--Je comprends bien, répondit le juif, je comprends bien; mais puisque

je puis aujourd'hui même recevoir mon argent en vendant, au marquis de

Roselli cette parure, qui m'appartiendra ce soir, pourquoi attendrais-je

encore huit jours au moins? Si cependant vous m'offriez des sûretés et

un intérêt raisonnable, nous pourrions peut-être nous entendre. Le juif

avait examiné avec la plus sérieuse attention les pièces qui attestaient

la vérité de ce qu'avançait Servigny.

--Qu'à cela ne tienne! si vous voulez vous contenter d'une lettre de

change à quinze jours de date de 5,500 fr...

--Vous n'y pensez pas, je puis recevoir mon argent ce soir et gagner

plus que vous ne m'offrez en vendant cette parure au marquis de Roselli.

--Alors dites-moi ce que vous exigez.

--Voilà: les pièces que vous me présentez sont en règle, et attestent,

il est vrai, que Me Bénard, notaire à Paris, tient entre ses mains un

somme de 20,000 francs qui vous appartient, et qu'il doit vous remettre,

lorsque vous la demanderez; c'est très-bien. Voilà vos pièces; je veux

bien m'en rapporter à votre parole! Vous me ferez seulement une lettre

de change à quinze jours de 7,125 fr., capital 7 mille fr., intérêts du

capital à cinq pour cent pendant six mois, cent vingt-cinq francs,

bénéfice que j'aurais fait en vendant la parure au marquis de Roselli

deux mille francs, je ne puis pas perdre cette somme pour vous obliger,

quel que soit l'intérêt que je vous porte.

--Que maudit soit cet infâme usurier, pensa Servigny, mais je ne puis

faire autrement, j'accepte, dit-il.

--Vous êtes bien sûr de me payer à l'échéance, répondit le Juif.

--Très-sûr! parbleu! Je vais écrire ce soir même à mon notaire de

m'envoyer mes fonds.

--Il doit alors vous être indifférent d'ajouter un autre nom au vôtre,

celui de M. Mathieu Durand, par exemple, le juif nommait un des

négociants recommandables de Marseille, dont vous imiterez tant bien que

mal la signature sur les billets que vous allez passer à mon ordre.

--Mais c'est un faux que vous voulez que je fasse, misérable que vous

êtes, s'écria Servigny, qui ne put écouter sans éprouver une vive colère

une aussi étrange proposition.

--Vous refusez? admettons alors que nous n'avons rien dit, et le juif

retira du tiroir la petite boîte, et fit scintiller les pierres dans le

rayon de soleil qui passait à grand peine à travers les énormes barreaux

de fer qui garnissaient l'étroite fenêtre de sa tanière. Très-souvent,

cependant, j'ai fait de semblables affaires, et puis ce que vous

regardez comme une mauvaise action, ne fait en réalité de tort à

personne, en prenant votre billet je sais que c'est un faux, vous, vous

êtes certain de payer à l'échéance; il ne sortira pas de mes mains: nous

sommes au 25 juin, je vous le remettrai le 10 juillet en échange de la

somme de 7,125 fr., il est du reste bien entendu que vous allez me

remettre de suite cent francs, que coûteraient les actes, et

enregistrement que nécessiterait une délégation à non profit sur la

somme déposée chez votre notaire, si nous traitions d'une autre manière.

Servigny hésita longtemps, cependant comme en faisant ce que le juif

exigeait, il ne croyait pas blesser les lois de la probité, et qu'il

était bien certain de payer, avant même son échéance, la lettre de

change, sur laquelle il allait apposer le nom du négociant Mathieu

Durand; il signa.

Servigny emportant la parure d'émeraudes et d'opales, était à peine

sorti de chez lui, que le juif s'empressa de se rendre chez Silvia, à

laquelle il raconta ce qui venait de se passer: Je crois bien, lui

dit-il, que vous ne pourrez arracher que cette aile à l'oiseau qui est

venu se prendre dans vos filets; le jeune homme n'est pas aussi riche

que vous le supposiez, il ne possède maintenant qu'une dixaine de mille

francs, au plus.

--Cela pourra durer à peu près un mois, répondit Silvia.

--Je crois que vous feriez bien de laisser à ce jeune homme ce qui lui

reste, et de vous occuper du marquis de Roselli, que vos rigueurs

commencent à lasser.

--Vous êtes la sagesse même, digne enfant d'Abraham, vos avis seront

peut-être pris en considération.

--Eh! eh! dit le juif en riant en dedans, comme le Nathaniel Bunppo de

Fenimore Cooper, nous pourrions, à nous deux, faire d'excellentes

affaires, mais il faudrait pour cela jouer cartes sur table.

Silvia jeta sur lui un regard si incisif, qu'il baissa presque les yeux.

--Lequel de nous deux tromperait l'autre, honnête Josué? dit-elle.

--Vraiment, je ne sais, répondit Josué en donnant cours à l'hilarité

qu'il comprimait à peine, ah! si vous étiez une fille de Jacob.

--Restons comme nous sommes, vous m'apprendriez, sans doute, beaucoup

de choses utiles, mais j'ai remarqué que les instituteurs veulent

exploiter leurs élèves, et cela ne me convient pas. J'ai parcouru, à peu

près, toute l'Europe, en la compagnie d'un homme avec lequel je me

serais peut-être entendue, s'il avait voulu prendre sa part et me

laisser la mienne. Si j'en trouve un qui soit plus juste et aussi habile

que le duc de Modène, nous pourrons peut-être nous entendre.

--Le duc de Modène est un grand homme, dit le juif, il a trouvé le moyen

de me mettre dedans.

Le soir même, Servigny, qui dans la journée avait fait remettre à Silvia

la parure, rencontra dans sa loge le marquis de Roselli, cependant il

n'osa se plaindre. Silvia, lorsque le marquis fut parti, lui témoigna

tant de reconnaissance, de ce qu'il avait fait pour elle, elle se montra

si gracieuse, si enjouée, qu'il craignit lui faire injure en la

soupçonnant.

Le lendemain matin, le marquis de Roselli sortait de chez Silvia,

lorsqu'il y entrait il essaya de faire comprendre à sa maîtresse,

qu'elle ne devait pas recevoir cet homme, dont les prétentions étaient

connues de toute la ville. Silvia lui répondit qu'elle se souciait peu

de ce que pouvaient penser les oisifs; puis elle se mit à rire, et

ajouta qu'elle était charmée de pouvoir enlever un adorateur à sa

rivale, la seconde chanteuse.

--Ainsi vous recevrez de nouveau ce marquis italien?

--Si cela me plaît, mon très-cher, ne suis-je pas libre?

--Non, tu n'es pas libre de faire ce qui me déplaît, ce qui me blesse.

--Ah! déjà de la tyrannie! je vous en avertis, je n'aime pas les

jaloux.

--Vous croyez donc, que vous pourrez recevoir chez vous tous les beaux

fils de la ville, et qu'il ne me sera pas permis de m'y opposer? cela ne

sera pas, vrai Dieu!

--Ah! ah! vous voulez déjà que je vous paye l'intérêt de votre argent.

Et Silvia lança à Servigny un regard de dédain indéfinissable.

Le jeune homme bondit sous ce regard comme s'il eût été frappé d'une

étincelle électrique, un éclair lumineux qui traversa sa pensée, lui fit

durant un instant, voir tels qu'étaient en réalité tous les faits qui

venaient de se passer; il sortit pour ne pas éclater. Silvia ne fit pas

un pas pour le retenir, cependant il n'attribua d'abord qu'à un caprice,

à une de ces idées fantasques, qui traversent si souvent l'imagination

des femmes, la conduite de sa maîtresse.

«En payant ce que je devais au juif Josué, vous m'avez rendu un

très-grand service, soyez donc assuré de ma reconnaissance, mais vous

connaissez trop bien les usages de la bonne compagnie, pour vous faire

un titre de ce service; je vous ai aimé, je vous l'ai prouvé aussi bien

que cela m'a été possible, hier je vous aimais encore: aujourd'hui je ne

vous aime plus, et je vous l'écris, afin de m'éviter la peine de vous le

dire; ne venez plus chez moi, vous pourriez y rencontrer le marquis de

Roselli.»

Silvia avait signé cette lettre, qui fut remise à Servigny lorsqu'il

rentra chez lui. Il aurait dû sans doute considérer ce qui lui arrivait

comme une leçon dont il devait faire son profit et ne plus s'occuper de

Silvia. Mais, si l'on veut bien considérer qu'il ne possédait pas encore

cette expérience qui ne s'acquiert qu'avec les années, et surtout qu'il

aimait véritablement Silvia, on pourra peut-être trouver sa conduite

toute naturelle. Sa raison, il est vrai, condamnait cette femme, mais

son coeur, vivement épris, cherchait à l'excuser; il ne pouvait croire

qu'elle eût agi de son propre mouvement, elle devait, suivant lui, avoir

obéi à des influences étrangères. Il voulait la voir encore, elle

n'oserait lui avouer qu'elle était l'auteur d'une lettre aussi odieuse

que celle qu'il venait de recevoir? «Il n'est pas possible, se

disait-il, que si jeune, si belle, elle ait déjà atteint ce degré de

corruption.» Puis, relisant la lettre qu'il venait de recevoir, il la

commentait avec la plus scrupuleuse attention, et cet examen venait

corroborer son opinion.

Il se rendit de suite chez Silvia; la cantatrice le reçut dans son

boudoir, elle était étendue sur un divan, et seulement vêtue d'un

peignoir de satin noir, qui faisait admirablement ressortir l'éclatante

blancheur de sa carnation; en la voyant si belle, le premier désir qu'il

éprouva fut celui de tomber à ses genoux. Il se contraignit cependant.

--Ce n'est pas vous sans doute, Silvia, qui avez écrit cette lettre? lui

dit-il.

Lorsque Servigny adressait cette question à celle qui avait été sa

maîtresse, il n'espérait plus une dénégation; la froide ironie qui

étincelait dans les yeux de Silvia, lui faisait pressentir sa réponse,

ses prévisions ne furent pas trompées; cependant, elle ne répondit pas

d'une manière directe.

--Je n'espérais plus vous revoir, lui dit-elle, je croyais que vous

auriez bien voulu me comprendre.

--Ainsi vous pensez tout ce qui est écrit sur cette feuille de papier?

--Sans doute: je vous aimais, je le crois du moins, je ne vous aime

plus, j'en suis sûre. Y a-t-il là quelque chose qui doive vous étonner?

Servigny avait le coeur trop bien placé et trop d'énergie dans le

caractère pour essayer de répondre à des paroles qui accusaient chez

celle qui venait de les prononcer une sécheresse d'âme et un cynisme

véritablement inexplicables, il allait quitter le boudoir de Silvia,

lorsque celle-ci, qui sans doute espérait une scène de désespoir et de

larmes, et qui semblait trouver du plaisir à remuer le poignard dans la

blessure qu'elle avait faite, lui dit:

--C'est cela, mon très-cher, partez, mais hâtez-vous, j'attends le

marquis de Roselli.

C'en était trop; l'infernale méchanceté de Silvia méritait une punition

exemplaire: Servigny la frappa au visage, puis il s'enfuit, effrayé de

l'odieuse action qu'il venait de commettre.

--Et de deux, dit Silvia.

--Il paraît que c'est comme cela qu'on vous quitte, dit un homme qui

s'était tenu caché derrière les rideaux du boudoir, pendant tout le

temps qu'avait duré la scène que nous venons de décrire, faut-il encore

aller tuer celui-là.

Cet homme portait le costume des pêcheurs provençaux.

--Que me voulez-vous, s'écria Silvia, qui malgré l'audace de son

caractère, ne put s'empêcher de trembler sous le regard implacable de

l'homme qui se trouvait devant elle.

--J'étais venu pour vous tuer, répondit le pêcheur en lui montrant un

couteau bien affilé.

Silvia saisit le cordon d'une sonnette qui se trouvait à sa portée.

--Ne craignez rien, lui dit le pêcheur, je ne vous tuerai pas

aujourd'hui, puis il disparut par la fenêtre avec l'agilité d'un chat

sauvage.

Restée seule, Silvia écrivait une petite lettre qu'elle ne signa pas et

qu'elle fit porter chez le substitut du procureur du roi.

Le lendemain, à six heures du matin, Servigny était arrêté à son

domicile comme prévenu de faux en écriture de commerce.

Il répondit avec franchise à toutes les questions qui lui furent

adressées, il dit dans quelles circonstances il avait remis au juif

Josué la lettre de change sur laquelle il avait opposé la signature du

négociant Mathieu Durand, qu'il avait ensuite endossée; mais le juif qui

ne voulait pas faire connaître à la justice les petits secrets de son

commerce, soutint qu'il avait escompté la lettre de change, croyant de

bonne foi qu'elle avait été souscrite par celui dont elle portait la

signature.

Servigny, bien certain d'être sous peu de jours en mesure de payer, ne

redoutait pas les résultats de la faute qu'il avait commise, mais un

événement qu'il était bien loin de prévoir, vint tout à coup le plonger

dans le plus profond désespoir, au lieu de l'argent sur lequel il

comptait, il reçut une lettre qui lui apprit que le notaire auquel il

avait confié sa petite fortune, venait de prendre la fuite, emportant

tous les fonds que lui avaient confiés ses clients.

Servigny comparut devant la cour d'assises d'Aix; sa jeunesse et la

franchise de ses aveux intéressèrent tout le monde, il fut cependant,

ainsi que nous l'avons dit, condamné à cinq années de travaux forcés,

sans exposition.

Les hommes doués d'une certaine dose d'énergie, puisent assez souvent

du calme, dans l'excès même de leur malheur; Servigny était un de ces

hommes: il envisagea sans sourciller le sombre avenir qui se déroulait

devant ses yeux, et, lorsqu'il fut seul dans la chambre qu'il occupait

en prison, il s'écria:

Il arrivera ce qu'il plaira à Dieu d'ordonner, mais je ne subirai pas la

peine à laquelle je viens d'être condamné.

VII.--L'Évasion.

Ainsi que nous l'avons dit, Duchemin, à des indices qui ne pouvaient

échapper à des yeux aussi exercés que les siens, s'était aperçu que les

projets qu'il méditait étaient connus de son compagnon de chaîne, il

pouvait donc craindre que cet homme ne les dévoilât, pour se ménager

quelques faveurs; il fit part à Salvador des craintes qu'il éprouvait,

craintes que celui-ci partagea.

--Il y a cependant un moyen, lui dit Duchemin: cet homme paraît fort et

résolu, ne pourrions-nous pas lui confier entièrement notre projet, et

lui faire partager nos moyens d'évasion? Si par la suite il nous gêne,

nous saurons bien nous en débarrasser.

Salvador, beaucoup plus prudent cette fois que Duchemin, lui fit

observer que celui dont ils redoutaient l'indiscrétion ne savait, après

tout, rien de bien positif, et qu'il était beaucoup plus sage d'attendre

encore. Duchemin se rendit à ces raisons.

Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'il arrivât rien qui pût leur faire

supposer qu'ils avaient été trahis.

Il survint pendant ce temps un événement qui non-seulement les détermina

à faire partager à Servigny les moyens d'évasion qu'ils s'étaient

ménagés, mais encore leur donna le désir de se l'attacher.

Un vieux forçat, que sa force prodigieuse et la férocité de son

caractère avaient rendu la terreur de tous les malheureux habitants du

bagne, voulut un jour que Servigny et Duchemin l'aidassent à commettre

un vol dans l'arsenal. Duchemin, qui craignait que si ce vol venait à

être découvert, on ne le resserrât plus complétement, ne se souciait pas

de le commettre; Servigny refusa positivement son assistance, et ne

daigna même pas alléguer quelques raisons pour justifier son refus.

Toute la fureur du vieux forçat se tourna contre lui.

--Ah! tu veux pas m'aider! lui dit-il, eh bien, mauvais _fagot_[198], tu

n'aideras jamais personne, il faut que je te _refroidisse_[199].

Et, joignant l'effet aux menaces, il se précipita sur lui. Servigny

l'attendit de pied ferme, et, sans paraître employer toutes ses forces,

il le terrassa; puis, lui serrant le cou entre ses deux mains, il le

força de demander grâce.

Les hommes disposés à abuser de leurs forces, éprouvent toujours un

certain respect pour ceux qui paraissent organisés de manière à pouvoir

leur tenir tête. Duchemin, qui venait de voir Servigny vaincre avec

facilité un homme qu'il n'aurait peut-être pas attaqué sans éprouver un

léger sentiment de crainte, bien qu'il se sentît doué d'une force peu

commune, devait donc plus que tout autre obéir à cette loi générale.

--Tudieu! quel gaillard vous êtes, dit-il à Servigny.

Puis, s'adressant au vieux forçat qui râlait étendu sur le sol:

--Tu n'espérais pas, lui dit-il, recevoir aujourd'hui une pareille

_floppée_?

--Je le _buterai_[200]; répondit celui-ci.

--C'est ce qu'il faudra voir, reprit Servigny, en quittant avec Duchemin

le théâtre de la lutte.

Duchemin put avant la fin de la journée causer quelques instants avec

Salvador, auquel il raconta ce qui s'était passé.

--Je t'assure, lui dit-il, que c'est un _niert_[201] qui n'est pas

_frileux_[202], et que s'il reste avec nous, il pourra dans l'occasion

nous donner plus d'un bon coup de main.

--Mais restera-t-il avec nous? voilà ce qu'il faudrait savoir.

--Que veux-tu qu'il fasse en sortant d'ici? Il ne me paraît pas chargé

d'argent, et comme probablement il n'a pas été envoyé à Toulon pour ses

bonnes actions, il sera trop content de trouver avec nous l'occasion de

s'en procurer.

--Je vois que tu ne veux pas laisser échapper cette occasion de former

un nouvel élève; mais, puisque maintenant nous sommes trois au lieu de

deux, il faut que nous cherchions un nouveau plan.

--As-tu vu Mathéo?

--Pas aujourd'hui.

--Tu ne le verras sans doute qu'après demain; d'ici-là, je te dirai ce

qu'il faudra lui demander.

--Es-tu bien sûr de cet homme, Duchemin?

--Sûr comme de moi-même; il est intéressé, je lui donne de l'argent; il

est poltron, je puis lui faire couper le cou.

Cette conversation entre Salvador et Duchemin avait eu lieu à voix

basse, de manière à ce que Servigny, qui, par discrétion, s'était

éloigné de toute la longueur de sa chaîne, ne pût rien entendre. Lorsque

Duchemin rejoignit son compagnon après avoir quitté Salvador, les

forçats rentraient dans leurs salles respectives.

Après la distribution du vin, Duchemin et Servigny eurent ensemble la

conversation suivante:

--Vous avez deviné, dit Duchemin, que j'ai l'intention de m'évader avec

le _payot_ Salvador?

--Oui, répondit Servigny, mais c'est le hasard seul qui m'a appris quels

étaient vos projets.

--Je le sais; vous auriez pu, en nous dénonçant, obtenir quelques

faveurs, être déferré par exemple.

--Je ne vous ai pas dénoncé, parce que je ne puis vouloir vous empêcher

de faire ce que je voudrais pouvoir faire moi-même.

--Quelle est la cause de votre condamnation?

Servigny, auquel la mine honnête de Duchemin inspirait de la confiance,

lui raconta toute son histoire.

--Ah! vous êtes un _homme de lettres_[203], il y en a beaucoup ici, ce

sont tous de très-honnêtes gens, dit Duchemin, avec une certaine

expression de dédain, qui n'échappa pas à Servigny.

--Quelle que soit l'opinion que vous ayez de moi, répondit-il, vous

pouvez agir sans crainte, je ne vous trahirai pas.

--Ecoutez-moi, reprit Duchemin, après quelques instants de réflexion,

nous pouvons aussi bien faire notre _cavale_ (fuite) à trois, vous avez

du courage, de la résolution, si vous le voulez, vous partirez avec

nous, lorsque nous serons en liberté, nous verrons s'il y a moyen de

nous entendre...

Servigny, nous l'avons déjà dit, était bien déterminé à ne point subir

la peine à laquelle il avait été condamné, il accepta donc la

proposition qui lui était faite, se réservant _in petto_ le droit de

quitter ses compagnons, si, comme il avait tout lieu de le supposer,

leur compagnie ne lui paraissait pas convenable.

Le forçat qui, pour une raison quelconque, désire entrer à l'hôpital du

bagne, arrivera tôt ou tard à son but, il saura si bien simuler tous les

diagnostics d'une maladie grave que les médecins les plus experts s'y

laisseront prendre.

Servigny, Duchemin et Salvador étaient protégés par un des chirurgiens

aides-major, attaché à l'hôpital, que les événements de sa vie passée

forçaient d'obéir à Duchemin (ce chirurgien était né dans l'île de

Malte, et se nommait Mathéo); ils purent donc très-facilement obtenir

leur admission.

Cependant, comme ils ne voulaient pas compromettre leur protecteur, ils

firent tout ce qui était nécessaire pour ne rien laisser soupçonner.

Servigny, qui avait reçu de Duchemin les instructions nécessaires, entra

le premier à l'hôpital pour se faire traiter du scorbut; c'est de

toutes les maladies celle que les forçats savent le mieux simuler;

Duchemin qui paraissait en proie à la plus effroyable fièvre, le suivit;

deux jours après, Salvador, atteint en apparence d'une hémorragie

compliquée, venait rejoindre ses deux compagnons.

Les forçats qui remplissent l'office d'infirmiers, sont déferrés et

peuvent circuler librement dans toute l'enceinte du bagne, ce sont

ordinairement des doyens qui se sont faits du bagne une patrie

d'adoption et qui savent manoeuvrer avec assez d'adresse pour ménager à

la fois et la chèvre et le chou, c'est-à-dire pour ne rien voir de ce

que les malades, ou prétendus tels, qu'ils doivent soigner, désirent

cacher, tout en ayant l'air de regarder beaucoup; il est donc fort rare

qu'un de ces hommes _tortille une cavale_[204].

Ce sont presque tous de vieux renards qui connaissent toutes les ruses

du métier, et qui comprennent à demi-mot, sans qu'il soit nécessaire de

les mettre dans la confidence; ils savent, moyennant finance bien

entendu, procurer à leurs malades tout ce qu'ils désirent pour améliorer

tant soit peu le régime assez maigre de l'hôpital; cela fait ils ne

s'occupent plus de rien.

Mathéo, qui faisait le service de la salle dans laquelle se trouvaient

Servigny, Duchemin et Salvador, avait le soin de formuler les

ordonnances de manière à faire croire qu'ils étaient réellement malades.

Les argousins ne se doutaient de rien, les gardes-chiourmes n'avaient

pas reçu l'ordre de se montrer plus sévères que de coutume; tout allait

donc à merveille, et Duchemin faisait passer tous les jours une lettre à

Mathéo, qui, de son côté, lui faisait tenir la réponse, enfin celle

qu'il attendait arriva, Mathéo lui apprenait que tout était prêt.

Il existe, à l'extrémité de la plus grande salle de l'hôpital, celle

dans laquelle se trouvaient nos trois forçats, une petite pièce qui sert

de salle des morts. L'infirmier était le dépositaire de la clé de cette

salle que l'on n'ouvrait que lorsqu'il fallait y déposer momentanément

de nouveaux hôtes. Duchemin parvint à prendre l'empreinte de cette clé;

cela fait, il n'était plus difficile de s'en faire fabriquer une

semblable.

Pourvus de cette clé, Servigny, Duchemin et Salvador pouvaient, chaque

fois qu'ils trouvaient le moment favorable, entrer dans la petite salle.

Sous une des tables de marbre noir destinées à recevoir les cadavres,

ils creusèrent un trou par lequel, à l'aide des draps de leurs lits

roulés en corde et attachés les uns au bout des autres, ils descendirent

au moment propice dans les magasins de la marine qui sont situés au

rez-de-chaussée du bâtiment dont l'hôpital du bagne occupe le premier

étage.

Lorsqu'ils furent tous les trois arrivés à bon port, Duchemin alluma une

petite bougie dont la pâle lueur était à peine suffisante pour dissiper

les ténèbres autour d'eux, et, à l'aide des instructions qu'il avait

reçues de Mathéo, il se mit à chercher la malle qui devait contenir tout

ce qui leur était nécessaire pour se déguiser; il la trouva dans un des

coins les plus reculés du magasin, il s'empressa de l'ouvrir; elle

contenait deux uniformes complets de gendarmes, armement et équipement,

des perruques, des cordes et une pince pour forcer une des portes du

magasin qui donnait entrée sur l'arsenal.

Salvador et Duchemin endossèrent chacun un des deux uniformes de

gendarme et Servigny conserva ses vêtements de forçat auquel il ajouta

une espèce de bissac qu'il devait porter sur son dos; on lui lia les

mains, et à la naissance du jour, lorsque le coup de canon qui annonçait

l'ouverture du port se fit entendre, la porte du magasin, la plus

voisine de la grille de l'arsenal fut forcée.

--Maintenant, chargeons nos armes! dit Duchemin qui avait trouvé dans la

malle plusieurs paquets de cartouches, on ne sait pas ce qui peut

arriver.

Salvador et Duchemin, vêtus de leurs uniformes de gendarmes et

conduisant Servigny qui semblait un forçat extrait du bagne pour aller

en témoignage, devant quelque cour d'assises, favorisés, par la foule

d'ouvriers de la marine, qui se rendaient à leurs travaux, passèrent

sans rencontrer d'obstacles la grille de l'arsenal.

Les vrais mystères de Paris · 第 6 / 99 段