fit une peinture effroyable de la misère qui allait me saisir aussitôt
que j'aurais passé le seuil de sa porte. Comme je ne voulais absolument
rien entendre, elle m'apprit enfin que je ne m'appartenais plus, que
j'étais devenue, sous le numéro 3797, la propriété de la police, qu'il
fallait, en un mot, mourir d'inanition ou rester attachée à la glèbe de
la prostitution.
»Madame Dinville parut sensible aux reproches amers que je lui fis; elle
me dit qu'elle n'aurait pas agi ainsi si la vieille qui m'avait amenée
ne l'avait pas trompée. Enfin, elle me proposa de rester, mais seulement
en qualité d'ouvrière. Que pouvais-je faire, quel parti pouvais-je
prendre, si ce n'est celui de mourir? Et mourir lorsque l'on est aussi
jeune que je l'étais alors, cela paraît bien dur, je restai.
»Les pensionnaires de madame Dinville n'étaient plus alors cachées à mes
yeux, et ces femmes, sans doute pour plaire à leur maîtresse, ne
cessaient de me vanter les charmes de leur métier. Madame Dinville, de
son côté, n'avait pas cessé de m'accabler de petits soins.
»Elle m'avait mis entre les mains des livres infâmes que j'avais d'abord
jetés loin de moi avec horreur, et qu'ensuite j'avais lus, poussée par
cette irrésistible envie de tout savoir qui tourmente toutes les jeunes
filles. Ces lectures, les propos de mes compagnes, le régime alimentaire
auquel m'avait soumise madame Dinville, produisirent enfin l'effet
qu'elle en attendait; un mois ne s'était pas écoulé, que je n'étais plus
reconnaissable; je riais et je pleurais sans sujet, toutes mes nuits
étaient remplies par des songes érotiques; j'étais à moitié folle.
Enfin, un soir madame Dinville me fit boire je ne sais quelle infernale
drogue, elle me couvrit de riches ajustements, et, au lieu de m'enfermer
dans ma chambre, ainsi qu'elle en avait l'habitude, elle me fit rester
dans le salon, où se tenaient, tant que durait la soirée, celles qui
étaient devenues mes compagnes. Des hommes vinrent, qui nous firent
boire du vin de Champagne, et le lendemain j'étais tout à fait perdue.
»A partir de ce moment, ma vie ne fut plus qu'une suite continuelle de
folles journées, suivies de nuits plus folles encore.
»Un soir madame Dinville introduisit plusieurs officiers dans le salon
où nous nous tenions; il fut convenu que chacun de ces officiers
passerait la nuit avec l'une de nous. Comme j'étais la plus jeune de
toutes les pensionnaires de madame Dinville, je fus choisie par le plus
jeune de ces officiers, c'était un capitaine des chasseurs d'Afrique. Il
était doué de la plus aimable physionomie; ses grands yeux noirs, qui
laissaient tomber sur moi des regards de commisération, étaient
empreints d'une remarquable expression de mélancolie. Sans pouvoir me
rendre compte du sentiment auquel j'obéissais, moi qui n'acceptais
jamais sans me faire violence les amants du hasard auxquels j'étais
condamnée, j'attendais avec une certaine impatience le moment où il me
serait permis de me retirer avec ce jeune officier. Et cependant, j'en
atteste le ciel, aucune des pensées que vous me supposez sans doute, ne
m'étaient venues à l'esprit.
»Enfin, après avoir bu beaucoup de vin de Champagne et vidé une quantité
raisonnable de bols de punch glacé, l'heure de la retraite arriva;
toutes mes compagnes étaient plus ou moins émues, et ce n'était pas sans
peine que leurs cavaliers pouvaient se tenir sur leurs jambes; contre
mon habitude, je n'avais pas voulu prendre part à ces libations, j'avais
remarqué que le jeune officier trempait seulement ses lèvres dans son
verre chaque fois que ses camarades avalaient de copieuses rasades, et
j'avais voulu l'imiter.
»Le lendemain matin lorsque je m'éveillai, le jeune officier qui avait
passé la nuit auprès de moi, l'était sans doute depuis longtemps, car le
cigare qu'il fumait était plus d'à moitié consumé; il me regardait avec
le même regard mélancolique que j'avais remarqué la veille, je ne sais
comment cela se fit, mais je devinai ses pensées, je cachai mon visage
sur sa poitrine et je versai des larmes amères.
»Il m'embrassa sur le front:--Pauvre, pauvre fille, dit-il.
»J'avais enfin trouvé quelqu'un qui me plaignait, j'appartenais donc
encore à l'humanité. Cette pensée me fit du bien; je continuai de
pleurer, mais les larmes que je répandais étaient douces, elles ne
ressemblaient pas à celles que j'avais déjà répandues et qui me
retombaient sur le coeur après avoir brûlé mes paupières.
»Le jeune officier qui n'avait pas cessé de me regarder, employait
toutes ses forces pour se contenir; cependant une larme s'échappa de ses
paupières, elle s'arrêta une seconde dans le profond sillon que le
yatagan d'un arabe avait tracé sur son visage, puis elle glissa le long
de sa joue et resta suspendue comme une brillante goutte de rosée à
l'extrémité de ses moustaches. Oh! j'aurais bien voulu sécher, sous un
chaste baiser, cette précieuse larme; je ne l'osai pas.
»Comment s'établit entre deux êtres qui ne se sont jamais vus, cette
mystérieuse communauté de sensations qui fait qu'ils se comprennent sans
avoir besoin de se parler: c'est une énigme dont nous ne trouverons
jamais le mot.
»J'éprouvais un irrésistible désir de raconter à cet homme les
événements qui m'avaient amenée dans le lieu où je me trouvais; je ne
voulais pas qu'il me quittât en emportant l'idée que je me plaisais chez
madame Dinville, je lui dis tout ce que je viens de vous dire.
»A mesure que j'avançais dans mon récit, les traits de l'officier se
couvraient d'une affreuse pâleur.
--»Où êtes-vous née? quel est votre nom? me dit-il lorsque j'eus
terminé; et comme j'hésitais:
--»Répondez-moi, s'écria-t-il, il faut que vous me répondiez!
»Je lui dis le nom de mon père; un sourd gémissement sortit de sa
poitrine, il se cacha le visage dans ses deux mains et il demeura
quelques instants sans me répondre.
--»C'était mon frère!!...
»Elevé dans une école militaire, il avait quitté la maison paternelle
lorsque je n'étais encore qu'une enfant, et depuis, les nécessités de sa
profession l'en avaient toujours tenu éloigné; mais les lettres qu'il
avait reçues de notre père, lui avaient appris les circonstances de ma
fuite avec le chirurgien-major que je devais épouser, et c'était la
similitude de faits qu'il avait remarquée entre ce qui était arrivé à sa
soeur et à la fille publique qui lui racontait son histoire, qui l'avait
engagé à me demander mon nom.
»Je n'essayerai pas de vous peindre l'affreux désespoir qui me saisit
lorsque je fis cette horrible découverte; mes sanglots éclatèrent avec
une telle force, qu'ils attirèrent dans ma chambre mes compagnes et les
camarades de mon frère; nous fûmes alors forcés de jouer une ignoble
comédie, il nous fallut supposer une brouille provoquée par une de ces
vulgaires circonstances, de nature à être comprise de ceux qui nous
interrogeaient.
»Ils nous laissèrent seuls afin que nous puissions faire la paix.»
Après quelques instants de silence, Félicité Beauperthuis continua le
récit qu'elle avait commencé:
«Lorsque nous fûmes seuls, dit-elle, mon frère me fit observer que nous
ne pouvions rien contre des faits accomplis, et que nous avions le droit
d'espérer que Dieu nous pardonnerait le crime que nous venions de
commettre, car nous étions, en réalité, plus malheureux que coupables.
Il ne faut pas, ajouta-t-il, nous laisser abattre par le désespoir; il
faut d'abord que vous puissiez quitter cette infâme maison, et je vais
de suite m'occuper de vous en procurer les moyens.
»Mon frère sortit avec ses camarades après m'avoir promis de revenir
avant la fin de la journée. J'eus beaucoup à souffrir pendant son
absence; madame Dinville et ses pensionnaires, qui avaient remarqué sur
mon visage les traces des larmes que j'avais versées, ne cessaient de
m'interroger, et comme je refusais de leur répondre, elles se mirent à
faire des conjectures à perte de vue sur ce qui s'était passé entre moi
et le jeune capitaine. Chacune de leurs suppositions, chacune de leurs
paroles me paraissait, je ne sais pourquoi, une sanglante insulte; et je
devais tout entendre sans me plaindre!...
»Mon frère revint; enfin il manifesta à madame Dinville le désir de me
conduire au théâtre; comme il offrait de lui payer très-généreusement le
droit de m'emmener, elle ne crut pas devoir le refuser.
»Il me conduisit dans une petite chambre de l'hôtel qu'il habitait, et,
à partir de ce moment, il employa toutes ses journées à chercher pour
moi une honnête maison dans laquelle on voulût bien me recevoir; le sort
qui n'était pas las de me poursuivre ne voulut pas que ses démarches
fussent couronnées de succès.
»La permission qu'il avait obtenue était sur le point d'expirer, il
allait donc être forcé de partir avant d'avoir pu assurer mon sort d'une
manière convenable; cette pensée le désolait, et tous les jours son
front devenait plus sombre.
»J'avais beaucoup réfléchi, depuis environ un mois, que je vivais
presque seule, et j'avais pris une détermination que je voulus
communiquer à mon frère. Je le fis donc un soir prier d'entrer chez moi
(il n'y venait que lorsque la nécessité l'y forçait); je lui dis alors
qu'après ce qui s'était passé, je ne devais plus vouloir rentrer dans le
monde, et que le parti le plus sage que je pouvais prendre était celui
d'aller achever ma vie dans un couvent. Mon frère n'essaya pas de me
faire changer de résolution, il comprenait qu'elle ne m'était inspirée
que par les nécessités de ma position; aussi sans perdre de temps, il
fit toutes les démarches nécessaires, et la veille de son départ pour
l'Afrique, il put me conduire au couvent des soeurs de Saint-Vincent de
Paul.
»J'étais employée depuis environ huit mois dans un des hôpitaux de
Paris, et je m'étais toujours acquittée de tous les devoirs qui
m'étaient imposés avec assez de soin et d'exactitude pour mériter les
éloges de mes supérieures. Les lettres que je recevais de mon frère me
permettaient d'espérer qu'à une époque très-rapprochée, il me serait
permis d'aller embrasser mon père; enfin, si je n'étais pas complétement
heureuse, j'avais du moins recouvré la paix de l'âme.
»Toutes mes espérances furent détruites en un moment, et je me trouvai
tout à coup replongée dans une plus affreuse position que celle où je me
trouvais lorsque je fis la rencontre de la femme à laquelle je devais
tous mes malheurs. Une des pensionnaires de la Dinville, qui était
affligée d'une affreuse maladie, fut placée dans une des salles de mon
service. Cette femme, malgré le costume que je portais et les
changements qu'avait fait subir à ma physionomie une vie à la fois calme
et active, me reconnut; je la suppliai de ne pas me trahir, elle me le
promit; mais deux jours ne s'étaient pas écoulés que tout le monde
savait qu'avant d'appartenir à Dieu j'avais appartenu à la police. Un
matin, la mère supérieure me fit demander dans son cabinet, et lorsque
nous fûmes seules, elle me dit qu'elle devait reconnaître que depuis que
j'étais placée sous ses ordres, elle n'avait pas trouvé l'occasion de
m'adresser un reproche, mais que mes antécédents s'opposaient à ce que
je restasse plus longtemps parmi les saintes filles dont je portais
l'habit.
»Je n'essayai pas d'attendrir cette religieuse; ses regards ternes et
froids, sa parole brève et sèche, me disaient trop que toutes les
supplications seraient inutiles, je me résignai.
»Je quittai mes habits de religieuse qui furent remplacés par des
vêtements simples, mais propres, que me fit donner la mère supérieure.
»Comme je passais pour me retirer devant le lit occupé par la femme qui
m'avait trahie: Au revoir, me dit-elle. Ces paroles et le sourire
sardonique qui les accompagna m'affectèrent plus que l'affront que je
venais de subir; elles venaient de m'apprendre que le malheur avait
tracé autour de moi un cercle infranchissable, et qu'il n'existe pas
ici-bas de voies ouvertes au repentir.
»Je pris à ce moment la résolution de faire mentir cet oracle.
»Au moment où j'allais franchir le seuil de l'hospice, le concierge me
remit deux lettres; cet homme, auquel j'avais prodigué les soins les
plus affectueux pendant tout le temps qu'avait duré une maladie qu'il
venait de faire, trouva le moyen de rendre encore plus douloureuse la
blessure qui me faisait souffrir. Donnez-moi votre adresse, ma soeur, me
dit-il, j'irai peut-être vous voir. Et il accompagna ces ignobles
paroles d'un sourire plus ignoble encore.
»Arrivée sur le quai, je m'arrêtai afin de lire les deux lettres que je
venais de recevoir; alors seulement je remarquai qu'elles étaient toutes
deux cachetées de noir. Je fus saisie d'un tremblement convulsif: l'une
de ces lettres m'apprit que mon père était mort après une longue et
douloureuse maladie, l'autre que mon frère avait été tué en Afrique en
chargeant à la tête de sa compagnie un goum de Bédouins; je ne jetai pas
un cri, je ne versai pas une larme, je regardai tristement la Seine,
dont les eaux coulaient calmes et limpides, je me dis que j'avais assez
souffert pour qu'il me fût permis de chercher un refuge dans la mort, et
je restai longtemps appuyée sur le parapet.
»Je fus arrachée aux sombres réflexions qui m'accablaient par la voix
d'une vieille femme qui me demandait ce que je faisais là. J'attends,
répondis-je, que la nuit soit venue afin de me jeter dans la rivière;
cette réponse était la continuation des pensées qui occupaient mon
esprit.
»La vieille me saisit le bras, alors seulement je reconnus une femme de
ménage que j'avais eue à mon service peu de temps auparavant.
--»Etes-vous folle, ma soeur, me dit-elle, et que vous est-il donc
arrivé?
»En m'adressant cette question, elle me regardait d'un air affectueux.
Toutes les glaces dont j'avais cuirassé mon coeur se fondirent devant les
doux regards de cette pauvre femme. Je pleurai. Déjà les oisifs
s'arrêtaient autour de nous:
--»Venez chez moi, me dit la vieille, nous serons plus à notre aise pour
causer.
»Elle n'avait pas quitté mon bras qu'elle avait passé sous le sien, je
la suivis sans opposer de résistance dans la plus pauvre mansarde d'une
pauvre maison de la rue des Rats.
--»Restez là, me dit-elle, remettez-vous; j'ai besoin de sortir, mais je
ne resterai pas longtemps dehors. Lorsque je serai de retour, vous me
raconterez ce qui vous est arrivé, et peut-être que je pourrai vous être
utile; je suis bien pauvre, c'est vrai, mais quand on a de la bonne
volonté il est toujours possible de faire un peu de bien.
»La vieille rentra après une heure environ d'absence, elle prépara avec
une activité au-dessus de son âge, un léger repas dont elle m'engagea à
prendre ma part. J'avais le coeur trop gros pour essayer de la
satisfaire, cependant pour ne pas la désobliger, j'acceptai une tasse de
bouillon dont j'avalai quelques gorgées.
»La vieille avait achevé son modeste repas.
--»Eh bien? mon enfant, me dit-elle.
»Je lui dis tout ce qui m'était arrivé, et je lui fis lire les deux
lettres que je venais de recevoir.
--»Vous êtes bien malheureuse, me dit-elle; vous avez déjà supporté de
bien cruelles épreuves, et peut-être que l'avenir vous en réserve de
plus cruelles encore; mais cela-ne vous donne pas le droit de disposer
de votre vie; c'est de Dieu que vous tenez l'existence, mon enfant, et
vous devez attendre pour mourir, l'instant où il lui plaira de vous
reprendre ce qu'il vous a donné. En quittant la maison de votre père
pour suivre votre amant, vous avez commis une grande faute, acceptez
donc comme une expiation toutes les souffrances qui vous sont envoyées.
»Je regardais avec étonnement cette pauvre femme, qui appartenait
évidemment aux dernières classes de la société, et qui trouvait, pour
consoler une affligée, des paroles éloquentes.
--»Mais il faudra donc, m'écriai-je, que je retourne dans l'abominable
maison de madame Dinville.
--»Non, mon enfant, me répondit la bonne vieille, vous ne retournerez
pas dans la maison de cette femme; ce n'est pas en vain que Dieu m'a
conduite sur votre chemin au moment où vous alliez commettre un crime.
Je vous l'ai déjà dit, avec de la bonne volonté, on peut faire beaucoup
de choses. Ainsi, ne vous désespérez pas, je chercherai, et il est
probable que je trouverai ce qui vous convient; en attendant, restez
ici, et priez Dieu de vous donner assez de courage pour supporter les
peines de cette vie.
»Ainsi qu'elle me l'avait promis, ma respectable hôtesse se mit en
campagne, et, après quelques jours, elle m'annonça qu'elle avait enfin
trouvé une place pour moi, et elle me mena chez un vieillard et sa
femme, qui voulurent bien, sur sa recommandation, me recevoir chez eux.
»J'étais depuis environ un mois dans cette maison, lorsqu'un jour je fus
accostée dans la rue par deux individus d'assez mauvaise mine, qui
m'abordèrent en me demandant si je ne me nommais pas Louise Durand.
Comme ces noms ne m'appartenaient pas, je leur répondis qu'ils se
trompaient; ils insistèrent. Impatientée à la fin, de ce qu'ils ne
voulaient pas me laisser tranquille, je finis par leur dire mon
véritable nom. Je ne m'étais donc pas trompé, dit l'un d'eux, en
changeant subitement de ton et de langage; eh bien, puisque vous êtes la
demoiselle ***, vous allez avoir la bonté de venir avec nous; vous
pouvez, ma princesse, vous vanter de nous avoir joliment fait trimer.
Ces deux hommes étaient deux agents de cette division de la police à
laquelle on a donné le nom d'attribution des moeurs. Ils me conduisirent
dans un corps de garde, où ils rédigèrent le procès-verbal de mon
arrestation. Cela fait, ils me menèrent à la préfecture de police, et je
fus jetée au milieu d'une cinquantaine de femmes qui ne paraissaient pas
très affligées de leur sort.
»Les vêtements noirs que je portais, à cause de la mort de mon père et
de mon frère, et que j'avais achetés avec le peu d'argent que la
supérieure m'avait remis avant de me congédier, m'attirèrent d'abord
quelques brocards; mais, voyant que je ne répondais rien à leurs sottes
plaisanteries, et que je ne bougeais pas du coin dans lequel je m'étais
réfugiée en entrant dans la salle, ces femmes finirent par me laisser
tranquille.
»Le lendemain matin, mon nom retentit dans les couloirs de la prison et
un geôlier me remit entre les mains du garde municipal chargé de me
conduire devant mon juge. Je fus forcée de traverser toutes les cours
de la préfecture, accompagnée de mon guide, pour arriver à la maison où
j'étais déjà venue avec madame Dinville. Les passants s'arrêtaient pour
me regarder, et ils paraissaient étonnés, de ce que je cachais mon
visage sous mon mouchoir.
»Je fus introduite dans le cabinet d'un commissaire interrogateur; je
n'essayai pas de l'apitoyer sur mon sort; je savais trop bien que cela
serait inutile; je me bornai seulement à répondre, par oui, et par non,
aux questions qu'il m'adressa, et je l'attendis, sans éprouver beaucoup
d'émotion, me condamner à trois mois de prison.
»On me conduisit à la prison de Saint-Lazare. Je retrouvai dans cette
maison, qui doit ressembler à toutes les autres prisons, plusieurs
femmes que j'avais eu occasion de connaître pendant le temps que j'avais
passé chez madame Dinville. Ces femmes me plaignirent, elles blâmèrent
beaucoup celle qui, en me trahissant, m'avait fait perdre la position
que j'occupais à l'hospice.
»--Si seulement, me dit l'une d'elles, tu n'avais été rencontrée par les
agents qu'un mois plus tard, tu aurais pu rester chez les braves gens où
t'avait placée cette bonne vieille femme! car après un an, tu aurais été
rayée d'office.
»Cette femme disait vrai: un mois de plus, et la police à laquelle
j'appartenais encore corps et âme, consentait à lâcher sa proie.
»--Que veux-tu ma pauvre amie? c'est comme cela, me disait souvent cette
femme avec laquelle je m'étais liée parce qu'elle me paraissait un peu
moins dévergondée que toutes mes autre compagnes de captivé, une fois
que notre nom est inscrit sur le _Livre rouge_[224], il faut qu'il y
reste, et le parti le plus sage que nous puissions prendre, c'est de
bien employer notre jeunesse, et d'attendre, pour nous désoler, que nous
soyons vieilles et laides.
»Je commençais à croire qu'elle pouvait bien avoir raison. J'avais en
effet usé toutes mes forces dans la terrible lutte que je soutenais
depuis si longtemps, et tous mes efforts avaient été inutiles; j'étais
lasse de souffrir, et je ne voulais plus mourir: je jetai, comme on dit,
le manche après la cognée, et comme je ne recevais de secours de
personne, j'écrivis à madame Dinville de m'en envoyer, et je lui promis
de rentrer chez elle aussitôt que serais en liberté. Sa réponse ne se
fit pas attendre; elle était plus affectueuse que je ne l'espérais, et
accompagnée d'argent et de toutes les bagatelles qui pouvaient adoucir
ma captivité.
»Ma vie, à partir du jour où je fus mise en liberté, a été celle de
toutes les femmes de ma sorte; mais je puis le dire parce que c'est la
vérité, souvent, pendant les ignobles orgies au milieu desquelles je
jouais quelquefois le rôle le plus actif, je regrettais les jours que
j'avais passés à soigner les malades de l'hospice; mais lorsque cela
m'arrivait, je cherchais des consolations au fond d'un verre de vin de
Champagne.»
--Verse-moi à boire, superbe vicomte de Lussan! dit ici Félicité
Beauperthuis, en interrompant son récit.
Le vicomte s'empressa d'obéir.
--C'est vraiment une chose curieuse, continua-t-elle en élevant son
verre au-dessus de sa tête, que de voir le dernier rejeton, à ce qu'on
dit, d'une des plus illustres familles de la Bretagne, servir
d'échanson à une courtisane. Messieurs, je bois à votre santé, vous ne
valez pas mieux que moi.
--Bravo! Félicité, s'écrièrent toutes les femmes, c'est très bien! Mais
achève ton histoire.
Félicité chancelait sur sa chaise, ses yeux regardaient sans voir, la
pauvre fille commençait à ressentir les premières atteintes de
l'ivresse.
--Ah! oui, dit-elle, il faut que j'achève mon histoire. Eh bien! moi
aussi j'ai eu du bonheur, comme toi, Mina, comme vous toutes, mesdames
ou mesdemoiselles, j'ai trouvé un homme qui paye ma marchande de modes,
mon bijoutier et mes laquais; mais cet homme qui est vieux et laid, il
ne m'aime pas, il m'a achetée comme il aurait acheté un cheval ou un
chien de prix; je suis pour lui un objet de luxe, et il me quitterait
demain si je cessais d'être à la mode... mais je suis à la mode! aussi
je suis bien parée, j'ai des diamants et des laquais, et je dors sur la
plume. Cela durera tant que dureront ma jeunesse et mes attraits... tant
que je serai drôle, comme dit monsieur _chose_,... après, l'hôpital;
c'est ce qui nous attend toutes... Lorsque j'y serai pour y mourir, on
ne m'en chassera peut-être pas...
Félicité Beauperthuis prit le verre placé à côté d'elle, et, bien qu'il
fût vide, elle essaya de le porter à ses lèvres, mais elle n'eut pas la
force de le soutenir, elle le laissa tomber, et il se brisa sur le
parquet; puis elle promena autour d'elle des regards étonnés, sa tête
tomba sur sa poitrine, et elle s'endormit profondément.
Le récit qu'elle venait de faire avait diversement impressionné les
convives; de Pourrières, quelques jeunes gens et les femmes étaient tous
disposés à la croire et à la plaindre, les autres pensaient qu'elle
avait voulu seulement se rendre intéressante.
--Je n'aime ni les romans ni les drames, dit le limonadier à moustaches
grises, et si ces dames ne peuvent nous raconter que des histoires à peu
près semblables à celle que nous venons d'écouter, elles feront mieux de
se taire; c'était très-ennuyeux.
--Vous vous exprimez avec bien de la rudesse, mon cher, lui répondit la
danseuse.
--Ce n'est pas de la rudesse mais de la bonne franchise militaire.
--Allons, allons, vous calomniez les militaires, ils sont en général
très-polis, même ceux qui servent dans la grosse cavalerie.
--De Lussan, l'histoire du lingot, dit Mina?
--Je crains de mettre notre ami en colère, répondit le vicomte.
--Allons donc, il n'est pas aussi méchant que l'animal dont parle la
chanson, quand on l'attaque, il ne se défend pas.
Le limonadier à moustaches grises quitta sans dire un mot le siége qu'il
occupait, et sortit du salon en se glissant le long des murs, afin de ne
pas être aperçu.