--N'grouillez pas, lui dit-elle, vous vous feriez du mal, vous êtes ici

plus en sûreté que chez le curé de la paroisse; nous allons, votre amie

et moi, chercher votre cocher, et puis après nous vous conduirons à

votre voiture, ça n'sera pas long: au surplus soyez sans crainte, _j'vas

brider le boucart_[168].

La _mère_ Sans-Refus frappa sur la cloison et dit seulement ces deux

mots: du _maigre_[169].

Cela fait, elle sortit, emmenant Laure avec elle.

Lucie demeura seule et attendit quelques instants avec résignation;

cependant elle n'était pas tranquille, elle éprouvait un sentiment de

terreur indéfinissable qu'augmentait encore l'aspect misérable de tout

ce qui l'entourait, tout à coup le bruit confus de plusieurs voix

venant de la pièce formée par la cloison, frappa son oreille, elle

réunit toutes ses forces pour s'en approcher, puis se cachant, se

blottissant, pour ainsi dire, derrière l'espèce de comptoir près duquel

l'avait fait asseoir sa singulière hôtesse, et retenant son haleine,

émue, tremblante, elle écouta!...

Les individus cachés par la cloison, parlaient à voix basse, Lucie ne

pouvait donc saisir que quelques-unes de leurs paroles, qui, du reste,

ne disaient rien à son imagination, c'était un mélange confus de mots

hétéroclites, de locutions vicieuses entremêlées d'horribles blasphèmes.

De plus en plus épouvantée, Lucie comprit enfin l'affreuse position dans

laquelle elle se trouvait placée, à chaque instant elle s'attendait à

devenir victime des hommes qu'elle entendait dans la pièce voisine; en

ce moment la porte pratiquée dans la cloison s'ouvrit; Lucie se crut

perdue; elle eut cependant assez de présence d'esprit pour conserver sa

position, un homme vint allumer sa pipe au lampion que la mère

Sans-Refus avait replacé dans sa niche, tout en répondant à un individu

resté dans l'arrière salle:

--Foi de _Coco Desbraises_! dit-il, si elle me fait des traits, je _lui

faucherai le colas_[170].

Lucie, sans bien comprendre le sens de ces paroles, devina cependant, à

l'accent de celui qui venait de les prononcer, qu'elles renfermaient une

horrible menace, elle fit un léger mouvement, l'homme tourna la tête

vers le comptoir comme s'il avait entendu quelque bruit, et, à la lueur

du papier enflammé avec lequel il avait allumé sa pipe, et qu'il avait

jeté sur le sol, ayant éclairé la place où se tenait Lucie, elle vit

distinctement, sous le comptoir derrière lequel elle s'était accroupie,

le cadavre d'un homme jeune encore, enveloppé seulement d'une mauvaise

serpillière: l'homme attendit un instant, puis il entra dans la salle en

disant:

--Allons, mes bijoux, un _glacis d'eau d'aff_[171].

Une sueur froide, dont les gouttes abondantes ruisselaient sur son

visage, inonda le corps de Lucie, tout son sang reflua vers son coeur;

mais puisant du courage dans l'excès même du péril, elle ne perdit pas

totalement l'usage de ses sens; à chaque instant cependant elle croyait

entendre sonner sa dernière heure, les minutes lui paraissaient des

siècles, mille affreuses images traversaient son imagination; pourquoi

l'avait-on enfermée? pourquoi avait-on emmené sa compagne? elle allait

être volée, assassinée peut-être; enfin sa terreur devint si grande,

qu'elle allait crier pour implorer du secours, lorsque le bruit de la

clé tournant dans la serrure, la rappela à elle. Voulant savoir si enfin

c'était son amie et la vieille femme, elle leva la tête, et à la faible

lueur du réverbère à laquelle donnait passage la porte qui était

demeurée entr'ouverte, elle aperçut un homme sur le seuil, c'était celui

auquel nous avons entendu la mère Sans-Refus donner le nom de Rupin; sa

main droite était appuyée sur la clé restée dans la serrure, dans

l'autre il tenait un rouleau de ces petits cordages dont se servent

habituellement les mariniers; il restait immobile sur le seuil, comme

s'il attendait l'arrivée de quelqu'un.

Le son de plusieurs voix et le bruit d'une voiture vinrent fort à

propos ranimer quelque peu le courage de Lucie, que tant d'émotions

avaient brisée; elle fit un mouvement involontaire, l'attention de

l'homme fut éveillée; il se retourna, et ses regards se dirigèrent vers

la place occupée par Lucie; la blancheur de ses vêtements et le feu de

ses diamants, qui brillaient dans l'ombre, la trahirent.

Rupin s'approcha d'elle vivement, il lui saisit les deux mains en

s'écriant: «_Tron de l'air_, qu'elle est _chouette la menesse_[172],

c'est du fruit nouveau que _d'allumer une calège de la haute dans le

tapis_ de la mère Sans-Refus[173]. N'ayez pas peur, belle étrangère,

nous connaissons les manières qu'il faut employer avec les

_calèges_[174]; vous serez traitée avec égards et politesse.

--De grâce, laissez-moi sortir d'ici, lui répondit Lucie, laissez-moi

sortir, je vous en supplie.

--Oui, tu sortiras, bel ange, mais avant de sortir, il faudra payer le

passage, allons, embrasse-moi. Et, joignant le geste aux paroles, il

saisit Lucie par la taille.

La jeune femme jeta un cri perçant, la porte du repaire intérieur

s'ouvrit et la boutique se trouva tout à coup encombrée par une foule

d'individus, porteurs de sinistres physionomies, l'un d'eux, qui tenait

une chandelle à la main, s'approcha de Lucie, et déjà il allongeait la

main pour saisir son collier.

Rupin le repoussa brusquement, et changeant subitement de ton et de

langage:

--Oh! pardonnez-moi, madame, dit-il à Lucie, mais par quel hasard une

femme de votre monde se trouve-t-elle à cette heure dans un pareil lieu?

Lucie n'eut pas le temps de lui répondre; Laure et la mère Sans-Refus

entraient à ce moment dans la boutique, suivies de plusieurs individus

attirés par ses cris; l'un d'eux voulut saisir Rupin, mais celui-ci,

doué d'une vigueur peu commune, se débarrassa facilement de son

agresseur qui alla tomber sur le comptoir; le choc fut si rude, que les

verres, les bouteilles et les mesures d'étain tombèrent sur le sol avec

un bruit épouvantable.

La mère Sans-Refus entendit dans le lointain le bruit des pas mesurés

d'une patrouille.

--_Enquillez à la planque, la sime aboule icigo_[175], s'écria-t-elle.

Rupin et les autres malfaiteurs disparurent par l'arrière-salle, et il

ne restait plus dans la boutique, lorsque la patrouille arriva, que les

curieux attirés par le bruit.

Lucie, soutenue et guidée par Laure, avait profité du trouble pour

s'esquiver et rejoindre la voiture qui les avait amenées, elle donna

cependant sa bourse à la mère Sans-Refus, dont l'étrange et dangereuse

hospitalité fut généreusement payée.

Une demi-heure après, cette scène, qui avait duré moins de temps qu'il

ne nous en a fallu pour essayer de la décrire, Lucie et Laure rentraient

chez elles.

III.--Les voleurs aristocratiques.

La _haute pègre_[176] est une association d'hommes qui, dans la guerre

qu'ils font à la société, se sont donné l'un à l'autre des preuves de

dévouement et de capacité, qui exercent depuis déjà longtemps, qui ont

inventé ou pratiqué avec succès un genre quelconque de vol; le _pègre de

la haute_[177] fera voler, mais il ne volera pas lui-même un objet d'une

importance minime, il croirait compromette sa dignité d'homme capable;

il ne fait que des affaires importantes, et méprise ceux qui volent des

bagatelles; ceux-là, il les domine.

A une époque qui n'est pas éloignée, les _pègres de la haute_ avaient

leurs lois, lois qui n'étaient écrites dans aucun code, mais qui,

cependant, étaient plus exactement observées que la plupart de celles

qui régissent notre ordre social; ces lois sont maintenant tombées en

désuétude, mais encore aujourd'hui le _pègre de la haute_, qui n'a pas

trahi ses camarades au moment du danger, n'est pas abandonné par eux

lorsqu'à son tour il se trouve dans la _peine_[178]; il reçoit des

secours en prison, au bagne, et quelquefois même au pied de l'échafaud.

On rencontre partout le _pègre de la haute_, au Coq hardi[179] et à la

Maison dorée, au bal Chicard[180] et au balcon du théâtre italien;

qu'il soit vêtu d'un costume élégant, d'une veste ronde, ou seulement

d'une blouse, il porte convenablement le costume que les nécessités du

moment l'ont forcé d'adopter; il sait prendre toutes les formes et

parler tous les langages; celui de la bonne compagnie lui est aussi

familier que celui des bagnes et des prisons.

Le _pègre de la haute_ aime son métier et les émotions qu'il procure, et

une qualité qu'on ne peut lui refuser est celle d'excellent

jurisconsulte; aussi il ne procède pour ainsi dire que le code à la

main, et s'il a adopté un genre particulier de vol, il acquiert bientôt

une telle habileté, qu'il peut en quelque sorte exercer impunément; cela

est si vrai que ce n'est qu'à des circonstances imprévues on des

délations qu'on a dû l'arrestation de ceux d'entre eux qui ont comparu

devant les tribunaux.

Plusieurs nuances distinguent entre eux les _pègres de la haute_: la

plus facile à saisir est celle qui sépare les voleurs parisiens des

voleurs provinciaux; les premiers n'adoptent guère que les genres qui

demandent de l'adresse et de la subtilité, la _tire_[181], la

_détourne_[182]; les seconds, au contraire, moins adroits, mais plus

audacieux, seront _caroubleurs_[183], _vanterniers_[184] ou

_roulottiers_[185]. Mais il existe des organisations encyclopédiques,

aussi les grands hommes de la corporation exercent-ils indifféremment

tous les genres, rien ne leur paraît difficile; ils ne reculent devant

quoi que ce soit. Souvent même leur tête est l'enjeu de la partie qu'ils

jouent contre la société.

Introduisons maintenant le lecteur dans un cabinet de travail qui fait

partie d'un joli petit hôtel du faubourg Saint-Honoré; les tentures et

les rideaux sont de couleur sombre, mais ornés d'embrasses et de

crépines d'argent; sur les murs sont attachés quelques tableaux de nos

premiers maîtres, la cheminée en marbre griotte d'Italie, sur laquelle

on a placé une pendule formée d'un seul bloc de marbre noir et deux

coupes délicieusement ciselées, est surmontée d'une immense glace,

encadrée seulement d'une étroite baguette de cuivre argenté. Les meubles

en palissandre sont ornés d'incrustations en argent; sur les rayons

d'une élégante bibliothèque sont rangés, richement reliés, les meilleurs

ouvrages de notre littérature; en un mot, le goût le plus sévère a

procédé à l'ameublement et à la décoration de cette pièce.

Devant un bureau à cylindre, couvert de papiers, de journaux, de

brochures et de ces mille superfluités qui sont indispensables pour

constituer un luxe bien entendu, est assis un homme enveloppé dans une

élégante robe de chambre; il tient entre ses mains un petit carnet

d'écaille, enrichi d'incrustations en or, qu'il examine avec beaucoup

d'attention.

A quelque distance, assis sur un fauteuil à la Voltaire, avec tout le

laisser aller d'un ami intime, est un homme plus âgé que celui dont nous

venons de parler, cependant le sans façon de ses manières peut paraître

quelque peu extraordinaire, car son costume noir des pieds à la tête, sa

culotte courte, ses bas de soie, ses souliers à petites boucles d'or

annoncent sinon un domestique, du moins un subalterne.

L'homme placé devant le bureau est monsieur le marquis de Pourrières,

auditeur au conseil d'Etat et chevalier de l'ordre royal de la Légion

d'honneur. Cependant cet homme ne nous est pas inconnu, nous l'avons

rencontré chez la mère Sans-Refus, donnant sous le nom de Rupin des

instructions à une bande de malfaiteurs.

Un moment, lecteur; quel que soit votre étonnement, ne criez pas encore

à l'invraisemblance, on ne rencontre pas, il est vrai, des grands

seigneurs dans les bouges infâmes du Paris moderne, à moins qu'ils n'y

soient allés pour y étudier des moeurs exceptionnelles; mais souvent il

arrive que les habitants de ces bouges quittent tout à coup leur place

pour prendre celle des grands seigneurs sans que cependant ils renoncent

à cultiver leur ancienne industrie.

C'est un fait fâcheux, mais il existe. Il y a dans le meilleur monde,

dans la plus haute société, des hommes sortis des bagnes et des prisons

du royaume; à chaque pas que vous faites dans un salon vous pouvez être

coudoyé par un escroc, un voleur, un assassin même. Un ancien forçat,

qui certes avait bien mérité la peine à laquelle il avait été condamné,

Guy de Chambreuil, était, en 1815, directeur général des haras de France

et chef de la police du château. Qui ne se rappelle le fameux Cognard,

qui sous le nom du comte de Pontis de Sainte-Hélène, était parvenu à se

faire nommer colonel de la légion de la Seine[186].

M. le marquis de Pourrières, auditeur au conseil d'Etat et chevalier de

la Légion d'honneur, malgré son hôtel, ses équipages sortis des ateliers

du carrossier à la mode, ses magnifiques attelages, son nom, sa place et

ses décorations qui lui faisaient ouvrir à deux battants les plus

aristocratiques demeures, n'était rien autre chose qu'un des membres les

plus distingués de la _haute pègre_.

Il tenait toujours à la main le petit carnet d'écaille.

--Comprends-tu cela, toi, dit-il à son compagnon; rencontrer une

comtesse chez la mère Sans-Refus, une vraie comtesse, vrai Dieu!

--Une vraie comtesse! une vraie comtesse! c'est possible, mais le

contraire aussi est possible, tout ce qui reluit n'est pas or, nous

sommes nous-mêmes une preuve de la vérité de ce vieux proverbe.

--Mais butor! ne t'ai-je pas fait connaître l'événement qui avait amené

là cette femme.

--Tu viens de me parler d'une chute, c'est vrai, mais peux-tu me dire ce

que cette comtesse était venue chercher à plus de minuit dans la rue de

la Tannerie?

--Non, je sais seulement que cette femme est très-capable d'inspirer une

violente passion à un honnête homme; au reste, je me suis trouvé là à

propos pour empêcher Délicat de lui faire un mauvais parti, l'éclat de

ses diamants avait ébloui le misérable.

--Mais ce que tu as fait n'est pas très-adroit; si vraiment ces diamants

étaient aussi beaux que tu le dis, c'est une bonne occasion de perdue,

et tous les jours elles deviennent plus rares...

--Mais, maître sot, ne savez-vous pas que la mère Sans-Refus que nous

devons ménager, car nous trouverions difficilement un _tapis_ plus

commode que le sien, ne veut pas que l'on _répande du raisinet_[187]

chez elle; et puis la bonne femme s'était éprise de cette belle comtesse

qui, à ce qu'elle prétend, ressemble à sa fille.

--Est-ce vrai?

--Il y a quelque chose.

--En ce cas, tu dois en être amoureux; c'est ce qui t'arrive chaque fois

que tu rencontres une femme qui de près ou de loin ressemble à la petite

Nichon.

--Tu sais, mon cher Roman, que les plaisirs ne me font jamais négliger

les affaires.

--Est-ce que vraiment tu as l'intention de revoir cette femme?

--Sans doute.

--Mais elle te reconnaîtra!

--Je le crois.

--Elle jasera.

--Qu'est-ce que cela me fait; crois-tu qu'il me sera difficile de

justifier à ses yeux ma présence chez la mère Sans-Refus et mon

déguisement; autrefois les grands seigneurs allaient aux Porcherons et

chez Ramponneau; ils peuvent bien maintenant aller dans les mauvais

lieux, c'est tout simple; mais comme il faut avant tout donner à la

belle comtesse une bonne opinion de ma personne, je vais lui faire

remettre ce carnet dans lequel j'ai trouvé ses cartes et ces deux

billets de mille francs.

Le marquis, qui tout en conversant avec Roman, avait écrit quelques mots

sur une feuille de papier ambré et timbré à ses armes, mit le carnet,

les deux billets de banque et sa lettre sous enveloppe, puis il sonna;

un domestique vêtu d'une élégante livrée se présenta.

--Rendez-vous, lui dit-il, chez madame la comtesse de Neuville, vous lui

ferez remettre ceci; si l'on vous interroge, vous ne répondrez rien,

vous ne direz même pas à qui vous appartenez.

Le domestique s'inclina et sortit.

Roman soupira lorsqu'il fut dehors; la restitution de ces deux billets

de mille francs lui paraissait une chose monstrueuse.

Le marquis de Pourrières et Roman continuaient la conversation dont nous

venons de donner le commencement, lorsque l'on annonça le vicomte de

Lussan.

--Faites entrer, s'écria le marquis, Richard ne pouvait arriver plus à

propos, ajouta-t-il en s'adressant à Roman.

Le vicomte de Lussan était un beau jeune homme, d'une taille de beaucoup

au-dessus de la moyenne, mais que faisait excuser l'extrême aisance et

la grâce parfaite de ses manières.

--Bonjour, marquis, dit-il en saluant de Pourrières avec une politesse

tout à fait aristocratique: vous le voyez, je suis exact; je vous

apporte votre part et celle de votre fidèle Achate, ajouta-t-il en

souriant gracieusement à Roman.

--Y a-t-il _gras_[188]? répondit celui-ci.

--Vraiment, mon cher Roman, s'écria le vicomte de Lussan, vous êtes

insupportable; ne pouvez-vous, lorsque nous sommes entre nous, employer

le langage des honnêtes gens; je ne sais si vous êtes comme moi,

Marquis, mais je ne puis entendre prononcer un mot d'argot sans me

sentir les nerfs agacés.

--Allons, cher vicomte, ne faites pas la guerre à ce pauvre Roman et

parlons d'affaires. Que nous apportez-vous?

--Deux mille francs pour vous et Roman.

--Ce n'est guère, dit celui-ci.

La moisson au bal de l'Opéra n'a pas été aussi bonne que nous

l'espérions, Maladetta et Lion ne se sont pas trouvés à leur poste.

--Cela m'étonne, dit encore Roman, Maladetta et Lion sont ordinairement

très-exacts.

--Leur absence nous a été très-préjudiciable; Robert et Cadet-Vincent

ont été assez heureux; ils ont dévalisé complètement la boutique d'un

petit orfévre de la rue Pastourelle; les deux enfants et Lasaline ont

rapporté quelques manteaux; on a retiré du tout six mille francs, le

tiers pour vous et _Roman_, mille francs pour moi, le reste a été

partagé entre les autres.

--Les charrieurs à la mécanique et les autres ont-ils rapporté quelque

chose?

--Ils ne sont pas sortis. Vraiment, marquis, vous devriez nous

débarrasser de cette canaille.

--Pourquoi? ce sont des gens intrépides qui se contentent de peu et qui

seront très-utiles si l'occasion de les employer se présente. Mais

parlons d'autre chose. Vous connaissez sans doute, vous qui êtes reçu

dans la bonne compagnie, madame la comtesse de Neuville?

--Je suis de toutes ses réunions.

--Ainsi vous pouvez me présenter chez elle.

--Non pas chez elle, cher marquis, mais chez la marquise de Villerbanne,

tante de son mari; mais, permettez... pour quelles raisons désirez-vous

être présenté à madame de Neuville?

--Cette comtesse ressemble à la Nichon, dit Roman... Et Pourrières qui

l'a vue par hasard est devenu amoureux d'elle.

--Diable, diable, mais c'est que moi aussi je suis presque amoureux de

madame de Neuville et je ne sais si je dois donner à de Pourrières des

armes pour me combattre.

--Comment, vicomte, vous me craignez!

--Oh! ce n'est pas sans peine que je ferai ce que vous désirez.

--Allons donc, mon cher de Lussan, nous agirons chacun de notre côté, le

plus heureux ou le plus adroit réussira; mais comme vous êtes plus jeune

et beaucoup plus joli garçon que moi, toutes les chances sont en votre

faveur.

--Je le souhaite, cher marquis... Au reste, ce que vous désirez sera

fait.

Roman, qui depuis quelques instants lisait un journal qu'il avait pris

sur le bureau du marquis, jeta tout à coup un cri de surprise:

--Qu'y a-t-il donc? demandèrent en même temps de Pourrières et de

Lussan.

--Je ne suis plus étonné de ce que Maladetta et Lion ne se sont pas

trouvés à leur poste! dit Roman... Ils sont morts.

--Morts! s'écria de Lussan.

--Oui, morts! ajouta Roman, tout ce qu'il y a de plus mort, écoutez

ceci:

«Paris, 10 février 1839.

»Une jeune femme douée de la plus agréable physionomie, habitait

avec un jeune homme, un modeste logement de la rue des Lions

Saint-Paul. Depuis quelque temps, cette jeune femme qui s'était

d'abord fait remarquer par sa pétulance et sa vive gaieté, était

triste, et souvent ses voisines remarquèrent le matin l'extrême

pâleur de son visage et la trace de larmes répandues, sans doute,

pendant la nuit.

»Elle ne répondit jamais aux questions obligeantes qui lui furent

adressées. On sut cependant bientôt, que le jeune homme avec lequel

elle vivait la maltraitait d'une manière horrible.

»Hier, dans la matinée, elle eut avec lui une violente altercation

durant laquelle une voisine, qui, attirée par le bruit, s'était

approchée de sa porte, entendit distinctement le jeune homme

prononcer ces mots: Je ne changerai pas de conduite pour te

plaire.» Cette voisine ne put en entendre davantage. La porte de

l'appartement dans lequel se trouvaient les deux jeunes gens, fut

ouverte avec précipitation et le jeune homme sortit en disant: «Ne

m'attends pas cette nuit, je vais au bal de l'Opéra.»

»Sur les neuf heures du soir, un homme que l'on croit être un

ouvrier serrurier, qui portait sur l'épaule cette trousse que l'on

nomme communément le sac en ville, et qui tenait à la main un

marteau, vint demander dans la maison une demoiselle Elisabeth

Neveux. La portière répondit que ce nom lui était inconnu, mais

l'ouvrier dépeignit si exactement la physionomie, les allures, le

costume habituel de la personne à laquelle il donnait le nom

d'Elisabeth Neveux, que la portière l'envoya chez la jeune femme

dont nous parlons, qui n'était connue dans la maison que sous le

nom de madame Lion.

»L'ouvrier était chez elle depuis environ une heure et demie,

lorsque le sieur Lion rentra, accompagné d'un jeune Italien nommé

Maladetta, qui venait souvent le voir. Ces jeunes gens n'étaient

pas ivres, mais on pouvait sans peine s'apercevoir qu'ils avaient

copieusement dîné.

»Quelques instants après, on entendit dans l'appartement du sieur

Lion, le bruit des sanglots de la jeune femme, puis des cris

perçants. Les voisins accouraient, lorsqu'un homme, l'ouvrier qui

était venu demander la dame Lion sous le nom d'Elisabeth Neveux,

descendit l'escalier renversant tout ceux qui voulurent s'opposer à

son passage et prit la fuite.

»Un horrible spectacle vint épouvanter les regards des premières

personnes qui entrèrent dans l'appartement du sieur Lion, les deux

hommes que moins d'une demi-heure auparavant, on avait vus pleins

de vie et de santé, étaient étendus sur le carreau, morts tous deux

et horriblement défigurés par les effroyables blessures qu'ils

avaient reçues.

»La justice a été immédiatement avertie et un substitut de monsieur

le procureur du roi s'est rendu sur les lieux, accompagné d'un juge

d'instruction.

»La jeune femme a été mise sous la main de la justice; cependant

les circonstances qui paraissent avoir accompagné cet abominable

assassinat ne sont pas de nature à démontrer d'une manière positive

sa culpabilité; cependant, lorsqu'on lui a demandé si elle

connaissait l'auteur du crime, elle a positivement refusé de donner

son nom, bien qu'il soit certain qu'il ne lui est pas inconnu.

»Une circonstance imprévue est venue augmenter les ténèbres qui

enveloppaient déjà ce tragique événement. Dans une armoire cachée

derrière un secrétaire, on a découvert une énorme quantité de

montres, de tabatières, de bijoux de toute espèce. Faut-il conclure

de cette découverte, que les deux victimes appartenaient à cette

catégorie de voleurs, qu'en termes de police on nomme _tireurs_ ou

_fourlineurs_, ou bien étaient-ils des recéleurs? C'est ce que

l'instruction décidera.

»L'assassin a laissé sur le théâtre du crime, l'instrument qui lui

a servi pour le commettre; c'est un de ces forts marteaux dont se

servent habituellement les ouvriers serruriers. On a aussi trouvé

son sac, dans lequel sont ses outils.»

--Il ne reste plus, dit Roman, interrompant sa lecture, que de

Pourrières et Lussan avaient écoutée avec beaucoup d'attention,

que le commentaire obligé du journaliste.

«Ce crime commis avec tant d'audace, à dix heures et demie du soir,

au centre d'un quartier populeux, est venu tout à coup jeter

l'épouvante dans la population. Chacun se demande à quoi sert une

police, etc., etc.»

--Ce n'est point un _escarpe_[189] qui a réglé le compte de nos amis,

dit Roman, lorsqu'il eut achevé la lecture du journal.

Les vrais mystères de Paris · 第 2 / 99 段