amoncelées au pied d'un vieil orme, une de ces grosses cruches de grès,
auxquelles on a donné le nom de dame-jeanne; et lorsque Salvador eut
pris le portefeuille et tout ce qui se trouvait dans les poches du
marquis de Pourrières, il en vida le contenu sur le cadavre, en ayant
soin d'en bien imbiber tous les vêtements.
--C'est de l'essence de térébenthine, dit-il. Cinq minutes après que
nous y aurons mis le feu, il ne restera plus de ce cadavre que des
lambeaux informes, auxquels il sera impossible de donner un nom.
Que l'on ne nous accuse pas de broyer du noir dans le seul but
d'effrayer nos lecteurs; nous l'avons déjà dit et nous le répétons, la
plupart des événements que nous rapportons dans ce livre sont vrais,
rigoureusement vrais, et si nous n'avions pas la crainte d'augmenter les
notes déjà si nombreuses de notre ouvrage, nous pourrions presque
toujours citer une autorité à l'appui de ce que nous avançons[225].
Salvador et Roman, après que ce dernier eut mis le feu au tas de ramées
qu'il avait réunies autour et au-dessus du cadavre se hâtèrent de
quitter le théâtre du crime qu'ils venaient de commettre et regagnèrent
à pas pressés l'auberge de Bondy dans laquelle ils avaient laissé leur
voiture.
Salvador était toujours extrêmement pâle, Roman le laissa sur le seuil
de l'auberge et alla seul reprendre le cabriolet auquel, suivant l'ordre
qu'il avait donné, le cheval était encore attelé.
--Vous avez été surpris par l'orage, et cela a dérangé votre promenade,
lui dit l'hôtelier du _Cheval rouge_.
--C'est un malheur dont nous nous consolerons facilement, répondit
Roman.--Il avait amené la voiture devant la porte charretière sous
laquelle Salvador s'était tenu.--Allons, messieurs, dit-il de manière à
être entendu, montez. Adieu, notre hôte.
--Bon voyage, messieurs, répondit l'aubergiste sans seulement tourner la
tête.
--Si nous devons un jour rendre compte aux hommes de la mort du marquis
de Pourrières, dit-il à son complice, celui-là ne pourra pas déposer
contre nous, il n'a pas remarqué que nous sommes arrivés trois, et que
nous ne sommes que deux au départ.
La maison dans laquelle se trouvait l'appartement habité par de
Pourrières, était composée de deux corps de logis, l'un sur la rue,
l'autre sur un jardin qui les séparait; l'appartement du marquis était
situé au troisième étage du premier, et la loge du concierge était à
l'entre-sol du deuxième; il était donc très-facile de s'introduire, sans
être vu, dans cet appartement.
Salvador et Roman qui, ainsi que nous l'avons dit, avaient pris dans les
poches du marquis son portefeuille et ses clés, s'introduisirent chez
lui à la tombée de la nuit, après avoir ramené la voiture chez le
loueur de carrosse de la rue Basse-du-Rempart où ils l'avaient prise.
Ils s'emparèrent de tout l'argent et des billets de banque, des divers
bijoux, et de tous les papiers, lettres et passe-ports qu'ils
trouvèrent, et ils furent assez heureux pour ne rencontrer personne
lorsqu'ils se retirèrent.
Après cette expédition, les deux complices qui étaient brisés de
fatigue, se hâtèrent de rentrer chez eux. Salvador était aussi pâle
qu'un cadavre, et des mouvements convulsifs qu'il ne pouvait comprimer,
annonçaient qu'il était en proie à une fièvre ardente, Roman, au
contraire, était aussi tranquille et aussi gai que de coutume.
--Mon cher élève, dit-il à Salvador lorsqu'ils furent rentrés dans leur
petite chambre, il faut tâcher de changer de physionomie; si les
sergents de ville devant lesquels nous sommes passés pour nous rendre
ici avaient remarqué ta figure, ils auraient sans doute deviné que tu
venais de faire un mauvais coup.
--Oh! répondit Salvador, j'aurais toujours devant les yeux l'image de ce
malheureux.
--Si c'était ton premier coup _d'escarpe_[226], je comprendrais que tu
ne fus pas très à ton aise, ces sortes d'affaires chiffonnent toujours
un peu la première fois; mais il n'en est pas ainsi. As-tu donc oublié
le domestique du banquier Carmagnola, et le brigadier de la gendarmerie
du Beausset?
--Oh! ce n'est pas la même chose! ceux-là, si je les ai frappés c'était
pour me défendre; mais cet homme, Roman, cet homme que nous avons tué
lorsqu'il nous croyait ses amis!...
--N'en parlons plus, ce sera beaucoup plus sage, et occupons-nous de nos
petites affaires. Te voilà maintenant, à peu près certain d'hériter du
nom et de la fortune du marquis de Pourrières, auras-tu assez de courage
et de présence d'esprit pour marcher en avant.
--J'espère que tu n'en doutes pas?
--Tu es plus jeune que le défunt, mais cela n'y fait rien: tu as
toujours paru un peu plus âgé que tu ne l'étais; tu ne lui ressembles
pas positivement, mais tes traits et ta taille, ont de l'analogie avec
les siens: tu es blond, mais grâce aux prodiges récents de la chimie, il
sera facile de faire de toi le plus beau brun du monde. Tes yeux sont
bleus et les siens étaient noirs; mais cette différence échappera
d'autant plus facilement à tous les regards, que personne ne songera à
contester ton identité.
--Mais il reste à ce qu'il paraît un vieux domestique de la famille.
--C'est vrai, mais l'âge doit avoir affaibli toutes les facultés de cet
homme que nous ferons disparaître, si cela devient absolument
nécessaire.
--Nous serons aussi forcés de voir le juif Josué.
--Je me présenterai chez lui comme ton fondé de pouvoirs, je ne me
montrerai pas trop sévère lorsqu'il s'agira de régler le chapitre des
intérêts et ce juif n'en demandera pas davantage; l'enfant du défunt et
de Jazetta n'est pas un obstacle sérieux, il devient ton fils à dater
d'aujourd'hui; nous verrons plus tard ce que nous pourrons en faire.
--Allons, allons, tout est pour le mieux, me voilà marquis de Pourrières
et possesseur d'au moins soixante mille francs de rente, s'écria
Salvador qui avait repris toute sa gaieté.
--Tu veux dire, reprit Roman, que nous voilà marquis de Pourrières et
possesseurs de soixante mille francs de rente.
--Cela coule de source; nous ne pouvons plus nous séparer maintenant.
Le premier soin de Roman et de Salvador, fut de quitter, pour se loger
plus convenablement, l'hôtel qu'ils habitaient sous des noms d'emprunt
depuis leur arrivée à Paris. Ils ne craignaient pas du reste le résultat
des recherches provoquées par la découverte que l'on avait faite du
cadavre de leur victime, certains qu'ils étaient qu'on ne pourrait
appliquer un nom à ces restes informes.
Ils étaient retournés souvent au café dans lequel ils avaient rencontré
pour la première fois l'infortuné de Pourrières, personne ne s'enquit
auprès d'eux de celui qui n'était connu que sous le nom de Courtivon, et
qui du reste avait annoncé son prochain départ à tous ceux qui le
connaissaient.
Après avoir bien étudié leur rôle et lorsque Salvador, qui possédait un
très-grand talent de faussaire, fut parvenu à imiter parfaitement
l'écriture du défunt, ils partirent pour Aix.
Ils avaient pris la poste pour arriver dans cette ville, Salvador avait
tous les papiers du marquis de Pourrières qui étaient parfaitement en
règle, il avait fait teindre ses cheveux avec le plus grand soin, et
cette opération avait tout à fait changé l'expression de sa physionomie;
Roman avait pris le nom de Lebrun et se faisait passer pour son
intendant.
Il fut décidé que Salvador resterait à Aix, et que Roman, chargé d'une
lettre dont l'écriture imitait à s'y méprendre celle du marquis, se
rendrait seul chez le notaire dépositaire du testament, afin de prendre
connaissance des affaires de la succession; il devait trouver bien et
donner son approbation à tout ce qui avait été fait, tout en ayant soin
de se montrer défenseur soigneux des intérêts de son maître.
Le notaire qui du reste était un très-honnête homme, le reçut très-bien,
et huit jours ne s'étaient pas écoulés qu'il avait accordé toute son
estime à M. Lebrun; il était en effet difficile de rencontrer un
intendant à la fois plus honnête homme et moins méticuleux.
Le notaire, oncle et tuteur de Roman, était mort depuis longtemps, et
comme le compagnon de Salvador n'était venu quinze ans auparavant que
deux ou trois fois au village de Pourrières, il ne craignait pas d'être
reconnu, il était donc parfaitement tranquille et il employait tous les
instants qu'il ne passait pas avec le notaire, à recueillir à Pourrières
et dans les environs, tous les renseignements de nature à faciliter
l'entrée de son compagnon sur la scène; il apprit avec plaisir que le
choléra avait fait dans cette partie de la Provence de tels ravages, que
la moitié au moins de la population était descendue dans la tombe.
Lors de sa première visite au château de Pourrières, il était accompagné
du notaire; c'était en quelque sorte une démarche officielle, mais
voulant, à ce qu'il disait, faire plus ample connaissance avec ceux qui
allaient devenir ses camarades; il y revint seul plusieurs fois. Les
domestiques, tous nouveaux serviteurs, craignaient que le jeune marquis
ne les gardât pas à son service, encouragés par l'air bonhomme et la
jovialité de M. l'intendant, ils osèrent lui faire part de leurs
craintes; Roman les rassura: son maître, disait-il, ne voulait causer
de peine à personne, il saurait au contraire récompenser les services de
ceux que le défunt marquis aurait oubliés dans son testament; quant à
vous, disait-il souvent au vieil Ambroise, vous n'aurez pas à vous
plaindre; M. le marquis m'a fait part de ses intentions à votre égard,
et comme vous n'êtes pas de ce pays, si vous désirez vous retirer dans
votre village, il ajoutera douze cents francs de rente à ce que vous a
laissé feu monsieur son père.
--Mon jeune maître est bien bon, M. Lebrun, répondait toujours Ambroise
à cette insinuation qu'il ne considérait cependant que comme un
témoignage d'intérêt, mais j'habite la Provence depuis mon enfance et
j'ai l'intention d'y terminer mes jours; à mon âge, voyez-vous, on a
besoin de soleil.
--S'il t'arrive malheur, c'est que tu l'auras voulu, vieux belître, se
disait alors Roman.
Roman puisait dans les longs entretiens qu'il avait souvent avec
Ambroise, une foule de renseignements utiles qu'il transmettait
journellement à Salvador, afin de lui donner le temps de les graver dans
sa mémoire; Ambroise qui avait voué à la maison de Pourrières un
attachement semblable à celui qu'éprouvait le vieux Caleb pour la maison
des Rawensvood, aimait beaucoup à raconter; aussi était-il charmé
lorsque M. l'intendant l'ayant fait demander dans sa chambre, dans
laquelle il était toujours sûr de trouver une vieille bouteille de vin
cuit, le mettait sur le chapitre de la famille; c'était en éprouvant le
plus vif plaisir qu'il racontait les prouesses de son vieux maître à
l'armée des princes et les premières fredaines du jeune marquis, et ses
yeux étaient humides lorsqu'il parlait des chagrins qu'avait causé au
vieux gentilhomme qu'il avait servi si longtemps l'absence prolongée de
son fils.
Ambroise, tout vieux qu'il était, paraissait avoir une excellente
mémoire; il se rappelait très-bien son jeune maître, qu'il avait,
disait-il souvent, fait sauter plus d'une fois sur ses genoux.
--Je crois bien que je le reconnaîtrai; cependant il doit être bien
changé: cette phrase terminait ordinairement ses discours.
Ambroise était un obstacle sans doute, mais cet obstacle n'était pas de
nature à faire renoncer à leur entreprise des hommes aussi audacieux que
l'étaient Salvador et Roman; il fut donc décidé que le premier qui avait
eu le temps de bien étudier le rôle qu'il devait jouer, ne ferait pas
attendre plus longtemps à ses vassaux, le marquis Alexis de Pourrières.
Salvador partit d'Aix, assez tard pour n'arriver à Pourrières qu'à la
naissance de la nuit. Il se rendit de suite chez le notaire, et
lorsqu'il se fut nommé, l'officier ministériel qui cependant avait vu
souvent Alexis de Pourrières lorsqu'il était déjà âgé de plus de dix
ans, s'empressa de le reconnaître, afin de faire preuve de perspicacité.
Rassuré par l'heureux résultat de cette première démarche, Salvador, qui
d'abord avait été quelque peu embarrassé, se sentit assez d'aplomb pour
ne plus rien craindre. Après avoir approuvé à son tour tout ce que Roman
avait trouvé bien, il parla au notaire de ses voyages, des égarements de
sa jeunesse, et des regrets que lui inspirait la mort de son père, dont
il aurait voulu fermer les yeux; puis il lui demanda des nouvelles
d'Ambroise, de ce vieux et loyal serviteur de la famille, qu'il
espérait, disait-il, retrouver encore plein de verdeur malgré son âge
avancé.
Le notaire, pour faire sa cour au nouveau seigneur de Pourrières, lui
proposa d'envoyer chercher ce vieux domestique, et comme Salvador
s'était empressé d'acquiescer à la proposition qui lui était faite, un
clerc fut dépêché à l'instant même, après avoir reçu l'ordre de ne point
revenir sans amener Ambroise avec lui.
Le premier soin de ce jeune homme, qui avait entendu tout ce que
venaient de dire le notaire et Salvador, fut de rapporter au vieux
domestique, que son patron qui n'avait vu le marquis de Pourrières que
lorsqu'il était âgé de dix ans, l'avait cependant reconnu de suite et
que cela avait paru singulièrement flatter monsieur le marquis.
Ambroise parut charmé du retour de son jeune maître.
--Si votre patron l'a reconnu de suite, dit-il au jeune clerc, je suis
bien sûr de le reconnaître aussi.
Ambroise, aussitôt son arrivée, fut introduit dans le cabinet du
notaire.
--Te voilà donc, mon vieil ami? lui dit Salvador; il y a bien longtemps
que nous ne nous sommes vus; allons, viens m'embrasser!...
Salvador qui était vêtu d'un costume complet de deuil, paraissait
vivement ému. Ambroise à qui sa présence rappelait une foule de vieux
souvenirs, se jeta dans les bras de son jeune maître, qui le tint
longtemps serré contre sa poitrine.
A ce moment on annonça M. Lebrun. Roman, après avoir salué son maître
avec beaucoup de respect, prit part à la conversation et fit un éloge
pompeux du vieux domestique, qui paraissait charmé de l'accueil qui lui
était fait, et dont la satisfaction fut portée è son comble, lorsque le
notaire ayant prié le marquis de partager le souper impromptu qu'il
venait de faire servir: il accepta, à la condition qu'Ambroise prendrait
à table sa part de ce repas.
Pendant tout le temps que dura le souper, Salvador ne cessa de prodiguer
à Ambroise les témoignages de son attachement, et lorsque l'heure de la
retraite étant arrivée, il se retira avec Roman, le vieux domestique
était aussi satisfait qu'il est possible de l'être.
Les affaires de la succession n'étaient pas difficiles à régler; on
devait au juif à peu près six cent mille francs; mais le vieux marquis
qui dépensait au plus la moitié de son revenu, avait laissé, en argent
comptant une somme très-considérable. Roman se chargea d'aller régler
avec ce juif, qu'il trouva dans sa masure du quartier Saint-Jean,
occupé, comme toujours, à compter l'or qu'il avait extorqué à quelques
malheureuses dupes, de sorte que Josué désintéressé, il devait rester au
marquis de Pourrières, environ cinquante mille francs de rentes en
biens-fonds.
Je croyais, dit Josué, lorsque Roman eut décliné son nom et sa qualité,
que j'aurais l'honneur de voir M. le marquis de Pourrières; au reste,
puisque vous êtes son intendant, nous pourrons probablement nous
entendre, ajouta-t-il en souriant.
Les prévisions du juif ne furent pas trompées; monsieur l'intendant se
montra si coulant en affaires, que Josué, qui ne pouvait deviner le
motif qui le faisait agir, en conclut qu'il ne savait pas son métier.
--Dites bien à M. de Pourrières que je suis tout à son service, dit le
juif lorsqu'il reçut la somme qui lui était due; mon plus vif plaisir
est celui d'obliger les jeunes gens de noble famille.
--Je vous crois, répondit Roman en prenant congé de lui, si vous
obligez toujours au même prix, vous ne devez pas laisser échapper les
occasions qui se présentent de vous procurer ce plaisir.
Salvador qui, après sa visite au notaire, était retourné à Aix pour y
terminer, à ce qu'il disait, quelques affaires importantes, vint habiter
le château de Pourrières, aussitôt que son ami lui eut fait savoir qu'il
avait terminé avec Josué.
--Ce vieux coquin, disait Roman dans la lettre qu'il envoyait à son
compagnon, nous a tiré une fameuse plume de l'aile, mais il n'a pas
conçu le plus léger soupçon.
Le vieux manoir habité par un jeune et brillant cavalier prit tout à
coup un aspect plus riant et plus animé, les vieilles tapisseries furent
remplacées par des tentures à la mode; des meubles du plus nouveau goût
vinrent prendre la place des lourdes chaises et des gothiques bahuts qui
furent relégués au grenier, de beaux chevaux, une calèche et des livrées
élégantes complétèrent un ensemble tout à fait confortable.
Des gentilshommes du voisinage avaient invité plusieurs fois Salvador à
des parties de chasse et à des réunions qu'il s'était empressé de
rendre, et toujours il avait obtenu les succès les plus flatteurs.
On a naturellement beaucoup d'indulgence pour les gens chez lesquels on
s'amuse; aussi les voisins du château de Pourrières, qui était devenu le
centre de tous les plaisirs de la contrée, ressentaient beaucoup
d'amitié pour son propriétaire: les hommes trouvaient que c'était un
joyeux compagnon, les femmes admiraient la grâce aristocratique et la
parfaite élégance de ses manières.
Quelques-uns des petits-cousins qu'Alexis de Pourrières n'avait fait
qu'entrevoir lors du séjour qu'il avait fait à Marseille avant de
commencer ses voyages en Europe, vinrent le visiter. Salvador les reçut
si gracieusement, il leur fit avec tant de politesse les honneurs de sa
demeure, qu'il parvint à leur faire oublier qu'ils avaient espéré se
partager la fortune qu'il possédait.
Salvador et Roman auraient été parfaitement tranquilles s'ils n'avaient
pas remarqué que depuis quelque temps le caractère d'Ambroise était
totalement changé; le vieux domestique, d'ordinaire dispos et toujours
prêt à rire, était devenu sombre et taciturne, il paraissait dominé par
quelques pensées importunes, et souvent on l'avait surpris hochant la
tête négativement après avoir regardé son maître.
Roman, qui possédait toute la confiance d'Ambroise, l'avait plusieurs
fois interrogé avec adresse: Faites-moi connaître, lui disait-il, les
causes de la tristesse qui vous accable, et si cela est possible,
monsieur le marquis fera tout pour les faire cesser. Ambroise avait
longtemps évité de répondre à ces questions, mais un jour Roman ayant
été beaucoup plus pressant que de coutume, Ambroise se détermina à le
prendre pour confident.
«Je suis peut-être fou, mon cher monsieur Lebrun, mais je souffre tant,
que vous aurez pitié de moi. Figurez-vous qu'il y a un mois j'ai fait un
rêve dont je ne puis chasser le souvenir de ma mémoire. Je rêvais que je
m'étais assis au pied du vieux mûrier que défunt monsieur le marquis a
fait planter dans le parc le jour de la naissance de son fils. J'étais
là depuis quelques instants, lorsque tout à coup j'entendis des cris de
détresse; je me levai précipitamment et je vis mon jeune maître tel
qu'il était lorsqu'il quitta le château pour commencer ses voyages,
étendu sur le sol; le sang sortait à gros bouillons d'une profonde
blessure qu'il avait à la poitrine. J'allais courir à lui pour le
secourir, mais je fus arrêté par un homme qui me dit en posant sa main
sur mon épaule: arrête, c'est moi qui suis ton maître. Les traits de cet
homme sont sortis de ma mémoire; je me rappelle seulement qu'il avait de
grands yeux bleus.»
J'aurais certainement oublié ce songe, si je n'avais pas remarqué par
hasard, que les yeux de M. le marquis sont bleus, tandis que je me
rappelle fort bien qu'il les avait du plus beau noir lorsqu'il a quitté
le château. Je suis bien malheureux, M. Lebrun; ce songe me poursuit
partout, et quelquefois il fait naître dans mon esprit de singulières
pensées.
Ambroise se pencha vers Roman et lui dit à voix basse:
--Etes-vous bien sûr que notre maître est réellement le marquis Alexis
de Pourrières?
--Vous me faites là une singulière question, répondit Roman. Depuis cinq
ans que je suis au service de M. le marquis, je l'ai toujours entendu
nommer ainsi par les personnes recommandables avec lesquelles il était
en relation, et je dois croire que le nom qu'il porte lui appartient,
puisque vous-même, ainsi que le notaire, vous l'avez reconnu lors de son
arrivée ici.
--C'est vrai, c'est vrai, répondit Ambroise en secouant tristement la
tête; je suis fou; il ne faut pas croire aux songes; quelquefois,
cependant, les songes sont des avertissements donnés par la Providence.
Roman employa toute sa rhétorique pour rassurer Ambroise, qu'il ne
quitta pour aller trouver Salvador que lorsqu'il le vit un peu plus
calmé.
--Il faut absolument que nous trouvions le moyen de nous défaire de cet
homme, dit Salvador, lorsque Roman lui eut rapporté la conversation
qu'il venait d'avoir avec Ambroise.
--Ah! si Mathéo n'avait pas envoyé dans l'autre monde nos amis de la
forêt de Cuges...
--Nous ne nous servirions pas d'eux, répondit Salvador, pourquoi laisser
faire par d'autres l'ouvrage que l'on peut faire soi-même?
--Sans doute; mais il faut, pour éviter de donner naissance à des
soupçons, dont les résultats pourraient être désagréables, que la mort
d'Ambroise paraisse naturelle.
--Le poison!
--Le poison laisse des traces.
Les deux amis cherchèrent longtemps un moyen d'arriver au but qu'ils
voulaient atteindre, sans pouvoir rien trouver qui leur parût
convenable.
--Mais il faut absolument que cet homme périsse, dit Salvador; s'il ne
meurt pas, nous sommes perdus.
Roman, depuis quelques instants, paraissait réfléchir.
--C'est cela, s'écria-t-il tout à coup en se frappant le front, c'est
cela. Mon ami, dans trois ou quatre jours au plus tard, nous n'aurons
plus rien à redouter.
--Quel est ton projet?
--Tu le connaîtras lorsqu'il sera réalisé.
--Mais encore faut-il que je sache?
--Eh bon Dieu! monsieur le marquis, laissez, je vous en prie, agir à sa
guise, votre dévoué serviteur; vous savez qu'il est homme de ressources
et qu'il n'a pas froid aux yeux.
Roman, à quelques jours de là, invitait au nom de son maître, les
châtelains les plus voisins et le notaire que nous connaissons déjà, à
passer la journée au manoir de Pourrières. Tous les invités se
montrèrent exacts; on savait que le marquis savait faire les honneurs de
sa table.
--Je vous ai réunis, messieurs, dit Salvador à ses convives au moment où
l'on allait se mettre à table, pour déguster quelques flacons
d'excellent Tokay, et quelques nouveautés gastronomiques que je viens de
recevoir de Paris.
Le déjeuner fut servi avec ce luxe et ce confort qui ajoutent une
nouvelle saveur à la délicatesse des mets et à l'excellence des vins.
Comme toujours, Salvador se montra aimable et gracieux. Cependant un
examen attentif eût permis de saisir sur sa physionomie l'expression
d'une vive préoccupation. On resta longtemps à table, Salvador après
avoir fait servir à ses convives le café et les liqueurs, leur proposa
une partie de boules; on joue beaucoup aux boules dans les contrées
méridionales de la France, et particulièrement en Provence. La
proposition fut acceptée avec enthousiasme, et les convives
s'empressèrent de se rendre sur une pelouse située devant l'entrée
principale du château.
On allait engager les parties, lorsque Ambroise botté et éperonné, et
conduisant une jument par la bride, s'approcha de Salvador et lui
demanda s'il avait quelques commissions pour Aix. Celui-ci qui avait
reçu de Roman les instructions nécessaires, lui remit un bon de cent
francs qu'il le chargea de remettre au libraire Aubin, qui faisait ses
abonnements aux journaux et aux Revues de la capitale.
--Le père Ambroise est encore fort et vigoureux, dit le marquis en
s'adressant à ses convives, et malgré son grand âge, il est aussi bon
cavalier que le premier postillon du pays. Mais c'est égal, je défendrai
à Lebrun de vous faire faire d'aussi longues courses.
--Monsieur le marquis est bien bon, répondit Ambroise; mais comme j'ai
encore bon pied, bon oeil, il faut que je me rende utile.
--C'est bien, Ambroise, c'est bien, partez, mon ami, et que Dieu vous
conduise.
Ambroise était en selle, il piqua légèrement sa bête et partit au petit
trot.