rapidité; puis ils prirent la route du Beausset. A quelque distance de
Toulon, ils prirent un chemin tracé au milieu d'un bois assez épais,
dans lequel ils voulaient se reposer quelques instants; ils y étaient à
peine arrivés, lorsque trois coups de canon, répétés trois fois à des
intervalles égaux, annoncèrent aux habitants des environs de Toulon, que
trois forçats venaient de s'évader, et qu'une somme de cent francs
serait la récompense de celui d'entre eux qui ramènerait au bagne un des
fugitifs.
--Nous ferons bien, dit Duchemin, de rester dans ce bois jusqu'à la fin
de la journée, afin de ne traverser qu'à la nuit le bourg du Beausset.
--Mais si nous sommes rencontrés ici, par quelques-uns de ces chasseurs
d'hommes! répondit Salvador, et il montrait à ses compagnons plusieurs
paysans armés de carabines rouillées et de mauvais fusils de munition,
qui gravissaient une petite colline dominant le bouquet d'arbres au
milieu desquels ils étaient cachés.
--Ils n'auront pas l'esprit de deviner que l'uniforme de la gendarmerie
royale couvre le gibier qu'ils chassent; ce qu'il faut surtout éviter,
c'est la rencontre de nos frères d'armes de la brigade du Beausset, dès
que nous aurons atteint la forêt de Cuges, nous serons sauvés.
Lorsqu'il ne fait ni trop chaud ni trop froid, messieurs les gendarmes,
si cependant ils n'ont rien de mieux à faire, montent à cheval vers le
soir et parcourent les environs de leur résidence.
Duchemin, parfaitement au courant des habitudes de ces messieurs,
croyait ne devoir rien redouter, attendu qu'il tombait, lorsqu'il quitta
le bois avec ses deux compagnons, une de ces pluies continues, qui, dans
les contrées méridionales, paraissent plus froides et plus désagréables
que partout ailleurs.
Malheureusement pour les fugitifs, le brigadier de la gendarmerie du
Beausset, venait de se disputer avec sa ménagère, cela l'avait mis de
très-mauvaise humeur, et comme il fallait nécessairement qu'il en fît
supporter les effets à quelqu'un, il choisit de préférence ses gendarmes
qui se trouvaient sous sa main, il les fit donc monter à cheval et les
emmena faire patrouille.
Les fugitifs sortis du bois dans lequel ils avaient passé une partie de
la journée, suivirent, tant que cela leur fut possible, des sentiers et
des chemins de traverse; enfin la nuit étant tout à fait venue et ne se
trouvant plus qu'à un quart de lieue de Beausset, ils crurent devoir
rejoindre la grande route; ils y arrivaient lorsqu'ils rencontrèrent la
patrouille commandée par le brigadier dont nous venons de parler; la
surprise leur fit faire un mouvement; cependant, ils ne perdirent pas
contenance et continuèrent leur route en hâtant le pas, après un
_bonjour, camarades_, prononcé par Duchemin avec un accent qui
n'accusait pas la plus légère émotion.
Ils croyaient avoir esquivé ce mauvais pas, mais ils furent bientôt
cruellement détrompés, le brigadier s'était tout à coup rappelé les
coups de canon qui avaient retenti dans la journée, et comme il ne
trouvait dans sa mémoire aucun nom à appliquer sur les physionomies des
gendarmes qu'ils venaient de rencontrer, lesquels devaient cependant
appartenir à la résidence de Toulon, il lui vint dans l'esprit une foule
de soupçons qu'il voulut éclaircir.
--Camarades! cria-t-il aux prétendus gendarmes qui avaient déjà fait
assez de chemin, camarades, arrêtez-vous un instant, nous désirons vous
parler.
--Faut-il courir, demanda Salvador à Duchemin, faut-il nous arrêter?
--Il faut continuer à marcher du même pas, ils croiront que nous ne les
avons pas entendus et peut-être qu'ils nous laisseront tranquille.
--Regardez dit Servigny.
--Salvador et Duchemin, tournèrent la tête en arrière, les gendarmes sur
l'ordre de leur brigadier avaient tourné bride, et ils arrivaient au
galop en manoeuvrant de manière à couper la retraite à ceux qu'ils
soupçonnaient, si cela devenait nécessaire.
--De l'_atout_ et _rif_ sur la _cogne_, s'écria Salvador ou nous sommes
_paumés_[205]; à moi le brigadier. Il fit feu et le pauvre vieux soldat
tomba frappé d'une balle dans la poitrine; Duchemin avait imité Salvador
et un gendarme avait éprouvé le même sort que le brigadier.
Servigny s'étant débarrassé des liens qui ne l'attachaient qu'en
apparence, se sauvait d'un côté, Duchemin et Salvador qui, tout en
courant rechargeaient leurs armes, et qui savaient où se retrouver s'ils
échappaient au danger qui les menaçait, avaient pris chacun une
direction opposée. Les deux gendarmes échangèrent quelques coups de
carabine avec ces deux bandits, mais l'un d'eux ayant été blessé
légèrement, et ceux qu'ils poursuivaient s'étant engagés au milieu des
terres labourées, dans lesquelles ils ne pouvaient les suivre sans
abandonner leurs chevaux, et renoncer à secourir les blessés, ils
cessèrent de poursuivre les fugitifs, et retournèrent sur la grande
route relever leurs camarades.
Salvador et Duchemin purent donc arriver à une auberge isolée, située à
peu de distance au delà du Beausset, dans laquelle Mathéo avait déposé
pour eux tout ce qui leur était nécessaire pour changer de costume.
Il y a dans toutes les provinces, et surtout aux environs des villes où
se trouvent des bagnes et des maisons centrales, des auberges tenues par
un hôtelier franc du collier, et prêt à tout faire pourvu qu'il y trouve
son compte. L'homme qui tenait celle où Salvador et Duchemin trouvèrent
ce qui avait été déposé pour eux, était affilié à la bande qui en ce
moment infestait depuis plusieurs année la forêt de Cuges et il lui
rendait, parce qu'il y trouvait son compte, les plus importants
services.
Duchemin et Salvador, après une nuit de repos se remirent en route,
lestés d'un excellent déjeuner, pourvus de deux bonnes montures, et
vêtus convenablement; ils gagnèrent la forêt de Cuges sans rencontrer
plus d'obstacles.
Duchemin qui connaissait les lieux puisque, ainsi que nous l'avons dit
précédemment, c'était lui qui était chargé de vendre à Toulouse et dans
d'autres villes, le butin de la bande, rencontra facilement ceux qu'il
désirait revoir.
On lui fit l'accueil le plus amical, et pendant plusieurs mois il
partagea, ainsi que Salvador, les nobles travaux de ses anciens amis.
La bande était composée en grande partie d'habitants du pays, les uns
meuniers, les autres cultivateurs ou tisserands, ceux qui comme Duchemin
et Salvador n'étaient pas établis dans le pays, se cachaient tantôt chez
l'un, tantôt chez l'autre, le chef de la bande, (qui formait un effectif
de dix hommes y compris les nouveaux venus) réunissait souvent chez lui,
ses subordonnés soit pour procéder aux partages du butin, soit pour leur
donner connaissance des faits qui pouvaient intéresser leur sûreté.
L'aubergiste du Beausset l'ayant fait prévenir un jour qu'une battue
générale devait être faite dans la forêt de Cuges par plusieurs brigades
de gendarmerie, le chef convoqua toute la bande afin de lui faire part
de cette nouvelle; Salvador et Duchemin, n'arrivèrent que très-tard à la
maison du chef, ils frappèrent, personne ne leur répondit, cependant la
pièce dans laquelle devaient avoir soupé leurs camarades, paraissait
éclairée. La maison avait une seconde porte, connue seulement des
affidés, et qui avait été pratiquée afin qu'ils pussent se sauver dans
la campagne en cas d'alerte; cette porte était ouverte, ce qui surprit
étrangement Duchemin.
--Entrons, lui dit Salvador, il doit s'être passé ici quelque chose
d'extraordinaire.
--Entrons répondit Duchemin, après avoir examiné si ses pistolets
étaient en bon état.
--Ils entrèrent dans la maison, et arrivèrent sans rencontrer
d'obstacles dans la pièce éclairée.
--Le chef, sa femme, ses deux filles et leurs sept camarades, étaient
étendus pêle-mêle sur le sol.
--Ils sont morts ivres dit Salvador et il s'approcha de l'un d'eux.
Mort! s'écria-t-il; puis regardant successivement tous les autres:
--Morts! ils sont tous morts! que veut dire ceci.
--Cela veut dire, répondit Duchemin, qui avait à son tour examiné les
cadavres, que notre ami Mathéo vient de faire la besogne du
_Taule_[206].
--Salvador et Duchemin ne pouvaient plus rester dans ce pays: après
avoir pris le peu d'argent qu'ils trouvèrent dans la ferme, ils dirent
adieu à la Provence et se dirigèrent vers Paris où nous allons les
retrouver.
Nous dirons plus tard ce qui arriva à Servigny.
VIII.--Un tapis de la Grande Bohême.
Les lieux où se dessinent d'une manière plus franche et plus décidée
que partout ailleurs les innombrables variétés des moeurs nationales,
sont sans contredit les cafés. Chacun de ces établissements, à part
cette masse d'individus qui n'ont point de physionomie et que l'on
rencontre partout, a ses habitués, ses moeurs et ses usages. Un Anglais
qui voyageait en France en véritable gentleman, fut un jour forcé, par
suite d'un accident arrivé à sa chaise de poste, de s'arrêter dans la
plus mauvaise auberge d'un pauvre village des Pyrénées; une ignoble
maritorne lui servit un détestable dîner et il fut injurié par un hôte à
moitié ivre en remontant dans sa voiture. Cet Anglais écrivit ces mots
sur ses tablettes: On ne sait pas faire la cuisine en France, toutes les
femmes y sont laides et sales, tous les hommes ivrognes et grossiers;
cet Anglais, comme beaucoup d'autres hommes qu'il est facile de
rencontrer, sans être forcé de traverser le détroit qui nous sépare du
Royaume-Uni, jugeait sur l'étiquette du sac. Eh bien! conduisez le même
jour un homme de ce caractère, au café Tortoni, à l'estaminet
Hollandais, au café de la Régence, et il vous dira gravement: que la
population parisienne est composée de spéculateurs, de militaires en
retraite qui rêvent la venue d'un autre Napoléon et de joueurs d'échecs.
Nous avons à Paris le café des Variétés, rendez-vous ordinaire des gens
qui font, qui vendent ou qui achètent des vaudevilles ou des drames
entiers, des moitiés, des quarts de vaudevilles ou de drames; le café du
Cirque, où l'on peut être sûr de rencontrer, à toute heure, de petits
auteurs, de petits comédiens ou de petits musiciens; le café Desmares,
qui ouvre chaque jour ses portes à nos modernes Solons, le café des
Epiciers, celui des Comédiens, même celui des... Nous n'osons pas
imprimer le mot, qui sert de titre à un roman de M. Paul de Kock.
Il existe encore dans ce vaste pandémonium que l'on nomme Paris, des
établissements décorés avec autant et plus de luxe que ceux que nous
venons de nommer, qui sont situés dans les quartiers les plus brillants
de la capitale, et qui ne sont guère fréquentés que par la grande bohême
parisienne: si nous n'avions pas la crainte de nous voir faire un procès
en diffamation, rien ne nous serait plus facile que de nommer ces
établissements.
La _bohême parisienne_ (faisons observer en passant que cette
dénomination, ainsi que celle de _lorette_, que nous devons au spirituel
auteur des nouvelles à la main, est de création toute récente), est
naturellement divisée en _grande_ et en _petite Bohême_; nous ne
parlerons, quant à présent, que de la _grande Bohême_.
Il existe à Paris une foule de gens qui habitent de magnifiques
appartements, qui ont de beaux chevaux, et qui entretiennent des
danseuses, et auxquels cependant on ne connaît ni rentes, ni propriétés;
ces gens-là, escrocs, _grecs_[207], ou chevaliers d'industrie, composent
cette société dans la société à laquelle on a donné, depuis quelque
temps, le nom de _grande bohême_. Ces gens-là, cependant, sont moins mal
vus dans le monde que ceux qui se bornent à être franchement et
ouvertement voleurs. On reçoit dans son salon, on admet à sa table, on
salue dans la rue, tel ou tel individu dont la profession n'est
peut-être un secret pour personne, et qui ne doit ni à son travail ni à
sa fortune, l'or qui brille à travers les réseaux de sa bourse, et l'on
honnit, l'on conspue, l'on vilipende celui qui a dérobé à l'étalage
d'une boutique un objet de peu de valeur, un petit pain, par exemple.
Est-ce parce que messieurs les membres de la _grande bohême_ ont des
manières plus douces, un langage plus fleuri, un costume plus élégant
que le commun des martyrs que l'on agit ainsi? non sans doute; c'est
parce que, égoïstes que nous sommes, nous croyons tous être doués
d'assez d'esprit et de perspicacité pour pouvoir facilement défendre
notre bourse contre ceux dont nous n'avons pas à redouter les violences.
Les chevaliers d'industrie, les grecs, les escrocs, quelque soit le nom
que l'on donne aux membres de le grande bohême parisienne, sont, nous le
croyons, plus dangereux et plus coupables que les autre exploiteurs de
la société, plus dangereux parce qu'ils échappent presque toujours aux
lois répressives du pays; plus coupables, parce que la plupart d'entre
eux, hommes instruits et doués d'une certaine capacité, pourraient
certainement ne devoir qu'au travail ce qu'ils demandent à la fraude et
à l'indélicatesse.
C'est presque toujours la nécessité (si l'on excepte quelque
individualités semblables à celles dont nous essayons dans ce livre de
tracer les portraits), c'est presque toujours la nécessité, disons-nous,
qui conduit la main du voleur à ses débuts dans la carrière du crime, et
souvent, lorsque cette nécessité n'est plus flagrante, il se corrige et
revient à la vertu. Les _bohémiens_, au contraire, sont presque tous des
jeunes gens de bonne famille qui après avoir follement dissipé une
fortune péniblement acquise par leurs pères n'ont pas voulu renoncer aux
aisances de la vie fashionnable et aux habitudes de luxe qu'ils avaient
contractées. Ils ne s'amendent jamais, par la raison toute simple
qu'ils peuvent facilement et presque toujours impunément exercer leur
pitoyable industrie.
Quelles que soient au reste les qualités qui distinguent les bohémiens
du dix-neuvième siècle, ils n'atteignent pas à la cheville de leurs
devanciers. Les Cagliostro, les Casanova, les chevaliers de
Saint-Georges et de la Morlière, les comtes de Saint-Germain, et cent
autres dont les noms échappent n'ont pas laissé après eux de dignes
successeurs.
Le bohémien qui veut marcher de loin seulement sur les traces de ces
grands hommes de la corporation, doit posséder un esprit vif et cultivé,
une bravoure à toute épreuve, une présence d'esprit inaltérable, une
physionomie à la fois agréable et imposante, une taille élevée et bien
prise.
Le bohémien qui possède toutes ces qualités n'est encore qu'un pauvre
sire, s'il ne sait pas les faire valoir. Ainsi il devra, avant de se
lancer sur la scène, s'être pourvu d'un nom convenable; un bohémien ne
peut se nommer ni Pierre Lelong, ni Eustache Lecourt.
Sa carrière sera manquée s'il est assez sot pour se donner un nom de
saint, le saint de nos jours est usé jusqu'à la corde.
Pourvu d'un nom, il doit, s'il ne l'est déjà, se pourvoir d'un tailleur
à la mode, ses habits, coupés dans le dernier goût, sortiront des
ateliers de Roolf ou de Chevreuil, il prendra ses gants chez Boivin, son
chapeau chez Gausseran, ses bottes chez Clerx, sa canne chez Thomassin;
il ne se servira que de mouchoirs sortis de chez Chapron, il conservera
ses cigares dans un étui de paille de manille.
Il se logera dans une des rues nouvelles de la chaussée d'Antin; des
meubles de palissandre, des draperies élégantes, des bronzes, des glaces
magnifiques, des tapis de Sallandrouze garniront ses appartements.
Ses chevaux seront anglais, son tilbury du carrossier à la mode.
Son domestique ne sera ni trop jeune, ni trop vieux; perspicace,
prévoyant, audacieux et fluet, il saura à propos parler des propriétés
de monsieur et de ses riches et vieux parents.
Un portier complaisant est la première nécessité du _bohémien de la
haute_, aussi le sien sera choyé, adulé et surtout généreusement payé.
Ce qui précède n'est qu'une légère esquisse des traits généraux qui
constituent la physionomie du _bohémien de la haute_, quels que soient
les moyens qu'il emploie pour se procurer de l'argent qui doit servir à
entretenir le luxe dont il est entouré et à payer les plaisirs qui ne
s'achètent qu'au comptant.
Les _bohémiens_ n'ont pas d'âge, il y a parmi eux de très-jeunes gens,
des hommes mûrs et des vieillards à cheveux blancs; beaucoup ont été
dupes avant de devenir fripons, et ceux-là sont les plus dangereux, ceux
qu'il est le moins facile de reconnaître, car ils ont conservé les
manières et le langage des hommes du monde, quant aux autres, quels que
soient les titres qu'ils se donnent, et malgré le costume, et les
décorations dont ils se parent, il y a toujours dans leurs manières,
dans leurs habitudes, quelque chose qui rappelle le fameux baron de
Wormspire; quelquefois, des liaisons dangereuses se glisseront dans
leurs discours, et souvent, bien qu'ils se tiennent sur la défensive,
ils emploieront des expressions qui ne sont pas empruntées au
vocabulaire de la bonne compagnie: au reste, si les diagnostics propres
à les faire reconnaître ne sont pas aussi faciles à saisir que ceux qui
sont propres aux diverses catégories de voleurs, ils n'en sont pas moins
visibles, et il devient très-facile de les apercevoir, si l'on veut bien
observer ces hommes avec quelque attention.
Il y a beaucoup d'anciens militaires dans la _grande bohême_, seulement
celui qui, sous les drapeaux n'était que sous-officier, se fait appeler
capitaine, le capitaine est au moins colonel, le colonel est toujours
général divisionnaire, il serait maréchal de France si le gouvernement
lui avait rendu justice.
Ce serait tenter une entreprise à peu près inexécutable que de vouloir
dévoiler toutes les ruses, ou seulement essayer l'esquisse des
principaux traits de la physionomie des _bohémiens_ des diverses
catégories, car alors il faudrait parler...
Des journalistes qui exploitent les artistes dramatiques auxquels ils
accordent ou refusent des talents, suivant que le chiffre de leurs
abonnements est plus ou moins élevé, de ceux qui vous menacent, si vous
ne leur donnez pas une certaine somme, d'imprimer dans leur feuille, une
notice biographique sur vous, votre père, votre mère ou votre soeur, ou
qui vous offrent à un prix raisonnable, l'oraison funèbre de celui de
vos grands parents qui vient de rendre l'âme: _bohémiens?_
Du vaudevilliste qui a des flons-flons pour tous les baptêmes:
_Bohémien?_
Du poëte qui a des dithyrambes pour toutes les naissances, et des
élégies pour toutes les morts: _Bohémien!_
Des _chanteurs_[208] par métier ou par occasion, qui vendent leur
silence ou leur témoignage; l'honneur de la femme qu'ils ont séduite;
une lettre tombée par hasard entre leurs mains et de mille autres
encore: _Bohémiens!_
De cet homme qui, lorsqu'il se dispose à jouer, choisit d'abord la
chaise la plus haute afin de dominer son adversaire; qui approche
toujours les cartes le plus près possible de la personne contre laquelle
il joue lorsqu'il donne à couper, afin qu'elle ne remarque pas le _pont_
qu'il vient de faire, et qui file la carte avec une si merveilleuse
adresse: _Bohémien!_
De ces directeurs de compagnies en commandites et par actions, dont la
caisse, semblable à celle de Robert Macaire, est toujours ouverte pour
recevoir les fonds des nouveaux actionnaires, et toujours fermée
lorsqu'il s'agit de payer les dividendes échus: _Bohémiens!_
De ces directeurs d'agences d'affaires ténébreuses, de mariages, de
placement ou d'enterrement, oui d'enterrement, il ne faut pas que cela
vous étonne: _bohémiens_ ou plutôt fripons; mais fripons musqués,
gantés, éperonnés, décorés, tirés à quatre épingles, auxquels le
procureur du roi donne la main et qui sont salués par le commissaire de
police.
Dans un des passages ouverts sur le boulevard, au centre d'un des plus
riches et des plus brillants quartiers de la bonne ville de Paris, tout
près d'un théâtre où les rôles de père nobles, de jeunes amoureux, et de
grandes coquettes, sont remplis par des bambins de huit à dix ans, est
un établissement dans lequel, à toutes les heures du jour et de la
soirée, on peut être certain de rencontrer quelques-uns des membres de
la _grande bohême_ parisienne: cet établissement, situé dans la partie
la plus obscure du passage en question, échappe aux regards des
passants. L'honnête homme, qui par hasard, entre là pour y prendre sa
demi-tasse ou sa canette de bière, s'y trouve dépaysé; il y est gêné
sans savoir pourquoi. Il prend pour des diplomates, tous ces gens si
superbement vêtus; les rubans rouges qui brillent à toutes les
boutonnières l'éblouissent, et lorsqu'il sort, il est tout prêt de
demander à la dame du comptoir pardon de la liberté grande.
L'établissement dont nous venons de parler, ne ressemble pas, on le voit
de reste, à celui de la rue de la Tannerie. D'élégants guéridons de
marbre blanc, remplacent les tables couvertes de toile cirée; des divans
tiennent la place des mauvais tabourets; le comptoir est resplendissant
de dorures, et derrière, sur un siége qui ressemble beaucoup à un trône,
se carre une jeune et jolie femme. Le maître de céans ne ressemble pas à
un limonadier ordinaire. Il ne porte pas le gilet piqué blanc, et la
cravate de mousseline que ses confrères paraissent avoir adopté. Il n'a
jamais sous le bras l'indispensable serviette; sa tournure, toutes les
habitudes de son corps, ses moustaches grisonnantes taillée en brosse,
le font ressembler plutôt à un ex-officier de grosse cavalerie. Il donne
des poignées de main à ceux de ses habitués dont la bourse paraît pour
le moment bien garnie; sa voix est brève, rude même, lorsqu'il s'adresse
à ceux d'entre eux qui paraissent éprouver une gêne momentanée.
Le débit des canettes de bière, des demi-tasses et des verres d'absinthe
est la moindre branche du commerce de ce limonadier. Si un jeune homme
de famille, disposé à manger son bien en herbe, est conduit dans son
guêpier, il y sera adulé, choyé, fêté de toutes les manières: Monsieur
lui racontera les campagnes qu'il n'a pas faites; madame qui ne veut pas
oublier qu'elle a été jolie, lui octroiera ses plus gracieux sourires,
si le jeune homme a besoin d'argent, eh bon Dieu, monsieur, lui
dira-t-on, pourquoi n'avez-vous pas parlé plus tôt, je vous aurais prêté
sans intérêt la somme dont vous avez besoin, mais adressez-vous à
monsieur un tel, si vous voulez je vous conduirai chez lui, et le jeune
homme est circonvenu de tous les côtés, on ne lui laisse pas le temps de
réfléchir, il souscrit enfin des lettres de change à l'usurier qui lui
donne en échange une faible somme d'argent et une collection de tableaux
apocryphes; le limonadier partage le profit et le jeune homme est
dépouillé du reste par les compères.
--Monsieur *** est de première force au billard, monsieur *** joue
supérieurement bien à l'écarté; et il a toujours sous la main des
compères prêts à le servir de toutes les manières, pourvu qu'ils aient
leur part du gâteau, aussi est-il toujours prêt à jouer tout ce qu'on
désire.
Monsieur *** avance de l'argent à ceux de ses habitués qui en ont besoin
pour terminer une _affaire_, et partage avec eux les bénéfices; il donne
ou fait donner sur leur compte de bons renseignements moyennant finance,
etc. Enfin, il a plusieurs cordes à son arc et ces cordes sont
constamment tendues.
Il était un peu plus de six heures du soir, les garçons allumaient le
gaz dans l'établissement en question, et les habitués venaient de sortir
pour aller dîner; il ne restait dans la salle que ceux qui étaient
intéressés dans une partie engagée entre le maître de la maison et un
très-beau jeune homme, et deux étrangers, placés à une table voisine de
celle occupée par les joueurs, qui suivaient avec beaucoup d'intérêt
toutes les phases de la partie.
La présence de ces deux hommes paraissait importuner les joueurs, qui
auraient probablement manifesté le mécontentement qu'ils éprouvaient si
la mine résolue et la tournure tout à fait dégagée de ces profanes, ne
leur avait pas imposé une certaine retenue.
--Nous sommes dans un _étouffe_[209], dit à voix basse à son compagnon
celui des deux qui paraissait le plus âgé, et le plus jeune des deux
joueurs est un pigeon que les autres sont en train de plumer.
--Cela me fait cet effet-là.
--Il n'y a pas de doute, ce petit qu'ils ont nommé de Préval, fait le
_sert_[210] à celui qui tient les cartes.
La partie était terminée, le jeune homme avait perdu, il tira pour payer
son adversaire un portefeuille gonflé de billets de banque.
--Le _sinve_ a le _sac_[211], dit le plus jeune des deux étrangers, si
nous pouvions lui _hisser_ le _gandin_[212], cela nous remettrait à
flot.