--Laisse-moi faire et tout ira bien, répondit l'autre, puis il

s'approcha du limonadier à moustaches grises et lui dit quelques mots à

l'oreille, celui-ci le regarda d'un air courroucé.

--C'est comme cela, lui dit à voix basse l'étranger, sans paraître

beaucoup ému de ses regards menaçants; c'est comme cela, encore cette

partie, mais qu'elle soit la dernière, je ne veux pas laisser dépouiller

devant moi un compatriote.

Monsieur veut peut-être le dépouiller lui-même? dit Préval, qui avait

entendu les quelques paroles que nous venons de rapporter.

--Peut-être bien, mon jeune monsieur!... répondit Duchemin... Nos

lecteurs, sans doute, l'ont déjà reconnu, ainsi que son compagnon

Salvador. Est-ce que cela vous déplairait?

De Préval ne releva pas cette provocation indirecte et le jeune homme

ayant perdu la partie avec autant de bonne grâce que la première fois.

Le combat finit faute de combattants.

Quelques instants après, le jeune homme, Salvador et Duchemin, étaient à

peu près seuls dans le café.

--Je crois, dit ce dernier, que nous sommes compatriotes.

--Nous sommes, au moins, de la même province! répondit gracieusement le

jeune homme... Je suis du village de Pourrières en Provence.

--Et moi je suis de Trets, à moins de deux lieues de chez vous; mais

vous connaissez peut-être ma famille, je me nomme Roman.

Salvador poussa le coude de son ami.

--Quelle imprudence! lui dit-il.

--Laisse donc, répondit Roman; mon _centre d'altèque n'est pas plus

mouchique que mon centre à l'estorgue_[213].

--J'ai quitté fort jeune le pays, répondit le jeune homme; cependant je

crois me rappeler qu'un notaire de ce nom habitait Pourrières.

--C'était mon oncle et mon tuteur.

Roman disait vrai.

--Je me nomme de Courtivon! dit à son tour le jeune homme qui ne

pouvait, sans manquer aux convenances, cacher plus longtemps son nom à

son compatriote.

--Ce jeune homme nous cache son véritable nom! dit Roman à son ami...

Personne à Pourrières ne porte le nom de Courtivon.

--Qu'il se nomme Pierre, Paul ou Jean, lui répondit Salvador,

l'important pour nous est de nous emparer du portefeuille.

--Tout vient à point à qui sait attendre, reprit Roman, qui continua de

causer avec le jeune homme qui s'était donné le nom de Courtivon: il lui

parlait des beaux sites de leur pays, de son beau ciel des jolies filles

d'Arles et des beaux garçons de Tarascon. Salvador prit part à la

conversation; de Courtivon charmé d'avoir rencontré d'aussi aimables

compatriotes les pria de venir dîner avec lui. Salvador et Roman firent

quelques façons pour la forme, mais de Courtivon ayant renouvelé ses

instances, ils le suivirent au café Anglais.

De Courtivon fit très-honorablement les choses. Il fit servir à ses

convives les mets les plus succulents et les vins les plus généreux, de

sorte qu'au dessert la plus parfaite harmonie régnait entre ces trois

personnages. Salvador et Roman, qui voulaient provoquer la confiance de

leur Amphytrion, lui avaient chacun raconté une histoire, qu'ils avaient

inventée pour les besoins du moment. De Courtivon ne voulant pas se

montrer moins communicatif que ses nouveaux amis, prit à son tour la

parole.

IX.--Le marquis de Pourrières.

--Je me nomme Alexis de Pourrières, dit le jeune homme.

--J'avais deviné que de Courtivon n'était pas votre nom, dit Roman.

--C'est par habitude que je vous ai donné ce nom que je porte déjà

depuis longtemps; je n'ai plus, aujourd'hui, hélas! de raisons pour

cacher celui de ma famille. Pourrières, vous le savez aussi bien que

moi, est un village assez considérable du département du Var, entre

Brignoles et Saint-Maximin, on remarque aux environs de ce village les

ruines d'un monument élevé par Marius pour perpétuer le souvenir de la

grande victoire qu'il remporta sur plus de trois cents mille barbares

qui étaient sortis des sombres forêts de la Germanie, pour entreprendre

la conquête de l'Espagne, et le vieux château des anciens seigneurs du

village, les réparations qu'il a fallu faire à cette ancienne demeure

ont beaucoup altéré sa physionomie primitive, les fossés ont été

comblés, le pont-levis a été remplacé par une grille qui est surmontée

de l'écusson de la famille, et dont le style rococo rappelle le règne

de Louis XV, des fenêtres tiennent la place des meurtrières; les vieux

portraits de famille, les trophées qui garnissaient la salle d'armes,

qui n'est plus aujourd'hui qu'une vaste antichambre, ont été dispersés

pendant la période révolutionnaire; cependant, tel qu'il est

aujourd'hui, le château de Pourrières n'est pas indigne de l'attention

des touristes; on peut encore admirer les gracieuses tourelles qui

flanquent les grosses tours, les sveltes colonnettes, l'architecture

denticulée et les magnifiques vitraux coloriés de la chapelle du vieux

manoir féodal.

Ce vieux château, échappé par miracle au marteau démolisseur de la bande

noire, fut rendu à ma famille avec tous ceux de ses biens qui n'avaient

pas été vendus pendant la première révolution, lors de la première

rentrée des émigrés en France; quoiqu'il eût perdu la plus grande partie

de sa fortune, mon père, le marquis de Pourrières, possédait encore au

moins 80,000 francs de rente lorsque je vins au monde. Cette fortune

était plus que suffisante pour lui permettre de tenir à la cour un rang

distingué, et les services qu'il avait rendus aux princes de la branche

aînée pendant l'émigration, lui donnaient le droit de solliciter un

emploi honorable. Mon père était un de ces gentilshommes que leurs

princes rencontrent sur les champs de bataille et qu'ils cherchent en

vain au milieu de la foule de leurs courtisans lorsque des jours sereins

ont remplacé les jours d'orage; il fit cependant un voyage à Paris en

1816, mais ses manières étaient peut-être un peu rudes, il ne savait pas

arrondir ses discours en périodes élégantes, en un mot il faisait une

assez triste figure parmi les courtisans du nouvel OEil-de-Boeuf. Il

revint chez lui sans avoir obtenu l'emploi qu'il avait sollicité, et se

détermina, sans éprouver beaucoup de peine, à mener la vie de

gentilhomme campagnard.

Mon père avait confié le soin de faire mon éducation à un prêtre

sécularisé qui lui avait été recommandé par un de ses frères d'armes de

l'armée de Condé; c'était un excellent homme; ses moeurs étaient pures,

et il avait acquis une vaste érudition; en un mot, il possédait toutes

les qualités hormis celles que doit posséder un instituteur. Il ne

savait du monde que ce qu'il en avait appris dans ses livres, la

timidité de son caractère était si grande qu'il n'osait me faire les

réprimandes ou m'infliger les punitions que je méritais trop souvent, et

la crainte que lui inspirait mon père était telle, qu'il ne pouvait se

résoudre à solliciter son intervention.

Les enfants, comme tous les êtres faibles, sont toujours disposés à

abuser de l'indulgence que l'on a pour eux. Comme vous devez bien le

penser, je faisais très-peu de cas des exhortations et des réprimandes

de mon digne précepteur dont je connaissais la faiblesse; au lieu

d'étudier, je passais toutes mes journées à parcourir, avec les jeunes

garçons de mon âge, les vastes dépendances du château. Aussi, à l'âge de

douze ans, si j'étais aussi fort qu'il est possible de l'être à cet âge

et doué d'une santé très-florissante, j'étais en revanche le plus

ignorant polisson qu'il fût possible de rencontrer. Je savais lire, un

peu écrire; j'avais retenu quelques bribes de latin, c'était tout. Mon

père, qui savait mieux manier une épée qu'une plume, et qui connaissait

mieux _La curne de Sainte Palaye_, _le Miroir du vrai Gentilhomme

français_ et _le parfait Ecuyer_, que le _de Viris illustribus_, ayant

remarqué que je pratiquais avec assez de succès tous les exercices du

corps, avait félicité plusieurs fois mon précepteur qui, je dois le

croire, s'était à la fin persuadé que, grâce à ses bons conseils,

j'étais devenu un jeune gentilhomme très-distingué.

J'avais un peu plus de dix-huit ans, lorsque mon père et mon professeur

(ma mère était morte peu d'années après ma naissance), persuadés que ce

n'est qu'après avoir voyagé que l'on devient un gentilhomme accompli,

résolurent de me faire visiter les principales contrées de l'Europe. Mon

père se serait fait volontiers mon compagnon de voyage, mais les

fatigues qu'il avait supportées pendant l'émigration, l'avaient rendu

valétudinaire et les blessures qu'il avait reçues l'enchaînaient au

seuil du foyer patrimonial. Il fut donc décidé entre mon père et mon

précepteur que ce dernier continuerait auprès de moi ses fonctions de

Mentor. Mentor bien incapable, hélas! et qui avait formé un pauvre

Télémaque.

Lorsque mon père, m'ayant fait appeler dans son cabinet, me fit

connaître la décision qui venait d'être prise, j'éprouvai tout d'abord,

je dois en convenir, un vif sentiment de joie; j'étais charmé de quitter

pour quelque temps le vieux château de mes pères, que je savais par

coeur, les bois que j'avais parcouru en tous sens, les collines si

souvent gravies par moi. Les rêves de ma jeune imagination allaient

enfin se réaliser; j'allais visiter des contrées qui devaient selon moi

renfermer plus de merveilles que celles parcourues par Sinbad, le marin.

J'allais voir le monde!

Cependant quelque grande que fût la joie que j'éprouvais, lorsque mon

père, après m'avoir tenu longtemps serré sur sa poitrine, m'eût enfin

dit adieu; je sentis mes yeux se mouiller de larmes, je ne pouvais me

résoudre à le quitter. Etait-ce une voix intérieure que j'entendais sans

pouvoir la comprendre, qui me disait que je ne devais plus le revoir?

Avant de commencer ma tournée en Europe, je devais habiter quelques mois

Marseille, chez des parents de ma mère, qui devaient guider mes premiers

pas dans le monde; ces bons parents me reçurent à merveille, et l'amitié

qu'ils me portaient les ayant sans doute aveuglés sur mon compte, ils

eurent l'extrême bonté de me trouver charmant, tout en convenant

toutefois que les voyages que j'allais entreprendre devaient me faire

gagner beaucoup.

Ma mère appartenait à une ancienne famille parlementaire, dont tous les

membres avaient conservé les moeurs sévères, les manières dignes et

froides des anciens conseillers au parlement de Provence; mon

grand-oncle et mon oncle, les seuls parents qui me restassent (je ne

compte pas une foule de cousins des deux sexes et à divers degrés que je

ne fis qu'entrevoir), m'aimaient beaucoup, sans doute; ils m'inspiraient

infiniment de respect, mais je ne me plaisais pas chez eux, j'avais

froid dans leur salon; lorsque je les voyais marcher ou parler avec une

gravité composée, je me figurais avoir devant les yeux deux portraits

famille, auxquels la baguette d'une fée aurait donné l'existence.

Je ne trouvais donc pas chez mes grands parents des distractions en

harmonie avec mon âge et la manière dont j'avais été élevé.

J'étais possédé d'un extrême besoin de mouvement, d'une soif de voir des

choses nouvelles qui ne trouvaient pas chez eux, de quoi se satisfaire;

j'allai donc chercher ailleurs les distractions qui me manquaient.

Lorsque mon précepteur voulut me faire des remontrances, je lui dis,

avec beaucoup de tranquillité, que je ne faisais rien que ne fissent

tous les jeunes gens de mon âge et de ma condition, qu'il ne devait pas

se montrer plus sévère que ne le serait mon père en pareille occasion;

que je savais assez ce que je devais à la dignité de mon nom pour ne

jamais le compromettre; que, du reste, j'étais assez âgé pour ne plus

avoir besoin de mentor. Le brave homme se le tint pour dit; ce qu'il

craignait par-dessus tout, c'étaient les discussions et pour n'en plus

avoir avec moi, il me mit la bride sur le cou. Me voilà donc à dix-huit

ans maître absolu ou à peu près de mes actions (mes oncles, qui

comptaient sur mon précepteur, ne s'occupaient de moi que pour me donner

des conseils que j'écoutais avec toutes les apparences du plus parfait

recueillement).

Voulant profiter de cette douce liberté, je me mis à fréquenter les

cafés et le théâtre. Je me liai avec tous les jeunes habitués de ces

lieux de plaisir. Mon nom, très-estimé dans toute la Provence, la

fortune que je devais posséder un jour, me donnaient une certaine

autorité sur mes jeunes compagnons de plaisir, qui formaient autour de

moi une petite cour toujours prête à me flatter. J'étais de toutes les

parties, de toutes les fêtes et comme je ne me montrais pas très-sévère

sur le choix de mes compagnons, on trouvait généralement que j'étais un

très-bon garçon. Je crois vous avoir dit déjà que j'étais assez adroit à

tous les exercices du corps; celui que j'affectionnais particulièrement

était l'escrime; mes compagnons me parlaient sans cesse d'un maître,

nommé Louiset dit _Belle-Pointe_, dont la salle était fréquentée par

tout ce que la ville renfermait de jeunes gens riches et désoeuvrés, et

auquel on accordait beaucoup de talent. Je n'eus pas plutôt manifesté le

désir de le connaître que mes amis me menèrent chez lui.

Louiset _Belle-Pointe_ était maître d'armes dans toute l'acception du

terme, il ne parlait que de tierces, de quartes, de coups fourrés. Il

était bavard et il aimait à boire, ce qui ne l'empêchait pas d'être

aussi rusé qu'un singe, d'aimer passionnément l'argent (il ne buvait que

le vin qu'on lui payait), et de trouver bons tous les moyens qui

pouvaient lui en procurer. Louiset reçut très-bien le jeune comte de

Pourrières; il m'apprit toutes les finesses de son art, et quelques

semaines ne s'étaient pas écoulées que j'étais devenu le commensal le

plus assidu, l'ami le plus intime du maître d'armes.

Ce n'étaient, je vous l'assure, ni ma passion pour l'escrime, ni l'envie

d'écouter les discours un peu décolletés du maître d'armes qui

m'attiraient chez lui.

J'avais remarqué sa fille, et j'en étais devenu passionnément amoureux.

C'était véritablement une très-jolie fille que mademoiselle Jazetta

Louiset; elle avait une de ces physionomies spirituelles et piquantes

qui plaisent au premier coup d'oeil, et de beaux yeux noirs admirables,

des cheveux de la même couleur; ses pieds et ses mains étaient d'une

forme tout à fait aristocratique; c'était, en un mot, la plus délicieuse

créature qui se puisse imaginer, gaie, vive, toujours prête à chanter

les plus jolis airs de notre joyeuse Provence, et dix-sept ans à peine.

Jazetta avait été élevée par une soeur de sa mère, aussi laide et

disgracieuse que sa nièce était aimable et jolie, cette femme était

Italienne; les amis de Louiset disaient tout bas: (le maître d'armes

avait la main malheureuse), qu'elle avait exercé à Gênes, sa patrie, le

plus ignoble métier, et que c'était pour se soustraire aux poursuites de

la justice qu'elle s'était réfugiée à Marseille. Que ce fut ou non

calomnie, toujours est-il que cette femme était la plus immorale de

toutes les créatures; elle avait inculqué à sa nièce les plus

détestables principes; grâce à ses leçons, Jazetta était aussi rouée à

dix-sept ans que l'est ordinairement à trente une femme qui a beaucoup

vécu. Ce que je vous dis là, je ne l'ai su que plus tard; je ne voyais

alors les choses de la vie qu'à travers le prisme que nous avons tous

devant les yeux lorsque nous avons vingt ans. J'aimais Jazetta comme on

n'aime qu'une fois dans la vie, je l'aimais pauvre, je l'eusse aimée

riche; je croyais qu'elle était comme moi, et vraiment il était

difficile de croire que des promesses menteuses pouvaient sortir de

cette bouche si rose et si fraîche, et qu'il n'y avait dans cette jeune

poitrine qu'une vieille éponge raccornie à la place du coeur.

Louiset, sa fille et la vieille Génoise m'exploitaient de concert;

Jazetta désirait qu'une brillante toilette ajoutât de nouveau charmes à

tous ceux qu'elle possédait déjà; elle voulait, disait-elle, être

toujours belle pour me plaire toujours. Je trouvais cela tout naturel,

et je la mettais à même de choisir, parmi les plus-riches tissus et les

bijoux les plus élégants, les objets, de sa parure. Je prêtais de

l'argent à Louiset, dont je voulais conserver les bonnes grâces, et la

tante, qui favorisait mes entrevues avec sa nièce, et qui me paraissait

alors une très-estimable femme, trouvait tous les jours un moyen nouveau

de faire de rudes saignées à ma bourse.

Ma pauvre bourse, elle était devenue étique à force d'être pressurée;

j'avais emprunté à mes nouveaux amis tout ce qu'ils avaient voulu me

prêter; mon précepteur, qui n'avait plus d'argent, n'osait pas en

demander à mon père; il était en effet assez difficile de justifier à

ses yeux la dissipation totale de la somme assez forte qu'il nous avait

remise lors de notre départ de Pourrières. Jazetta, qui me demandait

depuis plusieurs jours un objet d'une valeur assez considérable que je

n'avais pu lui donner, me faisait la moue; Louiset, à qui l'on

réclamait, (il me l'avait dit du moins), le payement d'un billet, me

rudoyait; la tante avait des scrupules, j'étais désespéré.

Un certain matin, à la suite d'une légère altercation avec Jazetta,

j'étais plus morose encore que d'habitude; Louiset, qui paraissait avoir

bu quelques verres de vin de trop, s'approcha de moi. «Ne soyez donc pas

aussi triste, me dit-il; il faut bien souffrir ce qu'on ne peut

empêcher; faites comme moi, au premier jour, je vais être jeté en

prison...»

--Mon pauvre Louiset, dis-je à mon tour au maître d'armes qui venait de

me porter une botte secrète sans lui laisser le temps d'achever sa

phrase, si j'étais le maître de ma fortune, vous n'iriez pas en prison.

--Je sais bien, je sais bien, répondit Louiset; mais si c'est que vous

n'avez pas d'argent que vous êtes aussi triste, pourquoi ne

cherchez-vous pas à vous en procurer?

--Et quels moyens voulez-vous que j'emploie? En demander à mon père, il

ne m'en donnera pas; j'en ai emprunté à tous mes amis...

--Si j'étais le comte de Pourrières, je mettrais ma signature au bas

d'une feuille de papier timbré, et j'irais trouver Josué qui

m'obligerait avec infiniment de plaisir.

--Est-ce que vraiment vous croyez que ce juif...

--Le métier de Josué est d'obliger les jeunes gens de famille qui se

trouvent momentanément gênés.

Les paroles de Louiset n'étaient pas tombées dans l'oreille d'un sourd;

aussi le même jour il me conduisait chez le juif Josué qui voulut bien

me prêter une assez forte somme à raison de 5 pour 100 d'intérêt... par

mois.

Lorsque cette somme fut dans ma poche, Jazetta redevint aimable,

Louiset, dont je payais les dettes réelles ou prétendues, me démontra un

coup de seconde qu'il n'avait encore démontré à personne, la tante n'eut

plus de scrupules. Tout alla donc au gré de mes désirs pendant un

certain temps. Lorsque ma bourse fut de nouveau vide, les visages

redevinrent sombres autour de moi. Je fis une nouvelle visite au juif.

Comme vous devez bien le penser, tout entier à l'amour que j'éprouvais,

je négligeais beaucoup mes grands parents, j'étais plus souvent dans la

salle d'armes de Louiset que dans le salon de mes oncles; ils

interrogèrent mon précepteur qui ne sut que leur répondre, par

l'excellente raison qu'il ne savait rien; ils me firent des

remontrances, et je leur promis pour avoir la paix, de faire tout ce

qu'ils exigeraient de moi.

Le meilleur moyen de me faire oublier Jazetta était de me faire quitter

Marseille, ce fut aussi celui que l'on adopta, mais lorsque vint

l'instant de me mettre en route pour commencer mes voyages en Europe, je

refusai positivement de partir, mes oncles ne s'attendaient pas à une

pareille résistance, ils s'emportèrent, je les envoyai se promener, et

n'ayant plus dès-lors de ménagements à garder, je me livrai sans

scrupules à tous les débordements. Les amis de Louiset devinrent mes

amis les plus intimes, on me voyait partout avec eux dans les cafés, au

théâtre, à la promenade; ma liaison avec Jazetta était devenue un

scandale public. Tous les honnêtes gens étaient indignés de rencontrer à

la fois l'amant, la fille et le père; un pareil état de choses ne

pouvait être toléré plus longtemps; mon père qui avait été averti et

qu'une maladie grave tenait cloué sur son lit, sollicita un ordre pour

me faire enfermer quelque temps dans une maison de correction; cet ordre

aurait été sans doute exécuté, mais Josué qui avait appris, je ne sais

par quelle voie, ce que l'on projetait contre moi, me fit prévenir et me

fournit les moyens de passer en Italie.

Louiset, à qui je comptai une somme assez ronde, voulût bien me laisser

emmener sa fille dont je ne voulais pas absolument me séparer. Il est

vrai qu'il me fit promettre de la lui ramener et de l'épouser aussitôt

que mon père serait mort.

Jazetta, qui n'était pas fâchée de parcourir le monde, me suivit avec

plaisir, l'argent ne me manquait pas; nous parcourûmes successivement

l'Italie et la Suisse.

Nous courions le monde depuis environ deux ans, nous arrêtant dans tous

les lieux qui nous plaisaient, nous remettant en route lorsque nous

éprouvions les premières atteintes de l'ennui, lorsque Jazetta m'annonça

qu'elle était enceinte.

Cette nouvelle me causa le plus vif plaisir, j'aimais si sincèrement ma

maîtresse, que si je n'avais pas connu le caractère inflexible de mon

père, je serais allé avec elle me jeter à ses genoux pour le prier de me

la laisser prendre pour épouse.

Lorsque Jazetta m'avait annoncée qu'elle était enceinte, nous étions à

Bâle, nous voyageâmes quelques mois encore; lorsqu'elle fut près de son

terme, nous nous arrêtâmes à Genève, où elle accoucha très-heureusement

d'un garçon, que je reconnus et auquel je donnai le nom de Fortuné.

Je confiai cet enfant à une femme estimable qui me fut indiquée par des

personnes dignes de confiance. Cette femme se chargea de l'élever avec

le plus grand soin et de le placer dans un pensionnat aussitôt qu'il

aurait atteint l'âge de quatre ans.

Je n'ai pas cessé depuis cette époque de m'occuper de mon fils qui est

maintenant âgé de quinze ans, et la personne à laquelle j'ai confié son

éducation m'informe à la fin de chaque année de tout ce qui le concerne.

Josué connaissait mieux que personne l'état de la fortune qui devait me

revenir après la mort de mon père, aussi il fournissait abondamment à

tous mes besoins, mais l'expérience m'étant venue avec les années,

j'avais établi sur de nouvelles bases mes relations avec lui; je ne lui

empruntais plus à raison de 1 pour 100 par mois, il avait été convenu

qu'il me fournirait 12,000 fr. par an et que je m'engagerais pour

15,000, qui devaient produire intérêt à 5 et qui seraient remboursés

aussitôt après la mort de mon père.

Je m'étais lié pendant l'indisposition qui avait suivi les couches de

Jazetta avec un jeune Anglais qui habitait le même hôtel que nous; cet

homme m'enleva ma maîtresse qu'il emmena, je crois, à Calcutta ou à

Madras.

On n'aime bien qu'une fois dans la vie, voyez-vous, et lorsque c'est à

vingt ans, que nous rencontrons la femme qui doit nous inspirer ce

sentiment dont nous devons toujours conserver le souvenir, les

déceptions qui suivent tous les événements de la vie doivent nous

paraître beaucoup plus cruelles. J'aurais dû sans doute lorsque j'appris

la fuite de Jazetta me dire que sa conduite la rendait indigne de

l'amour que j'avais pour elle, et chercher à l'oublier; mais fait-on

toujours ce que l'on devrait faire? Je dois en convenir, je n'éprouvais

qu'un regret, celui de l'avoir perdue, et au moment où je vous parle, je

crois que si elle était là et qu'elle me priât de lui pardonner, je

crois que j'oublierais tout ce qui s'est passé.

--Je ne sais si je dois, dit à ce moment de Pourrières en interrompant

le récit qu'il faisait à Salvador et à Roman, vous raconter les

événements de ma vie jusqu'au moment où nous sommes arrivés.

--Et pourquoi vous arrêteriez-vous en aussi beau chemin, répondit Roman

en accompagnant ces mots d'un juron provençal, qui fit naître un sourire

sur les lèvres du comte, votre récit nous intéresse beaucoup, n'est-ce

pas Salvador?

Salvador fit un signe d'assentiment.

--C'est que je crains que le récit de ce qui me reste à vous raconter,

ne me fasse perdre l'estime que vous êtes naturellement disposé à

accorder à un compatriote.

--Ne craignez rien, dit Salvador, nous sommes indulgents.

--Et nous buvons à votre santé, monsieur le comte, ajouta Roman.

Les vrais mystères de Paris · 第 8 / 99 段