Le premier service d'un grand repas est habituellement très-silencieux,

les convives charmés de pouvoir enfin satisfaire un vigoureux appétit,

sont trop agréablement occupés pour perdre le temps en discours

inutiles; c'est à peine si quelques paroles sont échangées pour louer la

saveur d'un excellent potage aux bisques d'écrevisses ou à la Crécy, ou

le fumet odorant d'un délicieux rosbif. Au second service, comme ce

n'est plus tout à fait pour satisfaire le plus impérieux des besoins de

la nature que l'on mange, chacun alors commence à s'occuper de son

voisin, et des digressions politiques et littéraires, des lamentations

sur le dernier cours des fonds publics, l'éloge de la danseuse à la

mode, viennent se mêler aux acclamations admiratives arrachées aux

convives par l'apparition inattendue d'une respectable poularde du Mans,

raisonnablement bourrée de ces précieux tubercules récoltés dans le

Périgord, ou d'une succulente carpe du Rhin. Mais au dessert, lorsque

les vins généreux de la Bourgogne et du Bordelais n'ont pas été épargnés

pendant les deux premiers services, la conversation devient générale,

alors si les convives sont des gens de joyeuse humeur et pas trop

collets montés, c'est un feu roulant d'épigrammes et de gais propos,

d'éclats de rire et de refrains recommencés sans cesse et jamais

achevés, auquel se mêle la détonation des bouchons qui vont frapper le

plafond et le pétillement dans ces verres de cristal de si gracieuse

forme de la divine liqueur champenoise.

Le banquet offert par de Pourrières devait se passer comme toutes les

fêtes de semblable nature. Le premier et le second services se passèrent

très-convenablement, et si durant le temps que l'on mit à les faire

disparaître, un étranger était entré dans le salon, la physionomie

respectable de quelques-uns des convives, l'air de bonne compagnie et la

tenue parfaite de tous, auraient pu lui faire croire qu'il se trouvait

au milieu d'une réunion de pairs de France ou de députés. Faisons

cependant observer en passant que quelques physionomies, notamment celle

de l'usurier, de sa femme et du comte palatin du saint empire romain,

faisaient ombre au tableau.

L'apport sur la table du plus beau dessert qui se puisse imaginer,

excita de la part des convives des cris unanimes d'admiration. En effet,

Lemardelay s'était surpassé, et ce n'est pas peu dire, il avait voulu

satisfaire à la fois presque tous les sens des convives; l'odeur

parfumée des limons de Barbarie, des oranges de Sétubal et de l'ananas

des tropiques, saisissait agréablement l'odorat; les vives couleurs de

la cerise de Montmorency, et de la fraise des bois, flattaient les

regards. On devait certainement éprouver un bien vif plaisir à enlever

aux magnifiques pêches de Montreuil et aux chasselas de Fontainebleau,

le duvet velouté qu'ils n'avaient pas encore perdu. Des pâtisseries,

petits chefs-d'oeuvre de l'illustre Félix, des conserves et des fruits

secs de toutes les espèces, des confitures de Bar, des fromages de tous

les pays, parmi lesquels le vénérable fromage de Brie, qui, grâce à

monsieur de Talleyrand, fit triompher la France au congrès de Vienne,

occupait la place d'honneur; des pièces montées, si brillantes d'aspect,

si élégantes de formes, que ce n'est pas sans éprouver un vif sentiment

de regret que l'on se détermine à les détruire, furent en même temps

déposés sur la table.

Des flacons couverts d'une vénérable poussière; les uns, assez allongés,

au col légèrement renflé, d'un verre mince, de teinte presque jaune,

annonçaient le Joannisberg venu directement du clos de monsieur de

Metternich, accompagné de son certificat d'origine; d'autres,

délicatement enveloppés de petits joncs tressés avec art qui devaient,

lorsque l'on aurait brisé le cachet de cire verte sur lequel on pouvait

lire en caractères persans une sentence de l'Alcoran, laisser s'échapper

cette liqueur si chère aux sectateurs du prophète, connue sous le nom

de vin de Schiras, accompagnaient ce mirifique dessert.

--Messieurs, dit de Préval, je propose la santé de notre Amphytrion, à

monsieur de Courtivon!

--A monsieur de Courtivon! s'écrièrent tous les convives en levant leurs

verres; à monsieur de Courtivon!

--Nous ne serons pas assez injustes pour oublier l'habile traducteur de

ses intentions, ajouta le vicomte de Lussan. Messieurs, je bois à

Lemardelay!

Ce toast comme le premier, fut accueilli par d'unanimes acclamations, et

l'estimable artiste fut forcé de venir dans le salon recevoir les

hommages de ces chaleureux admirateurs de ses talents culinaires.

Jusque-là, tout s'était passé très-convenablement; mais à ce moment, le

fumet des vins capiteux servis avec profusion aux convives, leur étant

monté à la tête, et le café et les liqueurs françaises et des îles ayant

achevé une besogne si bien commencée, la conversation prit tout à coup

des allures très-décolletées. Ainsi que cela arrive presque toujours, ce

furent les femmes qui donnèrent le signal des propos hasardés et des

épigrammes licencieuses.

--Eh bien! M. de Courtivon, dit la danseuse, vous êtes donc déterminé à

quitter le monde?

--Hélas! oui, madame, répondit de Pourrières, je renonce à Satan, à ses

pompes et à ses oeuvres.

--C'est très-édifiant, reprit Mina.

--Et tout à fait pastoral, ajouta la danseuse.

--Tiendrez-vous à la main, lorsque vous serez aux champs, une houlette

enjolivée de petits rubans roses?

--Mais certainement, j'aurai une houlette, une pannetière, un troupeau

de jolis moutons, et peut-être bien une Philis, si j'en puis trouver

une.

--Oh! M. de Courtivon, emmenez-moi, je vous prie, dit une femme qui

n'avait pas encore parlé; je vous assure que je vous serai fidèle, et

que je ne me laisserai pas séduire par les bergers d'alentour.

--Je ne veux pas priver le quartier Notre-Dame-de-Lorette de son plus

bel ornement.

--Vous n'êtes pas très-galant, mon cher.

--Assez de phébus comme cela, dit le docteur Delamarre... A boire!

--A boire! s'écrièrent tous les convives, et que l'on nous apporte

d'autres verres que ceux-ci.

Des verres d'une capacité monstrueuse furent apportés, remplis jusqu'aux

bords de vin de Champagne, et religieusement vidés. Le docteur remplit

son verre une seconde fois, et avala d'un trait, sans en laisser une

seule goutte, la liqueur qu'il contenait; sa face était horriblement

injectée, ses yeux paraissaient hagards, il ne sortait plus de sa

poitrine que des sons rauques et inarticulés.

--Ce pauvre Delamarre est déjà ivre, dit le vicomte de Lussan, il n'en

fait jamais d'autres. Delamarre, lui cria-t-il aux oreilles, est-ce

parce que les fantômes de tous ceux que tu as envoyés dans les limbes

viennent de t'apparaître, que tu es si triste et si morose?

--A boire, répondit le docteur qui tomba la tête sur la table.

--Cela commence bien, dit Salvador à de Pourrières.

--Ce n'est rien, répondit celui-ci; puis il fit un signe aux garçons de

service qui quittèrent discrètement le salon.

L'ivresse prématurée du docteur avait produit sur les convives un effet

à peu près semblable à celui que produisait sur les jeunes

Lacédémoniens, la vue des malheureux Ilotes, que l'on exposait à leurs

yeux après leur avoir fait boire outre mesure; du vin de Syracuse;

personne ne paraissait disposé à achever dignement une fête si bien

commencée.

--Est-ce parce que ce pauvre diable qui ne sait pas ménager le peu de

force qu'il possède, est tombé avant d'avoir combattu, que nous

paraissons redouter le combat? dit le vicomte de Lussan. De Préval,

viens m'aider à transporter dans un coin ce malappris dont la vue nous

attriste.

De Préval s'empressa de faire ce que désirait le vicomte de Lussan; le

docteur fut transporté dans l'embrasure d'une fenêtre, et l'on laissa

retomber sur lui les draperies de lampas rouge dont elle était ornée.

--Maintenant que nous sommes chez nous, dit l'abbé, et que monsieur le

vicomte a bien voulu nous débarrasser de la vue de cet ivrogne, j'aurai

l'honneur, messieurs, de vous proposer la santé des dames.

--Vive monsieur l'abbé! et buvons à ces dames, répondit le député

patriote; je vois avec plaisir, mon cher monsieur, que votre dévotion

n'est pas intolérante.

--Monsieur l'abbé est un très-aimable homme, reprit la danseuse, et ce

n'est jamais à lui, je vous l'assure, que l'on chantera la fameuse

chanson:

Où allez-vous, monsieur l'abbé,

Vous allez vous casser le nez.

--Monsieur l'abbé est très-indulgent.

--Il est tolérant.

--Il excuse, parce qu'il les pratique, toutes les faiblesses de la

pauvre humanité.

--L'esprit est prompt et la chair est faible.

--Hé l'abbé! quand serez-vous nommé curé de l'une des paroisses de

Paris? dit le député patriote.

--Quand vous reprendrez votre place à la chambre élective, répondit

l'abbé, qui venait de s'apercevoir que l'on se moquait de lui.

--Bien répondu, s'écrièrent tous les convives, bien répondu; à boire!

De nouvelles rasades furent versées et vidées à la ronde.

--Pas de personnalités, messieurs, ou notre festin finira aussi

tristement que celui des Lapithes, dit le comte palatin du saint-empire

romain.

--Monsieur le comte a raison; ne nous cherchons pas des poux à la tête.

--Ah! quelle ignoble comparaison, s'écria la majestueuse Mina. On voit

bien, mon cher, que vous êtes devenu tout à fait limonadier! Ne

pouviez-vous employer une expression plus convenable!

--Garçon, une demi-tasse.

--Une bouteille de bière.

--Un petit verre.

Le limonadier à moustaches grises qui se trouvait au nombre des

convives, paraissait en proie à une violente colère; son visage

ordinairement très-pâle, était successivement passé du blanc au rouge,

du rouge au bleu, et du bleu au vert.

--Eh! eh! monsieur, si vous vous mettez en colère, je vais raconter à

ces messieurs l'anecdote du lingot, dit le vicomte de Lussan.

--C'est ça, racontez-nous l'anecdote du lingot; cela nous aidera à

passer le temps.

--Faut-il? demanda Lussan au malheureux limonadier.

Celui-ci fit un signe négatif.

--Prions plutôt ces dames de nous raconter leur histoire, dit un jeune

homme dont les regards langoureux, les longs cheveux blonds, toutes les

allures annonçaient un poëte incompris.

--Ce monsieur a besoin d'un sujet de vaudeville, répondit la lorette.

--De roman, ajouta la danseuse.

--Vous brûlez toutes du désir de nous raconter votre histoire, dit

l'avocat; et de notre coté, nous brûlons du désir de vous entendre;

n'est-il pas vrai, messieurs.

--Sans doute, répondirent en même temps de Pourrières, Salvador et

Roman.

--Qu'entendrons-nous d'abord, continua l'avocat, le vaudeville ou le

roman?

--Le vaudeville, dit l'abbé.

--Le roman, dit Salvador.

--Les avis sont partagés, ajouta Mina; si, pour mettre tout le monde

d'accord, nous écoutions un drame?

--Va pour le drame; mais qui nous le racontera? dit Roman.

--Eh parbleu! Félicité Beaupertuis, répondit Mina; son histoire, j'en

suis sûre, est très-attendrissante.

--Voyons! Félicité, exécute-toi, ma chère, ajouta la danseuse.

Félicité hésita quelques minutes avant de se déterminer à prendre la

parole; mais Salvador lui ayant versé un verre de vin de Champagne

qu'elle but lentement:

--C'est une bien bonne chose que le vin de Champagne, dit-elle; lorsque

l'on a bu quelques rasades de ce vin généreux, tous les événements de la

vie nous apparaissent couleur de rose.

--Vide encore un verre et commence ton histoire, dit la danseuse.

Félicité repoussa de la main le verre qu'on lui présentait.

--Je n'ai plus soif, dit-elle.

Puis s'étant affermie sur son siége, elle commença ainsi:

--Vous voulez que je vous raconte mon histoire, je vais vous satisfaire;

ne faut-il pas que je paye le dîner que vous venez de me donner?

--Félicité, vous êtes méchante ce soir, dit le vicomte de Lussan.

--C'est vrai, j'ai tort.

--On te pardonne, ma fille; mais l'histoire, l'histoire.

--Je suis née à Dijon...

--Ville renommée pour son excellente moutarde, dit un jeune homme qui

paraissait très-fier de ses joues colorées, de ses belles dents, de ses

deux gros yeux bêtes à fleur de tête, et qui parut très-étonné de ne pas

voir ce qu'il regardait comme une excellente plaisanterie exciter des

éclats de rire universels.

Félicité, tout interdite, s'était arrêtée:

--Continue, lui dit Mina; si ce jeune monsieur recommence ses facéties,

nous le prierons d'aller jouer au loto.

«Je suis née à Dijon, reprit Félicité, sur la place de l'hôtel de ville,

en face de l'ancien palais des ducs de Bourgogne; il y a une jolie

petite maison, dont les contrevents sont peints en vert et dont les

murailles sont cachées par des touffes épaisses de capucines, et de pois

de senteur qui courent sur un treillage de fil d'archal; cette maison

est celle de ma famille; j'ai passé là les plus belles années de ma vie.

A quinze ans j'étais aussi heureuse que peut l'être une innocente jeune

fille, que les événements de la vie ne sont pas encore venus

désillusionner; lorsque j'allais me coucher, après une journée bien

employée et que mon père avait déposé sur mon front un bon gros baiser,

presque toujours des songes couleur de rose venaient caresser mon

sommeil.

»J'avais atteint ma seizième année, lorsqu'un jour mon bon père, après

m'avoir embrassée encore plus tendrement que de coutume, me demanda si

je serais bien aise de me marier.

»Ce mot de mariage, qui cause ordinairement tant et de si douces

émotions aux jeunes filles, je dois vous l'avouer, ne me causa que de

l'épouvante. La première pensée qui me vint à l'esprit fut, que lorsque

je serais mariée, je serais forcée de quitter mon père que j'aimais

tant, les jolis oiseaux de ma volière dont les chants joyeux

m'éveillaient chaque matin, et les belles fleurs de mon petit parterre

que je cultivais avec tant de plaisir. Aussi je fondis en larmes et je

me jetai sur le sein de mon père, en le priant de me garder auprès de

lui.

»Le bon vieillard m'embrassa en souriant:

--»Il ne faut pas, me dit-il, que ce que je te dis te cause le plus

léger chagrin, tu ne seras peut-être pas forcée de me quitter, et ce

n'est que de ton plein gré que tu épouseras celui que je te destine. Je

voulais que mon père me promît de ne plus me parler de mariage; mais il

me fit observer qu'il était déjà vieux, que les blessures qu'il avait

reçues et ses nombreuses infirmités, ne lui permettaient pas d'espérer

une bien longue existence; que mon frère (j'avais un frère alors), forcé

de suivre partout le régiment auquel il appartenait, en qualité de

lieutenant, ne pouvait pas me servir de protecteur, et que lui, ne

mourrait pas tranquille s'il devait quitter la vie en me laissant seule

au monde.

»Celui qui avait demandé ma main, me fut enfin présenté par mon père;

c'était le chirurgien-major d'un régiment, alors en garnison dans notre

ville; c'était un beau jeune homme, de trente ans environ, les manières

et le langage d'un homme de bonne compagnie; son père avait été l'ami du

mien; quoique jeune il avait déjà fait plusieurs campagnes, et le signe

de l'honneur brillait sur sa poitrine. Après qu'il m'eût parlé trois ou

quatre fois, je commençai à croire que je l'épouserais sans peine. Un

mois ne s'était pas écoulé que je l'aimais de toutes les puissances de

mon âme, toutes ses paroles trouvaient un écho dans mon coeur, lorsqu'il

n'était pas auprès de moi je désirais son retour, lorsque j'entendais le

bruit de ses pas retentir sur le seuil de notre porte, une sueur froide

inondait tout mon corps et mon front devenait brûlant. Eh bien!

savez-vous ce qui arriva? cet homme, que ses camarades estimaient, car

il est brave, à ce qu'ils assurent; cet homme, auquel mon père avait

accordé une place à son foyer, parce qu'il avait cru, le pauvre vieux

soldat, que la croix qu'il portait sur sa poitrine était la meilleure

garantie de probité qu'il pût exiger; cet homme dont il serrait chaque

matin la main dans les siennes, eh bien! cet homme employa tout ce qu'il

possédait de facultés pour égarer le coeur et les sens d'une pauvre jeune

fille; il l'entraîna loin du foyer paternel, et lorsqu'il en eut obtenu

tout ce qu'elle pouvait lui donner, il la quitta sans s'inquiéter de ce

qu'elle allait devenir.

»J'avais donc suivi mon amant, et je dois l'avouer, ce ne fut que

lorsqu'il m'eût quittée, que je pensai à mon père, que la disparition de

sa fille chérie, devait avoir plongé dans le désespoir.

»Mon amant m'avait abandonnée dans un hôtel garni, au moment où j'allais

devenir mère. A partir de cette époque, huit jours, pendant lesquels je

ne sais ce qui m'arriva, doivent être retranchés de ma vie. Lorsque je

repris mes sens j'étais couchée dans une des salles de l'hospice de la

maternité; les faits qui venaient de se passer étaient confus dans ma

mémoire. Je voulus absolument qu'on me les rappelât. Ce fut alors

seulement que j'appris qu'après avoir lu la lettre de mon amant, par

laquelle il m'annonçait son départ et m'engageait à former, pour me

distraire, disait-il, une autre liaison, j'étais tombée sur le carreau,

froide et inanimée; pendant deux jours on m'avait gardée à l'hôtel que

j'habitais; mais le médecin qui me soignait, voyant que je ne reprenais

pas mes sens et que je manquais de tout, avait voulu qu'on me

transportât à l'hospice. Tout à coup un souvenir me revint à l'esprit...

«Et mon enfant?» m'écriai-je. Je compris au silence que l'on garda, et

aux tristes regards que l'on jeta sur moi qu'il était mort avant d'avoir

vu le jour.»

--Pauvre fille! dit la lorette.

--Oh! ce n'est rien, reprit Félicité; donnez-moi à boire, ajouta-t-elle

en tendant son verre au vicomte de Lussan.

«La jeunesse et une excellente constitution furent plus forts que le

mal; je guéris; et avec la santé je recouvrai la paix de l'âme. Je ne

regrettais plus, je n'aimais plus celui qui m'avait séduite; je

n'éprouvais plus pour lui que le mépris que devait inspirer son indigne

conduite.

»Lorsque l'on me mit à la porte de l'hospice, j'étais encore un peu

pâle, je n'avais pas recouvré toutes mes forces, et je fus contrainte de

m'arrêter plus d'une fois pour me reposer avant d'arriver à l'hôtel

garni que j'habitais avant mon entrée à l'hôpital. La maîtresse de cette

maison parut charmée de me voir rétablie. Je la priai de me conduire à

la petite chambre qui avait été la mienne, elle me demanda de l'argent,

et me fit clairement comprendre qu'elle ne me remettrait le peu de

hardes que j'avais laissées chez elle que lorsque je lui aurais payé la

petite somme qu'elle me réclamait. Comme je versais des larmes amères,

elle me fit observer que j'avais tort de me désoler, et qu'à Paris une

jeune et jolie fille ne devait pas être embarrassée de sa personne.

»Je sortis de chez mon hôtesse sans savoir où j'allais porter mes pas;

j'errai toute la journée dans les rues de Paris; la nuit vint. Il

faisait froid, mes dents claquaient les unes contre les autres, je

n'avais rien pris depuis la veille. Je m'arrêtai près d'une borne, dans

une rue que je ne connaissais pas, et je pleurai; la pluie tombait sur

moi sans que j'y fisse attention. Une vieille femme, abritée sous un

mauvais parapluie vert, s'approcha de moi.

»Elle me demanda le sujet qui faisait couler mes larmes, et pourquoi je

restais exposée à la pluie. Je ne sais ce que je lui répondis, mais elle

m'emmena chez un marchand de vin et me fit asseoir près d'un poêle dans

lequel brûlait un bon feu. Lorsque, grâce à une douce chaleur, le sang

circula de nouveau dans mes veines, elle se fit apporter une tasse de

vin chaud sucré et quelques biscuits. Un demi-verre de vin et un biscuit

me ranimèrent un peu, et je pus raconter à la vieille tout ce qui

m'était arrivé. Lorsque je lui eus dit que je ne savais où passer la

nuit, elle me répondit de ne pas m'inquiéter, qu'elle allait me conduire

dans son domicile, et que le lendemain elle me placerait comme ouvrière

dans une maison où je me trouverais très-bien.

»Le lendemain en effet, elle me conduisit dans une maison d'assez belle

apparence, et me présenta à une dame qui, après m'avoir examinée avec la

plus scrupuleuse attention, lui dit qu'elle m'acceptait, puis elle donna

quelques pièces d'argent à la vieille, qui me recommanda de faire tout

ce que l'on exigerait, si je voulais que l'on continuât de s'intéresser

à moi. Je lui promis tout ce qu'elle voulut. La vieille et la dame à

laquelle elle venait de me présenter, parurent charmées de ma docilité,

la vieille, avant de me quitter, voulut absolument m'embrasser.

--»Vous êtes bien jeune, me dit-elle, mais soyez tranquille, on vous

formera: vous êtes ici à bonne école.

»Je ne comprenais pas alors l'horrible sens qu'elle attachait à ses

paroles.

»J'étais en effet à bonne école. Cependant durant les quelques premiers

jours que je passai dans la maison de madame Dinville, je me trouvais

assez heureuse. Cette femme m'avait retiré les vêtements plus que

simples que je portais lorsque j'étais entrée dans sa maison, et elle

m'avait donné en place des ajustements qui me paraissaient au-dessus de

la condition d'une pauvre ouvrière. Elle me faisait servir dans ma

chambre les mets les plus délicats et les vins les plus exquis, et elle

me prodiguait les soins les plus empressés.

»Presque toujours elle me tenait compagnie, lorsque je prenais mes

repas; alors, elle m'excitait à boire, et lorsque les fumées du vin

commençaient à me monter au cerveau, elle me tenait les discours les

plus singuliers.

»J'étais depuis huit jours chez cette femme, lorsqu'un matin, elle me

dit de m'habiller et de la suivre; je m'empressai de lui obéir.

»Une voiture nous attendait à la porte. Madame Dinville me conduisit

dans plusieurs magasins où elle fit quelques acquisitions; elle

n'achetait pas un bijou, on une pièce d'étoffe, sans me consulter; et

elle me fit observer qu'elle me destinait plusieurs des objets qu'elle

venait de choisir; et comme je me récriais, elle me dit en m'embrassant:

taisez-vous, petite friponne, vous, êtes jolie comme un ange, vous me

ferez regagner tout cela.

»La voiture nous déposa dans une petite rue sombre et étroite, devant

une maison d'assez pauvre apparence, dans laquelle on entrait par une

longue allée. Lorsque je m'y engageai, à la suite de ma conductrice, des

hommes de mauvaise mine étaient arrêtés devant la porte d'un marchand de

vin voisin; l'un d'eux dit à un de ses camarades:

--»Elle n'est pas _mouche_[222], la débutante. C'est ça qui ferait une

_chouette marmitte_[223].

»Et cet homme me lança un regard qui me fit baisser les yeux.

»Quelques secondes après ce petit événement, j'étais avec madame

Dinville dans une assez grande salle où se trouvaient déjà plusieurs

femmes qui paraissaient attendre qu'on les introduisit dans une autre

pièce, où elles restaient quelques instants; après quoi, elles se

hâtaient de quitter celle dans laquelle nous faisions antichambre. Ces

femmes étaient aussi différentes de physionomies que de costumes. Les

unes étaient jeunes et jolies; les autres déjà sur le retour, étaient

aussi laides qu'il est possible de l'être. Les unes étaient couvertes de

soie et de velours, coiffées d'élégants chapeaux et drapées dans de

magnifiques cachemires. Les autres étaient à peine vêtues de quelques

mauvaises guenilles; cependant, elles paraissaient toutes se connaître,

et causaient entre elles du ton le plus amical. Quelquefois, une de ces

femmes, qui était entrée en riant dans la mystérieuse petite pièce, en

sortait tout en larmes, accompagnée d'un garde municipal.

»Je n'étais pas à mon aise dans ce lieu; j'éprouvais de la crainte sans

savoir pourquoi; je le dis à madame Dinville, qui me répondit que

j'étais une enfant, et qu'il ne fallait pas que je m'épouvantasse de ce

que je voyais.

»Un vieillard, assez ignoble d'aspect, auquel madame Dinville en entrant

avait donné son nom et le mien, nous appela; introduites à notre tour,

dans la petite pièce, nous y trouvâmes un homme, assis devant un bureau

de bois noir, et courbé sur un gros registre; il ne leva pas seulement

les yeux pour nous regarder. Il me demanda mon nom, mon âge, le lieu de

ma naissance. Je lui répondis machinalement. J'étais tellement étonnée

de tout ce que je voyais, que je n'avais plus la conscience de mes

actions;

»Numéro 3797, murmura l'homme qui achevait de transcrire sur son gros

registre, mes réponses à ses questions.

»Ce ne fut pas tout: on me conduisit dans un cabinet où je trouvai

plusieurs hommes dont l'aspect et la physionomie annonçaient d'honnêtes

gens, c'étaient des médecins. Comme je restais devant eux les yeux

baissés et la contenance embarrassée, l'un d'eux fit observer à ma

conductrice qu'ils n'avaient pas le temps d'attendre mon bon plaisir.

Lorsqu'elle m'eut expliqué ce que l'on exigeait, je m'évanouis, le voile

qui couvrait mes yeux venait enfin de se déchirer.

»Lorsque je repris mes sens, j'étais dans la voiture qui nous avait

amenées; madame Dinville était auprès de moi. Elle ne me dit pas un mot,

elle comprenait, l'infâme mégère, qu'elle devait laisser à la douleur si

vive que j'éprouvais le temps de se calmer. Lorsque nous fûmes arrivées

chez elle, je voulais qu'elle me rendit mes pauvres vêtements et qu'elle

me laissât sortir de la maison.

Les vrais mystères de Paris · 第 12 / 99 段