l'avait prévu notre escroc, une des fenêtres était ouverte à cause du
beau temps. Le plus âgé des deux, qui lui faisait escompter souvent
certains billets qui étaient toujours bien payés à leur échéance, lui en
avait présenté deux de mille francs chaque, à quatre mois de date. Le
compte fait, il revenait à notre homme quinze cent et soixante francs:
le brave usurier ne donnait pas ses coquilles. Le portefeuille fut
retiré de la caisse, et trois billets de cinq cents francs en furent
extraits, tournés et retournés dix fois et remis enfin, accompagnés d'un
long soupir; cela fait, l'usurier comme il en avait l'habitude, plaça le
portefeuille à côté de lui enfin de puiser dans sa caisse les soixante
francs qui devaient compléter la somme qu'il devait remettre à son
client, à ce moment l'escroc saisit le portefeuille qu'il jeta par la
fenêtre, qui fut fermée aussitôt.
L'usurier avait été si surpris, qu'il resta au moins une minute sans
pouvoir dire un mot; enfin il reprit ses sens et poussa des cris
perçants, on accourut; l'escroc était assis dans un des coins de la
pièce, son bordereau d'escompte et les trois billets de banque qu'il
avait reçus, à la main. «Je crois, dit-il aux personnes accourues aux
cris de l'usurier, que ce respectable monsieur est subitement devenu
fou». Le commissaire de police, mandé d'après les ordres du banquier,
arriva enfin; notre héros est fouillé, on ne trouve rien sur lui, il
explique par A plus B sa présence chez l'usurier, qui, seulement alors,
se rappelle que le portefeuille a été jeté par la fenêtre; tout le monde
remarque qu'elle est hermétiquement fermée et que celui qu'on accuse,
est placé à une extrémité opposée; de son côté, il assure qu'elle était
dans cet état lorsqu'il est entré. Le malheureux usurier qui devine que
son argent, ce qu'il a de plus cher au monde, est à jamais, perdu pour
lui, se livre à tous les transports du plus furieux désespoir; ses excès
font croire qu'il a perdu l'esprit. Cependant, on interroge celui qu'il
inculpe. Son air patelin, la vue de ses décorations convainquirent tout
le monde de son innocence. On fut chez lui, où il obtint d'excellents
renseignements, il fut enfin relaxé.
Comme vous le pensez bien, il craignait d'être suivi, aussi il prit des
précautions pour aller rejoindre son ami, enfin, vers six heures du
soir, ils se rencontrèrent au café qui fait le coin du boulevard et de
la rue Montmartre; ils se saluèrent comme des connaissances qui ont été
quelque temps sans se voir, puis ils allèrent dîner chez Véfour.
Entre la poire et le fromage; le plus vieux dit à son ami:
--Eh bien! combien as-tu trouvé? l'usurier prétend qu'il contenait
50,000 francs.
--Que dis-tu? 50,000 francs, comment, où?
--Mais dans le portefeuille de ce matin.
--De quoi me parles-tu, ma parole d'honneur je ne te comprends pas.
--C'est assez plaisanter, combien y avait-il, voilà le principal?
--Mais tu es donc devenu imbécile?
--Tu es un brave camarade, n'est-ce pas?
--Sans doute.
--Eh bien, ne me tiens pas plus longtemps dans l'incertitude, partageons
et que tout soit dit.
--Eh! de par tous les diables, est-ce pour me faire tourner en bourrique
que tu me payes à dîner, explique-toi, de grâce.
Il s'expliqua. Lorsqu'il eut achevé son discours, le comte palatin,
après de nombreux éclats de rire, lui répondit qu'il ne savait ce qu'il
voulait dire, alors, mais alors seulement, le plus âgé des deux larrons
vit que son camarade voulait s'approprier le contenu du portefeuille, il
se leva et lui dit d'une voix solennelle: J'avais cru jusqu'à ce jour
que tu étais un honnête homme, je me suis trompé. Adieu; Dieu te
punira[221].
Une petite actrice assez gentille d'un petit théâtre du boulevard du
Temple, avait un amant. Il n'y a rien là qui doive vous étonner; mais ce
qu'il y a d'extraordinaire c'est que cette jeune actrice aimait son
amant. Un beau matin l'actrice et son amant furent arrêtés au saut du
lit. Le jeune homme était accusé d'un crime assez grave et l'on était
assez peu galant pour accuser la jeune prêtresse de Thalie d'être sa
complice; mais dame Thémis ayant reconnu son erreur, elle fut rendue aux
habitués de son théâtre. La jeune actrice n'était pas de ces gens qui
oublient leurs amis lorsqu'ils sont dans l'infortune. Son amant était
resté sous les verroux, il fallait essayer de le tirer d'embarras; elle
alla trouver l'homme qui est assis à côté des deux larrons dont je viens
de vous parler. Cet homme, qui fut longtemps l'une des colonnes du parti
légitimiste, exerçait en province la profession d'avocat lorsqu'il fut
envoyé à la chambre élective. Il tranquillisa la jeune beauté qui venait
de s'adresser à lui, et empocha une somme de 1,500 francs; cela fait,
l'avocat député ne s'occupa pas plus de son client que s'il n'avait
jamais existé; il avait vraiment bien d'autres choses à faire en ce
moment; mais la jeune femme, qui ne voulait pas supporter plus longtemps
les cruels tourments de l'absence, se plaignit à la chambre des avocats;
des explications furent demandées par le bâtonnier de l'ordre. Le député
légitimiste, ne pouvant pas, à ce qu'il faut croire, les donner
satisfaisantes, pria ses collègues de l'une et de l'autre chambre de
vouloir bien accepter sa démission pure et simple.
Il cause en ce moment avec un de ces littérateurs auxquels on peut
appliquer les vers de Voltaire contre l'abbé Desfontaines:
Au peu d'esprit que le bonhomme avait,
L'esprit d'autrui par complément servait.
Il compilait, compilait, compilait.
Voulez-vous l'histoire de n'importe quelle nation ou de n'importe quel
grand homme; voulez-vous un roman de moeurs, un roman maritime ou un
roman intime, des contes bruns, roses, noirs, de toutes les couleurs; la
physiologie de n'importe quoi, la biographie de n'importe qui, un traité
de physique, d'histoire naturelle ou de métaphysique, demandez et vous
serez servis, cet illustre inconnu s'armera des grands ciseaux qui sont
en permanence sur son bureau, et au jour et à l'heure indiqués, il vous
livrera ce que vous lui aurez commandé, à moins cependant que vous ne
l'ayez payé d'avance.
--Je vois que nous allons dîner avec tout ce que Paris renferme d'hommes
tarés, ajouta Salvador.
--Détrompez-vous, mon cher compatriote; à part quelques rares
exceptions, tous les hommes qui sont ici sont des personnages
très-recommandables; les uns sont riches ou paraissent l'être, les
autres exercent des professions honorables, quelques-uns occupent des
places qui ne sont ordinairement accordées qu'à des hommes vertueux, ce
n'est que tout bas que l'on dit ce que je viens de raconter et lorsque
l'on rencontre ces gens-là dans un salon, on leur fait bon visage.
--Eh! bonjour donc, monsieur de Courtivon, dit un beau jeune homme qui
tendait à de Pourrières une main parfaitement gantée que celui-ci serra
dans la sienne. Le jeune homme, après avoir échangé quelques paroles
avec l'Amphytrion, alla se mêler aux groupes déjà nombreux qui se
formaient dans la salle.
--Est-il possible de refuser la main qui vous est tendue lorsqu'elle
est aussi bien gantée que celle de ce beau jeune homme? dit de
Pourrières en souriant.
--Cela serait en effet difficile, lui répondit Salvador, si surtout cet
individu est un peu moins coquin que tous ceux dont vous venez de nous
raconter l'histoire.
--Ce jeune homme est un assez habile médecin, mais quelle que soit la
science qu'il ait acquise sur les bancs de l'école, son savoir sera
toujours au-dessous de son savoir-faire, aussi sa clientèle est-elle une
des plus distinguées et des plus lucratives.
Une femme dont le mari est absent, et qui redoute les suites d'une
conversation quelque peu criminelle avec le neveu, le caissier ou
l'intendant de son mari, fait venir le docteur Delamarre, qui se charge
de dissiper ses craintes. Les jeunes personnes de nobles familles qui ne
veulent pas que leur écusson soit taché; les lorettes, qui veulent
esquiver les conséquences d'un souper à la Maison-d'Or, les grisettes
qui ne veulent pas laisser de traces d'une soirée orageuse à l'Ile
d'Amour, trouvent chez lui assistance et délivrance lorsqu'elles ont de
l'argent.
Voulez-vous un héritier, cet habile docteur saura vous en procurer un;
si vous en avez un de trop il vous en débarrassera; en un mot ce galant
homme est la providence de toutes les vertus douteuses et de toutes les
ambitions. Pour achever de vous faire connaître ce personnage, je vais
vous raconter un des traits les moins saillants de sa vie.
Un septuagénaire de ses amis, qui voulait mystifier ses neveux et qui
probablement avait oublié le refrain de la romance populaire,
Jeunes femmes et vieux maris,
Feront toujours mauvais ménage.
se leva un matin avec l'idée de prendre femme. Il jeta alors les yeux
sur une jeune fille aussi belle qu'elle était innocente, et ce n'est pas
peu dire, car elle est bien belle; jugez-en, sa taille est svelte et
bien prise, ses yeux bleus fendus en amande et ombragés de longs cils
promettaient de lancer des éclairs, ses cheveux, du plus beau blond
cendré et légèrement ondulés, rappellent les vierges de Léonard de
Vinci; sa peau, légèrement rosée, est d'une blancheur éblouissante; sa
bouche est peut-être un peu grande, mais lorsqu'elle s'ouvre pour
sourire, elle laisse apercevoir trente-deux petites dents bien rangées,
qui font naître l'envie de se laisser mordre par elles.
Cette jeune fille avait été élevée par des religieuses, et depuis six
mois elle avait quitté le village pour venir habiter près d'une tante
qui cachait sous les apparences d'une sévérité exagérée, l'espérance
qu'elle avait conçue depuis longtemps d'exploiter à son profit les
attraits de sa nièce; aussi lorsque le vieux podagre demanda la main de
la jeune houri en question, elle lui répondit que sa recherche lui
faisait beaucoup d'honneur, et que sa nièce serait charmée d'épouser un
aussi galant homme.
Le mariage fut conclu, mais il ne fut pas consommé. Le lendemain des
noces, le malheureux septuagénaire vint trouver son ami; sa mine
allongée et son regard terne annonçaient un homme dont les espérances
ont été déçues.
--Eh bien? lui dit le docteur.
--Impossible! mon cher, impossible!
--Diable! mais je ne puis augmenter la dose sans risquer de vous envoyer
dans l'autre monde.
--Mais je ne veux pas laisser ma fortune à mes neveux, s'écria le
vieillard.
--Il y a bien un moyen, répondit le complaisant docteur.
Il dit quelques mots à l'oreille du vieillard.
--Cela me va, et vous aurez les 5,000 fr. que vous me demandez si la
chose réussit, mais vous m'assurez qu'après ce sera plus facile.
--Sans doute.
--Eh bien, mon cher, essayez.
--Donnez-moi carte blanche et tout ira bien, je vous réponds du succès.
Le médecin communiqua son plan à la vieille tante, qui, moyennant
finance, voulut bien prêter les mains à la plus infâme de toutes les
immoralités; elle fit croire à sa nièce que dans le cas où elle se
trouvait, le médecin avait mission de consommer le mariage par
procuration.
La jeune fille, il est permis de le croire, trouva le fondé de pouvoir
plus agréable que son mari, le docteur, de son côté, était charmé
d'avoir rencontré une aussi bonne aubaine; enfin il est né de ce joli
commerce deux beaux enfants, qui font la joie du bonhomme en question et
le désespoir de ses neveux.
L'air respectable et les manières distinguées quoique sans prétentions
de ce monsieur, vous l'ont sans doute fait prendre pour un négociant de
premier ordre, c'est un _faiseur_. Savez-vous ce que c'est qu'un
_faiseur_?
--Non, répondirent en même temps Salvador et Roman.
Eh bien! les faiseurs sont des individus qui se donnent la qualité de
banquiers, de négociants ou de commissionnaires en marchandises, pour
usurper la confiance des véritables commerçants.
Les faiseurs peuvent être divisés en deux classes: la première n'est
composée que des hommes capables de la corporation, de ceux qui opèrent
en grand; ces pauvres diables que vous pourrez voir dans l'allée du
Palais-Royal qui fait face au café de Foi composent la seconde. A chaque
renouvellement d'année, on les voit reparaître sur l'horizon, pâles et
décharnés, les yeux mornes et vitreux; cassés quoique jeunes encore,
toujours vêtus du même costume, toujours tristes et soucieux, ils ne
font que peu ou point d'affaires; leur unique métier est de vendre leur
signature à leurs confrères du grand genre.
Ceux-là, et monsieur Roulin est un des plus distingués de la
corporation, procèdent à peu près de cette manière:
Ils louent dans un beau quartier un vaste local qu'ils ont soin de
meubler avec un luxe propre à inspirer de la confiance aux plus
défiants; leur caissier porte souvent un ruban rouge à sa boutonnière,
et les allants et venants peuvent remarquer dans leurs bureaux des
commis qui paraissent ne pas manquer de besogne, et des ballots de
marchandises qui semblent prêts à être expédiés dans toutes les villes
du monde.
Après quelques jours d'établissement, la maison adresse des lettres et
des circulaires à tous ceux avec lesquels elle désire se mettre en
relation. Jamais le nombre de ces lettres n'épouvante un de ces
prétendus négociants. M. Roulin, notamment, mit le même jour _six cents_
lettres à la poste.
En réponse aux offres de service du _faiseur_, on lui adresse des
valeurs à recouvrer; à son tour aussi, il en envoie sur de bonnes
maisons parmi lesquelles il glisse quelques billets de bricole, les
bons font passer les mauvais, et comme ces derniers aussi bien que les
premiers sont payés à l'échéance par des confrères, apostés _ad hoc_,
des noms inconnus acquièrent bientôt une certaine valeur dans le monde
commercial.
Le _faiseur_ qui ne veut point paraître avoir besoin d'argent, ne
demande point ses fonds de suite, il les laisse quelque temps entre les
mains de ses correspondants.
Lorsque le _faiseur_ a reçu une certaine quantité de valeurs, il les
encaisse ou les négocie, et, en échange, il retourne des lettres de
change tirées souvent sur des êtres imaginaires, des individus qui
jamais n'ont entendu parler de lui, et des billets sans valeur.
L'unique industrie d'autres _faiseurs_ qui ne sont pas encore arrivés à
la hauteur de M. Roulin, est d'acheter des marchandises qu'ils ne
payeront jamais, ceux-là s'associent trois ou quatre, placent quelques
fonds chez un banquier, et fondent plusieurs maisons de commerce sous
diverses raison sociales. L'une sera la maison Pierre et compagnie;
l'autre, la maison Jacques et compagnie, et ainsi de suite; de sorte
qu'il en existe bientôt sur la place quatre ou cinq qui agissent de
concert, et se renseignent l'une et l'autre.
Lorsqu'ils ne peuvent plus marcher, les plus adroits déposent leur bilan
et s'arrangent avec leurs créanciers, qui souvent s'estiment
très-heureux de recevoir dix ou quinze pour cent; les autres
disparaissent en laissant la clé sur la porte d'un appartement vide.
Vous nommer toutes les sociétés en commandites qui sont mortes entre les
mains de cet individu, continua de Pourrières en montrant à Salvador et
à Roman un homme gros et court, à la physionomie joyeuse, qui cachait
sous des besicles d'or, des petits yeux clignotants, et qu'il était
facile de reconnaître pour un enfant d'Israël, ce serait vouloir faire
une chose impossible; cet homme aurait inventé la commandite si elle
n'avait pas existé; entre ses mains l'actionnaire devient une pâte molle
qu'il pétrit à son gré, à laquelle il fait prendre toutes les formes et
toutes les couleurs; cet homme est un grand génie, il a inventé les
intérêts garantis, les primes mirobolantes et les dividendes prélevés
sur le capital. Il a tout exploité, mines de houille, mines de fer, d'or
et d'argent, bitumes de toutes les espèces et de toutes les couleurs;
chemins de fer et bateaux remorqueurs; journaux catholiques, politiques,
commerciaux, artistiques, littéraires, des femmes et de la jeunesse: la
caisse de chacune des entreprises n'est que rarement ouverte pour payer
les intérêts et les dividendes échus; mais en revanche, le caissier est
toujours à son poste lorsqu'il s'agit de recevoir les fonds des nouveaux
actionnaires; les bénéfices d'une affaire servent à réparer les pertes
de l'autre; lorsque toutes les caisses sont vides, ce qui arrive plus
souvent que ne le voudrait cet honnête industriel; des annonces, et
qu'elles annonces! sont lancées dans tous les journaux, et de tous les
coins de la France surgissent de nouveaux actionnaires empressés de
prendre leur place au banquet de la commandite; somme toute, cet homme
est un très-grand homme.
Tout ceux qui devaient prendre part au festin étaient arrivés; de
Pourrières allait faire connaître à ses amis un petit vieillard assez
pauvrement vêtu, que tout le monde saluait avec les marques du plus
profond respect; lorsque le vicomte de Lussan s'approcha de lui:
--Je crois, dit-il, après avoir salué Salvador et Roman, que tous vos
convives sont arrivés; ne ferions-nous pas bien en attendant les dames,
qui sans doute ne se feront pas attendre longtemps, de passer dans un
petit salon dans lequel nous trouverons, à ce que vient de m'assurer
Lemardelay, toutes les liqueurs apéritives possibles.
--C'est une excellente idée que vous avez là, monsieur le vicomte,
répondit le marquis.
Toute la compagnie, conduite par de Pourrières, entra dans un petit
salon, voisin de celui où avait été dressé le couvert. Sur une table
ronde d'acajou, on avait placé plusieurs flacons et des verres à pattes
en cristal taillé; l'absinthe aux reflets d'émeraude, le vermout, le
stougthon-madère, furent servis aux convives avec une généreuse
profusion.
Les femmes arrivèrent.
La première se nommait Mina, c'était une belle et forte femme, ses
cheveux noirs et luisants, se déroulaient en longs anneaux sur des
épaules d'une blancheur éblouissante, ses grands yeux noirs brillaient
d'un vif éclat, ses lèvres un peu épaisses peut-être, mais d'un rouge
aussi vif que celui d'une grenade, laissaient apercevoir des dents
blanches et bien rangées; bien que cette femme fût douée d'une taille
élevée, tous ses mouvements étaient souples et harmonieux et elle avait
adopté des ajustements qui ajoutaient de nouveaux charmes à sa
merveilleuse beauté. Un robe de pou-de-soie cerise garnie de dentelles
en points d'Angleterre, emprisonnait des formes aussi pures que celles
de la Diane chasseresse, ses cheveux étaient tenus par un cercle d'or,
et un collier formé d'une magnifique opale et d'un triple rang de perles
de moyenne grosseur, ornait son cou dont les muscles saillants
annonçaient une grande force.
Elle était accompagnée d'une femme qui formait avec elle le plus parfait
contraste, celle-ci qui se faisait appeler Félicité Beaupertuis, était
aussi frêle, aussi mignonne que son amie était forte et puissante;
envisagés séparément, ses traits n'étaient pas irréprochables; mais ils
composaient un ensemble qui plaisait au premier coup d'oeil. L'expression
sereine de sa physionomie, la placidité de ses regards indiquaient un
excellent naturel, ses mains et ses pieds étaient d'une élégance et
d'une petitesse vraiment remarquables; son costume était simple, mais
élégant; Mina était admirable, Félicité était jolie; laissons à nos
lectrices le soin de décider de la valeur respective de ces deux
éminentes qualités.
L'entrée de ces deux femmes dans le petit salon où se trouvaient réunis
les convives de Pourrières, fut saluée par d'unanimes acclamations.
Tous, jeunes et vieux, s'empressaient autour d'elles, et elles
recevaient les hommages avec autant d'aisance qu'une belle reine reçoit
ceux de ses plus dévoués courtisans; cependant une légère rougeur venait
animer les joues un peu pâles de Félicité. Lorsque l'admiration qu'on
lui témoignait s'exprimait en termes trop énergiques.
--Voilà, dit Salvador à de Pourrières, une petite personne
très-séduisante.
--N'est-ce pas? répondit-il, eh bien, cette jeune fille est aussi bonne
quelle est jolie, et peut-être que si elle s'était trouvée placée dans
d'autres circonstances, elle serait l'ornement des salons du meilleur
monde..... Mais quelle est la nouvelle divinité qui nous arrive? eh!
parbleu, c'est la danseuse de monsieur le vicomte de Lussan.
Le vicomte en effet était allé au-devant d'une jeune femme d'une
parfaite beauté; ses traits fatigués, le léger cercle noir qui
entourait ses yeux bruns, la nonchalance des habitudes de son corps, la
faisaient ressembler à un beau lis qui s'incline vers la terre après
avoir supporté longtemps les efforts de l'orage.
D'autre femmes suivirent, toutes jeunes, jolies et richement parées;
chacune en entrant, était abordée par ceux de convives qu'elle
connaissait. Une seule demeurait solitaire dans le coin le plus obscur
du salon sans que personne songeât à s'occuper d'elle; cette femme, il
est vrai, était vieille, laide, et plus que modestement vêtue;
l'isolement dans lequel on la laissait, paraissait contrarier beaucoup
le petit vieillard dont de Pourrières allait parler à ses deux amis
lorsque de Lussan l'avait abordé; il se remuait en tous sens, il ôtait
et remettait le tricorne qui se balançait sur son chef dénudé.
Une si bonne femme! disait-il entre ses dents, ils n'ont des yeux que
pour ces poupées bien habillées, enfin il alla prendre par la main dans
le coin qu'elle occupait, la vieille femme dont nous venons de parler,
et il l'amena au milieu du cercle:
--Messieurs et mesdames, dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter mon
épouse, madame Juste.
Salvador et Roman croyaient que l'aspect hétéroclite de ce couple allait
exciter des éclats de rire universels; leur attente fut trompée, à leur
grand surprise, la plupart de ceux qui s'empressaient autour des femmes
jeunes et jolies dont nous venons de parler, les quittèrent pour venir
offrir leurs hommages à la vieille madame Juste.
--Il ne faut pas que cela vous étonne, leur dit de Pourrières, monsieur
Juste est un très-riche usurier, et il prête de l'argent à la plupart
des jeunes gens de famille qui sont ici.
--Nous avons donc ici des jeunes gens de famille?
--Sans doute, croyez-vous par hasard que c'est par moi qu'ont été
invités les fripons dont je viens de vous parler?
--S'il n'en est pas ainsi, comment donc se trouvent-ils ici?
--Tous ces gens-là tripotent des affaires, aussi ils cherchent à se lier
avec tous les jeunes gens qui débutent dans la vie, et ils réussissent
souvent; car on n'est pas ordinairement très-difficile sur le choix de
ses liaisons, lorsque l'on ne possède pas encore cette expérience qui ne
s'acquiert qu'avec les années; je suis moi-même une preuve vivante de la
vérité de ce que j'avance, ne vous ai-je pas dit que durant les
premières années de ma vie, je m'étais lié avec Ronquetti?
Huit heures sonnèrent à la magnifique pendule de bronze doré qui ornait
la cheminée du salon.
--A table! s'écrièrent tout d'une voix les convives... à table!...
De Pourrières prit la main de Félicité Beaupertuis, l'avocat député
franco-russe offrit la sienne à madame Juste, et l'on passa dans la
salle du festin.
Lemardelay avait mis à contribution toutes les contrées de la France et
de l'étranger. L'air, la mer, les fleuves, les forêts, et les jardins
avaient fourni tout ce qu'ils produisent de plus beau et de plus
recherché, le pluvier, au plumage doré, le noble faisan, les cailles en
caisse, le rouget de la Méditerranée, le saumon de la Loire, l'éperlan
délicat, l'esturgeon, le sterlet du Volga, le chevreuil, le lièvre, la
hure du sanglier des Ardennes, les pattes de l'ours blanc du Groenland,
devaient figurer sur la table.
FIN DU PREMIER VOLUME.
LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.
LES
VRAIS MYSTÈRES
DE PARIS,
PAR VIDOCQ.
TOME DEUXIÈME.
[Illustration: colophon]
BRUXELLES,
ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,
IMPRIMEURS-ÉDITEURS.
1844
LES VRAIS
Mystères de Paris.
I.--Histoire de Felicité Beaupertuis.