une maladie très-grave qui dura plusieurs mois; pendant longtemps je fus
à deux doigts de la mort, que je voyais, je vous l'assure, s'approcher
de moi sans éprouver beaucoup de regret; mais enfin la jeunesse fut plus
forte que le mal, je recouvrai la santé.
--Pour me distraire de mes chagrins, je me rendis aux eaux de Bade; je
me liai dans cette ville avec un homme qui se faisait appeler le duc de
Modène.
--Je connais cet homme, s'écria Roman, son véritable nom est Ronquetti.
--C'est bien cela, répondit de Pourrières.
--Le duc de Modène possédait entre autres talents celui de se rendre la
fortune favorable, après m'avoir gagné tout ce que j'avais d'argent
comptant, il crut ne pouvoir mieux me témoigner l'amitié qu'il me
portait, qu'en me montrant tout ce qu'il savait.
Il n'eut pas à se plaindre de son élève, qui après quelques leçons se
trouva de force à lutter contre son maître: je ne voulais pas cependant
faire usage des talents que je possédais, je le dis au duc de Modène:
--Laissez faire, me répondit-il, si jamais vous vous trouvez sur le
point d'être vaincu, vous ne vous laisserez pas jeter à terre sans vous
servir des armes que vous avez en votre possession: Ronquetti avait
raison.
--Mais dit Roman en interrompant encore de Pourrières, vous vous
laissiez tout à l'heure plumer bel et bien par ce limonadier à
moustaches grises.
--Je voulais lui donner le courage de jouer contre moi une somme
considérable, afin de le punir par où il a péché.
--Je vois maintenant que je suis venu déranger vos combinaisons.
--J'apprécie, soyez-en convaincu, mon cher compatriote, l'intention qui
vous faisait agir.
Quinze années s'étaient écoulées depuis que j'avais quitté le château de
Pourrières, et je n'avais pas une seule fois écrit à mon père.
Ronquetti, qui avait été longtemps mon compagnon de voyage, venait de me
quitter. Lassé à la fin de la vie désordonnée que je menais, je me
disposais à écrire à mon père, afin de solliciter de son indulgence le
pardon de mes fautes et l'oubli du passé, lorsque je reçus à Bruxelles,
que j'habitais depuis quelque temps, une lettre de Josué qui m'apprit
qu'il venait de mourir, et qu'il fallait absolument que je revinsse pour
me faire mettre en possession de l'héritage que j'étais appelé a
recueillir; le Juif m'envoyait 20,000 francs pour faire mon voyage et me
mettre à même de faire une figure honorable en arrivant dans mon pays;
il me disait aussi que le choléra avait enlevé mes oncles, et que
j'étais le seul et le dernier rejeton de l'ancienne famille des
Pourrières.
Je quittai de suite Bruxelles et je m'arrêtai à Paris, j'avais
l'intention de séjourner quelques mois dans cette ville, que je n'avais
pas encore vue, avant de me retirer du monde; je suis à Paris depuis
moins de deux mois et dans quelques jours je quitterai cette ville sans
éprouver le moindre regret, si jamais vous retournez à Trets,
arrêtez-vous en passant au château de Pourrières, vous m'y trouverez
menant la vie d'un gentilhomme campagnard, et m'occupant de l'éducation
de mon fils, que je vais faire venir auprès de moi et qui sera, j'ose
l'espérer, plus raisonnable et plus heureux que son père.
Je suis las de courir le monde: j'ai vu l'Angleterre, la Suisse,
l'Italie, la Hollande, l'Espagne et le Portugal, et j'ai rencontré
partout les mêmes vices et les mêmes travers. Au ciel brumeux de la
vieille Angleterre, à ses vaisseaux, ses docks et son tunnel, aux
glaciers de la Suisse, à l'hospitalité si vantée, et aux vertus
champêtres des paysans helvétiques, aux lazzarone de Naples, aux palais
de marbre de Florence, aux gondoles et aux barcarolles vénitiennes, aux
brigands de la campagne de Rome et aux merveilles de la cité éternelle,
aux canaux et aux tulipes de la Hollande, aux révolutions de l'Espagne
et aux oranges du Portugal, je préfère maintenant le ciel bleu et les
oliviers de notre belle Provence.
Je donne dans quelques jours un grand dîner d'adieux à toutes les
personnes dont j'ai fait la connaissance depuis que j'habite Paris; si
vous voulez y assister, vous me ferez plaisir; et si vous êtes
observateurs, vous pourrez y étudier des physionomies assez curieuses.
Salvador et Roman acceptèrent avec empressement l'invitation du marquis.
La soirée était déjà avancée lorsqu'ils quittèrent le cabinet dans
lequel ils avaient dîné. Le marquis, ayant manifesté l'intention de
rentrer de suite chez lui, ses nouveaux amis l'accompagnèrent jusque
dans l'appartement qu'il occupait seul dans une assez jolie maison de la
rue Joubert, et ne le quittèrent que lorsqu'il se fut mis au lit, et
après avoir pris rendez-vous pour le lendemain.
--Ceci peut nous être utile, dit Salvador à Roman lorsqu'ils furent
dans la rue, en lui présentant un morceau de cire jaune.
--Ah! tu as pris l'empreinte, c'est fort bien; mais nous n'aurons pas
besoin, je crois, de nous en servir, j'ai une idée que je te ferai
connaître tout à l'heure.
Roman et Salvador venaient d'arriver dans la chambre garnie du modeste
hôtel que le mauvais état de leur bourse les avait forcé de choisir.
Salvador avait pris un siége pour se reposer quelques instants en fumant
un cigare; Roman qui était resté debout, se découvrit, et fit plusieurs
profondes et respectueuses révérences à son compagnon, qui le regardait
avec étonnement.
--J'ai bien l'honneur, lui dit-il, de présenter mes civilités à monsieur
le marquis de Pourrières, et je le prie de vouloir bien agréer mes
très-sincères compliments de condoléance.
Un éclair brilla dans les yeux de Salvador; il avait compris son maître.
--A quand l'exécution de ton plan? lui dit-il.
--Il faut que je le mûrisse et que je fasse naître une occasion
favorable; mais ce sera facile.
Salvador se jeta au cou de son digne camarade, qu'il tint longtemps
embrassé.--C'est charmant, ajouta-t-il, c'est charmant, mon ami Roman;
vous êtes un grand homme.
X.--Quelques portraits.
Si des députés patriotes veulent chercher à table les moyens de rendre à
la France son influence en Europe, si des hommes de lettres veulent se
brûler de l'encens sous le nez entre la poire et le fromage, si des
barbistes[214] désirent, lorsque commence une nouvelle année, causer en
trinquant des beaux jours de leur jeunesse, si des philanthropes veulent
aviser aux moyens de soulager les misères du peuple, c'est chez le
restaurateur Lemardelay qu'ils se réuniront; ce digne successeur des
Baleine et des Lejay possède en effet le monopole des banquets qui
doivent réunir autour de la même table un grand nombre de convives.
Le festin offert par le marquis Alexis de Pourrières à tous ceux qu'il
connaissait à Paris, et auquel devaient assister Salvador et Roman,
avait été commandé, plusieurs jours à l'avance, à cet aimable artiste
culinaire, et ne devait, dit-on, rien laisser à désirer.
Au jour et à l'heure indiqués, le couvert était mis dans un salon
élégamment décoré et éclairé par une quantité raisonnable de bougies
parfumées. Brillat-Savarin, Grimod, de la Reynière, Berchoux,
d'Aigrefeuille, tous les doctes en gastronomie, prétendent, et nous
sommes de cet avis, qu'un excellent repas ne doit être savouré qu'aux
lumières.
La table était couverte de linge damassé d'une blancheur éblouissante;
de magnifiques cristaux, d'admirables porcelaines réfléchissaient mille
jets lumineux; des surtouts de bronze doré, véritables chefs-d'oeuvre
artistiques sortis des ateliers de Denière, étaient chargés de fleurs
exotiques les plus rares; les vins rafraîchissaient dans des seaux en
maillechort remplis de glace; le chef et ses aides, le sommelier et les
garçons de service étaient à leur poste, les convives pouvaient
arriver, tout était disposé pour les recevoir.
De Pourrières, qui ne voulait pas laisser à Lemardelay le soin de
recevoir ses convives, arriva le premier; Salvador et Roman le suivaient
de près; il s'empressa d'aller au-devant de ses nouveaux amis, dont il
serra les mains dans les siennes.
De Pourrières n'avait voulu d'abord réunir autour de lui qu'un petit
nombre d'amis; mais chacun d'eux, lorsque l'on avait su qu'il ne donnait
ce festin que pour adresser des adieux solennels au monde dans lequel il
avait vécu jusqu'alors, avait voulu amener un ami; puis on s'était dit
ensuite qu'il n'y a point de fête complète si elle n'est embellie par la
présence de quelques jolies femmes; de sorte que le nombre des convives
s'était insensiblement augmenté, et que la table qui, primitivement,
devait être dressée dans un salon de médiocre grandeur, se carrait
majestueusement dans le plus vaste et le plus orné des salons de
Lemardelay.
Salvador et Roman admiraient le luxe et la parfaite ordonnance du
couvert, et adressaient à l'Amphytrion des félicitations qui
paraissaient le flatter, lorsque les convives les plus pressés
arrivèrent; il y en avait de jeunes et de vieux; beaucoup portaient à
leur boutonnière le signe révéré de l'honneur. Salvador remarqua parmi
eux un beau jeune homme, doué d'une taille beaucoup au-dessus de la
moyenne, et d'une physionomie gracieuse, sur laquelle cependant on
pouvait remarquer l'expression d'une fierté dédaigneuse. Quel est,
dit-il au marquis, ce jeune homme qui ne vous a adressé qu'un très-léger
salut, et auquel tous ceux qui sont ici paraissent adresser des
hommages?
--Ce monsieur, répondit de Pourrières avec un léger sourire, est une des
plus curieuses physionomies de la société parisienne; on ne lui connaît
ni rentes, ni propriétés de ville ou de campagne, ni places, ni
pensions; il n'est ni artiste, ni commerçant, ni homme de lettres;
cependant il donne le ton aux lions les plus distingués de la capitale,
il a sa place dans la loge infernale, il renouvelle souvent ses
équipages et ses attelages, il joue et perd, sans froncer le sourcil,
des sommes considérables; il habite un des hôtels les plus confortables
du nouveau quartier de l'Europe; et lorsqu'il sort de chez lui il
demande à son valet de chambre, qui lui répond toujours oui, s'il a mis
de l'or dans ses poches. Aussi, monsieur le vicomte Achille de Lussan
voit-il s'ouvrir devant lui les portes des plus nobles demeures; il est
de tous les clubs de la bonne compagnie, de toutes les sociétés
philanthropiques; les plus jeunes et les plus jolies duchesses en
raffolent; et, si elles l'osaient, elles se disputeraient son coeur à la
danseuse qu'il entretient, une très-jolie créature qui nous fera
peut-être l'honneur d'assister à ce banquet.
--Ce monsieur de Lussan, dit Roman, me paraît un solide gaillard.
--Vous ne vous trompez pas, répondit de Pourrières; il se sert des armes
qu'il a reçues de la nature avec autant d'adresse que de l'épée que lui
ont léguée ses nobles aïeux; il a déjà tué quelques curieux qui avaient
cherché à connaître les sources de sa fortune. Aussi a-t-on pour lui
maintenant infiniment de respect.
Pendant le temps qu'avait duré la courte conversation que nous venons de
rapporter, plusieurs nouveaux convives étaient arrivés, et après avoir
salué l'Amphytrion, s'étaient mêlés aux divers groupes qui attendaient
en causant l'heure à laquelle on devait se mettre à table.
De Pourrières continuait la conversation commencée avec Salvador et
Roman.
--Si tous ces gens-là, disait-il, voulaient être sincères et raconter
leur histoire, vous entendriez de singuliers aveux, et en une heure vous
apprendriez plus de choses que ne peuvent vous en apprendre en dix ans
tous les romans intimes que l'on a fabriqués depuis quelque temps; il y
a, voyez-vous, dans les replis du coeur humain des passions mauvaises,
des vices ignobles que l'oeil de Dieu peut seul apercevoir, et qui ne
seront jamais mis en oeuvre par les romanciers.
--Oh! oh! monsieur le marquis, savez-vous que vous prêchez à ravir, dit
Salvador, qui n'était que médiocrement prévenu en faveur du discours que
de Pourrières venait de commencer.
--Vous avez raison, le moment est mal choisi pour faire de la morale;
puisque nous sommes ici pour nous amuser, amusons-nous; mais évitez
surtout de me donner mon nom; tous ceux qui sont ici ne me connaissent
que sous celui de Courtivon.
Roman lança à Salvador un coup d'oeil significatif.
--En attendant qu'il nous soit permis de faire honneur au festin, dit-il
en s'adressant au marquis, continuez, autant du moins que cela vous sera
possible, de nous faire connaître les convives.
--Avec plaisir. Ce petit monsieur qui se fait appeler de Préval, est un
satellite qui gravite autour de l'astre que l'on nomme de Lussan; mais
comme on connaît à peu près les moyens qu'il emploie pour soutenir le
luxe qu'il affiche, on ne lui accorde pas la considération qu'on n'ose
refuser au vicomte de Lussan. Les femmes qui se laissent séduire par la
jolie figure, les gracieuses manières et les tirades sentimentales de M.
de Préval, qu'elles soient duchesses, actrices ou femmes entretenues,
sont la mine qu'il exploite; une vieille princesse russe fait les frais
de son tilbury, une actrice ceux de son appartement, une fille
entretenue lui fournit son argent de poche. M. de Préval, pour parer aux
éventualités de sa position, a une seconde corde à son arc; il est,
dit-on, plus qu'heureux au jeu...
»Cet homme qui paraît âgé d'environ soixante ans, qui est doué d'une si
respectable physionomie, et qui porte à sa boutonnière la croix de la
Légion d'honneur, est un des aigles du barreau et un des puritains de la
chambre élective. Le bienheureux saint Yves _advocatus et non latro res
miranda_, fut canonisé, quoique avocat; c'est peut-être jusqu'ici le
seul de sa robe qui ait été admis dans le royaume des cieux, et c'est
pour cela sans doute que la béatitude y est si grande; car s'il y en
avait un second, le père Eternel ne serait pas sûr de finir
tranquillement son bail.
»Quoi qu'il en soit, je vais vous raconter une petite anecdote
très-édifiante, à l'endroit de cet avocat député qui pourrait bien, tôt
ou tard, prendre place à côté de saint Yves, son digne patron, et lui
enlever une partie de sa clientèle céleste.
»Voici ce que c'est. Pour me rendre plus intelligible j'adopterai, si
vous voulez bien me le permettre, la forme du dialogue. Remarquez, je
vous prie, que la scène se passe dans le cabinet de l'avocat en
question, cabinet meublé avec tout le luxe possible. L'avocat est assis
devant un bureau à cylindre; il est enveloppé dans une magnifique robe
de chambre à ramages, et ses pieds sont fourrés dans des babouches
orientales de maroquin rouge; une dame déjà sur le retour, mais dont la
toilette est très-élégante, vient d'entrer et lui dit:
--Eh! bonjour, cher maître; comment se portent les cinq codes et leurs
honorables commentaires?
Puis elle s'assied.
--Ah! belle dame, répondit l'avocat, toute ma jurisprudence est à vos
genoux. D'honneur, vous êtes plus belle tous les jours.
--Toujours galant, cher maître; mais trêve d'aimables propos
aujourd'hui, c'est une affaire sérieuse qui me conduit chez vous.
--De quoi s'agit-il? je suis tout oreilles.
--J'ai besoin de reprendre les choses d'un peu loin; excusez-moi si vous
me trouvez prolixe, c'est un peu le défaut de mon sexe.
Vous vous rappelez, cher maître, cette époque à jamais déplorable de
1814, où une nuée de barbares vint fondre sur la France accablée; ils
ramenaient dans leurs bagages ce roi fameux qui, grâce à une figure de
rhétorique qui n'est pas encore bien définie, nous persuada un beau jour
que nos ennemis étaient nos meilleurs amis.
--Ah! madame, dit ici l'avocat en soupirant, quels souvenirs vous
évoquez, il suffit de me rappeler les maux de ma patrie pour me voir
fondre en larmes.
--Cela se conçoit, pensa la dame, c'est un si grand patriote, j'aurais
bien dû ne pas mettre sa sensibilité à une aussi rude épreuve;
permettez-moi de continuer, dit-elle après avoir fait cette réflexion.
Parmi cette foule de barbares dont je viens de vous parler, se trouvait
un grand seigneur, véritable ours mal léché, mais qui rachetait ce petit
désagrément par une foule de millions de roubles. Dès les premiers jours
de son arrivée à Paris, il voulut s'initier aux moeurs françaises, et
pour cela il eut besoin de dépouiller le vieil homme; après avoir pourvu
aux nécessités de sa toilette, il songea à ces aimables riens dont les
philosophes font si peu de cas, mais dont les jolies femmes sont folles;
je veux parler des bijoux.
C'est ici, cher maître, qu'à mon tour je vais mettre ma sensibilité à
une bien rude épreuve, rien que le souvenir de ces malheurs me fait
fondre en larmes... j'aimais tant mon mari.
Vous vous rappelez sans doute que j'étais bijoutière au Palais-Royal; le
barbare vint, il me vit et _vainquit_. Quelques mois plus tard j'étais à
l'étranger; au moyen d'un pacte fait entre mon mari et le barbare,
j'étais devenue la propriété de ce dernier. Hélas! il usa de sa
propriété _comme de chose à lui appartenant_.
Or on sait ce que l'usage produit en pareil cas; vous avez deviné que je
devins mère.
Le barbare avait des sentiments, il voulut récompenser dignement ma
_fidélité_; à ses derniers moments il fit appeler un notaire, et, dans
un testament en bonne forme, il légua au fruit de nos amours une somme
considérable à prendre sur les millions en question.
Peu de temps après, le bonhomme mourut! Dieu veuille avoir son âme.
--_Amen._ Ah! belle dame, combien ce récit m'a ému et combien je suis
sensible à vos peines.
--Baste! il faut penser à autre chose! il s'agit maintenant de
recueillir la succession laissée à mon fils par le vieux magot; mais
cette succession est en Russie, et l'empereur Nicolas n'aime pas que les
millions passent les frontières de ses Etats; il ne faut donc pas moins
qu'un avocat de votre mérite pour lever toutes les difficultés qui vont
surgir. Pouvez-vous vous charger de cette mission.
--Quoi! aller en Russie?
--Oui en Russie.
--Hum! c'est bien loin... et pendant ce temps, que deviendront la patrie
et mon cabinet.
--Oh! ce n'est pas mon affaire, mais si je vous donne des honoraires
équivalents a ceux que votre cabinet vous aurait procurés, ne
voudrez-vous pas à ce prix me rendre service.
--Vous savez bien, belle dame, que je ne puis rien vous refuser.
--Eh bien! voyons, qu'exigez-vous pour vous charger de cette affaire et
du voyage qu'elle nécessite.
--Ah! madame, que me demandez-vous là? Est-ce que je tiens à l'argent!
mais que deviendra la France pendant mon absence! ô mon pays!...
La dame pensa quelle devait tenir compte, à un aussi grand patriote, du
sacrifice qu'il allait faire en s'exilant pour elle.
--Eh bien, cher maître, dit-elle, vingt-cinq mille francs, est-ce assez?
--Que me dites-vous là? oh! France, que vas-tu devenir.
--Mais il me semble que vingt-cinq mille francs...
Bref, l'avocat accepta et la dame lui apportait le lendemain matin, les
vingt-cinq mille francs en beaux billets de banque; après les avoir
palpés, l'avocat reconduisit poliment sa cliente, en lui assurant que
sous huit jours il serait parti.
Mais un mois s'était écoulé que notre avocat n'avait pas encore songé à
prendre son passe-port; la dame, informée de cette circonstance, va le
trouver et lui témoigne son étonnement; mais, en homme qui n'est jamais
court, il lui donne mille raisons pour justifier son retard; la dame
accorde un nouveau délai à l'expiration duquel, nouvelle visite, nouveau
moyen dilatoire de la part de l'avocat.
La dame, à la fin mécontente, consulta; on lui dit que si l'avocat ne se
met pas en route, c'est que sans doute des besoins d'argent le forcent à
rester.
Eclairée par ce trait de lumière, elle retourne près de son cher
conseil, elle lui demande si, par hasard, ce ne seraient pas quelques
besoins d'argent qui l'empêchent de partir. A ce mot d'argent, la
physionomie de l'avocat s'illumine.
--Oui, dit-il, c'est cela. J'ai des signatures dehors, et je ne puis
m'absenter avant d'y avoir fait honneur.
--Combien vous faut-il? Lâchez le mot franchement.
--Franchement, soixante-quinze mille francs; mais à titre de prêt.
--Vous les aurez.
Le lendemain, la dame apporta les soixante-quinze bien heureux mille
francs. L'avocat fait deux billets, l'un de quarante-deux mille francs,
et l'autre de trente-trois mille francs. Il faut lui rendre cette
justice, il faisait parfaitement les billets.
Ainsi payé, nettoyé, allégé, vous allez croire que notre avocat va se
mettre en quatre pour satisfaire sa cliente?...
Erreur!
Notre avocat est député, c'est un des meilleurs orateurs de la chambre;
il ne peut donc voyager comme un pékin d'avocat.
Il commence donc sa tournée par Goritz; il se fait présenter au roi de
France (l'excellent roi! il est, quant à présent, d'un très-facile
accès...), le roi lui demande s'il _veut manger un morceau_. Notre
avocat quitte alors son rôle et devient homme politique, il accepte le
déjeuner du roi Henri V, puis il prend sa volée vers Saint-Pétersbourg.
A peine arrivé, une réclame adroitement lancée dans les journaux russes,
annonça l'arrivée de l'illustre personnage. L'empereur Nicolas informé
du déjeuner de Goritz, lui permit de se présenter à la cour. Voilà donc
notre homme admis aux soirées, aux cavalcades, aux revues, aux parades,
aux parties d'eau, aux déjeuners, aux dîners, aux petits soupers, aux
concerts de l'empereur Nicolas. Un avocat dans de semblables
circonstances, pouvait-il trouver le temps de s'occuper des affaires de
sa cliente, lorsque l'empereur, à lui seul, dérobait tous ses instants,
lui donnait tant et de si agréables occupations? C'était bien là chose
impossible! Aussi, après avoir passé deux ou trois mois à
Saint-Pétersbourg, et y avoir dissipé et les honoraires destinés à
éclaircir l'affaire de la succession, et les soixante-quinze mille
francs que l'on n'a pas oubliés, notre héros reprit le chemin de sa
chère patrie.
Vous devinez qu'il ne s'empressa pas de faire appeler sa cliente pour
lui rendre compte de sa mission: il voulait éviter le quart d'heure de
Rabelais. La dame fut cependant informée de son retour et prit
l'initiative des visites.
--Eh quoi! de retour! et vous n'êtes pas venu me voir?
--Ah! madame quel voyage, quel pays! Je suis abîmé, brisé, rompu.
--Cependant vous n'aviez pas, il me semble, cette mine fraîche et ce
vernis de santé avant votre départ.
--Ah! madame, c'est l'effet des climats froids, cependant vous pouvez
affirmer que je suis ruiné... de santé.
--Allons, allons, du courage! trois mois de notre excellent air
français, et il n'y paraîtra plus.
--Ouf! l'affreux rhumatisme!!!
--Parlons un peu d'autre chose. Et l'affaire de mon fils?
--Oh! la, la! au diable soient les douleurs d'intestins!
--Remettez-vous; je reviendrai causer de cela une autre fois. Buvez
frais et tenez-vous chaudement.
La dame revint vingt fois afin de savoir ce qu'elle devait espérer du
voyage en Russie; mais vingt fois la même scène fut répétée: «Oh! la,
la, mes nerfs! aïe! mon rhumatisme! ouf! mes douleurs d'intestins!»
Cependant l'échéance des billets allait arriver, l'impitoyable
calendrier allait marquer la date fatale...
La dame se présenta!... Personne. Son débiteur qui faisait depuis
longtemps des châteaux en Espagne, était allé faire ses dévotions en
Galice, puis ensuite à Notre-Dame d'Atocha.
Revenu de ce dernier pays, le pauvre cher homme oublie et les billets
faits à sa cliente et une foule d'autres engagements du même genre, le
moyen, en effet, qu'un aussi bon patriote pense à payer ses
dettes[215].
Ce petit homme rabougri, qui cause en ce moment avec le vicomte de
Lussan, à la tournure grotesque, aux jambes torses, au gros ventre dont
la tête est encaissée dans des épaules d'une largeur peu commune, dont
les bras sont d'une longueur démesurée, au visage couvert d'une barbe
épaisse et noire, dont toute la personne enfin rappelle l'illustre
Sancho Pança fut jadis le curé d'un village des environs de Paris. Dieu,
il est vrai,
En maçonnant les remparts de son âme,
Songea bien plus au fourreau qu'à la lame.