cependant n'ont pas encore été décrites avec fidélité. La plupart des
écrivains qui se sont occupés de cette matière ont voulu, avant tout,
dramatiser leur sujet; aussi, les uns ont chargé leurs palettes de
couleurs ou trop sombres ou trop riantes; les autres, dominés par leurs
idées politiques, ont cherché à expliquer, par l'organisation de la
société, tous les vices de la classe qu'ils ont voulu peindre; d'autres
ne les ont vus que du haut de leur position officielle, et ne les ont
observés que sous l'influence des préventions que la nature même de
leurs fonctions devait nécessairement leur inspirer.
On viendra peut-être nous dire que des philanthropes ont visité dans
leurs plus petits détails les lieux de détention, et qu'ils n'ont pris
la plume qu'après avoir tout examiné consciencieusement; l'auteur de ce
livre veut croire tout le bien possible de ces messieurs, quoique de nos
jours on ait fait de la philanthropie un métier auquel on gagne de
bonnes rentes et de beaux biens au soleil; mais en admettant que ces
philanthropes se soient acquittés de leur mission avec toute la
conscience possible, toujours est-il qu'ils n'ont jamais vu qu'en
_toilette_ les bagnes et les maisons centrales. Au jour de la visite,
annoncée longtemps à l'avance, la soupe était presque passable, les
gardiens étaient à peu près polis, et tous les prisonniers désireux
d'obtenir, soit leur grâce, soit une commutation de peine, des agneaux
purs et sans tache, et puis ce n'est pas tout, il existe toujours chez
la plupart des condamnés une sorte de crainte mêlée d'espérance, et un
respect humain qui les empêche de se montrer tels qu'ils sont devant
ceux auxquels est dévolue une certaine autorité, ou qui ne sont pas
descendus à leur niveau; ce n'est que lorsqu'ils sont seuls entre eux,
qu'ils peuvent être jugés comme ils le méritent, et dût-on trouver mon
opinion plus que hasardée, je soutiens que s'il s'agissait de faire un
livre dans lequel fussent décrits avec détails et exactitude le
caractère et les moeurs des malfaiteurs, ce livre devrait être fait par
l'un d'eux.
Par le fait de circonstances qu'il est inutile de rappeler ici, puisque
des publications précédentes les ont fait suffisamment connaître,
l'auteur de cet ouvrage se trouve placé dans les circonstances les plus
favorables à l'exécution du travail qu'il s'est imposé; aussi, pour
écrire les peintures de moeurs qui se trouvent dans son livre, il lui a
suffi de rappeler ses souvenirs, et il peut dire qu'à défaut d'autre
mérite, elles auront du moins celui de l'exactitude.
Il fallait pour être exact, conserver aux individus que nous avons mis
en scène, le langage qu'ils parlent habituellement, aussi on trouve dans
ce qui précède, et on trouvera dans ce qui va suivre, une grande
quantité de mots d'_argot_, on nous fera peut-être observer qu'il était
au moins inutile d'initier les gens du monde à la connaissance du jargon
des voleurs et des assassins. Nous comprendrions jusqu'à un certain
point cette observation, si nous étions les premiers à faire ce que nous
avons fait; mais comme depuis déjà longtemps nous avons été devancé dans
la carrière, le seul soin dont à ce sujet nous ayons dû nous inquiéter,
a été celui de veiller à ce que notre plume restât constamment chaste.
C'est ce que nous avons fait.
Nous devions à nos lecteurs les quelques explications qui précèdent,
dont il voudra bien, nous l'espérons, excuser la longueur.
Après quelques mois de séjour à Lyon, Silvia et Salvador se disposèrent
à partir pour le château de Pourrières, que ce dernier voulait faire
visiter à sa maîtresse avant de se mettre en route pour Paris, où il
avait l'intention de se fixer.
Les premiers temps de leur liaison n'avaient pas été exempts d'orages,
Salvador que la sensualité seule avait d'abord attiré près de Silvia,
avait primitivement tenté de rompre les noeuds qui l'attachaient à cette
femme; Silvia, de son côté, avait cherché par tous les moyens possibles
à faire de son amant ce que jusqu'à ce moment elle avait fait de tous
les hommes qu'elle avait rencontrés, un hochet, une sorte de mannequin
toujours prêt à accepter tous ses caprices, à se courber devant toutes
ses volontés. Ils n'avaient ni l'un ni l'autre réussi dans leur
entreprise; un sourire, quelques douces paroles, quelques regards plus
tendres que de coutume ramenaient Salvador aux pieds de Silvia,
lorsqu'il venait de manifester l'intention de briser ses chaînes; mais
lorsqu'elle voulait lui faire trop sentir le joug qu'il portait, l'amant
si tendre, si soumis quelques minutes auparavant, changeait totalement
d'aspect, et les éclats de sa colère épouvantaient Silvia, toute résolue
qu'elle était.
--Ecoutez, lui dit un jour Salvador après une scène plus violente que
toutes celles qui l'avaient précédée, voulez-vous que nous restions
ensemble?
Silvia eût été désolée si son amant lui eût manifesté le désir de rompre
avec elle, mais les mauvais instincts qui la dominaient à son insu lui
empêchèrent la réponse qu'elle avait dans le coeur de venir se placer sur
ses lèvres; elle répondit le contraire de ce qu'elle pensait.
--Non, dit-elle.
--Vous êtes bien déterminée?
Silvia hésita quelques instants avant de répondre, mais elle ne put se
résoudre à démentir son caractère.
--Oui, ajouta-t-elle.
Salvador était sur le point de remporter une victoire complète, mais il
ne put se contenir plus longtemps.
--Ah! vous voulez me quitter, je devais m'attendre à cela de votre part,
mais n'y comptez pas.
Silvia venait de reconquérir d'un seul coup les avantages qu'elle avait
perdus dans les luttes précédentes.
--Je vous trouve plaisant, dit-elle, et vous affichez de singulières
prétentions; parce que probablement je n'ai pas cessé de vous plaire,
vous voulez me garder auprès de vous, malgré moi; cela ne sera pas,
monsieur le marquis de Pourrières.
--Cela sera, madame la marquise de Roselly.
--Je suis curieuse de connaître le moyen que vous comptez employer pour
me forcer à faire votre volonté.
--Tenez, Silvia, vous vous êtes grossièrement trompée si vous avez cru
qu'il vous serait possible de faire de moi ce que vous avez fait de tous
ceux que vous avez rencontrés; je ne suis ni un Préval ni un Servigny;
de ma poitrine au poignard d'un assassin, il y a, sachez-le bien, un
espace que vous ne pourrez pas franchir, et ce n'est pas moi que vous
enverrez au bagne de Toulon.
--Ah! vous savez ce qui m'est arrivé avec ces deux messieurs, dit Silvia
profondément étonnée.
--Je sais bien d'autres choses encore, et je puis, lorsque cela me
plaira, renverser l'échafaudage sur lequel vous êtes montée. Monsieur de
Préval a-t-il pris la peine de vous apprendre que le nom que vous
portiez à l'institution de la Légion d'honneur n'était pas le vôtre?
--Je ne possède pas le talent de deviner les charades. Je ne vous
comprends plus.
--Je vais me faire comprendre.
Salvador raconta à sa maîtresse tout ce qu'il savait de sa vie passée,
comment elle avait été admise à l'institution de la Légion d'honneur,
sous le nom de Catherine Fontaine, qui n'était pas le sien, et comment
elle se trouvait être la fille d'une femme qui tenait un mauvais lieu.
Vous le voyez, ajouta-t-il, je puis, si cela me plaît, faire déclarer
nul votre mariage avec le marquis de Roselly, qui a été contracté sous
des noms supposés; vous serez alors forcée de rendre compte à ses
héritiers de ce que vous avez recueilli de sa succession. Vous le voyez,
Silvia, vous êtes entièrement à ma discrétion, ne me forcez pas à user
de mon pouvoir.
--Ce que vous dites, répondit Silvia, doit être vrai; car vous
connaissez assez mon caractère pour être certain qu'avant d'accorder une
créance entière à vos paroles, j'aurais soin de m'assurer de leur
valeur, je suis donc, jusqu'à un certain point, à votre discrétion, mais
cela ne m'inquiète guère; quoique vous fassiez, il me restera quelque
chose que vous ne pourrez pas m'enlever.
--Eh quoi? s'il vous plaît.
--Les talents que je possède, de la jeunesse et peut-être quelques
attraits, ajouta Silvia, en adressant à Salvador le plus gracieux des
sourires.
--Vous êtes une infernale coquette, lui répondit son amant, tout à fait
désarmé, mais croyez-moi, Silvia, tâchons de marcher d'accord sur le
chemin que nous devons suivre ensemble, plus de ces luttes dont les
suites nous seraient fatales à tous deux.
--Vous vous trompez de moitié, mon cher.
--Comment l'entendez-vous?
--Je veux dire que si la bataille s'engage de nouveau, toutes les
chances seront en votre faveur; car vous possédez tous les secrets de
l'ennemi, qui de son côté, ne sait absolument rien de ce qui vous
regarde.
--Oh! je vous assure, que vous savez de ma vie, tout ce qu'il est
possible d'en savoir.
--Peut-être; mais si vous avez des secrets que vous ayez intérêt à
cacher, faites en sorte que je ne puisse pas les découvrir, si jamais
vous veniez à me tromper, j'en ferais peut-être un usage qui ne vous
conviendrait pas.
--A bon entendeur, salut.
--Et il demeure constant?...
--Que je vous adore, et que vous voulez bien ne pas me détester; et que
si jamais je vous trompe, vous aurez acquis le droit de vous venger.
--Convenu! dit Silvia, en tendant sa main à Salvador, qui y déposa le
plus ardent des baisers.
--Et vous me suivrez à Pourrières, et de là à Paris, dit-il sans quitter
la main de sa maîtresse qu'il tenait serrée dans les siennes, et en
attachant sur ses yeux un regard qui cherchait à deviner sa pensée.
--Partout où vous voudrez, répondit-elle et cette fois le sourire
sardonique qui venait toujours se placer sur ses lèvres lorsqu'elle
répondait à ses adorateurs, ne vint pas démentir l'expression de sa voix
et de son regard.
Elle était sincère.
Salvador fit de suite les préparatifs de son départ, et après avoir cent
fois recommandé à Silvia que la crainte de blesser les convenances
l'empêchait d'emmener avec lui, de ne pas trop se faire attendre, il
quitta Lyon.
Roman était absent lorsqu'il arriva au château de Pourrières; et
lorsqu'il demanda aux domestiques où il était allé, on lui répondit que
M. l'intendant était parti depuis environ huit jours, pour aller
rejoindre, à Lyon, M. le marquis, et que, depuis lors, on n'avait pas
reçu de ses nouvelles.
L'absence de son complice aurait inquiété Salvador dans tout autre
moment; mais l'impatience avec laquelle il attendait sa maîtresse, et
les préparatifs qu'il faisait faire pour la recevoir, occupaient tous
ses instants et ne lui laissaient pas le temps de penser à autre chose.
Il savait qu'il ne pouvait, sans blesser les convenances, recevoir chez
lui une femme, qu'il avait l'intention de faire admettre dans le monde
qu'il fréquentait. Aussi, son premier soin en arrivant au château de
Pourrières, avait été d'aller trouver un châtelain de ses voisins, que
les honneurs qu'il avait obtenus depuis qu'il s'était rallié au nouveau
gouvernement n'avaient pas éloigné de lui, afin de prier son épouse de
vouloir bien recevoir chez elle, pendant quelques jours, la noble
marquise de Roselly, qu'il avait annoncée comme la veuve d'un
gentilhomme italien avec lequel il s'était lié pendant ses voyages.
De semblables services ne se refusent jamais; aussi Silvia, lors de son
arrivée à Pourrières, fut accueillie dans la famille du voisin de
Salvador avec l'empressement et la cordialité que l'on croyait devoir
témoigner à une femme que sa jeunesse, sa beauté, son esprit et sa
position de veuve rendait très-intéressante.
Salvador avait laissé entrevoir à ses voisins qu'il désirait captiver
les bonnes grâces de la marquise de Roselly qu'il avait l'intention de
prendre pour épouse si elle voulait bien y consentir; aussi les
fréquentes visites qu'il lui faisait, paraissaient toutes naturelles au
brave gentilhomme et à son épouse, qui sans y mettre d'affectation,
saisissaient toutes les occasions de les laisser seuls.
Salvador avait terminé toutes les affaires qui le retenaient à
Pourrières, et Silvia avait annoncé à ses hôtes son prochain départ:
ils devaient se mettre en route à un jour d'intervalle et se rejoindre à
Valence, où le premier arrivé devait attendre l'autre à l'hôtel _de la
Poste_, après une fête d'adieu qui allait être donnée au château de
Pourrières, et à laquelle avaient été invités tous les voisins du
marquis. Celui-ci autant pour plaire à sa maîtresse que pour laisser à
ses amis des souvenirs agréables, avait voulu que rien ne manquât à
cette fête. Un festin magnifique devait être servi aux invités, les
meilleurs musiciens d'Aix avaient été mis en réquisition afin de
composer un orchestre digne des nobles danseurs auxquels il était
destiné, le parc tout entier devait être illuminé en verres de couleurs,
enfin un admirable feu d'artifice devait la terminer.
La fête était arrivée à son apogée et Salvador allait prier Silvia de
donner le signal du feu d'artifice qui devait précéder le souper,
lorsqu'un domestique vint le trouver dans la partie du parc où
l'orchestre avait été établi, afin de lui annoncer que monsieur Lebrun
venait d'arriver, et qu'après s'être retiré dans son appartement, il
faisait prier monsieur le marquis de venir lui parler.
Le domestique s'était acquitté de sa mission devant Silvia, que Salvador
tenait sous le bras et à laquelle il faisait les honneurs de la fête; il
parut singulier à cette dernière, qu'un intendant fît prier son maître
de venir le trouver dans sa chambre, et elle ne pût s'empêcher de
témoigner son étonnement.
--Oh! mon intendant est un ancien serviteur de la famille, répondit
Salvador à ses observations, et je lui permets des petites licences que
je ne tolérerais chez aucun autre.
Et comme le domestique attendait la réponse de son maître:
--Dites à mon intendant, ajouta-t-il en appuyant sur ce dernier mot, de
venir me trouver ici.
Le domestique alla transmettre à Roman, l'ordre qu'il avait reçu, et
celui-ci, qui s'était déjà débarrassé de son costume de voyage, fut
assez vivement contrarié d'être forcé de se déranger pour aller se mêler
à la foule des invités.
--Il paraît, se dit-il, qu'il y a quelque chose de nouveau, puisqu'il ne
peut pas disposer d'un instant; nous allons voir cela.
Après avoir fait un peu de toilette, il se rendit dans le parc;
lorsqu'il aborda Salvador, celui-ci lui fit un signe qui, tout
imperceptible qu'il était, n'échappa pas aux regards clairvoyants de
Silvia.
--Ne pouviez-vous, dit Salvador, prendre quelques instants sur votre
repos, afin de venir me communiquer ce que vous avez de si pressé à me
dire?
--Je prie monsieur le marquis, de vouloir bien m'excuser, répondit
Roman, qui avait compris le signe de son ami: mais ce que j'ai à lui
dire ne souffrant aucun retard et ne regardant que lui, et tous les
appartements du château étant envahis par la foule, j'ai pensé que nous
serions plus commodément chez moi.
--C'est bien; maintenant vous pouvez vous expliquer.
Et comme Roman ne répondait pas.
--Vous pouvez parler devant madame, ajouta Salvador.
--Je demande bien pardon à monsieur le marquis, mais ce que j'ai à lui
dire m'étant à peu près personnel, il est nécessaire que je ne
m'explique que devant lui.
Salvador devina aux regards de Roman, que lui seul devait entendre ce
que son complice voulait lui dire, il conduisit Silvia dans la partie du
parc réservée pour le bal, et il revint joindre son ami.
--Puis-je savoir, dit-il, lorsqu'ils se trouvèrent dans une partie
écartée du parc, d'où tu sors et ce que tu as fait depuis quinze jours
que tu as quitté le château?
--Ah! mon ami, je n'ose te dire ce qui m'est arrivé.
--Je le devine, tu es resté à Aix pendant ces quinze jours?
--Oui.
--Tu as joué?
--Oui.
--Et tu as sans doute beaucoup perdu?
--C'est ta faute autant que la mienne, pourquoi m'as-tu quitté? Lorsque
je suis seul je m'ennuie et alors je joue pour me distraire, mais ce qui
vient de m'arriver me servira de leçon.
--Voilà plusieurs fois déjà, que tu me tiens le même langage... Voyons,
combien as-tu perdu?
--Vingt-deux mille francs.
--Vingt-deux mille francs! s'écria Salvador; mais bourreau, ajouta-t-il,
tu as donc promis au diable de nous ruiner?
--J'en conviens, la saignée est un peu forte; mais tu le sais, mon ami,
au jeu comme à la guerre, on peut en un instant, réparer les pertes
d'une année.
--Ainsi, tu ne veux pas cesser de jouer?
--Pourquoi n'essayerais-je pas de regagner ce que j'ai perdu?
--Ah! je voudrais que tous les joueurs fussent au fond des enfers!
--Le souhait est charitable, mais veux-tu me permettre une petite
observation?
--Je t'écoute.
--Il a été dit, si je m'en souviens bien, que la fortune du marquis de
Pourrières nous appartiendrait à tous deux?
--Sans doute.
--Depuis que nous sommes ici, j'ai perdu deux cents mille francs
environ... Eh! bien, crois-tu que tu n'as pas dépensé davantage en
objets de luxe, en chevaux, en équipages, sans compter ce que t'a coûté
l'organisation et la musique de ton bataillon de garde nationale.
--Mais, mon ami, ce n'est pas tant l'argent que tu as perdu que je
regrette, que le mauvais effet que ta conduite peut produire dans le
monde, on doit difficilement comprendre qu'un intendant puisse perdre
des sommes considérables; et l'on peut penser que tu es un fripon et que
je suis un imbécile.
--Ce que tu dis est vrai; mais indique-moi, je t'en prie, le moyen de
vaincre une passion aussi impérieuse que la passion du jeu?
--Ecoute! Roman, notre position est délicate, le plus léger accident
peut déchirer le voile épais qui couvre nos crimes. Les lieux que tu
fréquentes sont le rendez-vous de tout ce que la société renferme de
plus vicieux, et tu peux y rencontrer quelqu'un qui te reconnaisse.
--Tu parles aussi bien que feu saint Jean bouche d'or, et je te promets
de suivre à l'avenir tous tes conseils.
--Je désire que cette fois tu tiennes tes promesses. Ainsi c'est convenu
tu ne joueras plus?
--Laisse-moi seulement regagner ce que je viens de perdre, et après je
dis un éternel adieu aux tapis verts, aux cartes et aux dés.
--Mon cher ami, ne nourris pas plus longtemps une espérance qui conduit
au suicide tous les joueurs qui ne veulent pas mourir de faim.
Silvia, que Salvador avait menée près de la noble châtelaine chez
laquelle elle habitait lorsque Roman l'avait abordé, avait quitté cette
dame après une conversation de quelques minutes, et ayant suivi une
assez longue avenue en se cachant derrière chaque arbre, elle était
arrivée dans le fourré épais où se trouvaient Salvador et Roman.
Elle venait à ce moment de se placer assez près d'eux pour pouvoir
entendre tout ce qu'ils disaient.
--Mon cher Roman, ajouta Salvador après quelques instants de silence,
cela ne peut durer. Depuis que nous sommes ici, voilà plus de deux cent
mille francs que tu perds; encore quelques années de cette vie et nous
serons ruinés, et forcés peut-être de reprendre, notre ancien métier.
Séparons-nous, c'est le parti le plus sage que nous puissions prendre.
--Ingrat! répondit Roman, tu veux me quitter?
--C'est de ma part un parti pris, si tu ne veux pas changer de conduite.
Comme, ainsi que je te l'ai dit, j'ai l'intention de me fixer à Paris,
je vais emprunter sur toutes les propriétés de la seigneurie de
Pourrières la somme qu'il me faut pour monter maison dans la capitale:
si tu le veux, je te remettrai une somme équivalente à celle qui te
revient sur ce qui nous reste.
--Ne me remets rien et restons comme nous sommes: tu sais bien que je ne
puis pas me séparer de toi.
--Restons ensemble puisque cela te plaît; mais je prends, à partir de ce
jour, la clé du coffre, et lorsque tu voudras jouer ne viens pas me
demander de l'argent, car je te le jure, je ne t'en donnerai pas.
--Eh! qu'est-ce que cela me fait? Crois-tu par hasard, que si j'en
voulais absolument il ne me serait plus possible de m'en procurer?
--Ne va pas au moins remettre la main à la pâte!
--C'est bon, c'est bon, le temps est un grand maître! Du reste je suis
décidé à ne plus jouer.
--S'il en est ainsi, tout est oublié. Mais il faut que je te quitte pour
m'occuper un peu de mes invités, tu m'attendras dans mon appartement,
n'est-ce pas?
Silvia cachée derrière un arbre avait écouté la fin de la conversation
du marquis de Pourrières et de son intendant, et cette conversation
venait de lui apprendre qu'il existait un secret entre ces deux hommes;
mais de quelle nature était ce secret? C'était là ce qu'elle aurait
voulu savoir, et ce que peut-être elle aurait appris si un de ces
éternuements, que malgré les plus violents efforts il est impossible de
comprimer, n'était pas venu tout à coup, révéler aux deux amis la
présence d'un tiers.
--Quelqu'un nous écoute dit Roman à voix basse en montrant du doigt la
place où se tenait Silvia.
--Nous n'avons heureusement rien dit qui puisse nous compromettre,
répondit de même Salvador.
Silvia, aux mouvements du marquis et de son intendant, qui depuis son
malencontreux éternuement ne parlaient plus qu'à voix basse, avait
deviné qu'elle venait d'être découverte, craignant d'avoir été reconnue
et ne voulant pas laisser supposer à son amant qu'elle n'était venue que
pour l'épier dans cette partie du parc, elle quitta la place qu'elle
occupait et se dirigea vers lui.
Hé quoi! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle en l'abordant, je
n'espérais pas, je vous l'assure, avoir le bonheur de vous rencontrer
dans cette partie déserte du parc.
--Ah! vipère, pensa Salvador, en se mordant les lèvres, tu nous épiais!
Croyez, madame la marquise, dit-il en offrant son bras à Silvia, que le
bonheur est tout de mon côté. C'est bien, continua-t-il d'un ton bref et
impératif en s'adressant à Roman qui, ignorant encore la liaison qui
existait entre son complice et la femme qu'il avait devant les yeux,
était redevenu le plus humble et le plus poli des intendants, c'est
bien, vous pouvez vous retirer.
Roman s'inclina et laissa seuls Silvia et Salvador.
--Vous nous écoutiez! dit ce dernier à sa maîtresse.
--Je crois que vous vous trompez, répondit-elle.
--Pourquoi dissimuler? Je vous ai vue, vous étiez là.
Et Salvador montrait à Silvia l'arbre derrière lequel elle s'était tenue
cachée.
--Et, quand cela serait! répondit-elle, quels reproches auriez-vous le
droit de me faire? Grâce à l'emploi de je ne sais quels moyens, vous
êtes parvenu à savoir plus de choses qui me concernent que je n'en sais
moi-même. Pourquoi ne me serait-il pas permis de faire, pour savoir ce
qui vous regarde, l'équivalent de ce que vous avez fait vous-même? Du
reste ne soyez pas inquiet, je ne sais rien, je n'ai rien entendu.
Salvador regarda fixement Silvia; il voulait deviner sa pensée dans ses
yeux: elle soutint sans changer de visage les regards qu'il attachait
sur elle, puis elle lui dit en souriant avec grâce:
--Et quand bien même je saurais quelque chose! Quel mal pourrait-il en
résulter pour vous? n'avons-nous pas fait ensemble une espèce de pacte?
observez-en les conditions avec autant de fidélité que moi, et quoiqu'il
arrive je ne vous trahirai pas.
--C'est bien! répondit Salvador; mais rejoignons la compagnie, notre
absence pourrait être remarquée.
L'heure à laquelle le signal du feu d'artifice qui devait précéder le
souper, devait être donné, était arrivée, et les invités attendaient
leur hôte avec une certaine impatience, lorsque Salvador rejoignit la
compagnie. Après s'être excusé du petit retard dont il s'était rendu
coupable, et lorsque tout le monde se fut placé commodément, Silvia
donna le signal et tout à coup mille gerbes de feu, de toutes les
couleurs, s'élancèrent dans les airs et éclairèrent les parties les plus
sombres du parc, et lorsque les dernières étincelles de la dernière
fusée se furent éteintes sur le fond brun du ciel, on se rendit dans la
salle à manger, où un magnifique ambigu attendait tous ceux que les
plaisirs de la soirée avaient disposé à y faire honneur.
Après avoir témoigné au marquis de Pourrières, la reconnaissance que
leur inspirait sa généreuse hospitalité, et l'avoir prié d'agréer les
voeux qu'ils faisaient pour son prochain retour, les convives se
séparèrent au moment où les premiers feux du jour commençaient à dorer
l'horizon.
Silvia avait été forcée de se retirer avec la noble dame chez laquelle
elle avait été reçue.
Salvador, en rentrant dans son appartement y trouva Roman, ainsi que
cela avait été convenu; ce dernier était réellement fâché d'avoir perdu
des sommes aussi considérables; il regrettait surtout d'avoir pu, par sa
conduite, exciter quelques soupçons; il tendit la main à son ami qui la
serra dans la sienne.