--Le chagrin que j'éprouvai en me voyant abandonné de Jazetta, me causa

une maladie très-grave qui dura plusieurs mois; pendant longtemps je fus

à deux doigts de la mort, que je voyais, je vous l'assure, s'approcher

de moi sans éprouver beaucoup de regret; mais enfin la jeunesse fut plus

forte que le mal, je recouvrai la santé.

--Pour me distraire de mes chagrins, je me rendis aux eaux de Bade; je

me liai dans cette ville avec un homme qui se faisait appeler le duc de

Modène.

--Je connais cet homme, s'écria Roman, son véritable nom est Ronquetti.

--C'est bien cela, répondit de Pourrières.

--Le duc de Modène possédait entre autres talents celui de se rendre la

fortune favorable, après m'avoir gagné tout ce que j'avais d'argent

comptant, il crut ne pouvoir mieux me témoigner l'amitié qu'il me

portait, qu'en me montrant tout ce qu'il savait.

Il n'eut pas à se plaindre de son élève, qui après quelques leçons se

trouva de force à lutter contre son maître: je ne voulais pas cependant

faire usage des talents que je possédais, je le dis au duc de Modène:

--Laissez faire, me répondit-il, si jamais vous vous trouvez sur le

point d'être vaincu, vous ne vous laisserez pas jeter à terre sans vous

servir des armes que vous avez en votre possession: Ronquetti avait

raison.

--Mais dit Roman en interrompant encore de Pourrières, vous vous

laissiez tout à l'heure plumer bel et bien par ce limonadier à

moustaches grises.

--Je voulais lui donner le courage de jouer contre moi une somme

considérable, afin de le punir par où il a péché.

--Je vois maintenant que je suis venu déranger vos combinaisons.

--J'apprécie, soyez-en convaincu, mon cher compatriote, l'intention qui

vous faisait agir.

Quinze années s'étaient écoulées depuis que j'avais quitté le château de

Pourrières, et je n'avais pas une seule fois écrit à mon père.

Ronquetti, qui avait été longtemps mon compagnon de voyage, venait de me

quitter. Lassé à la fin de la vie désordonnée que je menais, je me

disposais à écrire à mon père, afin de solliciter de son indulgence le

pardon de mes fautes et l'oubli du passé, lorsque je reçus à Bruxelles,

que j'habitais depuis quelque temps, une lettre de Josué qui m'apprit

qu'il venait de mourir, et qu'il fallait absolument que je revinsse pour

me faire mettre en possession de l'héritage que j'étais appelé a

recueillir; le Juif m'envoyait 20,000 francs pour faire mon voyage et me

mettre à même de faire une figure honorable en arrivant dans mon pays;

il me disait aussi que le choléra avait enlevé mes oncles, et que

j'étais le seul et le dernier rejeton de l'ancienne famille des

Pourrières.

Je quittai de suite Bruxelles et je m'arrêtai à Paris, j'avais

l'intention de séjourner quelques mois dans cette ville, que je n'avais

pas encore vue, avant de me retirer du monde; je suis à Paris depuis

moins de deux mois et dans quelques jours je quitterai cette ville sans

éprouver le moindre regret, si jamais vous retournez à Trets,

arrêtez-vous en passant au château de Pourrières, vous m'y trouverez

menant la vie d'un gentilhomme campagnard, et m'occupant de l'éducation

de mon fils, que je vais faire venir auprès de moi et qui sera, j'ose

l'espérer, plus raisonnable et plus heureux que son père.

Je suis las de courir le monde: j'ai vu l'Angleterre, la Suisse,

l'Italie, la Hollande, l'Espagne et le Portugal, et j'ai rencontré

partout les mêmes vices et les mêmes travers. Au ciel brumeux de la

vieille Angleterre, à ses vaisseaux, ses docks et son tunnel, aux

glaciers de la Suisse, à l'hospitalité si vantée, et aux vertus

champêtres des paysans helvétiques, aux lazzarone de Naples, aux palais

de marbre de Florence, aux gondoles et aux barcarolles vénitiennes, aux

brigands de la campagne de Rome et aux merveilles de la cité éternelle,

aux canaux et aux tulipes de la Hollande, aux révolutions de l'Espagne

et aux oranges du Portugal, je préfère maintenant le ciel bleu et les

oliviers de notre belle Provence.

Je donne dans quelques jours un grand dîner d'adieux à toutes les

personnes dont j'ai fait la connaissance depuis que j'habite Paris; si

vous voulez y assister, vous me ferez plaisir; et si vous êtes

observateurs, vous pourrez y étudier des physionomies assez curieuses.

Salvador et Roman acceptèrent avec empressement l'invitation du marquis.

La soirée était déjà avancée lorsqu'ils quittèrent le cabinet dans

lequel ils avaient dîné. Le marquis, ayant manifesté l'intention de

rentrer de suite chez lui, ses nouveaux amis l'accompagnèrent jusque

dans l'appartement qu'il occupait seul dans une assez jolie maison de la

rue Joubert, et ne le quittèrent que lorsqu'il se fut mis au lit, et

après avoir pris rendez-vous pour le lendemain.

--Ceci peut nous être utile, dit Salvador à Roman lorsqu'ils furent

dans la rue, en lui présentant un morceau de cire jaune.

--Ah! tu as pris l'empreinte, c'est fort bien; mais nous n'aurons pas

besoin, je crois, de nous en servir, j'ai une idée que je te ferai

connaître tout à l'heure.

Roman et Salvador venaient d'arriver dans la chambre garnie du modeste

hôtel que le mauvais état de leur bourse les avait forcé de choisir.

Salvador avait pris un siége pour se reposer quelques instants en fumant

un cigare; Roman qui était resté debout, se découvrit, et fit plusieurs

profondes et respectueuses révérences à son compagnon, qui le regardait

avec étonnement.

--J'ai bien l'honneur, lui dit-il, de présenter mes civilités à monsieur

le marquis de Pourrières, et je le prie de vouloir bien agréer mes

très-sincères compliments de condoléance.

Un éclair brilla dans les yeux de Salvador; il avait compris son maître.

--A quand l'exécution de ton plan? lui dit-il.

--Il faut que je le mûrisse et que je fasse naître une occasion

favorable; mais ce sera facile.

Salvador se jeta au cou de son digne camarade, qu'il tint longtemps

embrassé.--C'est charmant, ajouta-t-il, c'est charmant, mon ami Roman;

vous êtes un grand homme.

X.--Quelques portraits.

Si des députés patriotes veulent chercher à table les moyens de rendre à

la France son influence en Europe, si des hommes de lettres veulent se

brûler de l'encens sous le nez entre la poire et le fromage, si des

barbistes[214] désirent, lorsque commence une nouvelle année, causer en

trinquant des beaux jours de leur jeunesse, si des philanthropes veulent

aviser aux moyens de soulager les misères du peuple, c'est chez le

restaurateur Lemardelay qu'ils se réuniront; ce digne successeur des

Baleine et des Lejay possède en effet le monopole des banquets qui

doivent réunir autour de la même table un grand nombre de convives.

Le festin offert par le marquis Alexis de Pourrières à tous ceux qu'il

connaissait à Paris, et auquel devaient assister Salvador et Roman,

avait été commandé, plusieurs jours à l'avance, à cet aimable artiste

culinaire, et ne devait, dit-on, rien laisser à désirer.

Au jour et à l'heure indiqués, le couvert était mis dans un salon

élégamment décoré et éclairé par une quantité raisonnable de bougies

parfumées. Brillat-Savarin, Grimod, de la Reynière, Berchoux,

d'Aigrefeuille, tous les doctes en gastronomie, prétendent, et nous

sommes de cet avis, qu'un excellent repas ne doit être savouré qu'aux

lumières.

La table était couverte de linge damassé d'une blancheur éblouissante;

de magnifiques cristaux, d'admirables porcelaines réfléchissaient mille

jets lumineux; des surtouts de bronze doré, véritables chefs-d'oeuvre

artistiques sortis des ateliers de Denière, étaient chargés de fleurs

exotiques les plus rares; les vins rafraîchissaient dans des seaux en

maillechort remplis de glace; le chef et ses aides, le sommelier et les

garçons de service étaient à leur poste, les convives pouvaient

arriver, tout était disposé pour les recevoir.

De Pourrières, qui ne voulait pas laisser à Lemardelay le soin de

recevoir ses convives, arriva le premier; Salvador et Roman le suivaient

de près; il s'empressa d'aller au-devant de ses nouveaux amis, dont il

serra les mains dans les siennes.

De Pourrières n'avait voulu d'abord réunir autour de lui qu'un petit

nombre d'amis; mais chacun d'eux, lorsque l'on avait su qu'il ne donnait

ce festin que pour adresser des adieux solennels au monde dans lequel il

avait vécu jusqu'alors, avait voulu amener un ami; puis on s'était dit

ensuite qu'il n'y a point de fête complète si elle n'est embellie par la

présence de quelques jolies femmes; de sorte que le nombre des convives

s'était insensiblement augmenté, et que la table qui, primitivement,

devait être dressée dans un salon de médiocre grandeur, se carrait

majestueusement dans le plus vaste et le plus orné des salons de

Lemardelay.

Salvador et Roman admiraient le luxe et la parfaite ordonnance du

couvert, et adressaient à l'Amphytrion des félicitations qui

paraissaient le flatter, lorsque les convives les plus pressés

arrivèrent; il y en avait de jeunes et de vieux; beaucoup portaient à

leur boutonnière le signe révéré de l'honneur. Salvador remarqua parmi

eux un beau jeune homme, doué d'une taille beaucoup au-dessus de la

moyenne, et d'une physionomie gracieuse, sur laquelle cependant on

pouvait remarquer l'expression d'une fierté dédaigneuse. Quel est,

dit-il au marquis, ce jeune homme qui ne vous a adressé qu'un très-léger

salut, et auquel tous ceux qui sont ici paraissent adresser des

hommages?

--Ce monsieur, répondit de Pourrières avec un léger sourire, est une des

plus curieuses physionomies de la société parisienne; on ne lui connaît

ni rentes, ni propriétés de ville ou de campagne, ni places, ni

pensions; il n'est ni artiste, ni commerçant, ni homme de lettres;

cependant il donne le ton aux lions les plus distingués de la capitale,

il a sa place dans la loge infernale, il renouvelle souvent ses

équipages et ses attelages, il joue et perd, sans froncer le sourcil,

des sommes considérables; il habite un des hôtels les plus confortables

du nouveau quartier de l'Europe; et lorsqu'il sort de chez lui il

demande à son valet de chambre, qui lui répond toujours oui, s'il a mis

de l'or dans ses poches. Aussi, monsieur le vicomte Achille de Lussan

voit-il s'ouvrir devant lui les portes des plus nobles demeures; il est

de tous les clubs de la bonne compagnie, de toutes les sociétés

philanthropiques; les plus jeunes et les plus jolies duchesses en

raffolent; et, si elles l'osaient, elles se disputeraient son coeur à la

danseuse qu'il entretient, une très-jolie créature qui nous fera

peut-être l'honneur d'assister à ce banquet.

--Ce monsieur de Lussan, dit Roman, me paraît un solide gaillard.

--Vous ne vous trompez pas, répondit de Pourrières; il se sert des armes

qu'il a reçues de la nature avec autant d'adresse que de l'épée que lui

ont léguée ses nobles aïeux; il a déjà tué quelques curieux qui avaient

cherché à connaître les sources de sa fortune. Aussi a-t-on pour lui

maintenant infiniment de respect.

Pendant le temps qu'avait duré la courte conversation que nous venons de

rapporter, plusieurs nouveaux convives étaient arrivés, et après avoir

salué l'Amphytrion, s'étaient mêlés aux divers groupes qui attendaient

en causant l'heure à laquelle on devait se mettre à table.

De Pourrières continuait la conversation commencée avec Salvador et

Roman.

--Si tous ces gens-là, disait-il, voulaient être sincères et raconter

leur histoire, vous entendriez de singuliers aveux, et en une heure vous

apprendriez plus de choses que ne peuvent vous en apprendre en dix ans

tous les romans intimes que l'on a fabriqués depuis quelque temps; il y

a, voyez-vous, dans les replis du coeur humain des passions mauvaises,

des vices ignobles que l'oeil de Dieu peut seul apercevoir, et qui ne

seront jamais mis en oeuvre par les romanciers.

--Oh! oh! monsieur le marquis, savez-vous que vous prêchez à ravir, dit

Salvador, qui n'était que médiocrement prévenu en faveur du discours que

de Pourrières venait de commencer.

--Vous avez raison, le moment est mal choisi pour faire de la morale;

puisque nous sommes ici pour nous amuser, amusons-nous; mais évitez

surtout de me donner mon nom; tous ceux qui sont ici ne me connaissent

que sous celui de Courtivon.

Roman lança à Salvador un coup d'oeil significatif.

--En attendant qu'il nous soit permis de faire honneur au festin, dit-il

en s'adressant au marquis, continuez, autant du moins que cela vous sera

possible, de nous faire connaître les convives.

--Avec plaisir. Ce petit monsieur qui se fait appeler de Préval, est un

satellite qui gravite autour de l'astre que l'on nomme de Lussan; mais

comme on connaît à peu près les moyens qu'il emploie pour soutenir le

luxe qu'il affiche, on ne lui accorde pas la considération qu'on n'ose

refuser au vicomte de Lussan. Les femmes qui se laissent séduire par la

jolie figure, les gracieuses manières et les tirades sentimentales de M.

de Préval, qu'elles soient duchesses, actrices ou femmes entretenues,

sont la mine qu'il exploite; une vieille princesse russe fait les frais

de son tilbury, une actrice ceux de son appartement, une fille

entretenue lui fournit son argent de poche. M. de Préval, pour parer aux

éventualités de sa position, a une seconde corde à son arc; il est,

dit-on, plus qu'heureux au jeu...

»Cet homme qui paraît âgé d'environ soixante ans, qui est doué d'une si

respectable physionomie, et qui porte à sa boutonnière la croix de la

Légion d'honneur, est un des aigles du barreau et un des puritains de la

chambre élective. Le bienheureux saint Yves _advocatus et non latro res

miranda_, fut canonisé, quoique avocat; c'est peut-être jusqu'ici le

seul de sa robe qui ait été admis dans le royaume des cieux, et c'est

pour cela sans doute que la béatitude y est si grande; car s'il y en

avait un second, le père Eternel ne serait pas sûr de finir

tranquillement son bail.

»Quoi qu'il en soit, je vais vous raconter une petite anecdote

très-édifiante, à l'endroit de cet avocat député qui pourrait bien, tôt

ou tard, prendre place à côté de saint Yves, son digne patron, et lui

enlever une partie de sa clientèle céleste.

»Voici ce que c'est. Pour me rendre plus intelligible j'adopterai, si

vous voulez bien me le permettre, la forme du dialogue. Remarquez, je

vous prie, que la scène se passe dans le cabinet de l'avocat en

question, cabinet meublé avec tout le luxe possible. L'avocat est assis

devant un bureau à cylindre; il est enveloppé dans une magnifique robe

de chambre à ramages, et ses pieds sont fourrés dans des babouches

orientales de maroquin rouge; une dame déjà sur le retour, mais dont la

toilette est très-élégante, vient d'entrer et lui dit:

--Eh! bonjour, cher maître; comment se portent les cinq codes et leurs

honorables commentaires?

Puis elle s'assied.

--Ah! belle dame, répondit l'avocat, toute ma jurisprudence est à vos

genoux. D'honneur, vous êtes plus belle tous les jours.

--Toujours galant, cher maître; mais trêve d'aimables propos

aujourd'hui, c'est une affaire sérieuse qui me conduit chez vous.

--De quoi s'agit-il? je suis tout oreilles.

--J'ai besoin de reprendre les choses d'un peu loin; excusez-moi si vous

me trouvez prolixe, c'est un peu le défaut de mon sexe.

Vous vous rappelez, cher maître, cette époque à jamais déplorable de

1814, où une nuée de barbares vint fondre sur la France accablée; ils

ramenaient dans leurs bagages ce roi fameux qui, grâce à une figure de

rhétorique qui n'est pas encore bien définie, nous persuada un beau jour

que nos ennemis étaient nos meilleurs amis.

--Ah! madame, dit ici l'avocat en soupirant, quels souvenirs vous

évoquez, il suffit de me rappeler les maux de ma patrie pour me voir

fondre en larmes.

--Cela se conçoit, pensa la dame, c'est un si grand patriote, j'aurais

bien dû ne pas mettre sa sensibilité à une aussi rude épreuve;

permettez-moi de continuer, dit-elle après avoir fait cette réflexion.

Parmi cette foule de barbares dont je viens de vous parler, se trouvait

un grand seigneur, véritable ours mal léché, mais qui rachetait ce petit

désagrément par une foule de millions de roubles. Dès les premiers jours

de son arrivée à Paris, il voulut s'initier aux moeurs françaises, et

pour cela il eut besoin de dépouiller le vieil homme; après avoir pourvu

aux nécessités de sa toilette, il songea à ces aimables riens dont les

philosophes font si peu de cas, mais dont les jolies femmes sont folles;

je veux parler des bijoux.

C'est ici, cher maître, qu'à mon tour je vais mettre ma sensibilité à

une bien rude épreuve, rien que le souvenir de ces malheurs me fait

fondre en larmes... j'aimais tant mon mari.

Vous vous rappelez sans doute que j'étais bijoutière au Palais-Royal; le

barbare vint, il me vit et _vainquit_. Quelques mois plus tard j'étais à

l'étranger; au moyen d'un pacte fait entre mon mari et le barbare,

j'étais devenue la propriété de ce dernier. Hélas! il usa de sa

propriété _comme de chose à lui appartenant_.

Or on sait ce que l'usage produit en pareil cas; vous avez deviné que je

devins mère.

Le barbare avait des sentiments, il voulut récompenser dignement ma

_fidélité_; à ses derniers moments il fit appeler un notaire, et, dans

un testament en bonne forme, il légua au fruit de nos amours une somme

considérable à prendre sur les millions en question.

Peu de temps après, le bonhomme mourut! Dieu veuille avoir son âme.

--_Amen._ Ah! belle dame, combien ce récit m'a ému et combien je suis

sensible à vos peines.

--Baste! il faut penser à autre chose! il s'agit maintenant de

recueillir la succession laissée à mon fils par le vieux magot; mais

cette succession est en Russie, et l'empereur Nicolas n'aime pas que les

millions passent les frontières de ses Etats; il ne faut donc pas moins

qu'un avocat de votre mérite pour lever toutes les difficultés qui vont

surgir. Pouvez-vous vous charger de cette mission.

--Quoi! aller en Russie?

--Oui en Russie.

--Hum! c'est bien loin... et pendant ce temps, que deviendront la patrie

et mon cabinet.

--Oh! ce n'est pas mon affaire, mais si je vous donne des honoraires

équivalents a ceux que votre cabinet vous aurait procurés, ne

voudrez-vous pas à ce prix me rendre service.

--Vous savez bien, belle dame, que je ne puis rien vous refuser.

--Eh bien! voyons, qu'exigez-vous pour vous charger de cette affaire et

du voyage qu'elle nécessite.

--Ah! madame, que me demandez-vous là? Est-ce que je tiens à l'argent!

mais que deviendra la France pendant mon absence! ô mon pays!...

La dame pensa quelle devait tenir compte, à un aussi grand patriote, du

sacrifice qu'il allait faire en s'exilant pour elle.

--Eh bien, cher maître, dit-elle, vingt-cinq mille francs, est-ce assez?

--Que me dites-vous là? oh! France, que vas-tu devenir.

--Mais il me semble que vingt-cinq mille francs...

Bref, l'avocat accepta et la dame lui apportait le lendemain matin, les

vingt-cinq mille francs en beaux billets de banque; après les avoir

palpés, l'avocat reconduisit poliment sa cliente, en lui assurant que

sous huit jours il serait parti.

Mais un mois s'était écoulé que notre avocat n'avait pas encore songé à

prendre son passe-port; la dame, informée de cette circonstance, va le

trouver et lui témoigne son étonnement; mais, en homme qui n'est jamais

court, il lui donne mille raisons pour justifier son retard; la dame

accorde un nouveau délai à l'expiration duquel, nouvelle visite, nouveau

moyen dilatoire de la part de l'avocat.

La dame, à la fin mécontente, consulta; on lui dit que si l'avocat ne se

met pas en route, c'est que sans doute des besoins d'argent le forcent à

rester.

Eclairée par ce trait de lumière, elle retourne près de son cher

conseil, elle lui demande si, par hasard, ce ne seraient pas quelques

besoins d'argent qui l'empêchent de partir. A ce mot d'argent, la

physionomie de l'avocat s'illumine.

--Oui, dit-il, c'est cela. J'ai des signatures dehors, et je ne puis

m'absenter avant d'y avoir fait honneur.

--Combien vous faut-il? Lâchez le mot franchement.

--Franchement, soixante-quinze mille francs; mais à titre de prêt.

--Vous les aurez.

Le lendemain, la dame apporta les soixante-quinze bien heureux mille

francs. L'avocat fait deux billets, l'un de quarante-deux mille francs,

et l'autre de trente-trois mille francs. Il faut lui rendre cette

justice, il faisait parfaitement les billets.

Ainsi payé, nettoyé, allégé, vous allez croire que notre avocat va se

mettre en quatre pour satisfaire sa cliente?...

Erreur!

Notre avocat est député, c'est un des meilleurs orateurs de la chambre;

il ne peut donc voyager comme un pékin d'avocat.

Il commence donc sa tournée par Goritz; il se fait présenter au roi de

France (l'excellent roi! il est, quant à présent, d'un très-facile

accès...), le roi lui demande s'il _veut manger un morceau_. Notre

avocat quitte alors son rôle et devient homme politique, il accepte le

déjeuner du roi Henri V, puis il prend sa volée vers Saint-Pétersbourg.

A peine arrivé, une réclame adroitement lancée dans les journaux russes,

annonça l'arrivée de l'illustre personnage. L'empereur Nicolas informé

du déjeuner de Goritz, lui permit de se présenter à la cour. Voilà donc

notre homme admis aux soirées, aux cavalcades, aux revues, aux parades,

aux parties d'eau, aux déjeuners, aux dîners, aux petits soupers, aux

concerts de l'empereur Nicolas. Un avocat dans de semblables

circonstances, pouvait-il trouver le temps de s'occuper des affaires de

sa cliente, lorsque l'empereur, à lui seul, dérobait tous ses instants,

lui donnait tant et de si agréables occupations? C'était bien là chose

impossible! Aussi, après avoir passé deux ou trois mois à

Saint-Pétersbourg, et y avoir dissipé et les honoraires destinés à

éclaircir l'affaire de la succession, et les soixante-quinze mille

francs que l'on n'a pas oubliés, notre héros reprit le chemin de sa

chère patrie.

Vous devinez qu'il ne s'empressa pas de faire appeler sa cliente pour

lui rendre compte de sa mission: il voulait éviter le quart d'heure de

Rabelais. La dame fut cependant informée de son retour et prit

l'initiative des visites.

--Eh quoi! de retour! et vous n'êtes pas venu me voir?

--Ah! madame quel voyage, quel pays! Je suis abîmé, brisé, rompu.

--Cependant vous n'aviez pas, il me semble, cette mine fraîche et ce

vernis de santé avant votre départ.

--Ah! madame, c'est l'effet des climats froids, cependant vous pouvez

affirmer que je suis ruiné... de santé.

--Allons, allons, du courage! trois mois de notre excellent air

français, et il n'y paraîtra plus.

--Ouf! l'affreux rhumatisme!!!

--Parlons un peu d'autre chose. Et l'affaire de mon fils?

--Oh! la, la! au diable soient les douleurs d'intestins!

--Remettez-vous; je reviendrai causer de cela une autre fois. Buvez

frais et tenez-vous chaudement.

La dame revint vingt fois afin de savoir ce qu'elle devait espérer du

voyage en Russie; mais vingt fois la même scène fut répétée: «Oh! la,

la, mes nerfs! aïe! mon rhumatisme! ouf! mes douleurs d'intestins!»

Cependant l'échéance des billets allait arriver, l'impitoyable

calendrier allait marquer la date fatale...

La dame se présenta!... Personne. Son débiteur qui faisait depuis

longtemps des châteaux en Espagne, était allé faire ses dévotions en

Galice, puis ensuite à Notre-Dame d'Atocha.

Revenu de ce dernier pays, le pauvre cher homme oublie et les billets

faits à sa cliente et une foule d'autres engagements du même genre, le

moyen, en effet, qu'un aussi bon patriote pense à payer ses

dettes[215].

Ce petit homme rabougri, qui cause en ce moment avec le vicomte de

Lussan, à la tournure grotesque, aux jambes torses, au gros ventre dont

la tête est encaissée dans des épaules d'une largeur peu commune, dont

les bras sont d'une longueur démesurée, au visage couvert d'une barbe

épaisse et noire, dont toute la personne enfin rappelle l'illustre

Sancho Pança fut jadis le curé d'un village des environs de Paris. Dieu,

il est vrai,

En maçonnant les remparts de son âme,

Songea bien plus au fourreau qu'à la lame.

Les vrais mystères de Paris · 第 9 / 99 段