nécessités de notre industrie me forçaient de me trouver souvent avec
eux, et je vous assure, cher marquis, que cela me faisait beaucoup
souffrir, c'étaient des hommes sans éducation qui n'avaient nulle
élégance dans les manières. Je m'étais cependant intéressé à Lion, je
l'avais conduit chez mon tailleur, un véritable artiste, peines perdues,
mon cher.
--C'étaient de braves garçons, ajouta de Pourrières. Mais, après tout,
j'aime mieux les savoir morts qu'arrêtés; c'est beaucoup plus sûr. Les
morts sont discrets.
La conversation continua quelques instants encore, puis de Lussan quitta
de Pourrières et Roman, après avoir salué le marquis et son ami avec
cette grâce et cette urbanité, apanage ordinaire d'un gentilhomme de
bonne maison.
IV.--La comtesse de Neuville
Madame de Neuville et Laure de Beaumont, son amie, habitaient rue
Saint-Lazare, près celle Larochefoucault, une de ces anciennes et vastes
demeures qui ne ressemblent en rien aux constructions de notre époque,
auxquelles une main parcimonieuse paraît avoir mesuré l'air et l'espace.
Le comte de Neuville, gentilhomme de bonne souche, était, au moment où
commence cette histoire, colonel au corps royal d'état-major, et tous
ses grades avaient été acquis sur le champ de bataille, toutes les
décorations qui brillaient sur sa poitrine, avaient été le prix du sang
ou d'une action d'éclat, ce qui n'est pas commun par le temps qui court.
Le comte de Neuville était doué de cette franchise de coeur, apanage
ordinaire des hommes qui ont longtemps vécu dans les camps; et les seuls
défauts qu'il eût été possible de lui reprocher avec quelque apparence
de raison, étaient une extrême susceptibilité et une certaine violence
de caractère qui seraient passées inaperçues chez tout autre individu,
mais que faisaient remarquer son âge et sa position dans le monde.
Comme on le pense bien, Lucie, en épousant le comte de Neuville, n'avait
pas contracté un mariage d'inclination; mais comme elle n'était, avant
son mariage, jamais sortie du pensionnat dans lequel elle avait été
élevée, elle avait accepté sans éprouver le moindre chagrin un homme que
des qualités estimables et un extérieur qui, sans être séduisant,
n'était pas dépourvu d'un certain charme, recommandaient suffisamment.
Grâce aux soins éclairés des personnes qui avaient fait son éducation,
elle n'avait pas lu les productions échevelées des femmes incomprises de
notre époque; aussi elle avait envisagé sa position sans répugnance, et
les bonnes qualités de son époux aidant, elle en était venue à éprouver
pour lui cet attachement calme et réfléchi qui dure souvent plus
longtemps que l'amour, et presque toujours conduit au port après une vie
parfaitement heureuse, lorsque des événements imprévus ne viennent pas
déranger le cours ordinaire de l'existence.
La comtesse Lucie de Neuville était une très-jeune et très-jolie femme,
quelque peu capricieuse, assez volontaire, mais bonne, spirituelle,
douée en un mot de cette générosité grande, et de cette parfaite
distinction qui paraissent n'appartenir qu'à de certaines
individualités.
Lucie avait perdu son père quelques mois après son mariage; son frère
aîné, élevé loin d'elle, avait été tué en Afrique lorsqu'elle n'était
encore qu'une enfant; son mari était donc le seul homme au monde dont la
protection lui fût acquise.
Laure de Beaumont était orpheline, mais un oncle maternel qui habitait
une contrée éloignée s'intéressait à elle, et à la fin de chaque
semestre faisait tenir à la maîtresse du pensionnat dans lequel elle
avait été élevée avec madame de Neuville, une somme assez considérable
pour lui assurer tous les soins et tous les égards imaginables.
Lorsque Lucie eut épousé le comte de Neuville, désirant ne pas être
séparée de Laure qu'elle aimait et dont elle était aimée, elle avait
voulu qu'elle vînt habiter son hôtel et en avait fait son amie et sa
compagne de tous les instants.
L'oncle de Laure, dont le comte de Neuville avait sollicité le
consentement, avait approuvé cet arrangement, qui permettait à sa nièce
de quitter son pensionnat et lui donnait dans le monde une position
convenable.
Laure avait dix-huit ans: c'était une blonde charmante, rien n'était
plus séduisant que la gracieuse désinvolture de ses mouvements; le bleu
azuré de ses yeux faisait excuser la pâleur de son visage, et ses
traits, empreints de cette distinction, apanage ordinaire des races
privilégiées, décelaient une belle âme; on ne pouvait l'entendre sans
éprouver une douce émotion; en un mot, cette jeune fille paraissait être
la réalisation d'un de ces rêves qui viennent quelquefois caresser notre
imagination lorsque nous avons vingt ans, rêves dorés dont nous
conservons toujours le souvenir.
Voilà quelles étaient les deux femmes que nous avons rencontrées chez la
mère Sans-Refus. Nous devons maintenant faire connaître à nos lecteurs
l'événement qui avait conduit madame de Neuville et sa compagne dans cet
ignoble lieu.
Monsieur de Neuville, que le ministre de la guerre avait nommé chef de
l'état-major d'une division employée en Algérie, était parti quelques
jours auparavant pour se rendre à son poste. Ce départ avait beaucoup
contrarié sa jeune épouse, qui redoutait pour lui les dangers qu'il
allait courir; mais le colonel, en partant, l'avait rassurée autant du
moins que cela lui avait été possible, et ne voulant pas que son
absence, pendant la saison des bals et des réunions, privât la jeune
femme des plaisirs que sans doute elle avait espérés, il lui avait fait
promettre qu'elle irait dans le monde, il lui avait surtout recommandé
de ne pas négliger une de ses parentes, la marquise de Villerbanne.
Les salons de la marquise de Villerbanne, qui habitait un des hôtels de
la place Royale, étaient un terrain neutre sur lequel se rencontraient
tous les hommes distingués de la société parisienne; gentilshommes,
artistes, militaires, littérateurs ou diplomates y étaient bien reçus,
lorsque des qualités personnelles les rendaient dignes de la position
qu'ils occupaient dans le monde; aussi ces réunions étaient-elles
brillantes, animées, et, ce qui est rare, on ne s'y ennuyait jamais.
Madame de Neuville et Laure, belles toutes deux d'une beauté différente,
toutes deux jeunes et pleines de grâces, étaient les reines de ce salon,
dans lequel cependant il n'était pas rare de rencontrer de très-jeunes,
très-jolies et très-aimables femmes.
Quelle est la femme; quelque dose de sagesse qu'on lui suppose, qui
n'est pas flattée d'être l'objet des hommages empressés d'une foule
d'hommes distingués, surtout lorsque ces hommages peuvent paraître
désintéressés et provoqués seulement par une admiration vivement sentie.
On ne sera donc pas étonné lorsque nous dirons que toutes les
recommandations que monsieur de Neuville avait faites à sa femme, celle
de ne pas négliger madame de Villerbanne était la plus exactement
observée.
Madame de Neuville et Laure, après avoir donné à leur toilette ce soin
consciencieux que de jolies femmes ne négligent jamais, et qui doit
ajouter une nouvelle force à la puissance de leurs attraits, attendaient
dans le salon que les chevaux fussent attelés au coupé, lorsque Paolo
entra.
Paolo avait trente-cinq ans, il était depuis six ans au service du baron
de Noirmont, père de madame de Neuville, lors du mariage de celle-ci.
C'était un savoisien dont plusieurs années de séjour à Paris n'avaient
pas changé les moeurs primitives, bon, franc, loyal, plein de dévouement,
type de ces domestiques que l'on ne rencontre maintenant que dans les
romans ou dans les opéras-comiques, il se croyait un des membres de la
famille qu'il servait, il respectait monsieur de Neuville, il aimait sa
jeune maîtresse.
Il était entré dans le salon pour annoncer que les chevaux allaient être
prêts dans quelques minutes, cela fait il resta, Lucie devina qu'il
avait quelque chose à lui dire.
--Vous avez quelque chose à me dire, Paolo, lui dit-elle en accompagnant
ces paroles du plus gracieux sourire.
--C'est vrai, madame la comtesse, mais je ne sais si je dois...
--Allons, ne craignez rien et expliquez-vous.
--Paolo sortit une lettre de la poche de son gilet: On m'a prié de vous
remettre cette lettre, mais elle vient d'une personne à laquelle
monsieur le comte a fait défendre la porte de l'hôtel, à mademoiselle de
Mirbel et je n'ose...
--Une lettre d'Eugénie, dit Lucie, après ce qui s'est passé.
--Cette lettre vient de m'être remise par une vieille femme en
guenilles, mademoiselle de Mirbel est, à ce qu'elle assure, très-malade
et très-malheureuse, j'ai pensé que madame la comtesse... Les yeux du
bon serviteur étaient pleins de larmes, madame de Neuville vit qu'il
n'osait pas lui dire tout ce qu'il savait.
--Vous avez bien fait, Paolo, lui dit-elle, donnez-moi la lettre de
mademoiselle de Mirbel, laissez-nous maintenant, je sonnerai si j'ai
besoin de vous.
--Tu n'as pas oublié Eugénie de Mirbel, dit madame de Neuville après
avoir parcouru la lettre qu'elle avait décachetée.
--Eugénie de Mirbel, répondit Laure, une jolie brune qui est entrée dans
le monde quelques mois après mon arrivée au pensionnat.
--Oui, je sais maintenant pourquoi monsieur de Neuville m'a défendu de
la recevoir, ah! les hommes ont bien peu d'indulgence pour les fautes
qu'ils nous font commettre, écoute ceci:
«Avez-vous oublié, celle qui fut votre amie lorsqu'elle était
rieuse et innocente jeune fille? je ne le crois pas. S'il en est
ainsi, si vous avez conservé le souvenir de la pauvre Eugénie de
Mirbel, au nom de tout ce que avez de plus cher au monde, je vous
en supplie, venez à mon secours, ou plutôt venez au secours de mon
enfant. Il faut, Lucie que je sois bien misérable pour oser vous
écrire après ce qui s'est passé, si j'étais seule à souffrir, si je
n'avais pas à côté de moi, sur le grabat que je ne dois plus
quitter, une faible et innocente créature, qui elle aussi va mourir
si personne ne vient la secourir, j'aurais eu assez de courage pour
quitter la vie sans presser une main amie, sans rencontrer pour
m'aider à mourir, un regard affectueux; mais je suis mère! Lucie,
puissiez-vous ne jamais connaître les horribles souffrances d'une
mère qui ne peut rien faire pour son enfant, qui va mourir à côté
d'elle de froid et de faim. De froid et de faim, Lucie! Si vous
craignez de désobéir à monsieur de Neuville, lisez-lui ma lettre,
mettez-vous à genoux devant lui, dites-lui que l'on pardonne
beaucoup à ceux qui vont mourir, et il vous laissera venir, mais au
nom du ciel, au nom de votre respectable père qui était l'ami du
mien, hâtez-vous; mes seins sont desséchés, ma pauvre petite fille
pleure et je n'ai pas seulement un sou, un sou! pour lui acheter un
peu de lait.»
--Partons de suite, Lucie, dit Laure lorsque madame de Neuville eut
achevé la lecture de cette lettre; partons de suite, si M. de Neuville
était ici, il viendrait avec nous, j'en suis sûre.
--Oh! oui, répondit Lucie, M. de Neuville m'a défendu de voir Eugénie,
et il avait raison, mais elle n'était pas malheureuse alors.
Lucie et Laure jetèrent une pelisse sur leurs épaules puis madame de
Neuville sonna, ce fut Paolo qui se présenta.
--Vous allez me chercher un fiacre sur la place la plus voisine, vous le
conduirez près de la petite porte du jardin, rue Larochefoucault, où
vous m'attendrez, lui dit-elle.
Bien qu'elle n'eût pas l'intention de cacher à son mari la démarche
qu'elle allait faire, madame de Neuville croyait devoir se servir d'une
voiture de place, afin de ne pas se trouver, pour ainsi dire, obligée de
déduire à ses gens, les raisons qui l'engageaient à visiter une
personne qui demeurait dans la rue de la Tannerie, au lieu d'aller
passer la soirée chez madame de Villerbanne.
La soirée était déjà avancée, lorsque Lucie et Laure montèrent en
voiture après avoir traversé le vaste jardin de l'hôtel.
--Cette pauvre Eugénie, disait madame de Neuville en montant en voiture,
il faut qu'elle soit bien malheureuse, pour s'être déterminée à m'écrire
une lettre semblable à celle que je viens de recevoir; oh! mon amie,
combien nous devons nous trouver heureuses, si nous comparons notre sort
à celui de la pauvre Eugénie de Mirbel.
La comtesse ne dit plus rien pendant tout le temps que le fiacre mit à
franchir l'espace qui sépare la rue Saint-Lazare de la rue de la
Tannerie; le sort malheureux de son ancienne amie paraissait l'affecter
vivement, et Laure, sur laquelle la tristesse qui assombrissait ses
traits paraissait réagir, n'osait troubler ses réflexions.
On démolissait en ce moment, dans la rue de la Tannerie, les vieilles
masures qui ont fait place aux constructions nouvelles, qui avoisinent
maintenant la place de l'hôtel de ville; la rue, déjà étroite, était
encombrée de gravois, qui la rendait impraticable aux voitures, aussi
avait-elle été barrée; les deux femmes avaient donc été forcées de
laisser le fiacre qui les avait amenées au coin de la rue
Planche-Mibray.
Elles trouvèrent sans difficulté la demeure d'Eugénie de Mirbel, la
pauvre fille n'avait pas fait une peinture exagérée de son affreuse
misère, dont l'aspect navra le coeur de madame de Neuville.
Les murs de la mansarde qu'elle habitait étaient nus, et le vent s'y
frayait un passage, malgré les tampons de chiffons avec lesquels on
avait essayé de remplacer les vitres absentes, du châssis d'imposte qui
éclairait ce galetas, Eugénie était couchée sur un mince matelas
d'étoupes, posé sur un mauvais lit de sangle, et couverte seulement
d'une légère couverture de coton, jadis blanche; elle tenait entre ses
bras une jolie petite fille âgée au plus de trois mois, les yeux de la
pauvre mère, profondément enfoncés dans leur orbite et entourés d'un
cercle noir, annonçaient qu'elle était en proie à une fièvre dévorante.
--Ah! te voilà, dit-elle lorsqu'elle vit entrer madame de Neuville
suivie de Laure; je croyais que tu ne viendrais pas, je suis si
malheureuse!
--Ma pauvre Eugénie! s'écria Lucie en fondant en larmes, oh! oui, tu es
bien malheureuse!... Mais pourquoi ne m'as-tu pas écrit plus tôt?
--Ecoute, Lucie, je vais mourir, dit Eugénie en attirant vers elle la
comtesse de Neuville pour lui montrer son enfant; je vais mourir, mais
tu prendras soin de ma fille; tu me le promets, n'est-ce pas?
--Non, tu ne mourras pas, ma pauvre amie, tu es jeune, la nature est
forte à ton âge.
Eugénie secoua tristement la tête.
--Occupe-toi de ma fille, dit-elle en mettant son enfant entre les bras
de la comtesse.
Lucie envoya chercher un médecin, une garde, fit acheter tout ce qui
était nécessaire pour attendre qu'Eugénie eût repris assez de forces
pour pouvoir être transportée dans une maison de santé: elle donna un
peu d'argent à la vieille femme qui avait apporté la lettre de son
ancienne amie; tous ces soins avaient nécessité un temps assez long,
aussi était-il près de minuit lorsqu'elle quitta son amie, en lui
promettant de venir la voir dans la journée du lendemain. Le lecteur
sait comment elle fut, ainsi que Laure, renversée par Vernier les bas
bleus, qui se sauvait de chez la mère Sans-Refus à la suite d'une
querelle, et quelles furent les suites de cette chute.
Une demi-heure après sa sortie de chez la mère Sans-Refus, la comtesse
de Neuville, ainsi que nous l'avons dit, rentrait à son hôtel, avec
Laure, par la petite porte du jardin, près de laquelle, fidèle à la
consigne qu'il avait reçue, Paolo était démeuré en faction.
La blessure de madame de Neuville, sans être très-grave, nécessitait
cependant des soins immédiats; elle fit donc appeler de suite le docteur
Matheo, médecin ordinaire de l'hôtel.
Les remèdes du docteur l'avaient beaucoup soulagée; cependant, ainsi que
cela arrive souvent lorsque l'on vient d'éprouver de violentes
sensations, elle passa une nuit très-agitée; des songes qui retraçaient
à son esprit les événements qui venaient de se passer, vinrent troubler
son sommeil; et lorsqu'elle s'éveillait le front baigné de sueur, la
pensée des dangers qu'elle avait courus, et auxquels elle avait exposé
sa jeune amie, venait porter le trouble dans tous ses sens.
Toutes ses inquiétudes redoublèrent lorsqu'elle s'aperçut qu'on lui
avait volé un petit carnet orné d'incrustations qui contenait, outre ses
cartes, deux billets de banque de mille francs.
Laure, qui avait passé la nuit près d'elle, et à laquelle elle faisait
connaître cette circonstance, et les craintes qu'elle lui inspirait,
cherchait à la consoler de son mieux. Nous avons commis, lui disait
Lucie, une grave inconséquence en nous risquant à une heure indue dans
un quartier désert...
--A-t-on le temps de penser à tout, lorsqu'il s'agit de faire une bonne
action? lui répondit Laure. Au reste, c'est sans raison que tu
t'inquiètes; celui qui a volé ton carnet ne s'attachera sans doute qu'à
la valeur des billets.
--Mais cet homme, d'abord si brutal et qui a pris si subitement le ton,
les manières et le langage d'un homme du monde, et qui a empêché l'un de
ceux qui sont sortis de la salle du fond de me prendre mon collier, qui
peut-il être?
--Sans doute un honnête ouvrier qui n'a pas voulu voir commettre en sa
présence un vol qu'il pouvait empêcher.
--Tu te trompes, Laure, cet homme n'est pas un ouvrier, et je ne sais
pourquoi, mais ce que je crains le plus, c'est que ce soit entre ses
mains que soit tombé mon carnet.
--De grâce, tranquillise-toi, ma chère Lucie, il y a mille à parier
contre un que ce que tu crains n'arrivera pas.
Laure parlait encore, lorsqu'une femme de chambre annonça le valet qui
avait été expédié par le marquis de Pourrières, madame de Neuville brisa
le cachet armorié du paquet qui lui fut remis, et en ouvrit l'enveloppe
en tremblant, il contenait le carnet, les deux billets de banque, et
parmi les cartes, un petit billet dont voici le contenu:
«Je bénis le ciel qui a fait tomber entre mes mains le carnet que vous
avez perdu dans la maison où je vous ai rencontrée; j'espère, madame la
comtesse, qu'il me sera permis de vous présenter mes hommages en un lieu
plus convenable.»
La comtesse ne put rien apprendre du domestique qu'elle voulut
questionner elle-même, il obéit scrupuleusement à la consigne qu'il
avait reçue.
Les armes qui ornaient la lettre et la main qui l'avait tracée, étaient
tout à fait inconnues à madame de Neuville.
V.--Les débuts d'un grand homme.
Un marchand de nouveautés et de mercerie, et sa femme, habitaient depuis
plusieurs années une jolie petite maison de la rue des Consuls à
Toulouse.
Le succès avait couronné la constante activité et la loyauté bien connue
de ce marchand qui, petit à petit, était devenu un négociant
recommandable et avait acquis une fortune qui, chaque jour, devenait
plus rondelette; le père Salvador, il se nommait ainsi, avait longtemps
désiré un enfant, enfin le ciel avait exaucé ses voeux et après dix ans
d'union, son alerte et intelligente ménagère avait donné le jour à un
fils dont la venue ici-bas avait été célébrée par une fête à laquelle
avaient été conviés tous les amis et voisins.
Un de ces repas homériques comme il ne s'en fait qu'en province, repas
qui durent plusieurs heures pendant lesquelles on débouche les vieilles
bouteilles réservées pour les grandes occasions, et dont on conserve le
souvenir pendant plusieurs années avait couronné la fête.
Le fils du père Salvador, à quatorze ans, paraissait en avoir dix-huit,
tant il était grand et bien constitué. Les jeunes filles remarquaient
déjà la régularité de ses traits, ses beaux yeux bleus et ses
magnifiques cheveux blonds dont les longues boucles tombaient jusque sur
ses épaules.
La nature avait accordé au jeune Salvador ses plus précieuses faveurs,
son intelligence n'était pas au-dessous des agréments de sa personne,
aussi avait-il obtenu au collège les plus éclatants succès, à quinze ans
il allait passer son examen de bachelier ès-lettres, et ses parents,
dont il était l'orgueil et la joie, voulaient en faire un avocat. «Notre
fils sera bien sûr un avocat distingué, et maintenant un avocat
distingué peut tout espérer,» disait souvent à sa ménagère le bon père
Salvador, qui lisait les journaux du temps et qui n'était pas aussi
simple que le prétendaient ses voisins.
La maison du père Salvador était assez vaste pour qu'il lui restât
quelques chambres sans emploi; l'honnête négociant qui savait tirer
parti de tout, avait fait meubler ces chambres, qu'il louait soit à des
marchands étrangers, soit à des officiers de la garnison, mais le père
Salvador n'admettait pas tout le monde au nombre de ses locataires, en
fait de marchands, il ne recevait que ceux qui se recommandaient d'un de
ses correspondants; il ne voulait en fait d'officiers que ceux dont
l'âge et le grade pouvaient garantir la conduite, une seule fois, il
avait dérogé à ses habitudes; un homme qui s'était dit négociant à
Marseille, et dont au reste les papiers de sûreté étaient parfaitement
en règle, s'était présenté chez lui sans être porteur de la
recommandation obligée, le père Salvador aurait bien voulu ne pas lui
accorder sa demande, mais cet homme était doué d'une physionomie si
honnête, il s'exprimait avec tant de politesse, qu'il n'avait pas osé le
refuser.
Cet homme était revenu plusieurs fois, et sa conduite d'une rigidité
exemplaire, qui ne s'était pas démentie depuis plusieurs années, la
constante régularité de ses habitudes, lui avaient acquis enfin la
confiance des époux Salvador, qui avaient pris l'habitude de le
consulter lorsqu'il s'agissait pour eux d'une affaire importante.
Cet étranger, qui se faisait appeler Duchemin, paraissait aimer beaucoup
le jeune Salvador, qui, de son côté, le voyait toujours arriver chez son
père avec un nouveau plaisir. Il causait souvent avec lui de ses études,
il lui faisait raconter les nombreux voyages qu'il disait avoir faits,
et le jeune homme qui rêvait une vie aventureuse, s'enthousiasmait à ces
récits combinés avec assez d'art pour éveiller son imagination sans
blesser les susceptibilités des parents. Ceux-ci, charmés de ce qu'on
fournissait à leur fils l'occasion de faire montre des connaissances
qu'il avait acquises, accordaient à l'étranger une légère portion de
l'attachement qu'ils avaient voué à leur unique enfant.
Duchemin, que les nécessités de son commerce amenaient deux ou trois
fois par année à Toulouse, se trouvait chez les époux Salvador au moment
où leur fils se disposait à passer son examen de bachelier ès-lettres.
Duchemin, qui avait annoncé son départ, le retarda pour assister au
triomphe du jeune homme, il fut reçu, cela n'étonna personne; cependant
la joie de ses parents fut grande, et Duchemin fut invité à prendre part
à la petite fête qui fut donnée à cette occasion.
Le lendemain, Duchemin annonça qu'il devait aller à Muret, où il
resterait trois jours; il fit naître au jeune homme l'idée de demander à
ses parents la permission de l'accompagner. Le père Salvador ne pouvait
rien refuser à son fils après un triomphe aussi éclatant que celui qu'il
venait d'obtenir, aussi s'empressa-t-il d'accorder au jeune homme la
légère faveur qu'il sollicitait, et le lendemain, à sept heures du
matin, une voiture de louage vint prendre les voyageurs. Le temps était
superbe, et le ciel bleu, parsemé de petits nuages argentés, annonçait
une belle journée, tout le monde était joyeux; cependant, en voyant son
fils bien-aimé quitter pour la première fois le toit paternel, la mère
ne put retenir ses larmes; une voix secrète qu'elle s'efforçait en vain
d'étouffer, un pressentiment que rien n'avait pu faire naître et que
rien ne justifiait, lui disait qu'elle ne reverrait plus son enfant:
elle cherchait sans pouvoir y parvenir à chasser les pensées
affligeantes qui traversaient son esprit et elle allait déclarer qu'elle
ne pouvait consentir à se séparer de son fils, lorsque le cheval prenant
le petit trot, la voiture s'éloigna.
--Que Dieu et la sainte Vierge le protègent! dit madame Salvador,
lorsque la carriole d'osier, qui emportait son cher fils, disparut au
milieu des tourbillons de poussière qu'elle soulevait sur la route.