--Je ne regrette pas ces deux individus, répondit de Lussan, les

nécessités de notre industrie me forçaient de me trouver souvent avec

eux, et je vous assure, cher marquis, que cela me faisait beaucoup

souffrir, c'étaient des hommes sans éducation qui n'avaient nulle

élégance dans les manières. Je m'étais cependant intéressé à Lion, je

l'avais conduit chez mon tailleur, un véritable artiste, peines perdues,

mon cher.

--C'étaient de braves garçons, ajouta de Pourrières. Mais, après tout,

j'aime mieux les savoir morts qu'arrêtés; c'est beaucoup plus sûr. Les

morts sont discrets.

La conversation continua quelques instants encore, puis de Lussan quitta

de Pourrières et Roman, après avoir salué le marquis et son ami avec

cette grâce et cette urbanité, apanage ordinaire d'un gentilhomme de

bonne maison.

IV.--La comtesse de Neuville

Madame de Neuville et Laure de Beaumont, son amie, habitaient rue

Saint-Lazare, près celle Larochefoucault, une de ces anciennes et vastes

demeures qui ne ressemblent en rien aux constructions de notre époque,

auxquelles une main parcimonieuse paraît avoir mesuré l'air et l'espace.

Le comte de Neuville, gentilhomme de bonne souche, était, au moment où

commence cette histoire, colonel au corps royal d'état-major, et tous

ses grades avaient été acquis sur le champ de bataille, toutes les

décorations qui brillaient sur sa poitrine, avaient été le prix du sang

ou d'une action d'éclat, ce qui n'est pas commun par le temps qui court.

Le comte de Neuville était doué de cette franchise de coeur, apanage

ordinaire des hommes qui ont longtemps vécu dans les camps; et les seuls

défauts qu'il eût été possible de lui reprocher avec quelque apparence

de raison, étaient une extrême susceptibilité et une certaine violence

de caractère qui seraient passées inaperçues chez tout autre individu,

mais que faisaient remarquer son âge et sa position dans le monde.

Comme on le pense bien, Lucie, en épousant le comte de Neuville, n'avait

pas contracté un mariage d'inclination; mais comme elle n'était, avant

son mariage, jamais sortie du pensionnat dans lequel elle avait été

élevée, elle avait accepté sans éprouver le moindre chagrin un homme que

des qualités estimables et un extérieur qui, sans être séduisant,

n'était pas dépourvu d'un certain charme, recommandaient suffisamment.

Grâce aux soins éclairés des personnes qui avaient fait son éducation,

elle n'avait pas lu les productions échevelées des femmes incomprises de

notre époque; aussi elle avait envisagé sa position sans répugnance, et

les bonnes qualités de son époux aidant, elle en était venue à éprouver

pour lui cet attachement calme et réfléchi qui dure souvent plus

longtemps que l'amour, et presque toujours conduit au port après une vie

parfaitement heureuse, lorsque des événements imprévus ne viennent pas

déranger le cours ordinaire de l'existence.

La comtesse Lucie de Neuville était une très-jeune et très-jolie femme,

quelque peu capricieuse, assez volontaire, mais bonne, spirituelle,

douée en un mot de cette générosité grande, et de cette parfaite

distinction qui paraissent n'appartenir qu'à de certaines

individualités.

Lucie avait perdu son père quelques mois après son mariage; son frère

aîné, élevé loin d'elle, avait été tué en Afrique lorsqu'elle n'était

encore qu'une enfant; son mari était donc le seul homme au monde dont la

protection lui fût acquise.

Laure de Beaumont était orpheline, mais un oncle maternel qui habitait

une contrée éloignée s'intéressait à elle, et à la fin de chaque

semestre faisait tenir à la maîtresse du pensionnat dans lequel elle

avait été élevée avec madame de Neuville, une somme assez considérable

pour lui assurer tous les soins et tous les égards imaginables.

Lorsque Lucie eut épousé le comte de Neuville, désirant ne pas être

séparée de Laure qu'elle aimait et dont elle était aimée, elle avait

voulu qu'elle vînt habiter son hôtel et en avait fait son amie et sa

compagne de tous les instants.

L'oncle de Laure, dont le comte de Neuville avait sollicité le

consentement, avait approuvé cet arrangement, qui permettait à sa nièce

de quitter son pensionnat et lui donnait dans le monde une position

convenable.

Laure avait dix-huit ans: c'était une blonde charmante, rien n'était

plus séduisant que la gracieuse désinvolture de ses mouvements; le bleu

azuré de ses yeux faisait excuser la pâleur de son visage, et ses

traits, empreints de cette distinction, apanage ordinaire des races

privilégiées, décelaient une belle âme; on ne pouvait l'entendre sans

éprouver une douce émotion; en un mot, cette jeune fille paraissait être

la réalisation d'un de ces rêves qui viennent quelquefois caresser notre

imagination lorsque nous avons vingt ans, rêves dorés dont nous

conservons toujours le souvenir.

Voilà quelles étaient les deux femmes que nous avons rencontrées chez la

mère Sans-Refus. Nous devons maintenant faire connaître à nos lecteurs

l'événement qui avait conduit madame de Neuville et sa compagne dans cet

ignoble lieu.

Monsieur de Neuville, que le ministre de la guerre avait nommé chef de

l'état-major d'une division employée en Algérie, était parti quelques

jours auparavant pour se rendre à son poste. Ce départ avait beaucoup

contrarié sa jeune épouse, qui redoutait pour lui les dangers qu'il

allait courir; mais le colonel, en partant, l'avait rassurée autant du

moins que cela lui avait été possible, et ne voulant pas que son

absence, pendant la saison des bals et des réunions, privât la jeune

femme des plaisirs que sans doute elle avait espérés, il lui avait fait

promettre qu'elle irait dans le monde, il lui avait surtout recommandé

de ne pas négliger une de ses parentes, la marquise de Villerbanne.

Les salons de la marquise de Villerbanne, qui habitait un des hôtels de

la place Royale, étaient un terrain neutre sur lequel se rencontraient

tous les hommes distingués de la société parisienne; gentilshommes,

artistes, militaires, littérateurs ou diplomates y étaient bien reçus,

lorsque des qualités personnelles les rendaient dignes de la position

qu'ils occupaient dans le monde; aussi ces réunions étaient-elles

brillantes, animées, et, ce qui est rare, on ne s'y ennuyait jamais.

Madame de Neuville et Laure, belles toutes deux d'une beauté différente,

toutes deux jeunes et pleines de grâces, étaient les reines de ce salon,

dans lequel cependant il n'était pas rare de rencontrer de très-jeunes,

très-jolies et très-aimables femmes.

Quelle est la femme; quelque dose de sagesse qu'on lui suppose, qui

n'est pas flattée d'être l'objet des hommages empressés d'une foule

d'hommes distingués, surtout lorsque ces hommages peuvent paraître

désintéressés et provoqués seulement par une admiration vivement sentie.

On ne sera donc pas étonné lorsque nous dirons que toutes les

recommandations que monsieur de Neuville avait faites à sa femme, celle

de ne pas négliger madame de Villerbanne était la plus exactement

observée.

Madame de Neuville et Laure, après avoir donné à leur toilette ce soin

consciencieux que de jolies femmes ne négligent jamais, et qui doit

ajouter une nouvelle force à la puissance de leurs attraits, attendaient

dans le salon que les chevaux fussent attelés au coupé, lorsque Paolo

entra.

Paolo avait trente-cinq ans, il était depuis six ans au service du baron

de Noirmont, père de madame de Neuville, lors du mariage de celle-ci.

C'était un savoisien dont plusieurs années de séjour à Paris n'avaient

pas changé les moeurs primitives, bon, franc, loyal, plein de dévouement,

type de ces domestiques que l'on ne rencontre maintenant que dans les

romans ou dans les opéras-comiques, il se croyait un des membres de la

famille qu'il servait, il respectait monsieur de Neuville, il aimait sa

jeune maîtresse.

Il était entré dans le salon pour annoncer que les chevaux allaient être

prêts dans quelques minutes, cela fait il resta, Lucie devina qu'il

avait quelque chose à lui dire.

--Vous avez quelque chose à me dire, Paolo, lui dit-elle en accompagnant

ces paroles du plus gracieux sourire.

--C'est vrai, madame la comtesse, mais je ne sais si je dois...

--Allons, ne craignez rien et expliquez-vous.

--Paolo sortit une lettre de la poche de son gilet: On m'a prié de vous

remettre cette lettre, mais elle vient d'une personne à laquelle

monsieur le comte a fait défendre la porte de l'hôtel, à mademoiselle de

Mirbel et je n'ose...

--Une lettre d'Eugénie, dit Lucie, après ce qui s'est passé.

--Cette lettre vient de m'être remise par une vieille femme en

guenilles, mademoiselle de Mirbel est, à ce qu'elle assure, très-malade

et très-malheureuse, j'ai pensé que madame la comtesse... Les yeux du

bon serviteur étaient pleins de larmes, madame de Neuville vit qu'il

n'osait pas lui dire tout ce qu'il savait.

--Vous avez bien fait, Paolo, lui dit-elle, donnez-moi la lettre de

mademoiselle de Mirbel, laissez-nous maintenant, je sonnerai si j'ai

besoin de vous.

--Tu n'as pas oublié Eugénie de Mirbel, dit madame de Neuville après

avoir parcouru la lettre qu'elle avait décachetée.

--Eugénie de Mirbel, répondit Laure, une jolie brune qui est entrée dans

le monde quelques mois après mon arrivée au pensionnat.

--Oui, je sais maintenant pourquoi monsieur de Neuville m'a défendu de

la recevoir, ah! les hommes ont bien peu d'indulgence pour les fautes

qu'ils nous font commettre, écoute ceci:

«Avez-vous oublié, celle qui fut votre amie lorsqu'elle était

rieuse et innocente jeune fille? je ne le crois pas. S'il en est

ainsi, si vous avez conservé le souvenir de la pauvre Eugénie de

Mirbel, au nom de tout ce que avez de plus cher au monde, je vous

en supplie, venez à mon secours, ou plutôt venez au secours de mon

enfant. Il faut, Lucie que je sois bien misérable pour oser vous

écrire après ce qui s'est passé, si j'étais seule à souffrir, si je

n'avais pas à côté de moi, sur le grabat que je ne dois plus

quitter, une faible et innocente créature, qui elle aussi va mourir

si personne ne vient la secourir, j'aurais eu assez de courage pour

quitter la vie sans presser une main amie, sans rencontrer pour

m'aider à mourir, un regard affectueux; mais je suis mère! Lucie,

puissiez-vous ne jamais connaître les horribles souffrances d'une

mère qui ne peut rien faire pour son enfant, qui va mourir à côté

d'elle de froid et de faim. De froid et de faim, Lucie! Si vous

craignez de désobéir à monsieur de Neuville, lisez-lui ma lettre,

mettez-vous à genoux devant lui, dites-lui que l'on pardonne

beaucoup à ceux qui vont mourir, et il vous laissera venir, mais au

nom du ciel, au nom de votre respectable père qui était l'ami du

mien, hâtez-vous; mes seins sont desséchés, ma pauvre petite fille

pleure et je n'ai pas seulement un sou, un sou! pour lui acheter un

peu de lait.»

--Partons de suite, Lucie, dit Laure lorsque madame de Neuville eut

achevé la lecture de cette lettre; partons de suite, si M. de Neuville

était ici, il viendrait avec nous, j'en suis sûre.

--Oh! oui, répondit Lucie, M. de Neuville m'a défendu de voir Eugénie,

et il avait raison, mais elle n'était pas malheureuse alors.

Lucie et Laure jetèrent une pelisse sur leurs épaules puis madame de

Neuville sonna, ce fut Paolo qui se présenta.

--Vous allez me chercher un fiacre sur la place la plus voisine, vous le

conduirez près de la petite porte du jardin, rue Larochefoucault, où

vous m'attendrez, lui dit-elle.

Bien qu'elle n'eût pas l'intention de cacher à son mari la démarche

qu'elle allait faire, madame de Neuville croyait devoir se servir d'une

voiture de place, afin de ne pas se trouver, pour ainsi dire, obligée de

déduire à ses gens, les raisons qui l'engageaient à visiter une

personne qui demeurait dans la rue de la Tannerie, au lieu d'aller

passer la soirée chez madame de Villerbanne.

La soirée était déjà avancée, lorsque Lucie et Laure montèrent en

voiture après avoir traversé le vaste jardin de l'hôtel.

--Cette pauvre Eugénie, disait madame de Neuville en montant en voiture,

il faut qu'elle soit bien malheureuse, pour s'être déterminée à m'écrire

une lettre semblable à celle que je viens de recevoir; oh! mon amie,

combien nous devons nous trouver heureuses, si nous comparons notre sort

à celui de la pauvre Eugénie de Mirbel.

La comtesse ne dit plus rien pendant tout le temps que le fiacre mit à

franchir l'espace qui sépare la rue Saint-Lazare de la rue de la

Tannerie; le sort malheureux de son ancienne amie paraissait l'affecter

vivement, et Laure, sur laquelle la tristesse qui assombrissait ses

traits paraissait réagir, n'osait troubler ses réflexions.

On démolissait en ce moment, dans la rue de la Tannerie, les vieilles

masures qui ont fait place aux constructions nouvelles, qui avoisinent

maintenant la place de l'hôtel de ville; la rue, déjà étroite, était

encombrée de gravois, qui la rendait impraticable aux voitures, aussi

avait-elle été barrée; les deux femmes avaient donc été forcées de

laisser le fiacre qui les avait amenées au coin de la rue

Planche-Mibray.

Elles trouvèrent sans difficulté la demeure d'Eugénie de Mirbel, la

pauvre fille n'avait pas fait une peinture exagérée de son affreuse

misère, dont l'aspect navra le coeur de madame de Neuville.

Les murs de la mansarde qu'elle habitait étaient nus, et le vent s'y

frayait un passage, malgré les tampons de chiffons avec lesquels on

avait essayé de remplacer les vitres absentes, du châssis d'imposte qui

éclairait ce galetas, Eugénie était couchée sur un mince matelas

d'étoupes, posé sur un mauvais lit de sangle, et couverte seulement

d'une légère couverture de coton, jadis blanche; elle tenait entre ses

bras une jolie petite fille âgée au plus de trois mois, les yeux de la

pauvre mère, profondément enfoncés dans leur orbite et entourés d'un

cercle noir, annonçaient qu'elle était en proie à une fièvre dévorante.

--Ah! te voilà, dit-elle lorsqu'elle vit entrer madame de Neuville

suivie de Laure; je croyais que tu ne viendrais pas, je suis si

malheureuse!

--Ma pauvre Eugénie! s'écria Lucie en fondant en larmes, oh! oui, tu es

bien malheureuse!... Mais pourquoi ne m'as-tu pas écrit plus tôt?

--Ecoute, Lucie, je vais mourir, dit Eugénie en attirant vers elle la

comtesse de Neuville pour lui montrer son enfant; je vais mourir, mais

tu prendras soin de ma fille; tu me le promets, n'est-ce pas?

--Non, tu ne mourras pas, ma pauvre amie, tu es jeune, la nature est

forte à ton âge.

Eugénie secoua tristement la tête.

--Occupe-toi de ma fille, dit-elle en mettant son enfant entre les bras

de la comtesse.

Lucie envoya chercher un médecin, une garde, fit acheter tout ce qui

était nécessaire pour attendre qu'Eugénie eût repris assez de forces

pour pouvoir être transportée dans une maison de santé: elle donna un

peu d'argent à la vieille femme qui avait apporté la lettre de son

ancienne amie; tous ces soins avaient nécessité un temps assez long,

aussi était-il près de minuit lorsqu'elle quitta son amie, en lui

promettant de venir la voir dans la journée du lendemain. Le lecteur

sait comment elle fut, ainsi que Laure, renversée par Vernier les bas

bleus, qui se sauvait de chez la mère Sans-Refus à la suite d'une

querelle, et quelles furent les suites de cette chute.

Une demi-heure après sa sortie de chez la mère Sans-Refus, la comtesse

de Neuville, ainsi que nous l'avons dit, rentrait à son hôtel, avec

Laure, par la petite porte du jardin, près de laquelle, fidèle à la

consigne qu'il avait reçue, Paolo était démeuré en faction.

La blessure de madame de Neuville, sans être très-grave, nécessitait

cependant des soins immédiats; elle fit donc appeler de suite le docteur

Matheo, médecin ordinaire de l'hôtel.

Les remèdes du docteur l'avaient beaucoup soulagée; cependant, ainsi que

cela arrive souvent lorsque l'on vient d'éprouver de violentes

sensations, elle passa une nuit très-agitée; des songes qui retraçaient

à son esprit les événements qui venaient de se passer, vinrent troubler

son sommeil; et lorsqu'elle s'éveillait le front baigné de sueur, la

pensée des dangers qu'elle avait courus, et auxquels elle avait exposé

sa jeune amie, venait porter le trouble dans tous ses sens.

Toutes ses inquiétudes redoublèrent lorsqu'elle s'aperçut qu'on lui

avait volé un petit carnet orné d'incrustations qui contenait, outre ses

cartes, deux billets de banque de mille francs.

Laure, qui avait passé la nuit près d'elle, et à laquelle elle faisait

connaître cette circonstance, et les craintes qu'elle lui inspirait,

cherchait à la consoler de son mieux. Nous avons commis, lui disait

Lucie, une grave inconséquence en nous risquant à une heure indue dans

un quartier désert...

--A-t-on le temps de penser à tout, lorsqu'il s'agit de faire une bonne

action? lui répondit Laure. Au reste, c'est sans raison que tu

t'inquiètes; celui qui a volé ton carnet ne s'attachera sans doute qu'à

la valeur des billets.

--Mais cet homme, d'abord si brutal et qui a pris si subitement le ton,

les manières et le langage d'un homme du monde, et qui a empêché l'un de

ceux qui sont sortis de la salle du fond de me prendre mon collier, qui

peut-il être?

--Sans doute un honnête ouvrier qui n'a pas voulu voir commettre en sa

présence un vol qu'il pouvait empêcher.

--Tu te trompes, Laure, cet homme n'est pas un ouvrier, et je ne sais

pourquoi, mais ce que je crains le plus, c'est que ce soit entre ses

mains que soit tombé mon carnet.

--De grâce, tranquillise-toi, ma chère Lucie, il y a mille à parier

contre un que ce que tu crains n'arrivera pas.

Laure parlait encore, lorsqu'une femme de chambre annonça le valet qui

avait été expédié par le marquis de Pourrières, madame de Neuville brisa

le cachet armorié du paquet qui lui fut remis, et en ouvrit l'enveloppe

en tremblant, il contenait le carnet, les deux billets de banque, et

parmi les cartes, un petit billet dont voici le contenu:

«Je bénis le ciel qui a fait tomber entre mes mains le carnet que vous

avez perdu dans la maison où je vous ai rencontrée; j'espère, madame la

comtesse, qu'il me sera permis de vous présenter mes hommages en un lieu

plus convenable.»

La comtesse ne put rien apprendre du domestique qu'elle voulut

questionner elle-même, il obéit scrupuleusement à la consigne qu'il

avait reçue.

Les armes qui ornaient la lettre et la main qui l'avait tracée, étaient

tout à fait inconnues à madame de Neuville.

V.--Les débuts d'un grand homme.

Un marchand de nouveautés et de mercerie, et sa femme, habitaient depuis

plusieurs années une jolie petite maison de la rue des Consuls à

Toulouse.

Le succès avait couronné la constante activité et la loyauté bien connue

de ce marchand qui, petit à petit, était devenu un négociant

recommandable et avait acquis une fortune qui, chaque jour, devenait

plus rondelette; le père Salvador, il se nommait ainsi, avait longtemps

désiré un enfant, enfin le ciel avait exaucé ses voeux et après dix ans

d'union, son alerte et intelligente ménagère avait donné le jour à un

fils dont la venue ici-bas avait été célébrée par une fête à laquelle

avaient été conviés tous les amis et voisins.

Un de ces repas homériques comme il ne s'en fait qu'en province, repas

qui durent plusieurs heures pendant lesquelles on débouche les vieilles

bouteilles réservées pour les grandes occasions, et dont on conserve le

souvenir pendant plusieurs années avait couronné la fête.

Le fils du père Salvador, à quatorze ans, paraissait en avoir dix-huit,

tant il était grand et bien constitué. Les jeunes filles remarquaient

déjà la régularité de ses traits, ses beaux yeux bleus et ses

magnifiques cheveux blonds dont les longues boucles tombaient jusque sur

ses épaules.

La nature avait accordé au jeune Salvador ses plus précieuses faveurs,

son intelligence n'était pas au-dessous des agréments de sa personne,

aussi avait-il obtenu au collège les plus éclatants succès, à quinze ans

il allait passer son examen de bachelier ès-lettres, et ses parents,

dont il était l'orgueil et la joie, voulaient en faire un avocat. «Notre

fils sera bien sûr un avocat distingué, et maintenant un avocat

distingué peut tout espérer,» disait souvent à sa ménagère le bon père

Salvador, qui lisait les journaux du temps et qui n'était pas aussi

simple que le prétendaient ses voisins.

La maison du père Salvador était assez vaste pour qu'il lui restât

quelques chambres sans emploi; l'honnête négociant qui savait tirer

parti de tout, avait fait meubler ces chambres, qu'il louait soit à des

marchands étrangers, soit à des officiers de la garnison, mais le père

Salvador n'admettait pas tout le monde au nombre de ses locataires, en

fait de marchands, il ne recevait que ceux qui se recommandaient d'un de

ses correspondants; il ne voulait en fait d'officiers que ceux dont

l'âge et le grade pouvaient garantir la conduite, une seule fois, il

avait dérogé à ses habitudes; un homme qui s'était dit négociant à

Marseille, et dont au reste les papiers de sûreté étaient parfaitement

en règle, s'était présenté chez lui sans être porteur de la

recommandation obligée, le père Salvador aurait bien voulu ne pas lui

accorder sa demande, mais cet homme était doué d'une physionomie si

honnête, il s'exprimait avec tant de politesse, qu'il n'avait pas osé le

refuser.

Cet homme était revenu plusieurs fois, et sa conduite d'une rigidité

exemplaire, qui ne s'était pas démentie depuis plusieurs années, la

constante régularité de ses habitudes, lui avaient acquis enfin la

confiance des époux Salvador, qui avaient pris l'habitude de le

consulter lorsqu'il s'agissait pour eux d'une affaire importante.

Cet étranger, qui se faisait appeler Duchemin, paraissait aimer beaucoup

le jeune Salvador, qui, de son côté, le voyait toujours arriver chez son

père avec un nouveau plaisir. Il causait souvent avec lui de ses études,

il lui faisait raconter les nombreux voyages qu'il disait avoir faits,

et le jeune homme qui rêvait une vie aventureuse, s'enthousiasmait à ces

récits combinés avec assez d'art pour éveiller son imagination sans

blesser les susceptibilités des parents. Ceux-ci, charmés de ce qu'on

fournissait à leur fils l'occasion de faire montre des connaissances

qu'il avait acquises, accordaient à l'étranger une légère portion de

l'attachement qu'ils avaient voué à leur unique enfant.

Duchemin, que les nécessités de son commerce amenaient deux ou trois

fois par année à Toulouse, se trouvait chez les époux Salvador au moment

où leur fils se disposait à passer son examen de bachelier ès-lettres.

Duchemin, qui avait annoncé son départ, le retarda pour assister au

triomphe du jeune homme, il fut reçu, cela n'étonna personne; cependant

la joie de ses parents fut grande, et Duchemin fut invité à prendre part

à la petite fête qui fut donnée à cette occasion.

Le lendemain, Duchemin annonça qu'il devait aller à Muret, où il

resterait trois jours; il fit naître au jeune homme l'idée de demander à

ses parents la permission de l'accompagner. Le père Salvador ne pouvait

rien refuser à son fils après un triomphe aussi éclatant que celui qu'il

venait d'obtenir, aussi s'empressa-t-il d'accorder au jeune homme la

légère faveur qu'il sollicitait, et le lendemain, à sept heures du

matin, une voiture de louage vint prendre les voyageurs. Le temps était

superbe, et le ciel bleu, parsemé de petits nuages argentés, annonçait

une belle journée, tout le monde était joyeux; cependant, en voyant son

fils bien-aimé quitter pour la première fois le toit paternel, la mère

ne put retenir ses larmes; une voix secrète qu'elle s'efforçait en vain

d'étouffer, un pressentiment que rien n'avait pu faire naître et que

rien ne justifiait, lui disait qu'elle ne reverrait plus son enfant:

elle cherchait sans pouvoir y parvenir à chasser les pensées

affligeantes qui traversaient son esprit et elle allait déclarer qu'elle

ne pouvait consentir à se séparer de son fils, lorsque le cheval prenant

le petit trot, la voiture s'éloigna.

--Que Dieu et la sainte Vierge le protègent! dit madame Salvador,

lorsque la carriole d'osier, qui emportait son cher fils, disparut au

milieu des tourbillons de poussière qu'elle soulevait sur la route.

Les vrais mystères de Paris · 第 3 / 99 段