entreprises; il se promenait un jour sur le bord de la mer, accompagné
de ses courtisans, qui disaient tous, que leur souverain était le mortel
le plus chéri des dieux, et que jamais la fortune ne se lasserait de
l'accabler de ses dons. Crésus tira de son doigt une bague magnifique et
la jeta à la mer.--Si je retrouve cette bague, dit-il, je croirai tout
ce que vous venez de me dire.
»A quelques jours de là, on servit, sur la table du roi Crésus, un
admirable esturgeon, et dans le ventre de ce poisson, il retrouva sa
bague.--Vous ne vous trompiez pas, dit-il alors à ses courtisans; je
suis véritablement le plus heureux des mortels. Un sage, qui par
hasard, se trouvait parmi les convives, lui fit observer que l'on
n'était jamais aussi prêt de tomber dans l'abîme, que lorsque l'on était
arrivé au comble de la prospérité, tout le monde se moqua de ce sage.»
--Et tout le monde eut raison; pourquoi cet oiseau de mauvais augure,
venait-il mêler ses croassements, aux joyeux propos qui, sans doute,
assaisonnaient le banquet.
--Tout le monde eut tort, mon cher Roman; car voici ce qui arriva:
«--Quelque temps après, le grand Cyrus vint attaquer les Etats du roi
Crésus; celui-ci essaya vainement de résister au vainqueur; il perdit
toutes les batailles qu'il livra. Enfin, il tomba entre les mains de son
ennemi, qui après l'avoir abreuvé d'outrages, le fit écorcher vif.»
--Et quelle est la moralité de cette histoire, ou plutôt de cette fable?
--C'est qu'il ne faut pas trop compter sur notre destinée, et que le
plus petit événement peut survenir et renverser tout à coup
l'échafaudage sur lequel nous sommes montés.
--Vous êtes fou, monsieur le marquis; notre édifice est trop solide pour
tomber au premier souffle de l'orage; et s'il plaît au diable, nous
mourrons dans notre lit, et marquis de Pourrières.
--Je le souhaite et je l'espère; mais pouvons-nous savoir ce que
l'avenir nous réserve.
La conversation finit là.
Peu de jours après, Salvador quitta le château, où il laissa Roman, pour
aller à Lyon, opérer le recouvrement de quelques sommes importantes,
dues à la succession du vieux marquis de Pourrières, et déposées en
l'étude de maître Coste, notaire. Les démarches qu'il fut forcé de
faire, le mirent en relations avec les personnes qui composaient, à
cette époque, la société la plus distinguée de la ville.
A la suite d'un dîner, auquel il avait été invité, quelques jeunes gens,
qu'il voyait assez habituellement, lui firent la proposition de les
accompagner au grand théâtre. Salvador, après s'être fait un peu prier,
pour satisfaire aux exigences du bon ton, se détermina à les suivre. Ces
messieurs, en entrant dans leur loge, firent assez de bruit pour
troubler le spectacle; et grâce au sans-gêne de leurs manières et à
l'excentricité de leur toilette, ils étaient devenus après quelques
minutes le point de mire toutes les lorgnettes. Les lions de la province
imitent, hélas! tous les travers des lions parisiens.
Ces messieurs étaient tous armés d'un de ces télescopes, auxquels on a
conservé le nom de lorgnettes. Après avoir mis en état ces formidables
instruments, ils examinèrent à leur tour, et lorsqu'ils rencontraient
une physionomie originale, ou un joli minois derrière leur objectif, des
observations pleines de malignité, ou des exclamations admiratives,
partaient de leur loge avec la rapidité des fusées d'un feu d'artifice,
et souvent elles allaient frapper les oreilles de ceux qu'elles
intéressaient.
Salvador, depuis quelques minutes, ne pouvait détacher ses yeux d'une
femme qui venait d'entrer dans une loge, située en face de celle qu'il
occupait avec ses amis, et dont la brillante toilette et la merveilleuse
beauté attiraient tous les regards.
L'attention soutenue de Salvador, parut à la fin blesser cette femme,
qui à son tour, regarda notre héros avec tant d'assurance et de fixité,
qu'elle lui fit presque baisser les yeux.
--_Tron de l'air_, dit-il à un de ses amis en lui désignant l'objet de
son admiration; cette femme est au moins aussi effrontée qu'elle est
belle; quel regard, il est aussi acéré que la pointe d'un poignard
malais.
--Ah! vous avez remarqué cette belle personne; lui dit le jeune homme
auquel il s'était adressé; elle est très-désirable, n'est-ce pas.
--Certes, répondit Salvador, et si je n'avais pas la crainte de vous
rencontrer tous sur mon chemin, je tâcherais de conquérir ses bonnes
grâces.
--Si ce n'est que la crainte d'avoir l'un de nous pour rival, vous
pouvez, sans crainte, tenter l'aventure; mais je crois que vous ne
réussirez pas.
--Vous m'étonnez; cette femme est-elle donc douée d'une vertu à toute
épreuve?
--Vous êtes quelque peu présomptueux, monsieur le marquis;
n'accordez-vous qu'aux Lucrèces le pouvoir de vous résister?
--Oh! vous ne m'avez pas compris, mais répondez-moi sérieusement, je
vous en prie, cette femme est-elle si vertueuse que ce soit faire une
folie que d'essayer de s'en faire aimer?
--Avez-vous lu, monsieur le marquis, un excellent roman du plus fécond
de nos romanciers: _la Peau de chagrin_?
--Sans doute.
--Vous vous rappelez alors une certaine comtesse Foedora?
--Quel rapport...?
--Eh bien! si cette femme était un peu plus âgée, nous croirions tous
qu'elle servait de modèle à M. de Balzac lorsqu'il traçait le portrait
de la comtesse Foedora.
--Ainsi, selon vous, cette femme est?...
--Une femme sans coeur, cher marquis, et nous sommes trop de vos amis
pour ne pas chercher à vous détourner du défilé dans lequel vous
paraissez vouloir vous engager.
--Merci de vos bons avis, messieurs, mais, en vérité, il est bien
difficile de les suivre lorsque l'on a devant les yeux une créature
aussi séduisante que celle-ci.
--Il faudrait avoir la puissance du dieu qui anima la Galathée du
sculpteur Pygmalion si l'on devait devenir amoureux de toutes les belles
statues que l'on peut rencontrer sur son chemin.
--Si j'étais un palatin moins aventureux, je quitterais la lice avant
d'avoir combattu, car vos discours ne sont pas de nature à m'encourager;
mais ne me direz-vous pas le nom de cette femme et ce qui vous autorise
à parler d'elle en des termes si défavorables?
--Nous vous apprendrons volontiers tout ce que vous désirez savoir.
--Je vous écoute.
--Madame la marquise de Roselly n'a pas probablement l'intention de se
fixer dans notre ville, car elle n'a pas monté sa maison et se contente
depuis qu'elle est ici du plus bel appartement de l'hôtel des
_Ambassadeurs_: cependant ses équipages, qu'elle a fait venir de Paris,
excitent à la fois l'admiration et l'envie de toutes nos merveilleuses.
Le caractère assez extraordinaire, les habitudes originales de cette
marquise (elle fume, fait des armes comme le meilleur élève de Mathieu
Coulon, et est aussi bonne écuyère que Baucher) auraient suffi pour que
toutes les portes se fermassent devant elle, si la renommée aux cent
voix n'avait pas pris le soin de nous apprendre son histoire.
La marquise de Roselly venait on ne sait d'où lorsqu'elle débuta au
grand théâtre de Marseille sous le nom de Silvia.
--Silvia! s'écria Salvador en interrompant le narrateur; Silvia!
--Vous connaissez la marquise de Roselly?
--Pas précisément, mais j'ai beaucoup entendu parler de la cantatrice
Silvia.--C'est singulier, se disait Salvador qui se rappelait ce que lui
avait raconté Servigny pendant son séjour au bagne de Toulon, et ce
qu'il avait entendu au dîner donné à Paris par le marquis Alexis de
Pourrières.
--Continuez, je vous en prie, dit-il après quelques instants de silence.
--«Je vous disais donc, continua le narrateur, que Silvia venait on ne
sait d'où lorsqu'elle débuta au grand théâtre de Marseille. Comme elle
est douée d'un talent incontestable et d'une beauté que vous êtes à même
de juger, elle obtint les plus brillants succès, et bientôt elle compta
autant d'adorateurs qu'il y avait à Marseille de jeunes gens riches et
bien tournés. Après une liaison avec un jeune homme de Paris dont le nom
m'échappe, liaison dont les suites furent fatales à ce malheureux, qui
paya de sa liberté et de son honneur le bonheur bien fugitif d'avoir
serré une femme jolie entre ses bras, elle fit la connaissance du
marquis de Roselly, noble seigneur vénitien; cet Italien, à ce qu'il
paraît, n'avait point de cervelle, car trois mois ne s'étaient pas
écoulés qu'au grand étonnement de tous les oisifs de Marseille, Silvia,
après avoir payé un énorme dédit à son directeur, quitta le théâtre et
annonça à tout le monde qu'elle allait épouser son adorateur.
»On crut d'abord que les espérances de la jeune actrice ne se
réaliseraient pas; on ne pouvait croire qu'un aussi noble gentilhomme
que le marquis de Roselly se déterminerait à épouser une fille de
théâtre dont la réputation était plus qu'équivoque, cependant au jour
indiqué, le mariage fut célébré avec beaucoup de pompe.
»Silvia, devenue marquise, ne changea ni de caractère, ni de conduite,
et son mari s'étant noyé à la suite d'une promenade sur l'eau, elle ne
parut pas trop affligée de la perte qu'elle venait de faire, et après un
voyage qu'elle fit en Italie pour recueillir ce qui lui revenait des
biens du marquis de Roselly, elle reparut à Marseille, et, sans attendre
que l'année de son deuil fût expirée, elle remonta sur les planches du
grand théâtre; une insensibilité si ouvertement affichée révolta tout le
monde, et au lieu des bravos et des transports d'admiration qui avaient
accueilli ses débuts, elle ne récolta cette fois que des huées et des
sifflets. Les quelques amis qui lui restaient, une femme jolie, quels
que soient ses vices, en a toujours quelques-uns, affirmèrent, que la
succession de son mari étant composée en grande partie de biens
domaniaux qui, suivant les lois qui régissent le royaume
Lombard-Vénitien, retournant à l'Etat à défaut d'héritier du sang,
c'était la nécessité qui la forçait à suivre de nouveau la carrière
dramatique, mais ce fut en vain, elle fut forcée de quitter Marseille.
Ce fut alors qu'elle vint ici.
--Mais si vraiment elle n'a pas de fortune, dit Salvador à celui de ses
nouveaux amis qui venait de lui apprendre ce qui précède, quels moyens
emploie-t-elle pour suffire à l'entretien du luxe dont elle s'environne?
--Vous me demandez là, cher marquis, la solution d'un problème bien
facile à résoudre: une femme ne trouve-t-elle pas tous les jours des
ressources nouvelles?
--Ainsi, vous croyez?...
--Je crois que la belle marquise de Roselly serait à l'heure qu'il est,
toute disposée à vous vendre très-cher ce que vous pouvez vous procurer
à beaucoup meilleur compte, en vous adressant ailleurs.
--Oh! vous êtes véritablement trop méchant.
--Je suis de l'avis du philosophe de Genève; vous savez ce qu'il a dit
de la courtisane du roi?...
--Assez, assez, ménagez un peu plus, cette pauvre marquise.
Silvia, on plutôt la marquise de Roselly, paraissait avoir deviné que
Salvador et les jeunes merveilleux placés près de lui s'occupaient
d'elle, car elle n'avait pas cessé de regarder la loge dans laquelle ils
se trouvaient, en balançant nonchalamment le bouquet de violettes de
Parme et de camélias qu'elle tenait à la main.
Après la seconde pièce elle sortit, non sans avoir jeté sur Salvador un
de ces regards qui enveloppent de la tête aux pieds celui auquel ils
sont adressés.
Salvador, pendant les quelques jours qui suivirent cette soirée, pensa
plus d'une fois à Silvia; il n'était pas encore positivement amoureux de
cette femme, dont la beauté avait impressionné vivement ses sens, mais
il se sentait entraîné vers elle par un sentiment inexplicable et une
curiosité irrésistible.
Salvador, comme tous les gens qui ont à se reprocher quelque grand
crime, était excessivement superstitieux[227]. Il se figura que ce
n'était pas le hasard qui avait amené devant lui cette femme dont
plusieurs fois déjà il avait entendu prononcer le nom, et qu'il existait
entre sa destinée et la sienne une mystérieuse relation.--Réussir à
fixer cette femme qui ne s'est encore attachée à personne, et qui se
débarrasse d'une manière si expéditive des gens qui lui déplaisent, se
dit-il un jour, est une entreprise beaucoup plus difficile que de
conquérir lorsque l'on ne recule pas devant l'emploi de certains moyens,
un nom et une fortune! Eh bien! je tenterai l'aventure, et, si je
réussis, ce sera un certain signe qu'aucun événement fâcheux ne doit
plus m'arriver. Cette idée, accueillie d'abord comme une folie, germa
cependant dans l'esprit de Salvador, qu'elle domina bientôt.
Salvador se présenta plusieurs fois à l'hôtel des _Ambassadeurs_ sans
pouvoir obtenir la faveur d'être admis auprès de Silvia; et, ainsi que
cela arrive toujours, les obstacles qu'il rencontrait sur son chemin ne
firent qu'ajouter de nouvelles forces au désir qu'il éprouvait.
Un valet de place assez intelligent était attaché depuis plusieurs
années à l'hôtel des _Ambassadeurs_. Cet homme, que Salvador payait
très-généreusement, lui avait appris que la marquise de Roselly se
rendait presque tous les soirs sur la place Bellecourt, où la musique
d'un régiment de ligne, alors en garnison dans la ville, attirait
l'élite de la société lyonnaise.
Salvador alla donc un soir augmenter la foule, déjà si nombreuse, des
adorateurs que la belle Silvia traînait partout après elle, et ce ne fut
pas sans peine qu'il parvint à conquérir un siége à ses côtés. Silvia,
qui connaissait déjà son nom, et qui savait qu'il occupait dans le monde
une assez belle position, voulut bien se départir en sa faveur des
rigueurs dont assez ordinairement elle accablait ceux qui portaient ses
chaînes.
--Je crois, lui dit Salvador, après les préliminaires obligés de toute
conversation que l'un des deux interlocuteurs veut amener sur un terrain
plus intéressant que celui sur lequel elle s'agite, que j'ai eu le
plaisir, il y a quelques jours déjà, de vous rencontrer au grand
théâtre.
--C'est vrai, lui répondit Silvia, et vraiment, je dois vous le dire,
vous n'auriez pas, je le crois, examiné avec plus d'attention un cheval
de luxe que vous auriez en l'envie d'acheter.
--Ah! madame, vous punissez bien sévèrement une faute que tout le monde
aurait commise à ma place. Lorsqu'une fois les yeux se sont fixés sur
vous, croyez-vous qu'il soit possible qu'ils se détournent?
--Ecoutez, monsieur le marquis, dit Silvia après quelques instants de
silence, si je suis sincère, me promettez-vous de répondre avec
franchise aux quelques questions que je vais vous adresser?
--Oui, répondit Salvador.
Silvia jeta sur lui un regard qui semblait interroger les plus secrètes
pensées de son âme.
--M'aimez-vous? dit-elle.
Salvador était venu sur le terrain avec le dessein d'attaquer, et
c'était l'ennemi qui lui présentait la bataille. Cette interversion des
rôles, qu'il n'avait pas prévue, le dérouta siége; aussi il hésita
quelques instants avant de se déterminer à répondre.
--Eh! bien, reprit Silvia, m'aimez-vous?
--Je le crois, répondit Salvador.
--Je ne serai pas moins franche que vous, je n'ai encore aimé personne,
pas même mon mari, ajouta-t-elle en souriant, et j'ai cru jusqu'à ce
jour que ce serait toujours ainsi: il paraît que je me suis trompée.
--Ah! madame, est-ce un aveu et dois-je l'interpréter en ma faveur?
--Vous faites beaucoup trop de chemin en peu de temps, monsieur le
marquis, je ne veux pas dire que je vous aime, mais seulement qu'il est
possible que je finisse par vous aimer; mais si vous voulez me croire,
nous en resterons là.
--Ah! madame, ce que vous me demandez est impossible.
--Je ne sais si je me trompe, monsieur le marquis, mais quelque chose me
dit que d'une liaison entre vous et moi il ne doit rien résulter de bon.
--Croyez, madame, que si mes espérances se réalisent, de mon côté du
moins, vos prévisions seront trompées.
La conversation continua quelques instants encore sur ce ton, et
Salvador ne quitta la belle marquise de Roselly qu'après avoir obtenu la
permission d'aller chez elle lui présenter ses hommages.
L'amour, ce sentiment si pur, par lequel deux âmes se fondent en une
seule, peut-il donc être éprouvé par des créatures aussi perverses que
celles qui nous occupent en ce moment; et le sentiment qui les engage à
se rapprocher l'une de l'autre, est-il bien le même que celui dont nous
avons tous plus ou moins ressenti les atteintes; hélas! oui, les tigres
aussi bien que les colombes recherchent les individus de leur espèce,
lorsqu'arrive la saison des amours.
L'amour, lorsqu'il a lié l'un à l'autre deux individus dont la vie a été
une suite continuelle de débordements et de crimes, est peut-être plus
violent, plus constant, plus capable de dévouement que celui qui a pris
naissance dans le coeur d'un individu de trempe ordinaire; cette vérité
une fois admise, les événements qui doivent être le résultat de la
rencontre de Salvador et de Silvia, ne seront plus que les effets
naturels d'une cause prévue.
Il nous eût été facile, pour justifier ceux des événements de ce livre
qui peuvent au premier aspect paraître extraordinaire, de rapporter une
foule de faits empruntés à la vie réelle; nous n'avons usé de cette
faculté qu'avec une extrême réserve, car nous savions que ce n'est pas
sans courir le risque d'ennuyer ses lecteurs, qu'un auteur étale les
trésors de son érudition; cependant le nouvel aspect sous lequel nous
sommes forcé de présenter Salvador et la fille de la mère Sans-Refus,
nous engage à rappeler au souvenir de nos lecteurs, quelques faits
récents qui se rattachent à un célèbre criminel.
Les malfaiteurs, quelle que soit la catégorie à laquelle ils
appartiennent, voleurs ou assassins de profession (il existe des
assassins de profession et nous aurons occasion de peindre quelques-unes
de ces hideuses individualités), sont comme tous les autres hommes,
plus peut-être que tous les autres hommes, dominés par l'amour-propre;
mais comme ils ne peuvent se glorifier des vertus qu'ils ne possèdent
pas, ils se glorifient de leurs crimes: ainsi que nous l'avons déjà dit,
ils méprisent ceux d'entre eux qui ne volent que des bagatelles ou qui,
après avoir volé, manifestent l'intention de se repentir; la publicité
que les journaux donnent à leurs méfaits les flatte au lieu de les
chagriner, et bien souvent ils arrivent au bagne ou dans la prison ayant
dans leur poche le numéro de la feuille dans laquelle se trouve le
compte-rendu des débats qui ont amené leur condamnation. Aussi, depuis
que les journaux judiciaires élèvent un piédestal à chaque grand
criminel, et que les dames du meilleur monde assistent parées comme pour
le bal aux audiences de la cour d'assises, lorsque l'acte d'accusation
promet des détails sanglants ou érotiques, tous ceux que l'on amène sur
le banc des accusés, cherchent à prendre une attitude dramatique et pour
eux, l'instant du triomphe est celui où l'auditoire paraît glacé
d'épouvante.
Poulmann est peut-être de tous les assassins qui depuis quelques années
ont comparu devant la cour d'assises de la Seine, celui qui a affiché le
plus révoltant cynisme et la plus effroyable immoralité: Eh bien! cet
homme qui énumérait avec une certaine complaisance toutes les phases de
son crime, qui décrivait sans sourciller l'horrible agonie de sa
victime, se rattachait cependant à l'humanité par l'affection qu'il
portait à la femme Simonnet, surnommée Louise aux yeux de chat, qui, de
son côté était folle de lui. Ces deux individus, pendant leur détention
à la Conciergerie, se donnaient à chaque instant les preuves d'un
attachement sans bornes. Poulmann, auquel Louise avait donné toute sa
chevelure, la contemplait avec ravissement, à tous les instants du jour,
et la portait constamment sur son coeur; il adressait à sa maîtresse des
lettres dans lesquelles il lui peignait son amour en traits de feu, et
lorsqu'il la rencontrait à l'avant-greffe, il la serrait entre ses bras
avec une force extraordinaire. Louise aux yeux de chat, de son côté,
avait renfermé dans on petit sachet qu'elle portait sur sa poitrine
toutes les lettres qu'elle avait reçues de Poulmann. Elle les lisait dix
fois par jour, et souvent l'auteur de ce livre lui entendit adresser à
ses compagnes de captivité, ces singulières paroles: «Que je suis
malheureuse: mon mari était un homme de mauvaises moeurs, qui me rendit
la vie insupportable et me battait sans cesse; je le quitte, j'ai la
chance de tomber entre les mains d'un honnête homme qui me rend le
bonheur et la tranquillité, et il faut que l'on vienne l'arrêter: quelle
fatalité!»
Ce qui précède a surabondamment prouvé, que les femmes les plus
criminelles sont, aussi bien que les personnes les plus vertueuses,
susceptibles d'attachement. Aussi nos lecteurs ne seront pas étonnés
lorsque nous dirons que, moins d'un mois après s'être rencontrés pour la
première fois, Salvador et Silvia éprouvaient l'un pour l'autre un amour
(doit-il être permis de conserver ce nom à un sentiment éprouvé par des
individus de semblable nature?) aussi violent que celui qui unissait
Poulmann à la femme Simonnet.
Nous devons, avant d'aller plus loin, donner à ceux de nos lecteurs qui
ont bien voulu nous suivre jusqu'ici quelques explications qu'ils
voudront bien, nous l'espérons, accueillir avec indulgence.
Ce n'est point seulement pour satisfaire la vaine curiosité des gens du
monde et des oisifs que nous nous sommes déterminé à écrire ce livre.
Bien que nous ne soyons pas très-expert en matière littéraire, nous
savons cependant qu'il ne suffit pas de grouper un certain nombre de
personnages plus ou moins excentriques autour d'une donnée plus ou moins
originale, et de saupoudrer le tout de quelques tableaux de moeurs plus
ou moins exacts, pour avoir fait un livre utile; nous savons aussi que
les livres utiles sont les seuls qui soient destinés à fournir une
longue carrière.
Nous avons voulu faire un livre utile.
Nos forces ne sont peut-être pas en harmonie avec la tâche que nous nous
sommes imposée; mais à défaut d'autre mérite, il nous restera celui de
l'intention, mérite dont bien certainement les lecteurs de bonne foi
voudront bien nous tenir compte.
On va peut-être nous demander pourquoi, de toutes les formes
littéraires, nous avons adopté la plus frivole, celle du roman. A cette
question nous ferons une réponse bien ingénue.
Nous avons voulu être lu.
Le public liseur (que l'on nous pardonne cette comparaison), ressemble
un peu à ces enfants qui ne se déterminent à boire la potion qui doit
leur sauver la vie que lorsque les bords du vase qui contient ont été
préalablement enduits de miel... Cherchez d'abord les moyens de
l'intéresser ou de l'amuser, vous pourrez ensuite l'instruire et le
moraliser tout à votre aise.
Prouver que les fautes les plus légères ont presque toujours des suites
déplorables; qu'il n'y a point de crime, quelque bien combiné qu'il
soit, quelque épais que soient les voiles dont il s'enveloppe, qui
échappe à la punition qui est due. Que souvent les crimes sont punis
l'un par l'autre. Que les conséquences de toutes les liaisons qui ne
sont pas fondées sur la vertu sont toujours déplorables. Qu'il n'est pas
de chute dont on ne puisse se relever lorsque l'on a du courage. Qu'il
est toujours possible de faire le bien lorsque l'on a de la bonne
volonté. Telles sont les vérités morales que ce livre est destiné à
mettre en relief. Nous croyons qu'elles résulteront suffisamment des
faits qui doivent amener le dénoûment de notre ouvrage; aussi
serons-nous aussi sobre que possible de réflexions.
Jusqu'à ce moment les personnages que nous avons mis en scène, Salvador,
Céleste, Comtois et sa mère, Roman et tous les autres, à l'exception de
la comtesse de Neuville, de son amie et de Servigny, qui ne sont restés
qu'un instant sous les yeux du lecteur, sont des êtres essentiellement
vicieux. Mais que l'on se rassure, nous aurons aussi quelques nobles
caractères à peindre, et plus d'une belle action à raconter.