grave et vénérable, ce n'est pourtant qu'un de ces prêtres hautains, qui
se croient le droit de primer partout où l'on veut bien les admettre, un
de ces prêtres sans esprit et sans usage qui ne voient que le mauvais
côté des choses, et qui, soit bêtise, soit orgueil, prétendent tout
assujettir au ton de leurs hypocrites momeries, de ces prêtres enfin qui
s'insinuent partout, dans la seule vue de tout blâmer, et qui deviennent
le fléau de tous ceux qui sont assez bons ou assez faibles pour tolérer
leurs révoltantes impertinences, quant à la religion, ce personnage
l'exploite en véritable disciple d'Escobar; aussi ceux qui le
connaissent bien assurent qu'il ne récite jamais d'autre prière que
celle-ci:
_Pulchra Laverna_
_Da mihi fallere, da justem sanctum que videri,_
_Noctem peccatis, et fraudibus objicere nubem[216]._
HORACE.
Notez que cet homme s'est lancé dans de grandes entreprises, qu'il est
criblé de dettes, et que, pour faire diversion à ses embarras, il rend
un culte assidu à la dive bouteille.
Lorsqu'il était curé de *** il devait des sommes considérables au
banquier P***, il fallait les payer ou du moins donner au banquier des
signatures qui le rassurassent sur le sort de sa créance. Payer n'était
pas chose facile, l'élément principal manquait: donner de bonnes
signatures, autre difficulté; car, qui aurait consenti à cautionner un
ecclésiastique qui n'avait d'autre fortune que le produit de sa cure? il
fallait donc, pour que monsieur le curé pût arriver à son but, qu'il
recourût à un de ces tours inédits, à un de ces tours que maître Lucifer
inspire à ses amés et féaux pour les sortir momentanément d'affaires,
sauf à les leur faire expier plus tard. Voici donc celui que monsieur le
curé joua au plus honnête de ses paroissiens, nommé je crois M.
François.
C'était entre _Oculi_ et _Latere_ de l'année 18...[217]. Le digne M.
François présidait, avec toute la grâce dont il était capable, à
l'enlèvement du _fimum_ de sa basse-cour.
Cependant son éducation et sa fortune le mettaient au-dessus des soins
si vulgaires; mais encouragé par l'exemple d'Hercule, qui jadis n'avait
pas dédaigné de nettoyer les étables d'Augias, il croyait que tout ce
qui se rattache à l'agriculture était chose respectable.
Au reste, le digne M. François n'était pas un de ces paysans incultes et
grossiers dont le vocabulaire est à l'unisson des bêtes qu'ils
conduisent. M. François avait fait des études dans sa jeunesse, le
rudiment ne lui était pas étranger, et si la révolution n'était pas
survenue, il serait aujourd'hui curé d'une paroisse ou chanoine de
quelque gros chapitre; mais arrêté dans sa vocation par ce grand
cataclysme, il n'avait jamais pu aller au delà des ordres mineurs, aussi
en mémoire du petit collet et du rabat, qu'il avait portés jadis,
l'appelle-t-on encore dans le pays l'abbé François, bien qu'il soit
marié depuis longtems et père d'une assez nombreuse famille. Il justifie
du reste ce titre d'_abbé_ par la manie qu'il a de faire à propos ou
hors de propos toutes les citations latines qui se sont incrustées dans
sa mémoire, ce qui fait dire qu'il est aussi savant que monsieur le
curé. Les ouvriers de sa ferme lui accordent la priorité.
Pour en revenir à ce que je vous disais en commençant, M. François,
suivant un de ses domestiques qui conduisait aux champs une voiture du
_fimum_ susdit, rencontra au détour d'une rue fort étroite l'abbé en
question, curé de la commune, celui-ci profitait du soleil printanier
pour faire sa promenade dans le village, il avait tricorne en tête et le
bréviaire à la main, enfin le costume rigoureusement exigé par les
saints canons.
M. François était, au dire de M. le curé, une de ses brebis les plus
chères, mais la chronique ajoute que la susdite brebis s'était quelque
peu égarée; aussi M. le curé avait-il fait de nombreuses tentatives pour
la ramener au bercail. En ce moment, et bien qu'il eût d'autres vues sur
son honnête paroissien, il ne manqua pas de le prendre par son faible;
élevant donc sa dextre avec solennité, il lui donna sa sainte
bénédiction en l'accompagnant de ces mots:
_Domine sit in animâ tuâ._
M. François, qui possédait comme je vous l'ai dit une véritable
érudition, s'empressa de répondre en se découvrant et en se signant:
_Ave Domine, gratias ago. Amen!_
Les préliminaires ainsi terminés entre le curé et son ouaille, et tous
deux satisfaits sans doute d'avoir montré le fruit de leurs études, le
curé continua en ces termes:
--Il y a bien longtemps, mon bon M. François, que je n'ai eu le plaisir
de vous voir au presbytère: aurais-je eu le malheur d'encourir votre
disgrâce?
--Pas le moins du monde, M. le curé, répondit M. François, je n'ai
jamais eu qu'à me louer de vos procédés envers moi, vous avez l'estime
de tous vos paroissiens et la mienne; mais vous l'avouerai-je? plus le
temps de Pâques approche, et plus je fuis le presbytère; il me semble
que je ne saurais y aller sans régler certains comptes fort arriérés...
vous savez...
--Allons donc, mon bon M. François, croyez-vous que je fasse de la
religion dans la rue, et que je sois assez intolérant pour vous relancer
jusque dans vos travaux? Combien c'est mal me connaître; si je me plains
de la rareté de vos visites, mon bon M. François, c'est parce que vous
êtes un aimable convive, et que depuis longtemps je n'ai eu le plaisir
de me trouver avec vous; il faut pour m'en dédommager, que vous veniez
sans cérémonie un de ces matins me demander à déjeuner; je vous ferai
goûter d'un certain vin vieux de derrière les fagots, dont vous me direz
votre sentiment, surtout ayez soin de ne pas venir un jour maigre, vous
savez que le carême n'a déjà que trop de rigueurs, il faut donc que nous
nous indemnisions ensemble.
M. François, flatté d'une invitation aussi polie, et certain d'ailleurs
que M. le curé ne voulait pas l'entreprendre sur le chapitre de la
confession générale, s'empressa d'accepter le déjeuner offert: on prit
jour pour le jeudi suivant.
Le jour indiqué étant venu, le bon M. François fait un pouce de toilette
et se rend au presbytère, les signes précurseurs sont du plus favorable
augure. En effet, l'atmosphère environnante est agréablement parfumée de
l'odeur des viandes que l'on prépare pour les estomacs pieux de nos deux
personnages.
On s'assied, la table est mise avec propreté et même avec élégance, deux
couverts seulement y figurent, mais les bouteilles y sont en bien plus
grand nombre. Le curé qui sait le moyen de mettre son convive de bonne
humeur, ne manque pas de lui dire en montrant les bouteilles: _Album an
atrum pota?_
_Aut interlibet, aut alternis vicibus_, réplique M. François; là-dessus,
nos gens satisfaits d'eux-mêmes, engagent la partie à fond: les morceaux
se succèdent avec rapidité, on mouille d'autant, les gais propos
viennent à la suite; bref, Rabelais n'a rien de mieux dans son chapitre
des propos de table.
Le second service a disparu: monsieur François paraît légèrement
absorbé par la digestion, son oeil indécis n'a plus la même netteté,
monsieur le curé, pour le remercier, le salue d'un _Nunc est bibendum,
pulsanda tellus pede libero?_
--_Dulce est desipere in loco_, riposte bravement monsieur François.
Nos gens ayant ainsi prouvé qu'ils n'avaient pas oublié leur Horace, se
mettent à trinquer de plus belle; les couleurs se confondent, on verse
alternativement le blanc et le rouge, puis le rouge et le blanc, puis
vient le café avec ses éternels accompagnements; le vieux cognac, le
kirsch de la Forêt-Noire et l'anisette de Bordeaux; mais depuis
longtemps monsieur le curé s'était aperçu que les yeux de son convive
papillotaient, que ses jambes étaient titubantes, enfin que sa raison
était ensevelie au fond des bouteilles, c'était l'état où il voulait
l'amener; quant à lui, plus jeune, plus fort, plus aguerri et surtout
plus maître de lui, c'était à peine si les nombreuses rasades qu'il
avait absorbées lui faisaient impression. D'ailleurs, il lui fallait
toute sa présence d'esprit pour arriver à ses fins.
S'étant assuré de nouveau que la langue de monsieur François,
épaississait de plus en plus, que sa vue était presque à l'état
d'éclipse, et sa raison dans les limbes....
--Monsieur François, dit-il, avant de nous séparer, j'espère que vous
voudrez bien me rendre un petit service.
--Comment donc, monsieur le curé, mais tout ce que vous voudrez,
disposez de moi, ne suis-je pas votre ami?
--Oh! je le sais, mais il s'agit de peu de chose. Vous saurez donc que
monseigneur l'évêque m'a demandé quelques renseignements sur l'état
moral de la paroisse, sur l'instruction primaire, etc.; ces
renseignements sont rédigés, mais il faut, outre mon témoignage, qu'ils
soient revêtus de la signature d'un des plus notables de la commune; or,
qui est plus compétent que vous en pareille matière, vous qui venez de
me parler latin comme feu Cicéron, et que tout le monde cite comme le
plus érudit du pays, voici les papiers, veuillez les signer.
En achevant ce petit discours, monsieur le curé place divers papiers sur
la table, monsieur François encore sous l'influence des paroles
flatteuses qu'il vient d'entendre, et des nombreuses rasades qui lui ont
été versées, s'arme d'une plume, et par cinq fois entoure son nom de son
plus beau parafe.
Le tour était joué.
--Il faut que je dise mes offices et que j'aille visiter mes malades,
dit alors monsieur le curé: adieu, mon bon monsieur François,
excusez-moi si je vous quitte si vite, mais vous connaissez l'exigence
de nos devoirs, principalement en ce saint temps de carême; mes
civilités respectueuses à votre digne épouse et à toute votre
respectable famille.
On se quitte les meilleurs amis du monde.
A six mois de là, le digne monsieur François entouré de sa famille et de
ses domestiques, dînait patriarcalement, heureux du bonheur de tous ceux
qui l'entouraient, lorsqu'un homme à mine rébarbative se présente,
c'était une de ces figures sinistres connues de tout un arrondissement,
comme l'épouvantail des grands et des petits; à cet aspect de funeste
présage, toutes les mâchoires cessent de fonctionner, la foudre tombant
au milieu de la famille réunie, ne l'aurait pas autant impressionnée,
terrifiée!
Cependant monsieur François se lève:
--Qu'y a-t-il, maître Tenantbon? (c'était le nom du personnage, honnête
huissier de son état), dit-il.
--Une misère, mon bon monsieur François, c'est une petite visite
intéressée que je viens vous rendre, _pour et à cette fin_ de recevoir
de vous une somme de dix mille francs, plus les frais montant de cinq
effets créés par monsieur le curé de votre commune, endossés par vous et
protestés faute de payement.
--Comment? quoi? qu'est-ce? que dites-vous?
--Mais! dit maître Tenantbon, de sa voix la plus mielleuse; ceux qui
m'envoient ne sont pas des fous. Tenez, voyez, n'est-ce pas là votre
signature.
--Ah! mon Dieu! qu'ai-je fait? s'écria monsieur François, moi qui ai cru
signer des papiers pour l'évêché... malédiction! Oui, dit-il enfin à
maître Tenantbon, c'est bien ma signature; mais il y a des juges à
Berlin et je serai vengé!
A un mois de là, l'abbé en question, était condamné à un an de prison
comme coupable d'escroquerie et d'abus de confiance; mais la Belgique
est une terre hospitalière, où l'on fait collection d'hommes de bien,
l'abbé alla pendant quelque temps en augmenter le nombre[218].
Deux hommes se sont retirés dans l'embrasure d'une fenêtre pour causer
plus à leur aise; l'un est grand, maigre, son teint est bilieux, ses
yeux d'un gris douteux sont surmontés d'épais sourcils noirs qui se
joignent à la naissance du nez; c'est un de messieurs les avoués de
première instance de la bonne ville de Paris; l'autre est un gros et
court, aux yeux à fleur de tête, au nez couvert de légers bourgeons,
c'est un des membres de la corporation des avocats. Ces deux hommes
mitonnent, sans doute, quelques sales affaires, ils n'en font pas d'un
autre genre.
Maître Ruinard, ainsi se nomme l'avoué, vivait, lorsqu'il était encore
étudiant en droit avec une jeune femme qui devint enceinte de ses
oeuvres; cette malheureuse, de concert avec son amant, se fit avorter.
Lorsque l'étudiant en droit prit femme, il quitta sa maîtresse, qui
s'empressa de former d'autres liens.
Devenue enceinte de nouveau, elle voulut mettre à profit les leçons
qu'elle avait reçues de son premier amant; en conséquence, elle se fit
avorter; mais cette fois le crime fut découvert, et elle fut traduite
devant la cour d'assises de la Seine.
Par un hasard singulier, son ancien amant, celui qui avait été son
complice lorsqu'elle avait commis son premier crime, faisait partie du
jury qui devait décider de son sort. La femme, vous devez bien le
penser, se garda bien d'user de son droit de récusation contre un homme
sur l'indulgence duquel elle croyait pouvoir compter.
Lorsqu'après les débats, les jurés étaient réunis dans la chambre des
délibération, l'avoué se trouva appelé le dernier à émettre son vote;
cinq voix déjà étaient favorables à l'accusée; vous croyez sans doute
que celle de son amant va partager les votes et qu'elle sera acquittée?
eh bien! vous vous trompez; il se réunit aux jurés qui avaient voté
contre l'accusée, qui fut condamnée à six ans de réclusion.
--Oh! quel homme abominable! s'écrièrent en même temps Salvador et
Roman.
Après le prononcé du jugement, continua de Pourrières, l'avoué qui
sortait de la cour d'assises, fut accosté par un avocat très-connu et
très-recommandable, qui savait tout ce qui s'était passé jadis, entre
lui et la femme qui venait d'être condamnée.
--Vous avez dû bien souffrir pendant tout le temps qu'ont duré les
débats et la délibération du jury? lui dit-il.
--Que voulez-vous, mon ami, répondit l'avoué avec le plus grand calme;
elle était coupable.
--Vraiment j'admire votre sang-froid, il ne vous manquerait plus que
d'avoir voté contre elle.
--Mais c'est ce que j'ai fait.
--Comment, vous avez voté contre celle qui a été votre maîtresse, et
après ce qui s'est passé entre elle et vous?
--Que voulez-vous, mon ami, j'étais d'autant plus convaincu de sa
culpabilité, qu'elle s'est fait avorter pendant le temps qu'elle était
ma maîtresse; au reste, mon cher ami, j'ai obéi à ma conscience.
L'avocat indigné, tourna le dos sans répondre un seul mot à ce Brutus
d'un nouveau genre, qui se console en faisant fortune du mépris que les
honnêtes gens lui témoignent[219].
Celui qui cause avec l'avoué, dont je viens de vous parler, n'est pas
encore arrivé aussi haut que le député patriote. Il existe entre
celui-ci et celui-là la même distance qu'entre le vicomte de Lussan et
de Préval; cet avocat entretient dans les prisons, des courtiers qui
sont chargés de lui procurer des affaires. On lui proposa, il y a peu
de temps, de défendre un jeune voleur, accusé d'avoir soustrait une
somme d'argent considérable; le jeune fripon pouvait espérer qu'il
serait acquitté, s'il était habilement défendu; car aucun fait positif
ne venait justifier l'accusation. L'avocat vit l'accusé, et, après
l'avoir écouté, il lui donna bon espoir et lui demanda le solde de ses
honoraires; l'accusé lui dit qu'il ne pourrait le payer qu'après sa mise
en liberté; l'avocat crut devoir lui faire observer qu'il ne serait pas
plus riche lorsqu'il serait libre, qu'il ne l'était en prison.
--Oh! que si, répondit le détenu qui connaissait de réputation le
particulier auquel il avait affaire; lorsque je serai libre, je pourrai
vous payer généreusement.
L'avocat qui avait dressé l'oreille au coup d'oeil significatif du
voleur, pressa son client, qui enfin lui avoua qu'il était réellement
l'auteur du vol dont il était accusé, et que le sac qui contenait les
espèces, était enterré sous le lit de sa mère. L'avocat feignit de ne
pas croire le voleur; celui-ci, voulant lui donner une preuve de sa
bonne foi, l'invite à retirer le sac du lieu où il se trouve caché.
Prenez le magot, lui dit-il, et gardez le quart de ce qu'il contient,
vous me remettrez le reste lorsque je serai libre. L'avocat se rendit à
Charentonneau, petit hameau de Maisons-Alfort. Comme la mère ignorait la
culpabilité de son fils, et le lieu où était caché le sac volé, il
fallait pour que notre héros pût procéder à son aise, qu'il se
débarrassât de la présence de cette honnête femme, ce qu'il fît en
l'envoyant à Maisons-Alfort, chercher une feuille de papier timbré.
Pendant son absence, la cachette fut aisément découverte, et le sac en
fut tiré. L'avocat défendit le jeune voleur qui fut acquitté. Mais
lorsqu'il réclama les trois quarts de la somme volée, l'avocat lui
réclama ses honoraires. Le voleur aussi honteux qu'un renard qui se
serait laissé prendre par une poule, jura, mais un peu tard, qu'on ne
l'y prendrait plus[220].
--Si jamais je suis accusé, dit Roman, je ne confierai pas à ce
monsieur, le soin de me défendre.
--Vous ferez bien, répondit de Pourrières; mais si, pour des raisons à
vous connues, vous désirez vendre ou louer la jolie petite maison ornée
de pampres verts que vous possédez à Trets, ne vous adressez pas non
plus à l'individu, porteur d'un nez pyramidal, qui se dandine sur ce
sofa. Les ruses du métier qu'il exerce sont nombreuses, et vous pourriez
bien vous y laisser prendre. Mais comme cet individu ne dépense pas en
folies l'argent qu'il escroque, il aura bientôt acquis une brillante
fortune; il achètera alors des propriétés, il sera capitaine de la
milice citoyenne, chevalier de la Légion d'honneur, électeur, juré, et
il condamnera impitoyablement tous ceux qui comparaîtront devant lui.
Trouvant un jour que son commerce ne lui rapportait pas d'assez beaux
bénéfices, un marchand de bas et de bonnets de coton, fit annoncer dans
tous les journaux qu'il livrerait moyennant la modique somme de un
franc, une graine qui, plantée dans un bon terrain, devait donner
naissance à un chou d'une dimension merveilleuse; malheureusement pour
les horticulteurs, l'usage leur prouva que la graine du chou colossal
n'était que de la graine de niais.
La physionomie colorée, les cheveux du plus beau rouge carotte qu'il
soit possible de rencontrer, et l'habit noir à queue de morue de
l'individu qui cause en ce moment avec l'inventeur du chou colossal,
vous annonce un naturel des îles Britanniques. Celui-ci vend aux bons
Parisiens un spécifique unique, propre à guérir les maux passés,
présents et à venir. La panacée de cet honnête insulaire est tout
simplement de la farine de lentilles que l'on achète parce qu'il la vend
sous son nom scientifique, d'Ervelenta.
Voici deux hommes, que je suis très-étonné de rencontrer ensemble,
quoiqu'ils soient compatriotes. Le midi de la France les a vus naître.
Le premier est âgé d'environ cinquante-cinq ans; il est corpulent et de
belle taille; il est doué d'une physionomie agréable, bien qu'elle soit
légèrement marquée de petite vérole; ses manières sont nobles et
gracieuses; on dit tout bas, bien bas, qu'il a achevé ses études au
bagne, où ses camarades l'avaient surnommé le philosophe et l'avocat, et
qu'il porte, sur l'épaule droite, le témoignage de ses anciens services.
Depuis sa libération, trois décorations, qu'il n'avait pas au bagne,
brillent sur sa poitrine.
La mise de cet homme est toujours recherchée; il joue l'aristocrate à
ravir; ou peut dire sans craindre d'être démenti, que c'est un coquin de
bonne compagnie.
Le second est aussi bel homme que son compatriote, mais il n'est pas
comme lui, doué d'une physionomie propre au métier qu'ils exercent tous
deux. La petite vérole qui n'a laissé que de légères traces sur le
visage de son ami, a fait sur le sien de notables ravages. Sa barbe est
blonde et épaisse; il la fait couper après une première affaire, et il
la laisse croître lorsqu'il vient d'en terminer une seconde. Il dit dans
les tripots, dont il est le plus fidèle habitué, qu'il est de noble
origine, ancien officier de cavalerie, comte palatin du saint-empire
romain; prétentions démenties par l'expression commune de son visage et
sa tournure assez semblable à celle d'un souteneur de filles; il n'est
en réalité, que chevalier de l'ordre énigmatique de l'Eperon d'or, dont
il a acheté le brevet cinquante écus à Sartorius Corté; il donnerait, à
ce qu'il assure, son brevet pour quatre cigares; je le crois; lorsqu'il
acheta ce malencontreux brevet, il croyait qu'il lui donnait le droit
d'attacher à sa boutonnière, le ruban de l'ordre qui est de la même
couleur que celui de la Légion d'honneur, hélas! il n'en est rien.
Ces deux individus qui ne marchent jamais l'un sans l'autre, se
trouvèrent un jour très-_sanglés_ (c'est l'expression dont ils se
servent), tous les deux, c'est-à-dire qu'ils avaient un très-pressant
besoin d'argent. Le plus âgé dit alors au plus jeune:
--Ecoute j'ai trouvé cette nuit une mine d'or, ou plutôt, ce qui vaut
mieux, une mine de billets de banque.
--Comment, lui répondit son ami, tu veux fabriquer de faux billets de
banque? Cela ne me va pas. Je me moque de la police correctionnelle,
mais je respecte beaucoup la cour d'Assises.
--Et qui diable te parle de fabriquer quoi que ce soit? n'est-il donc
plus possible de se procurer de bons véritables billets de banque?
--Pour s'en procurer un nombre raisonnable, je ne connais que deux
moyens: les faire soi-même ou voler la banque de France; et je te
l'avoue, l'une ou l'autre de ces deux actions m'épouvante; tu sais que
je suis honnête homme, et que l'idée seule de commettre une mauvaise
action me donne des crispations.
--Mais il ne s'agit, je te l'assure, ni de voler ni de rien de
semblable; il ne faut que savoir saisir adroitement un portefeuille bien
plein de cet agréable et soyeux papier.
--S'il ne s'agit que de s'emparer avec adresse d'un portefeuille, je
consens à t'aider; mais avant tout je désire que tu m'expliques ton
plan.
--Mon plan est simple, et si demain il fait aussi beau temps
qu'aujourd'hui, je suis certain du succès.
--Tu me fais mourir d'impatience avec tes réticences! dis-moi de suite
de quoi il s'agit, je suis tout oreilles: parle!
--Tu as remarqué l'autre jour l'embonpoint du portefeuille de mon
banquier?
--Oui, je l'ai vu et convoité. Mais ce portefeuille est comme l'arche
sainte, personne ne peut y toucher.
--Cependant si demain le soleil se lève radieux, et si tu veux me
seconder, demain nous en serons propriétaires.
--Je crois, mon cher, que tu es devenu fou. Il nous serait plus facile
de prendre la lune avec nos dents que de nous approprier le portefeuille
de ce brave usurier.
--Demain, s'il fait beau (c'est la condition _sine quâ non_), tu te
promèneras sous les fenêtres de l'usurier en question, et si le
portefeuille tombe à tes pieds, tu le ramasseras et tu disparaîtras:
voilà tout ce que j'exige de toi, entends-tu?
--Oui, j'entends, mais je ne comprends pas.
--Consens-tu, oui ou non, à faire ce que j'exige de toi?
--Eh bien! oui!
--C'est bien. Alors prie Dieu que la journée de demain soit belle, et
s'il exauce tes prières, avant qu'il soit midi nous serons tous deux de
la fête.
--En ce cas nous nous retrouverons demain matin à sept heures au
Palais-Royal, vis-à-vis de la Rotonde.
Le lendemain les deux amis se rencontrèrent au lieu et à l'heure
indiqués. Le ciel était pur, le soleil brillait, tout annonçait un jour
exempt d'orage. L'empressement était égal de part et d'autre, ils se
dirigèrent ensemble vers le domicile de l'usurier, et le plus âgé dit à
son ami:
--Avant d'entrer dans la maison, sois attentif et la fortune te tombera
sur la tête.
Le comte palatin du saint-empire romain, se promenait sur le trottoir,
attendant avec impatience le bienheureux aérolithe qui devait lui tomber
dessus. Enfin, après une heure d'attente qui lui parut aussi longue
qu'une journée passée au violon, sans argent, le portefeuille qu'il
attendait tomba; il le ramassa et disparut: personne n'avait remarqué ce
qui venait de se passer.