»Elle me dit que j'étais une folle, que je refusais mon bonheur; elle me

fit une peinture effroyable de la misère qui allait me saisir aussitôt

que j'aurais passé le seuil de sa porte. Comme je ne voulais absolument

rien entendre, elle m'apprit enfin que je ne m'appartenais plus, que

j'étais devenue, sous le numéro 3797, la propriété de la police, qu'il

fallait, en un mot, mourir d'inanition ou rester attachée à la glèbe de

la prostitution.

»Madame Dinville parut sensible aux reproches amers que je lui fis; elle

me dit qu'elle n'aurait pas agi ainsi si la vieille qui m'avait amenée

ne l'avait pas trompée. Enfin, elle me proposa de rester, mais seulement

en qualité d'ouvrière. Que pouvais-je faire, quel parti pouvais-je

prendre, si ce n'est celui de mourir? Et mourir lorsque l'on est aussi

jeune que je l'étais alors, cela paraît bien dur, je restai.

»Les pensionnaires de madame Dinville n'étaient plus alors cachées à mes

yeux, et ces femmes, sans doute pour plaire à leur maîtresse, ne

cessaient de me vanter les charmes de leur métier. Madame Dinville, de

son côté, n'avait pas cessé de m'accabler de petits soins.

»Elle m'avait mis entre les mains des livres infâmes que j'avais d'abord

jetés loin de moi avec horreur, et qu'ensuite j'avais lus, poussée par

cette irrésistible envie de tout savoir qui tourmente toutes les jeunes

filles. Ces lectures, les propos de mes compagnes, le régime alimentaire

auquel m'avait soumise madame Dinville, produisirent enfin l'effet

qu'elle en attendait; un mois ne s'était pas écoulé, que je n'étais plus

reconnaissable; je riais et je pleurais sans sujet, toutes mes nuits

étaient remplies par des songes érotiques; j'étais à moitié folle.

Enfin, un soir madame Dinville me fit boire je ne sais quelle infernale

drogue, elle me couvrit de riches ajustements, et, au lieu de m'enfermer

dans ma chambre, ainsi qu'elle en avait l'habitude, elle me fit rester

dans le salon, où se tenaient, tant que durait la soirée, celles qui

étaient devenues mes compagnes. Des hommes vinrent, qui nous firent

boire du vin de Champagne, et le lendemain j'étais tout à fait perdue.

»A partir de ce moment, ma vie ne fut plus qu'une suite continuelle de

folles journées, suivies de nuits plus folles encore.

»Un soir madame Dinville introduisit plusieurs officiers dans le salon

où nous nous tenions; il fut convenu que chacun de ces officiers

passerait la nuit avec l'une de nous. Comme j'étais la plus jeune de

toutes les pensionnaires de madame Dinville, je fus choisie par le plus

jeune de ces officiers, c'était un capitaine des chasseurs d'Afrique. Il

était doué de la plus aimable physionomie; ses grands yeux noirs, qui

laissaient tomber sur moi des regards de commisération, étaient

empreints d'une remarquable expression de mélancolie. Sans pouvoir me

rendre compte du sentiment auquel j'obéissais, moi qui n'acceptais

jamais sans me faire violence les amants du hasard auxquels j'étais

condamnée, j'attendais avec une certaine impatience le moment où il me

serait permis de me retirer avec ce jeune officier. Et cependant, j'en

atteste le ciel, aucune des pensées que vous me supposez sans doute, ne

m'étaient venues à l'esprit.

»Enfin, après avoir bu beaucoup de vin de Champagne et vidé une quantité

raisonnable de bols de punch glacé, l'heure de la retraite arriva;

toutes mes compagnes étaient plus ou moins émues, et ce n'était pas sans

peine que leurs cavaliers pouvaient se tenir sur leurs jambes; contre

mon habitude, je n'avais pas voulu prendre part à ces libations, j'avais

remarqué que le jeune officier trempait seulement ses lèvres dans son

verre chaque fois que ses camarades avalaient de copieuses rasades, et

j'avais voulu l'imiter.

»Le lendemain matin lorsque je m'éveillai, le jeune officier qui avait

passé la nuit auprès de moi, l'était sans doute depuis longtemps, car le

cigare qu'il fumait était plus d'à moitié consumé; il me regardait avec

le même regard mélancolique que j'avais remarqué la veille, je ne sais

comment cela se fit, mais je devinai ses pensées, je cachai mon visage

sur sa poitrine et je versai des larmes amères.

»Il m'embrassa sur le front:--Pauvre, pauvre fille, dit-il.

»J'avais enfin trouvé quelqu'un qui me plaignait, j'appartenais donc

encore à l'humanité. Cette pensée me fit du bien; je continuai de

pleurer, mais les larmes que je répandais étaient douces, elles ne

ressemblaient pas à celles que j'avais déjà répandues et qui me

retombaient sur le coeur après avoir brûlé mes paupières.

»Le jeune officier qui n'avait pas cessé de me regarder, employait

toutes ses forces pour se contenir; cependant une larme s'échappa de ses

paupières, elle s'arrêta une seconde dans le profond sillon que le

yatagan d'un arabe avait tracé sur son visage, puis elle glissa le long

de sa joue et resta suspendue comme une brillante goutte de rosée à

l'extrémité de ses moustaches. Oh! j'aurais bien voulu sécher, sous un

chaste baiser, cette précieuse larme; je ne l'osai pas.

»Comment s'établit entre deux êtres qui ne se sont jamais vus, cette

mystérieuse communauté de sensations qui fait qu'ils se comprennent sans

avoir besoin de se parler: c'est une énigme dont nous ne trouverons

jamais le mot.

»J'éprouvais un irrésistible désir de raconter à cet homme les

événements qui m'avaient amenée dans le lieu où je me trouvais; je ne

voulais pas qu'il me quittât en emportant l'idée que je me plaisais chez

madame Dinville, je lui dis tout ce que je viens de vous dire.

»A mesure que j'avançais dans mon récit, les traits de l'officier se

couvraient d'une affreuse pâleur.

--»Où êtes-vous née? quel est votre nom? me dit-il lorsque j'eus

terminé; et comme j'hésitais:

--»Répondez-moi, s'écria-t-il, il faut que vous me répondiez!

»Je lui dis le nom de mon père; un sourd gémissement sortit de sa

poitrine, il se cacha le visage dans ses deux mains et il demeura

quelques instants sans me répondre.

--»C'était mon frère!!...

»Elevé dans une école militaire, il avait quitté la maison paternelle

lorsque je n'étais encore qu'une enfant, et depuis, les nécessités de sa

profession l'en avaient toujours tenu éloigné; mais les lettres qu'il

avait reçues de notre père, lui avaient appris les circonstances de ma

fuite avec le chirurgien-major que je devais épouser, et c'était la

similitude de faits qu'il avait remarquée entre ce qui était arrivé à sa

soeur et à la fille publique qui lui racontait son histoire, qui l'avait

engagé à me demander mon nom.

»Je n'essayerai pas de vous peindre l'affreux désespoir qui me saisit

lorsque je fis cette horrible découverte; mes sanglots éclatèrent avec

une telle force, qu'ils attirèrent dans ma chambre mes compagnes et les

camarades de mon frère; nous fûmes alors forcés de jouer une ignoble

comédie, il nous fallut supposer une brouille provoquée par une de ces

vulgaires circonstances, de nature à être comprise de ceux qui nous

interrogeaient.

»Ils nous laissèrent seuls afin que nous puissions faire la paix.»

Après quelques instants de silence, Félicité Beauperthuis continua le

récit qu'elle avait commencé:

«Lorsque nous fûmes seuls, dit-elle, mon frère me fit observer que nous

ne pouvions rien contre des faits accomplis, et que nous avions le droit

d'espérer que Dieu nous pardonnerait le crime que nous venions de

commettre, car nous étions, en réalité, plus malheureux que coupables.

Il ne faut pas, ajouta-t-il, nous laisser abattre par le désespoir; il

faut d'abord que vous puissiez quitter cette infâme maison, et je vais

de suite m'occuper de vous en procurer les moyens.

»Mon frère sortit avec ses camarades après m'avoir promis de revenir

avant la fin de la journée. J'eus beaucoup à souffrir pendant son

absence; madame Dinville et ses pensionnaires, qui avaient remarqué sur

mon visage les traces des larmes que j'avais versées, ne cessaient de

m'interroger, et comme je refusais de leur répondre, elles se mirent à

faire des conjectures à perte de vue sur ce qui s'était passé entre moi

et le jeune capitaine. Chacune de leurs suppositions, chacune de leurs

paroles me paraissait, je ne sais pourquoi, une sanglante insulte; et je

devais tout entendre sans me plaindre!...

»Mon frère revint; enfin il manifesta à madame Dinville le désir de me

conduire au théâtre; comme il offrait de lui payer très-généreusement le

droit de m'emmener, elle ne crut pas devoir le refuser.

»Il me conduisit dans une petite chambre de l'hôtel qu'il habitait, et,

à partir de ce moment, il employa toutes ses journées à chercher pour

moi une honnête maison dans laquelle on voulût bien me recevoir; le sort

qui n'était pas las de me poursuivre ne voulut pas que ses démarches

fussent couronnées de succès.

»La permission qu'il avait obtenue était sur le point d'expirer, il

allait donc être forcé de partir avant d'avoir pu assurer mon sort d'une

manière convenable; cette pensée le désolait, et tous les jours son

front devenait plus sombre.

»J'avais beaucoup réfléchi, depuis environ un mois, que je vivais

presque seule, et j'avais pris une détermination que je voulus

communiquer à mon frère. Je le fis donc un soir prier d'entrer chez moi

(il n'y venait que lorsque la nécessité l'y forçait); je lui dis alors

qu'après ce qui s'était passé, je ne devais plus vouloir rentrer dans le

monde, et que le parti le plus sage que je pouvais prendre était celui

d'aller achever ma vie dans un couvent. Mon frère n'essaya pas de me

faire changer de résolution, il comprenait qu'elle ne m'était inspirée

que par les nécessités de ma position; aussi sans perdre de temps, il

fit toutes les démarches nécessaires, et la veille de son départ pour

l'Afrique, il put me conduire au couvent des soeurs de Saint-Vincent de

Paul.

»J'étais employée depuis environ huit mois dans un des hôpitaux de

Paris, et je m'étais toujours acquittée de tous les devoirs qui

m'étaient imposés avec assez de soin et d'exactitude pour mériter les

éloges de mes supérieures. Les lettres que je recevais de mon frère me

permettaient d'espérer qu'à une époque très-rapprochée, il me serait

permis d'aller embrasser mon père; enfin, si je n'étais pas complétement

heureuse, j'avais du moins recouvré la paix de l'âme.

»Toutes mes espérances furent détruites en un moment, et je me trouvai

tout à coup replongée dans une plus affreuse position que celle où je me

trouvais lorsque je fis la rencontre de la femme à laquelle je devais

tous mes malheurs. Une des pensionnaires de la Dinville, qui était

affligée d'une affreuse maladie, fut placée dans une des salles de mon

service. Cette femme, malgré le costume que je portais et les

changements qu'avait fait subir à ma physionomie une vie à la fois calme

et active, me reconnut; je la suppliai de ne pas me trahir, elle me le

promit; mais deux jours ne s'étaient pas écoulés que tout le monde

savait qu'avant d'appartenir à Dieu j'avais appartenu à la police. Un

matin, la mère supérieure me fit demander dans son cabinet, et lorsque

nous fûmes seules, elle me dit qu'elle devait reconnaître que depuis que

j'étais placée sous ses ordres, elle n'avait pas trouvé l'occasion de

m'adresser un reproche, mais que mes antécédents s'opposaient à ce que

je restasse plus longtemps parmi les saintes filles dont je portais

l'habit.

»Je n'essayai pas d'attendrir cette religieuse; ses regards ternes et

froids, sa parole brève et sèche, me disaient trop que toutes les

supplications seraient inutiles, je me résignai.

»Je quittai mes habits de religieuse qui furent remplacés par des

vêtements simples, mais propres, que me fit donner la mère supérieure.

»Comme je passais pour me retirer devant le lit occupé par la femme qui

m'avait trahie: Au revoir, me dit-elle. Ces paroles et le sourire

sardonique qui les accompagna m'affectèrent plus que l'affront que je

venais de subir; elles venaient de m'apprendre que le malheur avait

tracé autour de moi un cercle infranchissable, et qu'il n'existe pas

ici-bas de voies ouvertes au repentir.

»Je pris à ce moment la résolution de faire mentir cet oracle.

»Au moment où j'allais franchir le seuil de l'hospice, le concierge me

remit deux lettres; cet homme, auquel j'avais prodigué les soins les

plus affectueux pendant tout le temps qu'avait duré une maladie qu'il

venait de faire, trouva le moyen de rendre encore plus douloureuse la

blessure qui me faisait souffrir. Donnez-moi votre adresse, ma soeur, me

dit-il, j'irai peut-être vous voir. Et il accompagna ces ignobles

paroles d'un sourire plus ignoble encore.

»Arrivée sur le quai, je m'arrêtai afin de lire les deux lettres que je

venais de recevoir; alors seulement je remarquai qu'elles étaient toutes

deux cachetées de noir. Je fus saisie d'un tremblement convulsif: l'une

de ces lettres m'apprit que mon père était mort après une longue et

douloureuse maladie, l'autre que mon frère avait été tué en Afrique en

chargeant à la tête de sa compagnie un goum de Bédouins; je ne jetai pas

un cri, je ne versai pas une larme, je regardai tristement la Seine,

dont les eaux coulaient calmes et limpides, je me dis que j'avais assez

souffert pour qu'il me fût permis de chercher un refuge dans la mort, et

je restai longtemps appuyée sur le parapet.

»Je fus arrachée aux sombres réflexions qui m'accablaient par la voix

d'une vieille femme qui me demandait ce que je faisais là. J'attends,

répondis-je, que la nuit soit venue afin de me jeter dans la rivière;

cette réponse était la continuation des pensées qui occupaient mon

esprit.

»La vieille me saisit le bras, alors seulement je reconnus une femme de

ménage que j'avais eue à mon service peu de temps auparavant.

--»Etes-vous folle, ma soeur, me dit-elle, et que vous est-il donc

arrivé?

»En m'adressant cette question, elle me regardait d'un air affectueux.

Toutes les glaces dont j'avais cuirassé mon coeur se fondirent devant les

doux regards de cette pauvre femme. Je pleurai. Déjà les oisifs

s'arrêtaient autour de nous:

--»Venez chez moi, me dit la vieille, nous serons plus à notre aise pour

causer.

»Elle n'avait pas quitté mon bras qu'elle avait passé sous le sien, je

la suivis sans opposer de résistance dans la plus pauvre mansarde d'une

pauvre maison de la rue des Rats.

--»Restez là, me dit-elle, remettez-vous; j'ai besoin de sortir, mais je

ne resterai pas longtemps dehors. Lorsque je serai de retour, vous me

raconterez ce qui vous est arrivé, et peut-être que je pourrai vous être

utile; je suis bien pauvre, c'est vrai, mais quand on a de la bonne

volonté il est toujours possible de faire un peu de bien.

»La vieille rentra après une heure environ d'absence, elle prépara avec

une activité au-dessus de son âge, un léger repas dont elle m'engagea à

prendre ma part. J'avais le coeur trop gros pour essayer de la

satisfaire, cependant pour ne pas la désobliger, j'acceptai une tasse de

bouillon dont j'avalai quelques gorgées.

»La vieille avait achevé son modeste repas.

--»Eh bien? mon enfant, me dit-elle.

»Je lui dis tout ce qui m'était arrivé, et je lui fis lire les deux

lettres que je venais de recevoir.

--»Vous êtes bien malheureuse, me dit-elle; vous avez déjà supporté de

bien cruelles épreuves, et peut-être que l'avenir vous en réserve de

plus cruelles encore; mais cela-ne vous donne pas le droit de disposer

de votre vie; c'est de Dieu que vous tenez l'existence, mon enfant, et

vous devez attendre pour mourir, l'instant où il lui plaira de vous

reprendre ce qu'il vous a donné. En quittant la maison de votre père

pour suivre votre amant, vous avez commis une grande faute, acceptez

donc comme une expiation toutes les souffrances qui vous sont envoyées.

»Je regardais avec étonnement cette pauvre femme, qui appartenait

évidemment aux dernières classes de la société, et qui trouvait, pour

consoler une affligée, des paroles éloquentes.

--»Mais il faudra donc, m'écriai-je, que je retourne dans l'abominable

maison de madame Dinville.

--»Non, mon enfant, me répondit la bonne vieille, vous ne retournerez

pas dans la maison de cette femme; ce n'est pas en vain que Dieu m'a

conduite sur votre chemin au moment où vous alliez commettre un crime.

Je vous l'ai déjà dit, avec de la bonne volonté, on peut faire beaucoup

de choses. Ainsi, ne vous désespérez pas, je chercherai, et il est

probable que je trouverai ce qui vous convient; en attendant, restez

ici, et priez Dieu de vous donner assez de courage pour supporter les

peines de cette vie.

»Ainsi qu'elle me l'avait promis, ma respectable hôtesse se mit en

campagne, et, après quelques jours, elle m'annonça qu'elle avait enfin

trouvé une place pour moi, et elle me mena chez un vieillard et sa

femme, qui voulurent bien, sur sa recommandation, me recevoir chez eux.

»J'étais depuis environ un mois dans cette maison, lorsqu'un jour je fus

accostée dans la rue par deux individus d'assez mauvaise mine, qui

m'abordèrent en me demandant si je ne me nommais pas Louise Durand.

Comme ces noms ne m'appartenaient pas, je leur répondis qu'ils se

trompaient; ils insistèrent. Impatientée à la fin, de ce qu'ils ne

voulaient pas me laisser tranquille, je finis par leur dire mon

véritable nom. Je ne m'étais donc pas trompé, dit l'un d'eux, en

changeant subitement de ton et de langage; eh bien, puisque vous êtes la

demoiselle ***, vous allez avoir la bonté de venir avec nous; vous

pouvez, ma princesse, vous vanter de nous avoir joliment fait trimer.

Ces deux hommes étaient deux agents de cette division de la police à

laquelle on a donné le nom d'attribution des moeurs. Ils me conduisirent

dans un corps de garde, où ils rédigèrent le procès-verbal de mon

arrestation. Cela fait, ils me menèrent à la préfecture de police, et je

fus jetée au milieu d'une cinquantaine de femmes qui ne paraissaient pas

très affligées de leur sort.

»Les vêtements noirs que je portais, à cause de la mort de mon père et

de mon frère, et que j'avais achetés avec le peu d'argent que la

supérieure m'avait remis avant de me congédier, m'attirèrent d'abord

quelques brocards; mais, voyant que je ne répondais rien à leurs sottes

plaisanteries, et que je ne bougeais pas du coin dans lequel je m'étais

réfugiée en entrant dans la salle, ces femmes finirent par me laisser

tranquille.

»Le lendemain matin, mon nom retentit dans les couloirs de la prison et

un geôlier me remit entre les mains du garde municipal chargé de me

conduire devant mon juge. Je fus forcée de traverser toutes les cours

de la préfecture, accompagnée de mon guide, pour arriver à la maison où

j'étais déjà venue avec madame Dinville. Les passants s'arrêtaient pour

me regarder, et ils paraissaient étonnés, de ce que je cachais mon

visage sous mon mouchoir.

»Je fus introduite dans le cabinet d'un commissaire interrogateur; je

n'essayai pas de l'apitoyer sur mon sort; je savais trop bien que cela

serait inutile; je me bornai seulement à répondre, par oui, et par non,

aux questions qu'il m'adressa, et je l'attendis, sans éprouver beaucoup

d'émotion, me condamner à trois mois de prison.

»On me conduisit à la prison de Saint-Lazare. Je retrouvai dans cette

maison, qui doit ressembler à toutes les autres prisons, plusieurs

femmes que j'avais eu occasion de connaître pendant le temps que j'avais

passé chez madame Dinville. Ces femmes me plaignirent, elles blâmèrent

beaucoup celle qui, en me trahissant, m'avait fait perdre la position

que j'occupais à l'hospice.

»--Si seulement, me dit l'une d'elles, tu n'avais été rencontrée par les

agents qu'un mois plus tard, tu aurais pu rester chez les braves gens où

t'avait placée cette bonne vieille femme! car après un an, tu aurais été

rayée d'office.

»Cette femme disait vrai: un mois de plus, et la police à laquelle

j'appartenais encore corps et âme, consentait à lâcher sa proie.

»--Que veux-tu ma pauvre amie? c'est comme cela, me disait souvent cette

femme avec laquelle je m'étais liée parce qu'elle me paraissait un peu

moins dévergondée que toutes mes autre compagnes de captivé, une fois

que notre nom est inscrit sur le _Livre rouge_[224], il faut qu'il y

reste, et le parti le plus sage que nous puissions prendre, c'est de

bien employer notre jeunesse, et d'attendre, pour nous désoler, que nous

soyons vieilles et laides.

»Je commençais à croire qu'elle pouvait bien avoir raison. J'avais en

effet usé toutes mes forces dans la terrible lutte que je soutenais

depuis si longtemps, et tous mes efforts avaient été inutiles; j'étais

lasse de souffrir, et je ne voulais plus mourir: je jetai, comme on dit,

le manche après la cognée, et comme je ne recevais de secours de

personne, j'écrivis à madame Dinville de m'en envoyer, et je lui promis

de rentrer chez elle aussitôt que serais en liberté. Sa réponse ne se

fit pas attendre; elle était plus affectueuse que je ne l'espérais, et

accompagnée d'argent et de toutes les bagatelles qui pouvaient adoucir

ma captivité.

»Ma vie, à partir du jour où je fus mise en liberté, a été celle de

toutes les femmes de ma sorte; mais je puis le dire parce que c'est la

vérité, souvent, pendant les ignobles orgies au milieu desquelles je

jouais quelquefois le rôle le plus actif, je regrettais les jours que

j'avais passés à soigner les malades de l'hospice; mais lorsque cela

m'arrivait, je cherchais des consolations au fond d'un verre de vin de

Champagne.»

--Verse-moi à boire, superbe vicomte de Lussan! dit ici Félicité

Beauperthuis, en interrompant son récit.

Le vicomte s'empressa d'obéir.

--C'est vraiment une chose curieuse, continua-t-elle en élevant son

verre au-dessus de sa tête, que de voir le dernier rejeton, à ce qu'on

dit, d'une des plus illustres familles de la Bretagne, servir

d'échanson à une courtisane. Messieurs, je bois à votre santé, vous ne

valez pas mieux que moi.

--Bravo! Félicité, s'écrièrent toutes les femmes, c'est très bien! Mais

achève ton histoire.

Félicité chancelait sur sa chaise, ses yeux regardaient sans voir, la

pauvre fille commençait à ressentir les premières atteintes de

l'ivresse.

--Ah! oui, dit-elle, il faut que j'achève mon histoire. Eh bien! moi

aussi j'ai eu du bonheur, comme toi, Mina, comme vous toutes, mesdames

ou mesdemoiselles, j'ai trouvé un homme qui paye ma marchande de modes,

mon bijoutier et mes laquais; mais cet homme qui est vieux et laid, il

ne m'aime pas, il m'a achetée comme il aurait acheté un cheval ou un

chien de prix; je suis pour lui un objet de luxe, et il me quitterait

demain si je cessais d'être à la mode... mais je suis à la mode! aussi

je suis bien parée, j'ai des diamants et des laquais, et je dors sur la

plume. Cela durera tant que dureront ma jeunesse et mes attraits... tant

que je serai drôle, comme dit monsieur _chose_,... après, l'hôpital;

c'est ce qui nous attend toutes... Lorsque j'y serai pour y mourir, on

ne m'en chassera peut-être pas...

Félicité Beauperthuis prit le verre placé à côté d'elle, et, bien qu'il

fût vide, elle essaya de le porter à ses lèvres, mais elle n'eut pas la

force de le soutenir, elle le laissa tomber, et il se brisa sur le

parquet; puis elle promena autour d'elle des regards étonnés, sa tête

tomba sur sa poitrine, et elle s'endormit profondément.

Le récit qu'elle venait de faire avait diversement impressionné les

convives; de Pourrières, quelques jeunes gens et les femmes étaient tous

disposés à la croire et à la plaindre, les autres pensaient qu'elle

avait voulu seulement se rendre intéressante.

--Je n'aime ni les romans ni les drames, dit le limonadier à moustaches

grises, et si ces dames ne peuvent nous raconter que des histoires à peu

près semblables à celle que nous venons d'écouter, elles feront mieux de

se taire; c'était très-ennuyeux.

--Vous vous exprimez avec bien de la rudesse, mon cher, lui répondit la

danseuse.

--Ce n'est pas de la rudesse mais de la bonne franchise militaire.

--Allons, allons, vous calomniez les militaires, ils sont en général

très-polis, même ceux qui servent dans la grosse cavalerie.

--De Lussan, l'histoire du lingot, dit Mina?

--Je crains de mettre notre ami en colère, répondit le vicomte.

--Allons donc, il n'est pas aussi méchant que l'animal dont parle la

chanson, quand on l'attaque, il ne se défend pas.

Le limonadier à moustaches grises quitta sans dire un mot le siége qu'il

occupait, et sortit du salon en se glissant le long des murs, afin de ne

pas être aperçu.

Les vrais mystères de Paris · 第 13 / 99 段