Roman tira de dessous un amas de branches mortes et de feuilles sèches

amoncelées au pied d'un vieil orme, une de ces grosses cruches de grès,

auxquelles on a donné le nom de dame-jeanne; et lorsque Salvador eut

pris le portefeuille et tout ce qui se trouvait dans les poches du

marquis de Pourrières, il en vida le contenu sur le cadavre, en ayant

soin d'en bien imbiber tous les vêtements.

--C'est de l'essence de térébenthine, dit-il. Cinq minutes après que

nous y aurons mis le feu, il ne restera plus de ce cadavre que des

lambeaux informes, auxquels il sera impossible de donner un nom.

Que l'on ne nous accuse pas de broyer du noir dans le seul but

d'effrayer nos lecteurs; nous l'avons déjà dit et nous le répétons, la

plupart des événements que nous rapportons dans ce livre sont vrais,

rigoureusement vrais, et si nous n'avions pas la crainte d'augmenter les

notes déjà si nombreuses de notre ouvrage, nous pourrions presque

toujours citer une autorité à l'appui de ce que nous avançons[225].

Salvador et Roman, après que ce dernier eut mis le feu au tas de ramées

qu'il avait réunies autour et au-dessus du cadavre se hâtèrent de

quitter le théâtre du crime qu'ils venaient de commettre et regagnèrent

à pas pressés l'auberge de Bondy dans laquelle ils avaient laissé leur

voiture.

Salvador était toujours extrêmement pâle, Roman le laissa sur le seuil

de l'auberge et alla seul reprendre le cabriolet auquel, suivant l'ordre

qu'il avait donné, le cheval était encore attelé.

--Vous avez été surpris par l'orage, et cela a dérangé votre promenade,

lui dit l'hôtelier du _Cheval rouge_.

--C'est un malheur dont nous nous consolerons facilement, répondit

Roman.--Il avait amené la voiture devant la porte charretière sous

laquelle Salvador s'était tenu.--Allons, messieurs, dit-il de manière à

être entendu, montez. Adieu, notre hôte.

--Bon voyage, messieurs, répondit l'aubergiste sans seulement tourner la

tête.

--Si nous devons un jour rendre compte aux hommes de la mort du marquis

de Pourrières, dit-il à son complice, celui-là ne pourra pas déposer

contre nous, il n'a pas remarqué que nous sommes arrivés trois, et que

nous ne sommes que deux au départ.

La maison dans laquelle se trouvait l'appartement habité par de

Pourrières, était composée de deux corps de logis, l'un sur la rue,

l'autre sur un jardin qui les séparait; l'appartement du marquis était

situé au troisième étage du premier, et la loge du concierge était à

l'entre-sol du deuxième; il était donc très-facile de s'introduire, sans

être vu, dans cet appartement.

Salvador et Roman qui, ainsi que nous l'avons dit, avaient pris dans les

poches du marquis son portefeuille et ses clés, s'introduisirent chez

lui à la tombée de la nuit, après avoir ramené la voiture chez le

loueur de carrosse de la rue Basse-du-Rempart où ils l'avaient prise.

Ils s'emparèrent de tout l'argent et des billets de banque, des divers

bijoux, et de tous les papiers, lettres et passe-ports qu'ils

trouvèrent, et ils furent assez heureux pour ne rencontrer personne

lorsqu'ils se retirèrent.

Après cette expédition, les deux complices qui étaient brisés de

fatigue, se hâtèrent de rentrer chez eux. Salvador était aussi pâle

qu'un cadavre, et des mouvements convulsifs qu'il ne pouvait comprimer,

annonçaient qu'il était en proie à une fièvre ardente, Roman, au

contraire, était aussi tranquille et aussi gai que de coutume.

--Mon cher élève, dit-il à Salvador lorsqu'ils furent rentrés dans leur

petite chambre, il faut tâcher de changer de physionomie; si les

sergents de ville devant lesquels nous sommes passés pour nous rendre

ici avaient remarqué ta figure, ils auraient sans doute deviné que tu

venais de faire un mauvais coup.

--Oh! répondit Salvador, j'aurais toujours devant les yeux l'image de ce

malheureux.

--Si c'était ton premier coup _d'escarpe_[226], je comprendrais que tu

ne fus pas très à ton aise, ces sortes d'affaires chiffonnent toujours

un peu la première fois; mais il n'en est pas ainsi. As-tu donc oublié

le domestique du banquier Carmagnola, et le brigadier de la gendarmerie

du Beausset?

--Oh! ce n'est pas la même chose! ceux-là, si je les ai frappés c'était

pour me défendre; mais cet homme, Roman, cet homme que nous avons tué

lorsqu'il nous croyait ses amis!...

--N'en parlons plus, ce sera beaucoup plus sage, et occupons-nous de nos

petites affaires. Te voilà maintenant, à peu près certain d'hériter du

nom et de la fortune du marquis de Pourrières, auras-tu assez de courage

et de présence d'esprit pour marcher en avant.

--J'espère que tu n'en doutes pas?

--Tu es plus jeune que le défunt, mais cela n'y fait rien: tu as

toujours paru un peu plus âgé que tu ne l'étais; tu ne lui ressembles

pas positivement, mais tes traits et ta taille, ont de l'analogie avec

les siens: tu es blond, mais grâce aux prodiges récents de la chimie, il

sera facile de faire de toi le plus beau brun du monde. Tes yeux sont

bleus et les siens étaient noirs; mais cette différence échappera

d'autant plus facilement à tous les regards, que personne ne songera à

contester ton identité.

--Mais il reste à ce qu'il paraît un vieux domestique de la famille.

--C'est vrai, mais l'âge doit avoir affaibli toutes les facultés de cet

homme que nous ferons disparaître, si cela devient absolument

nécessaire.

--Nous serons aussi forcés de voir le juif Josué.

--Je me présenterai chez lui comme ton fondé de pouvoirs, je ne me

montrerai pas trop sévère lorsqu'il s'agira de régler le chapitre des

intérêts et ce juif n'en demandera pas davantage; l'enfant du défunt et

de Jazetta n'est pas un obstacle sérieux, il devient ton fils à dater

d'aujourd'hui; nous verrons plus tard ce que nous pourrons en faire.

--Allons, allons, tout est pour le mieux, me voilà marquis de Pourrières

et possesseur d'au moins soixante mille francs de rente, s'écria

Salvador qui avait repris toute sa gaieté.

--Tu veux dire, reprit Roman, que nous voilà marquis de Pourrières et

possesseurs de soixante mille francs de rente.

--Cela coule de source; nous ne pouvons plus nous séparer maintenant.

Le premier soin de Roman et de Salvador, fut de quitter, pour se loger

plus convenablement, l'hôtel qu'ils habitaient sous des noms d'emprunt

depuis leur arrivée à Paris. Ils ne craignaient pas du reste le résultat

des recherches provoquées par la découverte que l'on avait faite du

cadavre de leur victime, certains qu'ils étaient qu'on ne pourrait

appliquer un nom à ces restes informes.

Ils étaient retournés souvent au café dans lequel ils avaient rencontré

pour la première fois l'infortuné de Pourrières, personne ne s'enquit

auprès d'eux de celui qui n'était connu que sous le nom de Courtivon, et

qui du reste avait annoncé son prochain départ à tous ceux qui le

connaissaient.

Après avoir bien étudié leur rôle et lorsque Salvador, qui possédait un

très-grand talent de faussaire, fut parvenu à imiter parfaitement

l'écriture du défunt, ils partirent pour Aix.

Ils avaient pris la poste pour arriver dans cette ville, Salvador avait

tous les papiers du marquis de Pourrières qui étaient parfaitement en

règle, il avait fait teindre ses cheveux avec le plus grand soin, et

cette opération avait tout à fait changé l'expression de sa physionomie;

Roman avait pris le nom de Lebrun et se faisait passer pour son

intendant.

Il fut décidé que Salvador resterait à Aix, et que Roman, chargé d'une

lettre dont l'écriture imitait à s'y méprendre celle du marquis, se

rendrait seul chez le notaire dépositaire du testament, afin de prendre

connaissance des affaires de la succession; il devait trouver bien et

donner son approbation à tout ce qui avait été fait, tout en ayant soin

de se montrer défenseur soigneux des intérêts de son maître.

Le notaire qui du reste était un très-honnête homme, le reçut très-bien,

et huit jours ne s'étaient pas écoulés qu'il avait accordé toute son

estime à M. Lebrun; il était en effet difficile de rencontrer un

intendant à la fois plus honnête homme et moins méticuleux.

Le notaire, oncle et tuteur de Roman, était mort depuis longtemps, et

comme le compagnon de Salvador n'était venu quinze ans auparavant que

deux ou trois fois au village de Pourrières, il ne craignait pas d'être

reconnu, il était donc parfaitement tranquille et il employait tous les

instants qu'il ne passait pas avec le notaire, à recueillir à Pourrières

et dans les environs, tous les renseignements de nature à faciliter

l'entrée de son compagnon sur la scène; il apprit avec plaisir que le

choléra avait fait dans cette partie de la Provence de tels ravages, que

la moitié au moins de la population était descendue dans la tombe.

Lors de sa première visite au château de Pourrières, il était accompagné

du notaire; c'était en quelque sorte une démarche officielle, mais

voulant, à ce qu'il disait, faire plus ample connaissance avec ceux qui

allaient devenir ses camarades; il y revint seul plusieurs fois. Les

domestiques, tous nouveaux serviteurs, craignaient que le jeune marquis

ne les gardât pas à son service, encouragés par l'air bonhomme et la

jovialité de M. l'intendant, ils osèrent lui faire part de leurs

craintes; Roman les rassura: son maître, disait-il, ne voulait causer

de peine à personne, il saurait au contraire récompenser les services de

ceux que le défunt marquis aurait oubliés dans son testament; quant à

vous, disait-il souvent au vieil Ambroise, vous n'aurez pas à vous

plaindre; M. le marquis m'a fait part de ses intentions à votre égard,

et comme vous n'êtes pas de ce pays, si vous désirez vous retirer dans

votre village, il ajoutera douze cents francs de rente à ce que vous a

laissé feu monsieur son père.

--Mon jeune maître est bien bon, M. Lebrun, répondait toujours Ambroise

à cette insinuation qu'il ne considérait cependant que comme un

témoignage d'intérêt, mais j'habite la Provence depuis mon enfance et

j'ai l'intention d'y terminer mes jours; à mon âge, voyez-vous, on a

besoin de soleil.

--S'il t'arrive malheur, c'est que tu l'auras voulu, vieux belître, se

disait alors Roman.

Roman puisait dans les longs entretiens qu'il avait souvent avec

Ambroise, une foule de renseignements utiles qu'il transmettait

journellement à Salvador, afin de lui donner le temps de les graver dans

sa mémoire; Ambroise qui avait voué à la maison de Pourrières un

attachement semblable à celui qu'éprouvait le vieux Caleb pour la maison

des Rawensvood, aimait beaucoup à raconter; aussi était-il charmé

lorsque M. l'intendant l'ayant fait demander dans sa chambre, dans

laquelle il était toujours sûr de trouver une vieille bouteille de vin

cuit, le mettait sur le chapitre de la famille; c'était en éprouvant le

plus vif plaisir qu'il racontait les prouesses de son vieux maître à

l'armée des princes et les premières fredaines du jeune marquis, et ses

yeux étaient humides lorsqu'il parlait des chagrins qu'avait causé au

vieux gentilhomme qu'il avait servi si longtemps l'absence prolongée de

son fils.

Ambroise, tout vieux qu'il était, paraissait avoir une excellente

mémoire; il se rappelait très-bien son jeune maître, qu'il avait,

disait-il souvent, fait sauter plus d'une fois sur ses genoux.

--Je crois bien que je le reconnaîtrai; cependant il doit être bien

changé: cette phrase terminait ordinairement ses discours.

Ambroise était un obstacle sans doute, mais cet obstacle n'était pas de

nature à faire renoncer à leur entreprise des hommes aussi audacieux que

l'étaient Salvador et Roman; il fut donc décidé que le premier qui avait

eu le temps de bien étudier le rôle qu'il devait jouer, ne ferait pas

attendre plus longtemps à ses vassaux, le marquis Alexis de Pourrières.

Salvador partit d'Aix, assez tard pour n'arriver à Pourrières qu'à la

naissance de la nuit. Il se rendit de suite chez le notaire, et

lorsqu'il se fut nommé, l'officier ministériel qui cependant avait vu

souvent Alexis de Pourrières lorsqu'il était déjà âgé de plus de dix

ans, s'empressa de le reconnaître, afin de faire preuve de perspicacité.

Rassuré par l'heureux résultat de cette première démarche, Salvador, qui

d'abord avait été quelque peu embarrassé, se sentit assez d'aplomb pour

ne plus rien craindre. Après avoir approuvé à son tour tout ce que Roman

avait trouvé bien, il parla au notaire de ses voyages, des égarements de

sa jeunesse, et des regrets que lui inspirait la mort de son père, dont

il aurait voulu fermer les yeux; puis il lui demanda des nouvelles

d'Ambroise, de ce vieux et loyal serviteur de la famille, qu'il

espérait, disait-il, retrouver encore plein de verdeur malgré son âge

avancé.

Le notaire, pour faire sa cour au nouveau seigneur de Pourrières, lui

proposa d'envoyer chercher ce vieux domestique, et comme Salvador

s'était empressé d'acquiescer à la proposition qui lui était faite, un

clerc fut dépêché à l'instant même, après avoir reçu l'ordre de ne point

revenir sans amener Ambroise avec lui.

Le premier soin de ce jeune homme, qui avait entendu tout ce que

venaient de dire le notaire et Salvador, fut de rapporter au vieux

domestique, que son patron qui n'avait vu le marquis de Pourrières que

lorsqu'il était âgé de dix ans, l'avait cependant reconnu de suite et

que cela avait paru singulièrement flatter monsieur le marquis.

Ambroise parut charmé du retour de son jeune maître.

--Si votre patron l'a reconnu de suite, dit-il au jeune clerc, je suis

bien sûr de le reconnaître aussi.

Ambroise, aussitôt son arrivée, fut introduit dans le cabinet du

notaire.

--Te voilà donc, mon vieil ami? lui dit Salvador; il y a bien longtemps

que nous ne nous sommes vus; allons, viens m'embrasser!...

Salvador qui était vêtu d'un costume complet de deuil, paraissait

vivement ému. Ambroise à qui sa présence rappelait une foule de vieux

souvenirs, se jeta dans les bras de son jeune maître, qui le tint

longtemps serré contre sa poitrine.

A ce moment on annonça M. Lebrun. Roman, après avoir salué son maître

avec beaucoup de respect, prit part à la conversation et fit un éloge

pompeux du vieux domestique, qui paraissait charmé de l'accueil qui lui

était fait, et dont la satisfaction fut portée è son comble, lorsque le

notaire ayant prié le marquis de partager le souper impromptu qu'il

venait de faire servir: il accepta, à la condition qu'Ambroise prendrait

à table sa part de ce repas.

Pendant tout le temps que dura le souper, Salvador ne cessa de prodiguer

à Ambroise les témoignages de son attachement, et lorsque l'heure de la

retraite étant arrivée, il se retira avec Roman, le vieux domestique

était aussi satisfait qu'il est possible de l'être.

Les affaires de la succession n'étaient pas difficiles à régler; on

devait au juif à peu près six cent mille francs; mais le vieux marquis

qui dépensait au plus la moitié de son revenu, avait laissé, en argent

comptant une somme très-considérable. Roman se chargea d'aller régler

avec ce juif, qu'il trouva dans sa masure du quartier Saint-Jean,

occupé, comme toujours, à compter l'or qu'il avait extorqué à quelques

malheureuses dupes, de sorte que Josué désintéressé, il devait rester au

marquis de Pourrières, environ cinquante mille francs de rentes en

biens-fonds.

Je croyais, dit Josué, lorsque Roman eut décliné son nom et sa qualité,

que j'aurais l'honneur de voir M. le marquis de Pourrières; au reste,

puisque vous êtes son intendant, nous pourrons probablement nous

entendre, ajouta-t-il en souriant.

Les prévisions du juif ne furent pas trompées; monsieur l'intendant se

montra si coulant en affaires, que Josué, qui ne pouvait deviner le

motif qui le faisait agir, en conclut qu'il ne savait pas son métier.

--Dites bien à M. de Pourrières que je suis tout à son service, dit le

juif lorsqu'il reçut la somme qui lui était due; mon plus vif plaisir

est celui d'obliger les jeunes gens de noble famille.

--Je vous crois, répondit Roman en prenant congé de lui, si vous

obligez toujours au même prix, vous ne devez pas laisser échapper les

occasions qui se présentent de vous procurer ce plaisir.

Salvador qui, après sa visite au notaire, était retourné à Aix pour y

terminer, à ce qu'il disait, quelques affaires importantes, vint habiter

le château de Pourrières, aussitôt que son ami lui eut fait savoir qu'il

avait terminé avec Josué.

--Ce vieux coquin, disait Roman dans la lettre qu'il envoyait à son

compagnon, nous a tiré une fameuse plume de l'aile, mais il n'a pas

conçu le plus léger soupçon.

Le vieux manoir habité par un jeune et brillant cavalier prit tout à

coup un aspect plus riant et plus animé, les vieilles tapisseries furent

remplacées par des tentures à la mode; des meubles du plus nouveau goût

vinrent prendre la place des lourdes chaises et des gothiques bahuts qui

furent relégués au grenier, de beaux chevaux, une calèche et des livrées

élégantes complétèrent un ensemble tout à fait confortable.

Des gentilshommes du voisinage avaient invité plusieurs fois Salvador à

des parties de chasse et à des réunions qu'il s'était empressé de

rendre, et toujours il avait obtenu les succès les plus flatteurs.

On a naturellement beaucoup d'indulgence pour les gens chez lesquels on

s'amuse; aussi les voisins du château de Pourrières, qui était devenu le

centre de tous les plaisirs de la contrée, ressentaient beaucoup

d'amitié pour son propriétaire: les hommes trouvaient que c'était un

joyeux compagnon, les femmes admiraient la grâce aristocratique et la

parfaite élégance de ses manières.

Quelques-uns des petits-cousins qu'Alexis de Pourrières n'avait fait

qu'entrevoir lors du séjour qu'il avait fait à Marseille avant de

commencer ses voyages en Europe, vinrent le visiter. Salvador les reçut

si gracieusement, il leur fit avec tant de politesse les honneurs de sa

demeure, qu'il parvint à leur faire oublier qu'ils avaient espéré se

partager la fortune qu'il possédait.

Salvador et Roman auraient été parfaitement tranquilles s'ils n'avaient

pas remarqué que depuis quelque temps le caractère d'Ambroise était

totalement changé; le vieux domestique, d'ordinaire dispos et toujours

prêt à rire, était devenu sombre et taciturne, il paraissait dominé par

quelques pensées importunes, et souvent on l'avait surpris hochant la

tête négativement après avoir regardé son maître.

Roman, qui possédait toute la confiance d'Ambroise, l'avait plusieurs

fois interrogé avec adresse: Faites-moi connaître, lui disait-il, les

causes de la tristesse qui vous accable, et si cela est possible,

monsieur le marquis fera tout pour les faire cesser. Ambroise avait

longtemps évité de répondre à ces questions, mais un jour Roman ayant

été beaucoup plus pressant que de coutume, Ambroise se détermina à le

prendre pour confident.

«Je suis peut-être fou, mon cher monsieur Lebrun, mais je souffre tant,

que vous aurez pitié de moi. Figurez-vous qu'il y a un mois j'ai fait un

rêve dont je ne puis chasser le souvenir de ma mémoire. Je rêvais que je

m'étais assis au pied du vieux mûrier que défunt monsieur le marquis a

fait planter dans le parc le jour de la naissance de son fils. J'étais

là depuis quelques instants, lorsque tout à coup j'entendis des cris de

détresse; je me levai précipitamment et je vis mon jeune maître tel

qu'il était lorsqu'il quitta le château pour commencer ses voyages,

étendu sur le sol; le sang sortait à gros bouillons d'une profonde

blessure qu'il avait à la poitrine. J'allais courir à lui pour le

secourir, mais je fus arrêté par un homme qui me dit en posant sa main

sur mon épaule: arrête, c'est moi qui suis ton maître. Les traits de cet

homme sont sortis de ma mémoire; je me rappelle seulement qu'il avait de

grands yeux bleus.»

J'aurais certainement oublié ce songe, si je n'avais pas remarqué par

hasard, que les yeux de M. le marquis sont bleus, tandis que je me

rappelle fort bien qu'il les avait du plus beau noir lorsqu'il a quitté

le château. Je suis bien malheureux, M. Lebrun; ce songe me poursuit

partout, et quelquefois il fait naître dans mon esprit de singulières

pensées.

Ambroise se pencha vers Roman et lui dit à voix basse:

--Etes-vous bien sûr que notre maître est réellement le marquis Alexis

de Pourrières?

--Vous me faites là une singulière question, répondit Roman. Depuis cinq

ans que je suis au service de M. le marquis, je l'ai toujours entendu

nommer ainsi par les personnes recommandables avec lesquelles il était

en relation, et je dois croire que le nom qu'il porte lui appartient,

puisque vous-même, ainsi que le notaire, vous l'avez reconnu lors de son

arrivée ici.

--C'est vrai, c'est vrai, répondit Ambroise en secouant tristement la

tête; je suis fou; il ne faut pas croire aux songes; quelquefois,

cependant, les songes sont des avertissements donnés par la Providence.

Roman employa toute sa rhétorique pour rassurer Ambroise, qu'il ne

quitta pour aller trouver Salvador que lorsqu'il le vit un peu plus

calmé.

--Il faut absolument que nous trouvions le moyen de nous défaire de cet

homme, dit Salvador, lorsque Roman lui eut rapporté la conversation

qu'il venait d'avoir avec Ambroise.

--Ah! si Mathéo n'avait pas envoyé dans l'autre monde nos amis de la

forêt de Cuges...

--Nous ne nous servirions pas d'eux, répondit Salvador, pourquoi laisser

faire par d'autres l'ouvrage que l'on peut faire soi-même?

--Sans doute; mais il faut, pour éviter de donner naissance à des

soupçons, dont les résultats pourraient être désagréables, que la mort

d'Ambroise paraisse naturelle.

--Le poison!

--Le poison laisse des traces.

Les deux amis cherchèrent longtemps un moyen d'arriver au but qu'ils

voulaient atteindre, sans pouvoir rien trouver qui leur parût

convenable.

--Mais il faut absolument que cet homme périsse, dit Salvador; s'il ne

meurt pas, nous sommes perdus.

Roman, depuis quelques instants, paraissait réfléchir.

--C'est cela, s'écria-t-il tout à coup en se frappant le front, c'est

cela. Mon ami, dans trois ou quatre jours au plus tard, nous n'aurons

plus rien à redouter.

--Quel est ton projet?

--Tu le connaîtras lorsqu'il sera réalisé.

--Mais encore faut-il que je sache?

--Eh bon Dieu! monsieur le marquis, laissez, je vous en prie, agir à sa

guise, votre dévoué serviteur; vous savez qu'il est homme de ressources

et qu'il n'a pas froid aux yeux.

Roman, à quelques jours de là, invitait au nom de son maître, les

châtelains les plus voisins et le notaire que nous connaissons déjà, à

passer la journée au manoir de Pourrières. Tous les invités se

montrèrent exacts; on savait que le marquis savait faire les honneurs de

sa table.

--Je vous ai réunis, messieurs, dit Salvador à ses convives au moment où

l'on allait se mettre à table, pour déguster quelques flacons

d'excellent Tokay, et quelques nouveautés gastronomiques que je viens de

recevoir de Paris.

Le déjeuner fut servi avec ce luxe et ce confort qui ajoutent une

nouvelle saveur à la délicatesse des mets et à l'excellence des vins.

Comme toujours, Salvador se montra aimable et gracieux. Cependant un

examen attentif eût permis de saisir sur sa physionomie l'expression

d'une vive préoccupation. On resta longtemps à table, Salvador après

avoir fait servir à ses convives le café et les liqueurs, leur proposa

une partie de boules; on joue beaucoup aux boules dans les contrées

méridionales de la France, et particulièrement en Provence. La

proposition fut acceptée avec enthousiasme, et les convives

s'empressèrent de se rendre sur une pelouse située devant l'entrée

principale du château.

On allait engager les parties, lorsque Ambroise botté et éperonné, et

conduisant une jument par la bride, s'approcha de Salvador et lui

demanda s'il avait quelques commissions pour Aix. Celui-ci qui avait

reçu de Roman les instructions nécessaires, lui remit un bon de cent

francs qu'il le chargea de remettre au libraire Aubin, qui faisait ses

abonnements aux journaux et aux Revues de la capitale.

--Le père Ambroise est encore fort et vigoureux, dit le marquis en

s'adressant à ses convives, et malgré son grand âge, il est aussi bon

cavalier que le premier postillon du pays. Mais c'est égal, je défendrai

à Lebrun de vous faire faire d'aussi longues courses.

--Monsieur le marquis est bien bon, répondit Ambroise; mais comme j'ai

encore bon pied, bon oeil, il faut que je me rende utile.

--C'est bien, Ambroise, c'est bien, partez, mon ami, et que Dieu vous

conduise.

Ambroise était en selle, il piqua légèrement sa bête et partit au petit

trot.

Les vrais mystères de Paris · 第 15 / 99 段