Le ciel n'exauça pas les voeux de la pauvre mère, le soleil qui devait

éclairer la journée du retour se leva radieux et le fils ne revint pas.

Des semaines, des mois, des années se passèrent sans que ses parents

entendissent parler de lui; enfin, brisés par la douleur, ils tombèrent

après avoir répandu leur dernière larme.

Duchemin (nous connaîtrons plus tard le véritable nom de cet homme)

appartenait à une honnête famille du midi de la France; il avait reçu

une assez bonne éducation, et était doué de capacités assez éminentes

pour occuper dans le monde une position honorable.

Ses parents étant morts lorsqu'il n'était encore qu'un enfant, sa

tutelle avait été confiée à un homme trop égoïste pour comprendre les

devoirs qu'imposent d'aussi saintes fonctions, cet homme cependant avait

administré la petite fortune de son pupille avec assez d'intelligence et

de probité, et lorsque celui-ci avait été majeur, il lui avait remis son

compte en livres, sous et deniers; puis il s'était fait donner une

décharge, avait souhaité au jeune homme toutes sortes de prospérités et

ne s'était plus occupé de lui.

Duchemin s'était donc trouvé à vingt ans maître absolu de ses actions et

possesseur d'une somme qu'il se hâta de dissiper.

C'est ce qui devait arriver.

Après quelques années durant lesquelles il ne trouva pas un instant pour

réfléchir, Duchemin s'aperçut un matin que son coffre était vide. Il

fallait dire adieu aux plaisirs, chercher l'emploi de ses facultés, et

demander à un travail de tous les instants une fortune peut-être moindre

que celle qu'il avait si vite dissipée. Duchemin n'eut pas assez de

courage pour faire cela.

Ce n'étaient donc pas les nécessités d'un commerce honorable qui

amenaient Duchemin à Toulouse; il ne venait dans cette ville que pour

vendre à un joaillier juif les bijoux et les pièces d'argenterie, fruit

des rapines d'une association de malfaiteurs qui infestait le bois de

Cuges à laquelle il était affilié.

Voulant exercer avec sécurité sa dangereuse industrie, Duchemin avait

compris que le premier de ses soins devait être celui d'éviter les

soupçons qui, à tort ou à raison, atteignent toujours l'étranger dont

la présence dans une ville de province ne paraît pas suffisamment

justifiée, si surtout il n'a pas eu la précaution de se loger dans ce

qu'on appelle une maison bien famée. Aussi échangeait-il une faible

partie de la somme que lui comptait le joaillier juif contre des

marchandises que souvent il vendait à perte dans une autre ville; et

lors de son première voyage à Toulouse, il avait d'abord songé à se

procurer un logis tel qu'il le désirait. Le juif lui avait indiqué la

maison du père Salvador, dont son extérieur honnête, et l'urbanité de

ses manières lui avait fait ouvrir les portes.

Duchemin, doué d'une assez grande perspicacité, avait découvert, au

milieu des brillantes qualités que possédait le jeune Salvador, le germe

de plusieurs vices. Cette découverte et l'espérance qu'elle lui fit

concevoir de se créer un complice sur lequel il pût compter dans tous

les événements de sa vie aventureuse, le déterminèrent à enlever ce

jeune homme à sa famille.

--Il n'eut pas beaucoup de peine à gagner l'amitié et la confiance du

jeune Salvador, qui eut bientôt oublié ses parents et qui se lança avec

une ardeur toute juvénile au milieu des plaisirs faciles que Duchemin

faisait en quelque sorte naître sous ses pas.

Salvador, pour échapper aux recherches actives qui avaient été faites

par sa famille, avait d'abord pris le nom d'Aymard. Ce fut sous ce nom

qu'il fit ses premières _armes_. Arrivé, après avoir parcouru une

notable partie de la France, dans une des villes du nord, il fut reçu

chez une jeune veuve fort riche à laquelle il avait su inspirer de

l'amour; il lui vola, à l'instigation de Duchemin, un écrin d'une valeur

considérable. La jeune femme ne pensa pas un seul instant à accuser

celui qu'elle aimait, et ce premier succès ayant enhardi Salvador, il

fabriqua plusieurs faux, au moyen desquels des sommes considérables

furent enlevées à divers banquiers de la France et de la Belgique.

Un certain jour, la fortune se lassa de favoriser les entreprises du

jeune homme, il fut arrêté au moment où il venait de commettre un vol

chez un riche bourgeois de Valenciennes où il se trouvait alors, mais

aidé par ses complices qui, plus heureux que lui, n'avaient pas été

pris, il parvint à se tirer des mains de la gendarmerie.

Duchemin et le jeune homme qu'il était allé arracher au foyer paternel

pour en faire son complice, étaient vivement poursuivis; on savait

qu'ils étaient auteurs des faux nombreux qui venaient d'épouvanter le

commerce, et le signalement de ces deux malfaiteurs avait été envoyé

dans toutes les communes du royaume. Duchemin et Salvador, pour laisser

aux recherches le temps de se ralentir, quittèrent la France, qu'ils

traversèrent et s'embarquèrent à Marseille sur un paquebot qui faisait

voile pour l'Italie.

L'argent ne leur manquait pas: ils arrivèrent donc à Turin en grand

équipage. Salvador prit le nom de vicomte de Lestang, et se fit passer

pour un jeune homme de noble famille qui voyageait accompagné de son

gouverneur pour achever son éducation. Les maisons les plus honorables

de Turin furent ouvertes au jeune gentilhomme français, dont tout le

monde, et particulièrement les femmes, admiraient la beauté et les

excellentes manières. Salvador avait capté les bonnes grâces de madame

Carmagnola, l'une des femmes les plus distinguées de la ville, cette

dame, encore très-désirable, avait cependant atteint l'âge auquel une

femme peut sans se compromettre témoigner de l'intérêt à un aimable

jeune homme, Salvador était devenu un des plus intimes de son petit

cercle. Duchemin, en sa qualité de gouverneur, accompagnait partout son

élève il examinait les lieux, prenait adroitement une empreinte, des

fausses clés étaient fabriquées, et bientôt on entendait parler dans la

ville d'un vol, dans les yeux peu exercés de la police turinaise ne

pouvaient deviner les moyens d'exécution.

--Salvador et Duchemin avaient retrouvé à Turin plusieurs de leurs

complices, auxquels ils avaient écrit de venir les joindre, ils

formèrent entre eux le projet de voler la caisse de la maison

Carmagnola. Tout fut préparé pour assurer la réussite de ce crime: des

fausses clés furent préparées et, au moment indiqué, les complices se

réunirent près du lieu où ils devaient opérer; la nuit était obscure, et

grâce à une forte pluie, les rues étaient désertes: toutes les portes de

la maison du riche banquier Carmagnola furent ouvertes avec une

dextérité surprenante, et les malfaiteurs arrivèrent sans obstacle dans

la pièce où se trouvait la caisse qu'il s'agissait de vider; c'était un

coffre en bois de chêne recouvert d'une plaque de fer d'une épaisseur

raisonnable, scellé dans le mur par de fortes lames de fer, et fermé par

trois serrures dont Duchemin n'avait pu se procurer les empreintes, il

fallait donc les forcer, ce que les malfaiteurs essayèrent, en se

servant d'un cric et de coins en buis, elles allaient céder sous les

efforts redoublés de quatre hommes vigoureux, qui croyaient déjà tenir

l'or et les billets de banque; lorsque tout à coup une bruyante

détonation se fit entendre.

Les voleurs prirent la fuite; les coups de pistolets qui les avaient si

fort effrayés, et les avaient arrêtés au moment où le vol qu'ils

projetaient allait être consommé, n'étaient cependant pas dirigés contre

eux. Le banquier Carmagnola qui devait le lendemain faire un petit

voyage, avait remis ses pistolets à son domestique, en lui ordonnant de

les mettre en état, et celui-ci avait déchargé imprudemment ces armes

dans le jardin, sur lequel donnait la fenêtre de la petite pièce dans

laquelle se trouvaient alors les voleurs.

Ceux-ci, en se sauvant, renversèrent presque le domestique qui, étonné

de rencontrer au milieu de la nuit quatre individus dans le jardin de

son maître, se mit sans hésiter à leur poursuite; il allait atteindre

l'un d'eux, et les cris qu'il poussait allaient infailliblement amener

du monde sur le lieu de la scène: le bandit se retourna l'attendit de

pied ferme et lui porta en pleine poitrine un coup de poignard qui

l'étendit sur le sol.

Débarrassés du domestique, les voleurs, que rien ne vint plus contrarier

dans leur fuite, purent quitter l'hôtel _Carmagnola_, et se disperser

sans être davantage inquiétés.

--Vous allez bien, mon cher, dit Duchemin à Salvador, lorsque tous deux

se trouvèrent réunis devant un bon feu dans la chambre de l'hôtel _de la

Bonne-femme_ qu'ils habitaient, vous allez bien, c'est une justice à

vous rendre; un homme blessé, tué peut-être.

--Ne fallait-il pas me laisser prendre? répondit Salvador, je tuerais

dix hommes plutôt que de faire connaissance avec les prisons italiennes.

--Très-bien, mon cher élève. Un jour, je l'espère, vous surpasserez

votre maître. Mais quels seront les résultats de tout ceci?

--Nuls; ce domestique, s'il n'est pas mort, ne pourra reconnaître

personne puisque, suivant notre coutume, nous étions masqués.

Duchemin et Salvador en étaient là de leur conversation, lorsqu'un

domestique de l'hôtel vint les prévenir qu'un inconnu désirait leur

parler. Salvador répondit qu'on pouvait faire entrer.

--Demandez des chevaux de poste et partez à l'instant même, leur dit

celui qu'on avait introduit auprès d'eux, et qui n'était autre qu'un de

ceux qui les avait aidés dans la tentative de vol qui venait d'échouer,

partez, si vous ne voulez pas être arrêtés dans quelques heures. La

rumeur publique, corroborée par les assertions du domestique que vous

avez blessé et qui prétend avoir reconnu M. le vicomte de Lestang, vous

accuse hautement.

--Mais cela est impossible, s'écria Salvador, nous étions tous masqués.

--Votre masque se sera dérangé; vous avez peut-être dit quelques mots;

tout ce que je puis vous dire, c'est que vous êtes reconnus, que je suis

certain de ce que j'avance, et que les gens de justice sont actuellement

chez le banquier. Faites maintenant ce que vous voudrez.

Salvador voulait rester et tenir tête à l'orage, mais Duchemin crut

qu'il était plus sage de partir.

--_Lorsque l'on a du beurre sur la tête_, dit-il à son compagnon, _il ne

faut pas aller au soleil; le beurre fond et tache_[190].

L'avis de Duchemin l'emporta, et quelques minutes après l'entretien que

nous venons de rapporter, une voiture des frères Bonnafous emportait

Salvador et ses deux compagnons.

A peine rentrés en France, ils volèrent le receveur général du Var, à

Draguignan, auquel ils enlevèrent une somme de près de 35,000 francs,

avec des circonstances assez singulières, que nous rapporterons pour

donner à nos lecteurs la mesure du caractère audacieux de Salvador et de

ses complices.

Salvador, en échangeant des espèces contre des mandats au porteur, sur

divers receveurs généraux, mandats qui s'escomptent partout avec

facilité, avait pu prendre toutes les empreintes qui étaient

nécessaires; Duchemin, de son côté, qui de gouverneur du vicomte de

Lestang était devenu son valet de chambre, avait si adroitement

manoeuvré, qu'il était parvenu à se lier avec le domestique de confiance

du receveur-général.

Ce domestique couchait dans la pièce où se trouvait la caisse. C'était

un très-honnête garçon et Duchemin vit de suite qu'il ne fallait pas

songer à le corrompre. L'attaquer, le mettre, non pas peut-être en

quartiers, mais au moins dans l'impossibilité de s'opposer à la réussite

de leur entreprise, Salvador et ses compagnons l'eussent fait

volontiers, mais le domestique, semblable à ce chien dont parle le bon

la Fontaine, était de taille à se vaillamment défendre. Duchemin avait

donc cru devoir l'aborder très-humblement. Quelques bouteilles de vin de

Jurançon, offertes à propos, délièrent la langue du domestique, qui

raconta toute son histoire à Duchemin.

Cette histoire était celle de tout le monde; cependant elle renfermait

l'énonciation d'un fait dont Duchemin crut qu'il pourrait tirer parti.

Le valet, dans le cours de sa narration, ayant parlé d'un vieux

château, situé dans son pays, dans lequel, suivant lui, il revenait des

esprits, Duchemin s'était mis à rire.

--Si vous aviez vu, comme moi, ces esprits, vous n'auriez pas envie de

rire, s'était écrié le domestique.

--Vraiment, lui répondit Duchemin qui venait de concevoir les moyens de

mener à bien l'entreprise qu'il méditait et avait repris son sérieux.

Vraiment vous avez vu des esprits?

--Comme je vous vois.

Et le domestique raconta une de ces longues et lamentables chroniques

qui se disent aux veillées.

La nuit était venue, et Duchemin et le domestique qui s'étaient arrêtés

dans une petite auberge des environs de Draguignan, songèrent à rentrer

en ville. La journée avait été chaude, et à des certains intervalles des

flammes du feu Saint-Elme, si commun dans le Midi, apparaissaient dans

la campagne. Le domestique, encore sous l'impression du récit qu'il

venait de faire, paraissait en proie à la plus vive frayeur.

--J'ai toujours cru, disait-il en saisissant le bras de Duchemin, que

ces petites flammes bleues étaient des âmes en peine.

--Vous pourriez bien avoir raison, lui répondait celui-ci.

Arrivés en ville ils se quittèrent.

Salvador avait approuvé le projet qu'avait conçu Duchemin.

Vêtus tous deux d'un costume complet de pénitent noir, ils

s'introduisirent heureusement dans la pièce où couchait le domestique

qui était comme nous l'avons dit, celle dans laquelle se trouvait la

caisse. Leur compagnon faisait le guet.

Le pauvre gardien dont les rêves retraçaient les images dont il s'était

occupé toute la journée, s'étant éveillé fut saisi d'une telle frayeur à

la vue des deux effroyables fantômes qui se trouvaient devant ses yeux,

qu'il n'eut pas la force de jeter un seul cri. Salvador et Duchemin ne

perdirent pas de temps; tandis que le premier ouvrait la caisse avec les

fausses clés qu'ils avaient fabriquées, le second jetait de la poudre de

Lycopode sur la flamme d'une petite bougie qu'il tenait à la main.

Le malheureux domestique, qui se serait défendu avec courage s'il avait

su avoir affaire à deux malfaiteurs, n'avait pas de force contre des

esprits. Il perdit l'usage de ses sens.

Salvador et Duchemin se retirèrent sans rencontrer d'obstacles; mais par

une fatalité singulière, le lendemain du jour où fut commis ce vol, les

deux amis furent arrêtés, par un gendarme intelligent, au moment où ils

allaient monter en diligence.

Traduits devant la cour d'assises d'Aix, ils furent condamnés tous deux

à dix années de travaux forcés, et conduits au bagne de Toulon.

Lorsqu'un voleur, qui durant le cours de sa carrière s'est fait

connaître par quelques action d'éclat, arrive au bagne, il a le droit

que personne ne songe à lui contester de choisir la meilleure place du

_banc_[191]; les _braves garçons_[192] lui apportent tous les petits

objets qui sont nécessaires à un forçat; ils dégarnissent même leur

_serpentin_[193] pour améliorer celui du nouveau venu.

Les argousins, dont depuis quelque temps on a fait des adjudants, ont

pour ces hommes une sorte de respect et des égards qu'ils n'accordent

pas aux forçats qui expient un crime de peu d'importance.

L'entrée de Duchemin et de Salvador dans la salle nº 3[194], fut saluée

par d'unanimes acclamations; les forçats se cotisèrent, le vin coula à

flots, chacun raconta son histoire, et comme on le pense bien, ce furent

les plus criminels qui obtinrent les plus bruyants applaudissements.

Salvador, lorsque Duchemin eut raconté son histoire aux doyens de la

salle nº 3, obtint une légère part de la considération que l'on

accordait à son compagnon; on loua beaucoup surtout sa présence d'esprit

et son courage dans la tentative de vol commise chez le banquier

Carmagnola.

Les deux amis s'étaient procurés, aussitôt leur arrivée au bagne, tous

les petits objets qui sont nécessaires à un forçat; ils s'étaient, en un

mot, conduits comme des hommes résignés à subir une punition qu'ils

reconnaissent avoir méritée; cependant telle n'était par leur intention;

Duchemin portait sur lui une assez forte somme en billets de banque

qu'il avait su soustraire à tous les regards, et comme au bagne aussi

bien que partout ailleurs on trouve tout ce que l'on désire, lorsqu'on

est en mesure de payer, il n'avait pas eu de peine à se procurer un de

ces étuis de fer-blanc ou d'ivoire de quatre pouces de long sur environ

douze lignes de diamètre qui peuvent contenir un passe-port, une scie et

sa monture et auquel les voleurs ont donné le nom de _bastrigue_.

La jeunesse de Salvador, avait intéressé en sa faveur le commissaire du

bagne, qui lui avait accordé une des places de _sous-payot_.

Les places de _payot et de sous-payot_, sont les plus belles et les plus

lucratives de toutes celles qui peuvent être accordées aux forçats qui,

par leur conduite ou leur éducation, se montrent dignes des faveurs de

l'administration. Le _payot_, comme tous les autres sous-officiers de

galère, est déferré et ne va pas à la _fatigue_[195]; mais il a de plus

qu'eux, la permission de circuler librement dans l'intérieur du bague.

Duchemin et Salvador avaient tout préparé pour faciliter leur évasion,

et ils attendaient avec patience un moment favorable, lorsqu'à des

indices qui ne pouvaient échapper à des yeux aussi clairvoyants que ceux

de Duchemin, ils s'aperçurent que leur projet avait été deviné par un de

leurs compagnons d'infortune.

Duchemin n'avait pas obtenu les même faveurs que Salvador, il était

accouplé et allait à la fatigue; son compagnon de chaîne, qui subissait

une condamnation à cinq ans, était un homme de vingt-trois à vingt-cinq

ans, fortement constitué, ses traits, d'une régularité parfaite, étaient

empreints d'une remarquable expression de résolution: nous dirons les

causes qui avaient amené au bagne de Toulon, cet homme qui doit jouer un

rôle important dans la suite de cette histoire.

VI.--Une cantatrice.

Le voyageur qui, après avoir parcouru les contrées du nord et de l'est

de la France, arrive dans une de nos cités méridionales, pourrait croire

qu'il se trouve transporté sur une terre étrangère, si l'uniforme des

douaniers et des gendarmes, ne venait à chaque pas qu'il fait, lui

rappeler qu'il n'a pas quitté le bon royaume de France; les peuples du

midi, excités sans doute par l'ardeur du soleil qui brille sur leurs

têtes, se passionnent avec la plus grande facilité; leur imagination,

d'une extrême mobilité, court sans cesse les champs après toutes les

occasions qui peuvent se présenter de l'occuper durant quelques

instants. Qu'une des célébrités de l'époque, que ce soit un brave

militaire, un artiste célèbre, ou un grand écrivain, arrive dans une des

cités du Languedoc, de la Provence ou de la Guienne, si l'homme célèbre

est quelque peu populaire, toutes les voix se résumeront en un immense

vivat, il n'y aura pas dans la ville assez d'instruments de musique,

pour suffire à toutes les sérénades, et si le ciel est serein, et qu'une

main rencontre par hasard celle qui se trouve près d'elle, une immense

farandole est exécutée à l'instant sur la place publique.

C'est des pays méridionaux qu'est venue la mode d'accorder aux artistes

dramatiques, ces ovations gigantesques, qui doivent laisser à celui qui

en est l'objet, la crainte d'être enseveli vivant sous une avalanche de

fleurs, mode du reste qui a fait plus de chemin que la liberté, car à

l'heure qu'il est, elle a déjà fait le tour du monde.

Après cette légère esquisse du caractère de nos compatriotes du midi,

nos lecteurs ne seront pas étonnés lorsque nous leur dirons que les

débuts d'une jeune cantatrice qui, pour parler comme l'affiche, _n'avait

encore paru sur aucun théâtre_, occupait toute la population de

l'antique cité phocéenne: on racontait des merveilles de cette jeune

femme, elle était, disait-on, plus belle que la mère des Amours, sa voix

devait faire oublier celle d'Henriette Sontag, la célébrité de l'époque;

elle n'avait pas encore eu l'occasion de donner les preuves de l'immense

talent qu'on lui supposait, et déjà l'on craignait que la capitale, que

l'on maudissait par anticipation, ne vînt enlever à la ville de

Marseille, le plus beau diamant de sa couronne.

Le jour des débuts arriva, toute la ville s'était donné rendez-vous dans

la rue de la Comédie; les spéculateurs qui, depuis le matin, obstruaient

toutes les avenues des bureaux de location, gagnèrent des sommes

énormes; on se battit aux portes du théâtre, plus d'un lion marseillais

laissa, sur le champ de bataille, les parties les plus essentielles de

sa parure, il y eut des épaules démises et des chapeaux enfoncés, des

bras et des jambes cassés, et des habits et des redingotes transformés

en vestes rondes; enfin l'on entra.

Un cri partit à la fois de toutes les poitrines, lorsque la toile se

leva: la _débutante_! la _débutante_! le public ne voulut pas écouter la

petite pièce qui devait commencer le spectacle. Un religieux silence

s'établit, lorsque l'orchestre attaqua les premières mesures de

l'ouverture de l'opéra, dans lequel devait paraître la débutante.

Malgré l'expression paterne que l'on pouvait remarquer sur la

physionomie de la plupart des individus qui se trouvaient dans la salle,

on eut, bien certainement, très-rudement jeté à la porte celui qu'une

quinte aurait surpris à l'improviste; c'est qu'il faut peu de chose pour

aigrir la bile des Marseillais, braves gens, du reste, si ce n'est

qu'ils paraissent être constamment en colère, et que l'on peut croire

qu'ils sont prêts à se battre, lorsqu'ils parlent entre eux d'affaires

ou de plaisirs.

La débutante parut enfin, c'était une très-belle personne, grande, bien

faite, ses cheveux noirs et luisants comme l'aile du corbeau, dont les

longues boucles tombaient sur ses épaules d'une blancheur éblouissante,

encadraient un visage d'un ovale parfait; ses traits d'une régularité

tout à fait artistique, rappelaient les gracieuses créations que nous a

légué le ciseau des vieux sculpteurs, ses yeux bleus, à demi cachés sous

des cils longs et soyeux, semblaient lancer des éclairs.

Elle chanta; les espérances qu'elle avait fait concevoir ne furent pas

déçues; sa voix, d'une pureté et d'une fraîcheur remarquables,

atteignait sans efforts les notes les plus élevées du registre, c'était

un déluge de cadences perlées, d'admirables fioritures se succédant

toujours nouvelles avec une rapidité merveilleuse.

Presque toujours, les passions violentes, lorsque l'événement qui doit

en déterminer l'explosion agit sur une nature impressionnable, naissent

spontanément dans le coeur de celui qui doit en éprouver les effets;

aussi un jeune homme, que le hasard avait conduit au théâtre eut toute

la nuit devant les yeux l'image de la brillante cantatrice.

Ce jeune homme que nous nommerons Servigny, avait réalisé une somme

d'environ vingt mille francs, qu'il avait déposée chez un notaire de

Paris qui devait la lui faire tenir à Marseille, et il attendait dans

cette ville qu'un navire mît à la voile pour les Indes orientales,

contrées qu'il brûlait du désir de visiter; lorsque la vue de Silvia,

(ainsi se faisait nommer la jeune cantatrice dont nous venons de

raconter les débuts), vint tout à coup changer la résolution qu'il avait

prise.

Il n'est pas difficile de se faire présenter à une actrice de province,

obligée de ménager une foule de petites autorités, elle est forcée

d'ouvrir son salon à tous ceux qui, directement ou indirectement,

exercent sur l'opinion du public une certaine influence. Servigny put

donc facilement arriver auprès de celle qu'il n'avait vue qu'une fois et

que déjà il aimait.

Les vrais mystères de Paris · 第 4 / 99 段