Silvia reçut Servigny avec beaucoup de grâce; les actrices (il est bon

de rappeler qu'il n'existe pas de règle sans exception) ont

ordinairement beaucoup d'indulgence pour ceux qui se montrent disposés à

courber la tête devant la puissance de leurs charmes. Servigny était

jeune, beau, et son introducteur autant pour se donner du relief que

pour le servir, lui avait de sa propre autorité donné la fortune d'un

nabab indien, aussi Silvia employa pour achever de le séduire les plus

ravissantes coquetteries, les oeillades les plus provocatrices. Elles

voulut bien lui chanter les plus jolis airs de son répertoire, et

lorsque le pauvre jeune homme eut à moitié perdu la raison, elle lui

serra la main, lui accorda un de ses plus doux regards, et le congédia,

cent fois plus amoureux qu'il ne l'était lorsqu'il s'était présenté chez

elle.

Silvia était beaucoup plus expérimentée que ne permettait de le

supposer son extrême jeunesse, et nous devons dire qu'elle était toute

disposée à se faire de ses charmes un moyen de fortune. Servigny qu'elle

croyait beaucoup plus riche qu'il ne l'était en réalité, lui paraissait

une proie qu'elle ne devait pas négliger.

Il existe des familles dans lesquelles le crime se transmet de

génération en générations, et qui ne paraissent exister que pour prouver

la vérité du vieux proverbe qui dit que tout bon chien chasse de race.

La tavernière de la rue de la Tannerie; la hideuse Sans-Refus était la

fille naturelle d'un voleur nommé Comtois, rompu vif en 1788, dans la

cour de Bicêtre, et de la fille Marianne Lempave, qui fut un peu plus

tard condamnée pour vol à plusieurs années de prison.

Deux voleurs du plus bas étage, les nommés Nifflet et Dubois

_l'insolpé_[196], revendiquaient la paternité d'une petite fille à

laquelle sa mère, la Sans-Refus, avait donné les noms de Désirée-Céleste

Comtois, et que nous venons de rencontrer prima donna au théâtre de

Marseille, sous le nom de Silvia.

La beauté de cette fille, à laquelle nous conserverons jusqu'à nouvel

ordre le nom de Silvia, fut remarquée dès sa naissance; on admirait

surtout l'extrême blancheur de sa peau et la pureté admirables de ses

formes.

Elle fut mise en nourrice à Crepy en Valois, où elle resta jusqu'à l'âge

de cinq ans; la nourrice était fière d'avoir élevé cette petite fille,

dont l'excellente santé et la beauté étaient le témoignage vivant des

soins qu'elle prodiguait à ses nourrissons.

Les bénéfices que procurait à la mère Sans-Refus l'honnête industrie

qu'elle exerçait, étaient assez considérables pour lui permettre

d'espérer qu'elle pourrait un jour se retirer des affaires avec une

jolie fortune.

La mère Sans-Refus n'aimait rien au monde que sa fille, et nous l'avons

vue prodiguer les soins que les plus empressés et les plus désintéressés

à la comtesse de Neuville, seulement parce que les traits de cette dame

lui rappelaient ceux de sa fille qui lui avait été enlevée dans les

circonstances que nous allons rapporter.

Un certain monsieur de Préval, rencontra un jour aux Tuileries, une

jeune fille de quinze à seize ans au plus, dont il admira l'extrême

beauté; cette jeune fille était accompagnée d'une dame d'un âge et d'une

physionomie respectables. Préval, qui ce jour-là ne savait que faire,

suivit ces deux femmes pour passer le temps.

Sur la terrasse du bord de l'eau elles abordèrent un homme décoré qui

paraissait les attendre, elles prirent des chaises, Préval fit comme

elles, et, protégé par le piédestal de la statue contre lequel étaient

les chaises occupées par les trois individus qu'il épiait; il put, sans

être aperçu, écouter toute leur conversation; il apprit que l'homme

décoré était le père de la jeune personne, et que cette dernière était

élevée à l'institution de Saint-Denis en sa qualité de fille d'un

officier de la Légion d'honneur; Préval fut énormément surpris de ce

qu'il entendait; il connaissait beaucoup l'homme décoré qui causait avec

les deux femmes qu'il avait suivies; il savait que cet homme était veuf

et que l'unique fille qu'il avait eue de son mariage était de longtemps

en apprentissage chez une marchande lingère de Rambouillet.

Préval, qui savait où retrouver l'homme décoré lorsqu'il en aurait

besoin, le laissa donc partir sans s'en inquiéter davantage, il savait

tout ce qu'il désirait savoir.

Le soir même, Préval abordait cet officier de la Légion d'honneur, dans

un salon ouvert clandestinement aux amateurs de la roulette et du trente

et quarante, et avait avec lui la conversation suivante:

--Eh bien, monsieur Fontaine, la fortune vous favorise-t-elle ce soir?

--Je ne suis pas mécontent, mon cher de Préval, répondit Fontaine en

ramenant à lui une certaine quantité de pièces d'or.

--Si vous continuez ainsi, vous pourrez octroyer une très-belle dot à

mademoiselle Fontaine.

--Les destins et les flots sont changeants! reprit Fontaine, auquel un

refait de trente et un venait d'enlever une petite partie de ce qu'il

avait gagné. Si ma fille attend pour se marier la dot que je lui

donnerai, je crois qu'elle sera forcée de mourir fille.

--Sainte Catherine ne tresse pas des couronnes pour celles qui sont

aussi jolies que mademoiselle Fontaine.

--Catherine Fontaine jolie, s'écria le vieil officier de la Légion

d'honneur profondément étonné, je suis bien fâché pour elle d'être forcé

de vous démentir, mais Catherine ressemble à son père, et il prit la

position du soldat qui doit subir l'inspection d'un officier supérieur.

Fontaine n'était pas beau, et si ce qu'il venait de dire était vrai, la

pauvre Catherine ne devait pas rencontrer beaucoup d'adorateurs.

--Si votre fille est aussi laide... que vous le dites, ajouta de

Préval, quelle est donc la charmante personne qui ce matin aux Tuileries

vous appelait son père.

--L'étonnement de Fontaine fut si grand, qu'il oublia de pointer sur la

carte qu'il tenait à la main la couleur qui venait de passer.

--Ah! vous avez vu ma fille ce matin, dit-il en balbutiant.

--Oui, monsieur Fontaine, j'ai vu aussi votre nouvelle épouse, je ne

croyais pas que vous vous seriez remarié sans me prier d'assister à vos

noces.

Fontaine se mit à rire aux éclats.

--Monsieur de Préval, dit-il lorsque cet accès d'hilarité fut passé, je

devine vos intentions, la petite que vous avez vue ce matin vous plaît,

et vous désirez vous en faire aimer; rien de plus facile, mon très-cher,

je vais, si vous voulez me promettre le secret, vous raconter tout ce

qu'il est nécessaire que vous sachiez afin de réussir dans ce que vous

projetez.

De Préval fit toutes les promesses imaginables, et Fontaine lui raconta

ce qui suit:

--J'avais demandé à l'institution de Saint-Denis, pour ma fille, une

place, à laquelle lui donnait droit ma qualité d'officier de la Légion

d'honneur; lorsque l'on m'eut accordé ma demande, je pensai que ma fille

serait beaucoup plus heureuse si au lieu de la faire élever à

Saint-Denis, je la plaçais dans une maison de manière à ce qu'il ne fût

plus nécessaire que je m'occupasse d'elle; cette détermination prise je

ne savais plus que faire de l'ordre d'admission que j'avais obtenu pour

ma fille, lorsqu'une respectable dame qui désirait faire donner à sa

fille une éducation soignée...

--Sans doute celle qui ce matin accompagnait la jeune fille.

--Non, mon cher de Préval, la dame de ce matin est seulement une de

celles qui sont attachées à l'institution. La mère de la jeune fille en

question tient un de ses établissements qui n'ont pas de nom dans la

bonne compagnie; elle demeure rue de la Tannerie, nº 31, et les habitués

de sa maison l'ont surnommée la _mère Sans-Refus_.

--Mais je connais cette femme, s'écria de Préval.

--Ah! vous connaissez cette femme, ajouta Fontaine profondément étonné;

j'en suis bien aise. Cette femme donc me proposa de m'acheter pour sa

fille la place qui devait être occupée par la mienne; elle veut

absolument faire une femme du monde de sa fille, qu'elle ne voit jamais,

dans la crainte de la compromettre.

--Elle est assez riche pour se passer cette fantaisie.

--J'avais besoin d'argent, j'acceptai; et maintenant la jeune

Désirée-Céleste Comtois est élevée à Saint-Denis sous les noms de

Catherine Fontaine.

Vous désirez sans doute maintenant que je vous donne quelques détails

sur le caractère de cette jeune fille? Elle est belle, vous le savez

puisque vous l'avez vue; elle a beaucoup d'esprit, elle est excellente

musicienne, elle chante à ravir: voilà ses qualités; elle est

dissimulée, vindicative, jalouse: voilà ses défauts. Si maintenant vous

désirez en faire votre maîtresse, je ne m'y oppose pas.

--Vous ne voulez pas me servir?

--Je ne le puis pas.

--En ce cas, j'agirai seul. Une seule question: avez-vous déjà écrit à

Saint-Denis?

--Jamais.

--En ce cas, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes

possibles.

De Préval laissa Fontaine à ses combinaisons aléatoires, et se rendit

chez lui afin d'y mûrir le plan qu'il avait conçu pour se rendre maître

de la jeune Céleste. Le lendemain, après avoir fait la plus brillante

toilette, et s'être procuré une voiture élégante et des gens de bonne

mine, il se rendit à Saint-Denis et demanda à parler à la directrice de

l'institution.

On reçoit toujours bien celui qui arrive en équipage et dont l'extérieur

annonce un homme bien placé dans le monde. De Préval, qui avait cru

devoir orner la boutonnière de son habit d'une brochette de décorations,

fut admis sans difficulté dans le cabinet de madame la directrice; il

lui dit que Fontaine venait d'obtenir la protection du général dont lui,

Préval, était l'aide de camp, et que ce général, qui désirait présenter

à sa femme la fille de son protégé, l'avait chargé de venir chercher à

Saint-Denis la jeune Catherine. Les règlements s'opposaient à la demande

qu'il venait de faire; elle lui fut cependant accordée, mais la

directrice qui voulait satisfaire le grand personnage au nom duquel

Préval s'était présenté, sans manquer aux convenances, ne consentit à

laisser sortir Céleste qu'accompagnée d'une institutrice.

--Est-ce qu'il faudra que j'enlève aussi la vieille? se dit de Préval

lorsqu'il vit la respectable matrone qui devait l'accompagner.

De Préval, fit monter les deux femmes dans sa voiture et se plaça

modestement sur le devant; il se montra, du reste, si réservé dans ses

discours, si rempli de petites prévenances et de délicates attentions,

que la vieille dame, qui d'abord l'avait regardé comme un ennemi

qu'elle devait surveiller, finit par lui accorder les plus gracieux

sourires. La voiture s'étant arrêtée devant un riche magasin de

nouveautés, de Préval dit à l'institutrice que son général l'avait

chargé de faire quelques acquisitions qu'il désirait offrir à Catherine,

et il pria les dames de vouloir bien descendre afin de l'éclairer de

leurs conseils.

Des femmes auxquelles on propose d'aller examiner les riches étoffes et

les mille futilités qui servent à leur toilette, qu'elles soient jeunes

ou vieilles, laides ou jolies, acceptent sans se faire beaucoup prier.

Les dames entrèrent avec de Préval dans le magasin; des commis portaient

dans la voiture tout ce qui plaisait à ces dames, qui jamais ne

s'étaient vues à pareille fête, Préval paya sans marchander tout ce

qu'elles avaient choisi. Les acquisitions étaient faites, Céleste, aussi

joyeuse qu'un pinson, avait repris sa place dans la voiture, lorsqu'un

commis, auquel de Préval avait donné le mot, appela l'institutrice en

lui disant qu'elle oubliait quelque chose et l'entraîna au fond du

magasin, de Préval se plaça promptement auprès de Céleste, et, sur un

signe qu'il fit au cocher, les chevaux partirent au galop.

--Vous ne me conduisez donc pas chez le général dont vous me parliez il

n'y a qu'un instant, dit Céleste après quelques instants de silence.

De Préval voulut protester.

--Vous cherchez en vain à me tromper, dit Céleste; si vous me conduisiez

auprès de mon père, vous ne laisseriez pas ici ma conductrice; au reste,

je vous ai reconnu de suite, c'est vous qui, hier, me suiviez aux

Tuileries.

--Ah! vous m'avez reconnu, dit de Préval, que la parole brève et le ton

décidé de la jeune fille étonnaient singulièrement.

--Oui, et maintenant, au lieu de me conduire chez un général qui ne sait

seulement pas si j'existe, vous me conduisez probablement dans quelque

lieu écarté, dans une petite maison peut-être; c'est ainsi que cela se

pratique dans les romans que j'ai lus en cachette.

Céleste, se mit à rire aux éclats; l'étonnement de de Préval était si

complet qu'il ne savait plus ce qu'il devait dire.

--Au reste, continua la jeune fille, cela m'est égal, je ne crains rien,

et vous ne me ferez faire que ce qui me conviendra.

--Ah! c'est comme cela, se dit de Préval, je crois que j'ai fait une

conquête plus précieuse que je ne l'espérais. Faut-il, continua-t-il en

s'adressant à Céleste, donner l'ordre au cocher de nous ramener à

Saint-Denis.

--Laissez ce brave homme continuer son chemin, je ne veux plus retourner

à Saint-Denis, je verrai plus tard ce qu'il me sera possible de faire

pour vous.

De Préval conduisit Céleste dans le logement qu'il avait fait préparer

pour elle, et la quitta après l'y avoir installée.

--Peste, disait-il quelques jours après à Fontaine qui lui demandait si

son entreprise avait réussi, quelle gaillarde que cette petite fille,

elle a plus d'énergie que beaucoup d'hommes, et si elle était tombée

entre les mains de mon ami de Lussan, elle serait allée loin si on ne

l'avait pas arrêtée; mais c'est égal, elle est admirablement belle, et

je crois qu'il me sera possible d'en tirer un excellent parti.

M. de Préval, l'élégant jeune homme aux manières gracieuses, voulait

exploiter à son profit la beauté d'une femme. Il ne faut pas que cela

vous étonne, cher lecteur. On rencontre dans toutes les classes de la

société des hommes de cette trempe. La fille des rues est exploitée par

ces hommes dont on trouve le nom dans la _Pucelle_ de Voltaire; la

lorette, par l'amant de coeur, qu'il ne faut pas confondre avec l'Arthur;

l'actrice prête de l'argent aux artistes incompris et aux journalistes

inconnus; la femme du monde fait distribuer, à ses protégés, des places

et des décorations; ainsi va le monde.

De Préval qui supportait, non sans le savoir (il était trop expérimenté

pour qu'il en fût ainsi), le joug que devaient porter tous ceux qui

connaîtraient Céleste, et qui voulait cacher à tous les yeux la

précieuse conquête qu'il avait faite, l'emmena aux îles d'Hyères.

La jeune fille s'était laissée vaincre sans se défendre; mais le Préval

n'était pas satisfait de sa victoire, Céleste avait cédé sans

hésitation, de propos délibéré, parce qu'elle ne pouvait faire

autrement. De Préval avait compris que ce n'était pas l'amour qu'il

inspirait qui avait amené la chute de sa maîtresse, aussi il cherchait

par tous les moyens en son pouvoir à conquérir le coeur de celle dont il

possédait déjà le corps.

--Mais tu ne m'aimes donc pas, lui dit-il un jour.

--Je ne t'aime pas comme je puis aimer, lui répondit Céleste; si tu me

quittais, je ne te ferais pas de mal.

De Préval jouait parfaitement tous les jeux, il savait même, lorsque

cela était nécessaire, corriger la fortune; mais il n'avait pas, ainsi

qu'il l'espérait, trouvé aux îles d'Hyères, l'occasion d'exercer ses

talents; aussi, sa bourse étant presque vide, il ordonna à Céleste de

se tenir prête à partir pour Paris.

--Vous voulez retourner à Paris? lui dit-elle... A votre aise, mon ami,

quant à moi je reste ici.

--Vous voulez rester ici?

--Sans doute ne suis-je pas libre?...

--Mais que ferez-vous?

--Que cela ne vous inquiète pas, je ne suis pas embarrassée de ma

personne.

--Vous ne savez ce que vous dites, vous me suivrez à Paris, je le veux;

nous verrons qui de nous deux cédera.

--Ce ne sera pas moi.

Une violente querelle s'engagea et de Préval, qui tenait à la main une

petite cravache, en porta un coup à Céleste.

Elle ne fit pas un geste, ne dit pas un mot; mais ses yeux lancèrent des

éclairs, ses joues devinrent affreusement pâles, de Préval comprit qu'il

avait été trop loin et voulut s'excuser.

--C'est bien! lui dit Céleste, c'est bien, si vous partez je partirai

avec vous.

Quelques heures après cette scène, de Préval sortait du cercle où il

passait toutes les soirées. Au détour d'une petite rue qu'il devait

suivre pour se rendre à l'hôtel qu'il habitait, il fut abordé par un

homme enveloppé dans un de ces cabans que portent les pêcheurs

provençaux.

--Si tu pars, elle partira avec toi, lui dit cet homme. Et sans laisser

à Préval le temps de se reconnaître, il lui porta un violent coup de

couteau qui l'étendit par terre.

Des passants relevèrent de Préval et le portèrent à son hôtel, la

blessure qu'il avait reçue, quoique très-grave, n'était pas mortelle.

Céleste était partie. De Préval qui craignait, par-dessus tout, d'être

forcé de mettre la justice dans la confidence de ses affaires, ne dit

rien de nature à la compromettre, et lorsqu'il fut rétabli, il retourna

à Paris.

Nous connaîtrons plus tard les événements qui, à partir de ce moment,

précédèrent les débuts de Céleste au grand théâtre de Marseille, où,

sous le nom de Silvia, nous l'avons vue obtenir les plus brillants

succès.

Supposons un instant que plusieurs jours se sont écoulés durant le temps

que nous avons mis à vous raconter les événements qui précèdent, et nous

entendrons Servigny, que nous retrouverons dans le boudoir de Silvia,

lui adresser cette question:

--Mais tu ne m'aimes donc pas?

--Silvia ne répondit pas à Servigny avec autant de franchise qu'elle

l'avait fait lorsque Préval lui avait adressé la même question, elle

avait devant les yeux, au moment où nous sommes arrivés, un but qu'elle

voulait atteindre.

--Si je ne vous aimais pas, seriez-vous ici, lorsque j'ai fait défendre

ma porte à tout le monde.

--Mais si vous m'aimez, Silvia, pourquoi ne me confiez-vous pas toutes

vos pensées.

--Mais je n'ai vraiment rien à vous confier, dit Silvia, en adressant à

Servigny un de ses plus gracieux sourires.

--Vous me trompez, Silvia, depuis quelques jours vous êtes triste,

préoccupée; je vous en prie, ne me laissez pas ignorer plus longtemps le

sujet de vos peines.

--Puisque vous l'exigez, je vais vous satisfaire; mais, songez-y bien,

je vous défends de vous moquer de moi.

--Je vous écoute avec la plus sérieuse attention.

Silvia était aussi bonne comédienne dans son boudoir que sur les

planches de son théâtre; elle baissa modestement ses beaux yeux.

--C'est une bien heureuse vie, n'est-ce pas, que celle d'une comédienne

à laquelle le public veut bien accorder un peu de talent, dit-elle après

quelques instants d'hésitation. Une actrice fait tout ce qu'elle veut,

elle peut écouter tous les compliments qu'on lui adresse; les hommes les

plus distingués s'empressent autour d'elle, c'est fort agréable sans

doute: c'est le beau côté de la médaille dont voici le revers: Si

prenant le temps comme il vient, nous cherchons dans une affection

réelle une distraction aux ennuis incessants de notre profession, on

nous méprise; si nous restons sages, on nous calomnie; nous sommes

forcées, surtout en province, d'obéir à mille petites influences; il

faut que nous recevions une foule de gens qui nous déplaisent, parce

qu'ils iraient nous siffler au théâtre si nous ne les recevions pas dans

notre salon; mais trouverons-nous parmi nos camarades ce que nous ne

pouvons pas rencontrer dans le monde?... Ah! n'allez pas le croire; ceux

de nos camarades qui ont moins de talent que nous, nous jalousent; ceux

qui en on plus, nous méprisent; et tous cherchent à nous nuire: les

hommes en faisant manquer nos entrées et les effets sur lesquels nous

comptions, les femmes soit en ameutant contre nous ceux qui sont leur

amants et ceux qui cherchent à le devenir, soit en cherchant à nous

écraser par un luxe auquel nous ne pouvons atteindre.

Silvia pleura en achevant ce petit discours dont Servigny ne devinait

pas la conclusion; ses larmes qui paraissaient sincères, touchèrent le

pauvre jeune homme.

Silvia appréciant l'effet qu'elle avait produit, vit qu'elle pouvait

continuer, ce qu'elle fit en ses termes:

--J'ai une parure d'opales et d'émeraudes assez belle, je tiens à cette

parure, non pas à cause de sa valeur qui n'est pas considérable, mais

parce qu'elle a appartenu à ma pauvre mère (ici une pause, puis quelques

nouvelles larmes), cependant, lors de mes débuts, n'ayant pas assez

d'argent pour acheter les costumes qui m'étaient indispensables, je la

confiai à un juif qui me prêta la somme dont j'avais besoin, il fut

stipulé que si je ne lui rendais pas cette somme à une époque indiquée,

la parure deviendrait sa propriété. J'espérais être en mesure à l'époque

convenue, je ne savais pas alors qu'au commencement de notre carrière

nous devons être exploitée par nos directeurs. Ce matin, le juif est

venu chez moi, il ne veut plus attendre, et ce soir, si aujourd'hui je

ne lui paye pas une assez forte somme, ma parure sera vendue.

--Calmez-vous, ma chère Silvia; calmez-vous. Je vais aller voir ce juif,

et il faudra bien qu'il attende quelques jours encore.

--Il ne voudra rien entendre. Je sais que le marquis de Roselli, que je

n'ai pas voulu recevoir, parce que je vous aime, Servigny, veut acheter

cette parure pour la donner à la seconde chanteuse.

Si Servigny avait eu à sa disposition la petite fortune qu'il possédait,

il eut séché de suite les larmes qui coulaient le long des joues de la

femme qu'il aimait; mais ne voulant pas lui laisser concevoir une

espérance que, peut être, il ne pourrait pas réaliser, il sortit se

bornant à l'engager à souffrir avec résignation ce qu'elle ne pouvait

empêcher. Silvia qui avait remarqué la préoccupation à laquelle il

paraissait en proie, et qui devinait que c'était d'elle qu'il allait

s'occuper, se mit à rire aussitôt qu'il fut sorti.

--C'est bien! se dit-elle, c'est bien! Je crois que je puis sans me

compromettre prier Dieu qu'il te fasse réussir dans tout ce que tu vas

entreprendre.

Le juif qui servait de compère à Silvia, car la parure d'opales et

d'émeraudes n'avait été engagée que pour la mise en scène de la comédie

qu'elle voulait jouer, possédait tous les défauts qui constituent les

qualités des enfants d'Israël. Il était laid, sale, rusé et fripon; et

toutes les fois qu'il rencontrait l'occasion de jouer, tout en gagnant

quelques écus, un bon tour à un _goï_[197], il la saisissait avec le

plus vif empressement.

Ce moderne Schilock, qui était cependant la providence de toute la

fashion marseillaise, habitait la plus vieille masure de la plus sale

rue du triste quartier Saint-Jean. Il reçut Servigny avec un

empressement qui parut de bon augure à celui-ci.

--Vous voulez dégager la parure de mademoiselle Silvia, dit-il, lorsque

le jeune homme lui eût fait connaître l'objet de sa visite; vous avez

bien raison, mon jeune monsieur; c'est une bien jolie femme que

mademoiselle Silvia, et qui vous aime bien, à ce que l'on dit.

--Ah! on dit cela, répondit Servigny, intérieurement flatté, de ce qu'on

savait qu'il était aimé d'une aussi jolie femme que Silvia.

--Voici la parure, ajouta le juif posant sur une petite table, devant

laquelle il était assis, une petite boîte de maroquin qu'il avait prise

dans un tiroir; voilà une parure, dit-il, qui ne serait pas restée

longtemps entre mes mains, si mademoiselle Silvia l'avait voulu.

Monsieur le marquis de Roselli, une jeune seigneur italien, était

disposé à faire pour elle tous les sacrifices possibles.

Il ouvrit la petite boîte, Servigny se dit que Silvia devait être bien

belle lorsqu'elle était parée de ces pierres qui reflétaient toutes les

brillantes couleurs de l'iris, il fit un pas, et son corps obéissant

machinalement à sa pensée, il tendit la main pour les recevoir, le juif

couvrit la petite boîte de ces deux mains longues et osseuses.

--Il faut me compter cinq mille francs, dit-il.

--Je n'ai pas d'argent, dit Servigny, mais...

Le juif ne lui laissa pas le temps d'en dire davantage, il remit la

petite boîte dans le tiroir qu'il ferma et dont il mit la clé dans sa

poche.

--Il faut me compter cinq mille francs dit-il encore.

--Voulez-vous prendre la peine de m'écouter, monsieur, lui dit Servigny.

Les manières, la voix, le regard du juif, étaient changés depuis que

Servigny avait laissé s'échapper de ses lèvres ces fatales paroles: «Je

n'ai pas d'argent!» D'obséquieux, ils étaient devenus à peu près

insolents, il fit cependant signe qu'il était disposé à l'écouter.

--Servigny lui fit alors comprendre que s'il n'avait pas à sa

disposition immédiate la somme nécessaire pour le satisfaire, il n'était

cependant pas dépourvu de ressources; il lui apprit qu'il possédait une

somme considérable déposée chez un notaire de Paris, et qu'il pouvait

disposer de cette somme.

Les vrais mystères de Paris · 第 5 / 99 段