Les ruines de ce château donnent une prodigieuse idée de son importance

et de son élévation primitives. Le temps a seulement épargné une partie

d'une tour carrée encore accessible aux visiteurs, qui peuvent arriver à

son sommet par un escalier que des réparations récentes ont rendu

praticable; arrivé là, on se trouve à une telle hauteur, qu'on se sent

tout à coup saisi de vertige, et pourtant ce qui reste de cette tour, ne

s'élève pas, dit-on, à la moitié de sa hauteur originaire.

C'est de la plate-forme de la tour carrée du vieux Burg, qu'il faut

admirer le paysage qu'offre l'ensemble des divers lieux dont nous avons

essayé de donner une idée; et le moment le plus favorable au coup d'oeil,

est celui du soleil couchant; quand les mille ruisseaux qui sillonnent

les prairies environnantes, murmurent doucement sous les vapeurs

embrasées du crépuscule, et que les vitres des villas voisines sont

argentées par les derniers rayons de l'astre du jour, alors une rosée

dorée étincelle sur le feuillage des épais vergers qui cachent à moitié

les hameaux de Scheuern, Nahscheurn et la Dolle, un doux zéphir aide à

respirer plus librement le pauvre malade qui s'avance à pas lents vers

les sources salutaires qui doivent lui redonner la santé, et le coeur est

tout disposé à s'ouvrir aux douces impressions auxquelles l'aspect d'un

magnifique paysage doit nécessairement donner naissance.

Roman n'était venu à Baden-Baden ni pour prendre des bains, ni pour

admirer les côtes, les vallées, les beaux bois et les vieux monuments

qui environnent la ville, il n'était tourmenté que d'un seul désir,

celui de jouer. Aussi après avoir arrêté un logement à l'hôtel _de la

Cour de Darmstadt_ et avoir fait un excellent repas chez Chabert, il se

rendit, dès que le soir fut venu, à la salle des jeux. Il n'eut pas à se

plaindre de ses premières séances, il suivait sans s'en écarter d'un

pas, la marche qu'il s'était imposée d'avance; il était prudent dans la

perte, hardi dans le gain, et à la fin de chaque séance, il réalisait un

bénéfice de plusieurs mille francs. On commençait à admirer le

sang-froid et la science profonde de ce joueur émérite; et Roman qui

avait mis à part ses bénéfices qui s'élevaient déjà à une somme assez

forte, se promit bien de ne pas toucher à celle qu'il avait apportée

avec lui.

«Si je ne fais pas sauter la banque ainsi que je l'espérais, se

disait-il souvent, je quintuplerai au moins mes capitaux; mais quoiqu'il

arrive, je n'entamerai ma réserve que l'année prochaine, ce que j'ai

déjà gagné doit me suffire pour achever la saison; Baden-Baden est un

charmant séjour je veux y venir souvent.»

Hélas! l'homme propose et Dieu dispose, dit un vieux proverbe.

Roman, lorsqu'il s'était vu à la tête d'un gain de soixante mille

francs, avait partagé, cette somme en douze parts de cinq mille francs

chacune, il en prenait une chaque soir qu'il devait perdre on gagner et

lorsque l'une ou l'autre de ces hypothèses s'était réalisée, il cessa de

jouer, et se livrait aux plaisirs, mais comme il gagnait plus souvent

qu'il ne perdait, chaque jour son trésor prenait un embonpoint plus

respectable.

Les désirs s'augmentent avec la facilité de les satisfaire; Roman

s'étant dit un jour que s'il doublait les mises de sa martingale, il

arriverait beaucoup plus vite au but qu'il voulait atteindre, les parts

de cinq mille francs furent augmentées du double. Une série de zéros

rouges emporta, avec la rapidité de l'éclair, la première qui fut

risquée.

«_Tron de l'air!_ se dit-il, ces diables de zéros rouges ne m'ont pas

laissé le temps de me reconnaître; mais ce qui vient d'arriver ne peut

pas compter pour une épreuve, et je puis bien pour aujourd'hui, mais

pour aujourd'hui seulement, risquer une seconde masse.»

C'était une résolution fatale!

Il n'est certes pas possible de soumettre à des calculs ou à des règles,

ce qu'il y a au monde de plus variable, le hasard; cependant on ne peut

nier que si quelques hommes se sont fait, de la pratique des jeux de

hasard, une industrie qui leur procure les moyens de vivre, assez

largement même, c'est qu'ils ont adopté une marche rationnelle qu'ils ne

quittent jamais, quelles que soient les sensations du gain ou les

émotions de la perte; mais ces hommes-là sont rares, on peut facilement

les reconnaître à leur chef dénudé, à leurs yeux ternes qui ne quittent

la carte couverte d'hiéroglyhes rouges et noirs qu'ils tiennent

constamment à la main, que pour suivre les révolutions capricieuses de

la boule d'ivoire qui doit décider de leur sort, et l'on peut dire d'eux

comme de la plupart de ceux qui se sont écartés des voies droites

ouvertes devant tous les hommes, qu'ils dépensent peut-être plus

d'énergie et plus d'efforts, dans l'exercice de leur pitoyable

industrie, qu'il ne leur en faudrait pour se créer une position

honorable.

La seconde masse de Roman éprouva le sort de la première, seulement,

cette fois, ce fut en combattant une série de doubles zéros noirs

qu'elle fut obligée de succomber.

Superstitieux comme le sont tous les joueurs, qui, quelque éclairés

qu'ils soient dans les relations ordinaires de la vie, ont toujours la

tête pleine de mille chimères, Roman se figura qu'il devait cesser de

jouer pendant quelques jours, afin de laisser à la veine le temps de lui

revenir.

Après les poignantes émotions du jeu, on trouve à Baden-Baden, mille

autres distractions: des cercles littéraires, des concerts, des bals,

des représentations théâtrales et une compagnie composée d'éléments

très-divers, mais en définitive brillante, variée, et dans laquelle on

est facilement admis pourvu que l'on puisse payer un peu de sa personne,

et que l'on ne soit pas forcé d'interroger sa bourse à tous les instants

du jour. Roman qui savait, lorsque cela était nécessaire, prendre le ton

et les manières d'un homme de bonne compagnie, et que la jovialité de

son caractère et l'expression presque candide de sa physionomie

faisaient rechercher de tous ceux qu'il rencontrait, fut bientôt de

toutes les réunions intimes et de toutes les parties qui réunissaient

chaque jour l'élite des baigneurs.

Il pouvait donc très-agréablement passer les quelques jours durant

lesquels il devait s'abstenir de jouer.

Il se promenait un matin devant la Conversation-hauss ou maison de

conversation, magnifique édifice bâti sur un large terrain situé au sud

de la ville, entre l'Ohlbach et le pied du Friesenberg, lorsque, par

hasard, ses regards se portèrent sur un équipage arrêté depuis quelques

instants devant l'entrée principale de la maison de conversation.

--Tiens, tiens, tiens! dit-il à haute voix au moment où cet équipage,

emporté par deux vigoureux chevaux, disparaissait à ses yeux ne laissant

après lui qu'un tourbillon de poussière; voilà un petit véhicule assez

_chouette_: chevaux gris-pommelé, livrée vert tendre, groom

_ficelé_[236] au dernier genre. Peste! à la fraîcheur de tout cela, je

parierais que c'est la propriété de quelque nouvel enrichi, de quelque

confident intime du télégraphe.

--Que dites-vous donc? répliqua un charitable passant qui avait entendu

l'exclamation qui précède; vous n'avez donc pas vu la personne assise

dans l'intérieur de la voiture?

Ce passant était l'illustre poète chevelu que nous avons vu figurer au

dîner donné chez Lemardelay, et qui était venu à Baden-Baden afin

d'offrir au grand-duc Léopold la dédicace d'un poème épique de douze

fois douze cents vers.

--Mais, pas trop bien, répondit Roman, après les formules ordinaires de

politesse; tout cela a été pour moi fugitif comme une synthèse,

l'analyse m'a échappé: est-ce que j'aurais commis une méprise assez

grossière pour mériter d'être rappelé à l'ordre?

--Pas précisément, répondit le poète chevelu; mais ce que vous avez pris

pour un loup cervier n'est qu'un animal de beaucoup plus petite

dimension, animal fort recherché de nos jours quoique de la famille des

rongeurs et des omnivores. En un mot c'est un _rat_... d'autres même

diraient un _raton_[237].

Je vous comprends. Tout vieux que je suis, le vocabulaire des _lions_

m'est aussi familier que celui que la nouvelle littérature a mis à la

mode; mais puisque vous avez bien voulu me faire apercevoir de mon

erreur, vous devriez bien me faire connaître la biographie de ce _rat_.

--La biographie... peste! comme vous y allez! vous en entendriez de

belles! Et d'ailleurs, qui pourrait jamais narrer tous les détails d'une

pareille existence? l'aimable petit _rat_ lui-même serait fort

embarrassé s'il était chargé d'une pareille entreprise; si vous le

voulez cependant, et puisque nous sommes ici à flâner tous deux, je vous

conterai un trait passablement excentrique de son caractère.

--Volontiers: voyons.

--Un instant. Mais que vois-je? c'est comme un fait exprès!

--De qui parlez-vous donc? C'est l'histoire du rat que j'attends de

votre complaisance.

--Mais non, soyez tranquille: ce qui m'occupe n'est pas du tout étranger

à mon sujet.

--Voyez ce petit vieillard courbé, cassé, au regard béat, à la mise

hétéroclite, il marche en se dandinant et porte sous son bras un humble

bissac qu'il cherche à dissimuler le plus adroitement possible. Si vous

êtes physionomiste, je vous laisse le soin de deviner quelle est sa

profession.

--Ma foi, il ne faut pas avoir pâli longtemps sur les Lavater, les Gall,

les Spurzheim _et altri doctores ejusdem farinæ_ pour reconnaître de

suite que c'est un vieil emb... mais quant à vous dire à l'instant même

sa profession, s'il ne présente pas le goupillon à l'entrée d'une des

trois églises de cette ville, je jette ma langue aux chiens.

--Vous n'y êtes pas, mon cher, c'est un artiste.

--Un artiste! ah! par exemple vous voulez rire! Je n'en ai jamais vu de

taillé sur ce modèle.

--Entendons-nous, mon cher monsieur, il y a artiste, et artiste, comme

il y a fagots et fagots: celui-ci est un artiste de la catégorie la plus

modeste, quoique ce soit grâce à son art que nos parquets jouissent d'un

certain éclat.

--Diable? c'est là un procureur du roi? Ma foi c'est bien le cas de dire

avec le poëte:

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

--Mais je ne vous dis pas non plus que ce soit vrai ni même

vraisemblable, ce vieux bonhomme est tout simplement un artiste

frotteur, chargé, ainsi que plusieurs autres de ses confrères, de donner

du lustre aux parquets de la Conversation-hauss.

--Eh bien! qu'y a-t-il de commun entre ce vieux frotteur et le _rat_ sur

le compte duquel vous m'avez promis une anecdote?

--Ce qu'il y a de commun? mille choses. Mais permettez-moi avant que

j'entre en matière, de vous citer quelques jolis vers d'un de nos vieux

poëtes.

--Citez, je vous écoute.

...Auteurs qui ne médisent

N'ont les rieurs souvent de leur côté:

Voilà le siècle et le train qu'il veut suivre.

Dit-on du mal, c'est jubilation;

Dit-on du bien, des mains tombe le livre

Qui vous endort comme bel opium.

Ces vers sont de Sénecé.

Laissez-moi encore me retrancher derrière quelque puissante autorité qui

justifie mon incursion dans la vie privée de ces deux personnages.

D'abord, et pour commencer par celui des deux qui paraît vous inspirer

le plus d'intérêt, je vous dirai avec Démosthène, que les Grecs avaient

trois sortes de femmes: les unes pour leurs plaisirs, c'étaient les

courtisanes; les autres pour soigner leur personne, c'étaient les

concubines; les troisièmes, les épouses, étaient destinées à perpétuer

la famille et à gouverner avec sagesse l'intérieur de la maison.

Je suis trop poli pour vous dire en propres termes à laquelle de ces

trois catégories appartient la jolie personne dont nous nous occupons;

je puis cependant affirmer qu'elle n'appartient pas à la dernière.

Si maintenant vous voulez me permettre mes investigations à travers les

profondeurs de l'histoire, je vous apprendrai si vous ne le savez déjà

que chez les Grecs, les femmes de la première catégorie que je viens

d'indiquer, devenaient les compagnes des hommes d'Etat, des poètes et

des philosophes; qu'elles vivaient et conversaient avec ceux qui

décernaient l'immortalité; qu'ainsi et tandis que l'honnête mère de

famille tombait dans l'oubli, celles dont il s'agit figuraient dans

l'histoire; que l'époque de leur naissance était un sujet de recherches;

qu'on rapportait avec soin et détail leurs aventures; que leurs bons

mots et leurs saillies étaient scrupuleusement enregistrés, et qu'après

avoir porté souvent un diadème pendant leur vie, elles étaient

ensevelies dans un tombeau dont la magnificence pouvait faire croire à

celui qui était étranger aux moeurs d'Athènes, que c'était un monument

consacré au plus grand des héros, des philosophes ou des magistrats de

la Grèce.

--Bon Dieu! cher poëte, combien vous êtes fécond en précautions

oratoires! Est-ce que par hasard j'aurais l'honneur de confabuler avec

un professeur d'histoire ou un membre de l'Académie des inscriptions et

belles-lettres?

--Pardon de mon pédantisme, cher monsieur; je ne suis pas coutumier du

fait, mais pour faire circuler certains cancans qui rappellent les moeurs

d'un autre âge, il fallait bien, comme le disent les sommités politiques

de notre époque, _m'étayer sur des précédents_. Ainsi, à cette question

que vous m'avez adressée: Qu'y a-t-il de commun entre ce vieux frotteur

et le _raton_ que nous venons de voir passer, je puis maintenant

répondre:

Que l'un est la cause et l'autre l'effet;

Ou, si vous l'aimez mieux, que l'un est l'arbre et l'autre le bouton;

Ou, si je veux être plus galant, que l'un est le rosier et l'autre la

rose;

Ou bien encore, que l'un est le cocotier et l'autre le coco.

--M'avez-vous compris?

J'ajoute que c'est le vieux bonhomme qui le premier développa

l'intelligence de la jeune personne; elle n'avait pas encore deux ans

que déjà elle comprenait parfaitement cette phrase si célèbre: Tirez le

cordon s'il vous plaît!

--Comment, c'est là le père de la jeune et brillante dame que nous

venons de voir passer dans ce galant équipage, et elle est fille d'un

portier devenu frotteur! Il faut donc qu'elle ait eu un grand nombre

d'amants pour laisser son père à cette distance?

--Pas encore tout à fait autant que la fille de ce roi d'Egypte qui ne

demandait qu'une pierre à chacun de ceux qui se mesuraient avec elle, et

qui en amassa assez pour faire ériger la plus célèbre des pyramides;

mais patience, elle pourra bientôt lui rendre des points!

--Diable! diable! il faut qu'elle soit bien belle pour avoir mis tant

d'esclaves dans ses fers? Elle a donc bien des talents?

--Belle! vous m'adressez là une question à laquelle il est difficile de

répondre. Savez-vous bien qu'il faut l'assemblage de _trente_ choses

pour qu'une femme soit belle; témoin ces vers d'un de nos vieux auteurs:

Celle qui veut paroir des femmes la plus belle,

C'est dix fois trois beautés, trois longs, trois courts, trois blancs,

Trois rouges et trois noirs, trois petits et trois grands,

Trois étroits et trois gros, trois menus soient en elle.

Vous seriez peut-être curieux de connaître toutes ces choses par leur

nom; mais je ne puis vous les dire que dans une langue morte, car comme

l'a dit Boileau:

Le latin dans les mots brave l'honnêteté.

Voici donc la description d'une belle accomplie telle que je la trouve

dans une pièce de vers fort ancienne et fort rare.

Ici le poëte chevelu se pencha vers Roman, et pendant quelques minutes

il lui parla à l'oreille.

--Maintenant, continua-t-il, je vois à votre oeil interrogateur, que vous

voulez savoir si ce portrait s'applique de point en point à la personne

en question; pas absolument. Ainsi partout où l'auteur a mis _nigra_, il

faut mettre _flava_, et là où il y a _stricta_, _ampla_; du reste on

assure que c'est la femme la mieux faite qu'il soit possible de voir, et

que le costume qui lui sied le mieux est celui que portait jadis la

reine Pomaré, et qui n'était composé, dit-on, que d'un collier de grains

rouges.

Quant à ses talents, il se formulent en deux mots: séduire et plaire.

Comme vous le voyez son lot n'est pas trop mauvais.

J'en viens à mon histoire; car j'espère que vous n'avez plus de

questions à m'adresser?

--Je n'y renonce pas, mais pour le moment trêve aux digressions.

--Je vous disais donc que Joséphine ou plutôt Maxime (car le premier de

ces noms qui est le sien, lui paraissant trop commun; elle a fait choix

du second), est doué du coeur le plus expansif, le plus aimant; il faut

même qu'elle diminue le surabondant de sa sensibilité pour la mettre en

équation parfaite avec celle de ses adorateurs. C'est ainsi qu'il y a

quelque temps et pour tirer parti de ce surabondant, elle avait pris en

affection une chienne épagneule d'une force et d'une taille énorme,

nommée Miss. Maxime et sa chère Miss étaient inséparables, c'était à en

faire crever saint Roch de dépit! En voiture, au théâtre, à table, au

lit, à la promenade, Miss était partout; quand on voyait Maxime conduire

en laisse cette énorme bête, on se rappelait involontairement cette

question de Cicéron à son gendre qui, étant petit, affectait de porter

une grande épée: «Mon Dieu! mon gendre, qui donc vous a attaché à votre

épée?» De même, on pouvait demander à Maxime: «Qui donc vous a condamnée

à être attachée à la chaîne de cette vilaine bête?»

Bref, on pense bien qu'une passion si extraordinaire pour un animal dut

amener plus d'une scène bizarre entre Maxime et ceux de ses adorateurs

qui voulaient régner sans partage dans son coeur. Il n'entre pas dans mon

sujet d'en faire le récit; mais pour trancher court, je dirai que tous

ceux qui déplurent à Miss furent promptement congédiés.

C'est vraiment un problème à jamais insoluble pour moi, qu'une femme qui

ne connaît d'autre divinité que l'inconstance, ait placé toutes ses

affections sur le symbole de la fidélité.

Quoi qu'il en soit, historien fidèle de la catastrophe qui a mis fin aux

jours de l'infortunée Miss, je vous dirai que les précautions et les

soins que prenait sa maîtresse pour conserver une existence si

précieuse, amenèrent son trépas bien avant l'heure marquée par la fatale

Parque. Gorgée de bonbons, de biscuits, de macarons, de champagne, de

café, de punch, au sortir d'un petit souper fait en tiers avec sa

maîtresse et une personne que par discrétion je ne nommerai pas,

l'infortunée Miss fut frappée d'apoplexie et ne tarda pas à rendre le

dernier soupir. Nuit effroyable où retentit tout à coup et comme un

éclat de tonnerre cette sinistre nouvelle: Miss se meurt! Miss est

morte!!!.....

O Gresset! que n'ai-je la plume avec laquelle tu traças la mort de

_Vert-Vert_! Ou plutôt, Muse de l'épopée, redis-moi les douleurs, les

larmes et les cris de la triste Maxime! Non, jamais Andromaque ne versa

tant de larmes sur son Hector; non, jamais la sensible Didon ne regretta

tant le fils d'Anchise!

Hélas! Cet objet de tant d'amour, de tant de larmes, n'est plus en ce

moment qu'un froid et insensible cadavre! La voix, les caresses de

l'inconsolable Maxime resteront désormais sans écho, dans ce coeur glacé

par la mort.

Une sombre tristesse s'empare de ses sens. Elle veut que des signes

publics et ostensibles témoignent des regrets qu'elle éprouve d'une

perte aussi cruelle. Pendant trois jours! Oui, pendant trois mortels

jours, elle fuit tout regard masculin, elle se plonge dans le deuil le

plus profond; et pour qu'il ne soit ignoré de personne, _ô infandum_,

elle attache le crêpe funèbre à sa jarretière!... A cet aspect, les

Amours épouvantés, fuient à tire d'ailes.

Mais que va faire l'infortunée Maxime? Quelle sépulture va-t-elle donner

à sa chère Miss? Celle qui régnait si puissante dans son coeur,

maintenant objet infime, sera-t-elle, comme le vulgaire des êtres de son

espèce, abandonnée à ces barbares qui n'aiment des chiens que leur

enveloppe?...

Non! mille fois non!...

Nouvelle Mausole; il faut que le tombeau de sa chienne favorite, dépose

éternellement de sa douleur et de ses larmes! Elle s'occupe donc, en

sanglotant, de régler les funèbres apprêts de ses funérailles. Une boîte

en coeur de chêne est ordonnée; on la garnit d'ouate, on la parfume des

plus fines essences, puis on procède à la dernière toilette de Miss; on

la peigne, on la bichonne, on lui met dans la gueule un mouchoir de fine

batiste imprégné d'eau de Cologne et de patchouli, son corps a pour

première enveloppe, une des plus belles robes de sa maîtresse, viennent

ensuite une chemise, des draps, des serviettes, des nappes. Enfin, la

boîte est refermée sur ces tristes restes au moyen de vis d'argent.

Ici, nouvel embarras de Maxime! Quelle terre sera digne de recevoir la

dépouille mortelle de Miss, de la célèbre Miss?

Dans cette perplexité, Maxime se fait apporter l'atlas de Lapie; elle en

interroge tous les feuillets; mais dans sa douleur, est-il possible

qu'elle fasse un choix? Tout à coup, cependant un trait de lumière se

fait jour à travers les ténèbres profondes où son âme est plongée. Miss,

la fidèle Miss, ne peut-être inhumée d'une manière digne et convenable,

que dans la terre classique de la fidélité! C'est donc la Picardie, qui

aura la gloire de conserver ses dépouilles.

La suivante de Maxime est appelée; c'est à elle qu'est confiée la triste

mission de procéder aux dernières cérémonies.

La poésie, l'éloquence, jettent à profusion des fleurs sur la tombe de

Miss.

_Consummatum est!..._

--Dieu de Dieu! s'écria Roman, j'ai presque envie de pleurer.

Excusez ma douleur, cette image cruelle

Sera pour moi de pleurs une source éternelle!

Quel bon coeur! Quelle sensibilité! Quel bon caractère! Cette Maxime, est

vraiment la perle des femmes; je l'aime, j'en suis fou... Eh, mais! et

ce pauvre vieux qui est, dites-vous, son père; vous ne m'en avez plus

reparlé? J'espère que sa fille a pour lui, des soins et des égards qui

témoignent que, chez elle, le _père_ est infiniment au-dessus de la

bête?

--Avant que je ne réponde à cette question, dit le poëte chevelu,

examinez, je vous prie, la femme qui descend de cette voiture dont la

portière vient d'être ouverte par une espèce de commissionnaire dont

les jambes vacillantes et le regard hébété, annoncent qu'il a déjà

absorbé une quantité plus que raisonnable de petits verres.

L'équipage est au moins aussi élégant que celui du _rat_ dont je viens

de vous parler; cependant la femme qui vient d'en descendre n'est pas

aussi attrayante que la belle Maxime, aussi elle emploie des moyens tout

différents pour soutenir le luxe dont elle s'environne; ce que la

première demande aux charmes de sa personne, la seconde le trouve dans

les finesses de son esprit.

Cette femme a vu s'écouler son dixième lustre; elle n'a pas cependant

renoncé à l'espoir de paraître jeune; mais ses manières enfantines, ses

petites minauderies, s'accordent mal avec un extérieur qui n'a rien de

distingué; elle est d'une taille au-dessous de la moyenne, ses formes,

d'une ampleur prononcée, rappellent celles de la Vénus Hottentote; et si

son visage fortement coloré n'est pas parsemé de marbrures violacées,

indices certains d'un tempérament sanguin, c'est grâce à un usage

souvent répété de la pommade de concombre.

Si j'étais forcé de vous énumérer toutes les friponneries, toutes les

escroqueries qu'elle a commises et que vous soyez forcé de m'écouter,

nous devrions nous résigner à rester ici jusqu'à demain matin; aussi je

pense qu'il vous suffira de savoir qu'elle ne recule devant rien, que

tous les moyens lui sont bons lorsqu'elle veut se procurer de l'argent;

elle sait à propos prendre tous les masques; toutes les ruses lui sont

familières. Elle trouva même le moyen de dépouiller, de tout ce qu'elle

possédait, une vieille femme qui se croyait au moins aussi fine

qu'elle; et qui se faisait, je ne sais pour quelle raison, appeler la

reine de Hongrie.

--En vérité, cher poëte, vous êtes un singulier conteur; depuis plus

d'une heure vous me tenez le bec dans l'eau; me direz-vous enfin quels

rapports existent entre Maxime et le vieux frotteur, entre la femme dont

vous me parlez maintenant, et ce commissionnaire à demi ivre?

Répondez-donc enfin, ou bien je me retire.

--Ah, de grâce! Un moment souffrez que je respire.

Les vrais mystères de Paris · 第 20 / 99 段