faire apercevoir de mon
erreur, vous devriez bien me faire connaître la biographie de ce _rat_.
--La biographie... peste! comme vous y allez! vous en entendriez de
belles! Et d'ailleurs, qui pourrait jamais narrer tous les détails d'une
pareille existence? l'aimable petit _rat_ lui-même serait fort
embarrassé s'il était chargé d'une pareille entreprise; si vous le
voulez cependant, et puisque nous sommes ici à flâner tous deux, je vous
conterai un trait passablement excentrique de son caractère.
--Volontiers: voyons.
--Un instant. Mais que vois-je? c'est comme un fait exprès!
--De qui parlez-vous donc? C'est l'histoire du rat que j'attends de
votre complaisance.
--Mais non, soyez tranquille: ce qui m'occupe n'est pas du tout étranger
à mon sujet.
--Voyez ce petit vieillard courbé, cassé, au regard béat, à la mise
hétéroclite, il marche en se dandinant et porte sous son bras un humble
bissac qu'il cherche à dissimuler le plus adroitement possible. Si vous
êtes physionomiste, je vous laisse le soin de deviner quelle est sa
profession.
--Ma foi, il ne faut pas avoir pâli longtemps sur les Lavater, les Gall,
les Spurzheim _et altri doctores ejusdem farinæ_ pour reconnaître de
suite que c'est un vieil emb... mais quant à vous dire à l'instant même
sa profession, s'il ne présente pas le goupillon à l'entrée d'une des
trois églises de cette ville, je jette ma langue aux chiens.
--Vous n'y êtes pas, mon cher, c'est un artiste.
--Un artiste! ah! par exemple vous voulez rire! Je n'en ai jamais vu de
taillé sur ce modèle.
--Entendons-nous, mon cher monsieur, il y a artiste, et artiste, comme
il y a fagots et fagots: celui-ci est un artiste de la catégorie la plus
modeste, quoique ce soit grâce à son art que nos parquets jouissent d'un
certain éclat.
--Diable? c'est là un procureur du roi? Ma foi c'est bien le cas de dire
avec le poëte:
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
--Mais je ne vous dis pas non plus que ce soit vrai ni même
vraisemblable, ce vieux bonhomme est tout simplement un artiste
frotteur, chargé, ainsi que plusieurs autres de ses confrères, de donner
du lustre aux parquets de la Conversation-hauss.
--Eh bien! qu'y a-t-il de commun entre ce vieux frotteur et le _rat_ sur
le compte duquel vous m'avez promis une anecdote?
--Ce qu'il y a de commun? mille choses. Mais permettez-moi avant que
j'entre en matière, de vous citer quelques jolis vers d'un de nos vieux
poëtes.
--Citez, je vous écoute.
...Auteurs qui ne médisent
N'ont les rieurs souvent de leur côté:
Voilà le siècle et le train qu'il veut suivre.
Dit-on du mal, c'est jubilation;
Dit-on du bien, des mains tombe le livre
Qui vous endort comme bel opium.
Ces vers sont de Sénecé.
Laissez-moi encore me retrancher derrière quelque puissante autorité qui
justifie mon incursion dans la vie privée de ces deux personnages.
D'abord, et pour commencer par celui des deux qui paraît vous inspirer
le plus d'intérêt, je vous dirai avec Démosthène, que les Grecs avaient
trois sortes de femmes: les unes pour leurs plaisirs, c'étaient les
courtisanes; les autres pour soigner leur personne, c'étaient les
concubines; les troisièmes, les épouses, étaient destinées à perpétuer
la famille et à gouverner avec sagesse l'intérieur de la maison.
Je suis trop poli pour vous dire en propres termes à laquelle de ces
trois catégories appartient la jolie personne dont nous nous occupons;
je puis cependant affirmer qu'elle n'appartient pas à la dernière.
Si maintenant vous voulez me permettre mes investigations à travers les
profondeurs de l'histoire, je vous apprendrai si vous ne le savez déjà
que chez les Grecs, les femmes de la première catégorie que je viens
d'indiquer, devenaient les compagnes des hommes d'Etat, des poètes et
des philosophes; qu'elles vivaient et conversaient avec ceux qui
décernaient l'immortalité; qu'ainsi et tandis que l'honnête mère de
famille tombait dans l'oubli, celles dont il s'agit figuraient dans
l'histoire; que l'époque de leur naissance était un sujet de recherches;
qu'on rapportait avec soin et détail leurs aventures; que leurs bons
mots et leurs saillies étaient scrupuleusement enregistrés, et qu'après
avoir porté souvent un diadème pendant leur vie, elles étaient
ensevelies dans un tombeau dont la magnificence pouvait faire croire à
celui qui était étranger aux moeurs d'Athènes, que c'était un monument
consacré au plus grand des héros, des philosophes ou des magistrats de
la Grèce.
--Bon Dieu! cher poëte, combien vous êtes fécond en précautions
oratoires! Est-ce que par hasard j'aurais l'honneur de confabuler avec
un professeur d'histoire ou un membre de l'Académie des inscriptions et
belles-lettres?
--Pardon de mon pédantisme, cher monsieur; je ne suis pas coutumier du
fait, mais pour faire circuler certains cancans qui rappellent les moeurs
d'un autre âge, il fallait bien, comme le disent les sommités politiques
de notre époque, _m'étayer sur des précédents_. Ainsi, à cette question
que vous m'avez adressée: Qu'y a-t-il de commun entre ce vieux frotteur
et le _raton_ que nous venons de voir passer, je puis maintenant
répondre:
Que l'un est la cause et l'autre l'effet;
Ou, si vous l'aimez mieux, que l'un est l'arbre et l'autre le bouton;
Ou, si je veux être plus galant, que l'un est le rosier et l'autre la
rose;
Ou bien encore, que l'un est le cocotier et l'autre le coco.
--M'avez-vous compris?
J'ajoute que c'est le vieux bonhomme qui le premier développa
l'intelligence de la jeune personne; elle n'avait pas encore deux ans
que déjà elle comprenait parfaitement cette phrase si célèbre: Tirez le
cordon s'il vous plaît!
--Comment, c'est là le père de la jeune et brillante dame que nous
venons de voir passer dans ce galant équipage, et elle est fille d'un
portier devenu frotteur! Il faut donc qu'elle ait eu un grand nombre
d'amants pour laisser son père à cette distance?
--Pas encore tout à fait autant que la fille de ce roi d'Egypte qui ne
demandait qu'une pierre à chacun de ceux qui se mesuraient avec elle, et
qui en amassa assez pour faire ériger la plus célèbre des pyramides;
mais patience, elle pourra bientôt lui rendre des points!
--Diable! diable! il faut qu'elle soit bien belle pour avoir mis tant
d'esclaves dans ses fers? Elle a donc bien des talents?
--Belle! vous m'adressez là une question à laquelle il est difficile de
répondre. Savez-vous bien qu'il faut l'assemblage de _trente_ choses
pour qu'une femme soit belle; témoin ces vers d'un de nos vieux auteurs:
Celle qui veut paroir des femmes la plus belle,
C'est dix fois trois beautés, trois longs, trois courts, trois blancs,
Trois rouges et trois noirs, trois petits et trois grands,
Trois étroits et trois gros, trois menus soient en elle.
Vous seriez peut-être curieux de connaître toutes ces choses par leur
nom; mais je ne puis vous les dire que dans une langue morte, car comme
l'a dit Boileau:
Le latin dans les mots brave l'honnêteté.
Voici donc la description d'une belle accomplie telle que je la trouve
dans une pièce de vers fort ancienne et fort rare.
Ici le poëte chevelu se pencha vers Roman, et pendant quelques minutes
il lui parla à l'oreille.
--Maintenant, continua-t-il, je vois à votre oeil interrogateur, que vous
voulez savoir si ce portrait s'applique de point en point à la personne
en question; pas absolument. Ainsi partout où l'auteur a mis _nigra_, il
faut mettre _flava_, et là où il y a _stricta_, _ampla_; du reste on
assure que c'est la femme la mieux faite qu'il soit possible de voir, et
que le costume qui lui sied le mieux est celui que portait jadis la
reine Pomaré, et qui n'était composé, dit-on, que d'un collier de grains
rouges.
Quant à ses talents, il se formulent en deux mots: séduire et plaire.
Comme vous le voyez son lot n'est pas trop mauvais.
J'en viens à mon histoire; car j'espère que vous n'avez plus de
questions à m'adresser?
--Je n'y renonce pas, mais pour le moment trêve aux digressions.
--Je vous disais donc que Joséphine ou plutôt Maxime (car le premier de
ces noms qui est le sien, lui paraissant trop commun; elle a fait choix
du second), est doué du coeur le plus expansif, le plus aimant; il faut
même qu'elle diminue le surabondant de sa sensibilité pour la mettre en
équation parfaite avec celle de ses adorateurs. C'est ainsi qu'il y a
quelque temps et pour tirer parti de ce surabondant, elle avait pris en
affection une chienne épagneule d'une force et d'une taille énorme,
nommée Miss. Maxime et sa chère Miss étaient inséparables, c'était à en
faire crever saint Roch de dépit! En voiture, au théâtre, à table, au
lit, à la promenade, Miss était partout; quand on voyait Maxime conduire
en laisse cette énorme bête, on se rappelait involontairement cette
question de Cicéron à son gendre qui, étant petit, affectait de porter
une grande épée: «Mon Dieu! mon gendre, qui donc vous a attaché à votre
épée?» De même, on pouvait demander à Maxime: «Qui donc vous a condamnée
à être attachée à la chaîne de cette vilaine bête?»
Bref, on pense bien qu'une passion si extraordinaire pour un animal dut
amener plus d'une scène bizarre entre Maxime et ceux de ses adorateurs
qui voulaient régner sans partage dans son coeur. Il n'entre pas dans mon
sujet d'en faire le récit; mais pour trancher court, je dirai que tous
ceux qui déplurent à Miss furent promptement congédiés.
C'est vraiment un problème à jamais insoluble pour moi, qu'une femme qui
ne connaît d'autre divinité que l'inconstance, ait placé toutes ses
affections sur le symbole de la fidélité.
Quoi qu'il en soit, historien fidèle de la catastrophe qui a mis fin aux
jours de l'infortunée Miss, je vous dirai que les précautions et les
soins que prenait sa maîtresse pour conserver une existence si
précieuse, amenèrent son trépas bien avant l'heure marquée par la fatale
Parque. Gorgée de bonbons, de biscuits, de macarons, de champagne, de
café, de punch, au sortir d'un petit souper fait en tiers avec sa
maîtresse et une personne que par discrétion je ne nommerai pas,
l'infortunée Miss fut frappée d'apoplexie et ne tarda pas à rendre le
dernier soupir. Nuit effroyable où retentit tout à coup et comme un
éclat de tonnerre cette sinistre nouvelle: Miss se meurt! Miss est
morte!!!.....
O Gresset! que n'ai-je la plume avec laquelle tu traças la mort de
_Vert-Vert_! Ou plutôt, Muse de l'épopée, redis-moi les douleurs, les
larmes et les cris de la triste Maxime! Non, jamais Andromaque ne versa
tant de larmes sur son Hector; non, jamais la sensible Didon ne regretta
tant le fils d'Anchise!
Hélas! Cet objet de tant d'amour, de tant de larmes, n'est plus en ce
moment qu'un froid et insensible cadavre! La voix, les caresses de
l'inconsolable Maxime resteront désormais sans écho, dans ce coeur glacé
par la mort.
Une sombre tristesse s'empare de ses sens. Elle veut que des signes
publics et ostensibles témoignent des regrets qu'elle éprouve d'une
perte aussi cruelle. Pendant trois jours! Oui, pendant trois mortels
jours, elle fuit tout regard masculin, elle se plonge dans le deuil le
plus profond; et pour qu'il ne soit ignoré de personne, _ô infandum_,
elle attache le crêpe funèbre à sa jarretière!... A cet aspect, les
Amours épouvantés, fuient à tire d'ailes.
Mais que va faire l'infortunée Maxime? Quelle sépulture va-t-elle donner
à sa chère Miss? Celle qui régnait si puissante dans son coeur,
maintenant objet infime, sera-t-elle, comme le vulgaire des êtres de son
espèce, abandonnée à ces barbares qui n'aiment des chiens que leur
enveloppe?...
Non! mille fois non!...
Nouvelle Mausole; il faut que le tombeau de sa chienne favorite, dépose
éternellement de sa douleur et de ses larmes! Elle s'occupe donc, en
sanglotant, de régler les funèbres apprêts de ses funérailles. Une boîte
en coeur de chêne est ordonnée; on la garnit d'ouate, on la parfume des
plus fines essences, puis on procède à la dernière toilette de Miss; on
la peigne, on la bichonne, on lui met dans la gueule un mouchoir de fine
batiste imprégné d'eau de Cologne et de patchouli, son corps a pour
première enveloppe, une des plus belles robes de sa maîtresse, viennent
ensuite une chemise, des draps, des serviettes, des nappes. Enfin, la
boîte est refermée sur ces tristes restes au moyen de vis d'argent.
Ici, nouvel embarras de Maxime! Quelle terre sera digne de recevoir la
dépouille mortelle de Miss, de la célèbre Miss?
Dans cette perplexité, Maxime se fait apporter l'atlas de Lapie; elle en
interroge tous les feuillets; mais dans sa douleur, est-il possible
qu'elle fasse un choix? Tout à coup, cependant un trait de lumière se
fait jour à travers les ténèbres profondes où son âme est plongée. Miss,
la fidèle Miss, ne peut-être inhumée d'une manière digne et convenable,
que dans la terre classique de la fidélité! C'est donc la Picardie, qui
aura la gloire de conserver ses dépouilles.
La suivante de Maxime est appelée; c'est à elle qu'est confiée la triste
mission de procéder aux dernières cérémonies.
La poésie, l'éloquence, jettent à profusion des fleurs sur la tombe de
Miss.
_Consummatum est!..._
--Dieu de Dieu! s'écria Roman, j'ai presque envie de pleurer.
Excusez ma douleur, cette image cruelle
Sera pour moi de pleurs une source éternelle!
Quel bon coeur! Quelle sensibilité! Quel bon caractère! Cette Maxime, est
vraiment la perle des femmes; je l'aime, j'en suis fou... Eh, mais! et
ce pauvre vieux qui est, dites-vous, son père; vous ne m'en avez plus
reparlé? J'espère que sa fille a pour lui, des soins et des égards qui
témoignent que, chez elle, le _père_ est infiniment au-dessus de la
bête?
--Avant que je ne réponde à cette question, dit le poëte chevelu,
examinez, je vous prie, la femme qui descend de cette voiture dont la
portière vient d'être ouverte par une espèce de commissionnaire dont
les jambes vacillantes et le regard hébété, annoncent qu'il a déjà
absorbé une quantité plus que raisonnable de petits verres.
L'équipage est au moins aussi élégant que celui du _rat_ dont je viens
de vous parler; cependant la femme qui vient d'en descendre n'est pas
aussi attrayante que la belle Maxime, aussi elle emploie des moyens tout
différents pour soutenir le luxe dont elle s'environne; ce que la
première demande aux charmes de sa personne, la seconde le trouve dans
les finesses de son esprit.
Cette femme a vu s'écouler son dixième lustre; elle n'a pas cependant
renoncé à l'espoir de paraître jeune; mais ses manières enfantines, ses
petites minauderies, s'accordent mal avec un extérieur qui n'a rien de
distingué; elle est d'une taille au-dessous de la moyenne, ses formes,
d'une ampleur prononcée, rappellent celles de la Vénus Hottentote; et si
son visage fortement coloré n'est pas parsemé de marbrures violacées,
indices certains d'un tempérament sanguin, c'est grâce à un usage
souvent répété de la pommade de concombre.
Si j'étais forcé de vous énumérer toutes les friponneries, toutes les
escroqueries qu'elle a commises et que vous soyez forcé de m'écouter,
nous devrions nous résigner à rester ici jusqu'à demain matin; aussi je
pense qu'il vous suffira de savoir qu'elle ne recule devant rien, que
tous les moyens lui sont bons lorsqu'elle veut se procurer de l'argent;
elle sait à propos prendre tous les masques; toutes les ruses lui sont
familières. Elle trouva même le moyen de dépouiller, de tout ce qu'elle
possédait, une vieille femme qui se croyait au moins aussi fine
qu'elle; et qui se faisait, je ne sais pour quelle raison, appeler la
reine de Hongrie.
--En vérité, cher poëte, vous êtes un singulier conteur; depuis plus
d'une heure vous me tenez le bec dans l'eau; me direz-vous enfin quels
rapports existent entre Maxime et le vieux frotteur, entre la femme dont
vous me parlez maintenant, et ce commissionnaire à demi ivre?
Répondez-donc enfin, ou bien je me retire.
--Ah, de grâce! Un moment souffrez que je respire.