Toutes les maisons de cette rue paraissent si peu solides su

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et n'a pas été harmonisée.

LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.

LES

VRAIS MYSTÈRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME PREMIER.

[Illustration: colophon]

BRUXELLES,

ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,

IMPRIMEURS-ÉDITEURS.

1844

TABLE

LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS. TOME PREMIER

I.--Préliminaires.

II.--Chez la mère Sans-Refus.

III.--Les voleurs aristocratiques.

IV.--La comtesse de Neuville

V.--Les débuts d'un grand homme.

VI.--Une cantatrice.

VII.--L'Évasion.

VIII.--Un tapis de la Grande Bohême.

IX.--Le marquis de Pourrières.

X.--Quelques portraits.

LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS. TOME DEUXIÈME.

I.--Histoire de Felicité Beaupertuis.

II.--Deux meurtres.

III.--Fortuné et Silvia.

IV.--Silvia

LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS. TOME TROISIÈME.

I.--Baden-Baden.

V.--Un usurier.

VI.--Le vicomte de Lussan.

VII.--Beppo.

VIII.--A Choisy-le-Roi.

LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS. TOME QUATRIÈME.

I.--Mathéo.

II.--Digression.

III.--La fête de la mère Sans-Refus

Notes.

LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS. TOME CINQUIÈME.

I.--Beppo et Silvia.

II.--Eugénie de Mirbel.

III.--Un complot renouvelé des Grecs.

IV.--Rencontre.

LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS. TOME SIXIÈME.

I.--Les trois pachas.

II.--Servigny.

III.--La maison des voleurs.

IV.--Un malheur complet.

V.--Un amour fatal.

VI.--Un digne prêtre.

LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS. TOME SEPTIÈME.

I.--Le départ.

II.--Deux unions.

III.--Un coup d'oeil en arrière.

IV.--Le château de Pourrières.

V.--Correspondance.

VI.--Le crime puni par le crime.

VII.--Complications.

VIII.--Catastrophe.

LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS. TOME HUITIÈME.

I.--Catastrophe. (Suite.)

II.--Comment un cocher anglais se servit de son fouet.

III. Chez la mère Sans-Refus.

IV.--La conciergerie

V.--Un coin du voile se déchire.

VI--Fuite.

VII.--Péripétie.

LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS. TOME NEUVIÈME.

I.--Instruction.

II.--Évasion.

III.--La dame au voile vert.

IV.--Suite du précédent.

V.--Drame.

Epilogue.

LES VRAIS

Mystères de Paris.

I.--Préliminaires.

Du château construit à Choisy-le-Roi, en 1682, sur les dessins de

l'architecte François Mansard, et successivement possédé par madame de

Louvois, le grand dauphin, fils de Louis XIV, et la princesse de Condé;

et du petit château construit en 1739, à peu de distance du premier,

dont le roi Louis XV venait de faire l'acquisition, par l'architecte

Gabriel, pour madame de Pompadour; il ne reste plus maintenant que

quelques bâtiments accessoires, et les restes d'une belle terrasse,

contre laquelle viennent se briser les flots de la Seine, et d'où l'oeil

découvre une campagne éminemment romantique.

Le temps et les révolutions ont cependant respecté l'ancien pavillon des

gardes, placé jadis à l'entrée de la cour d'honneur. Le style coquet des

ornements de ce pavillon, qui sont dus aux ciseaux des sculpteurs les

plus distingués de l'époque à laquelle il fut construit, est d'autant

plus remarquable, que l'édifice se trouve placé au centre d'un site dont

les habitants du pays ne paraissent guère apprécier l'aspect

pittoresque.

La route de Versailles passe sous les fenêtres de ce petit édifice; mais

cette route, tracée en cet endroit au milieu d'un bouquet d'arbres de

haute futaie, est très-peu fréquentée. On peut donc, lorsque le ciel est

pur, aller de ce côté, s'asseoir au pied d'un vieux marronnier ou d'un

chêne séculaire, sans craindre que les chants discordants de quelque

rustre, ou les clameurs avinées de quelques bons drilles en goguettes,

ne viennent interrompre les douces rêveries auxquelles on s'est livré.

De la cour d'honneur devant laquelle se trouvait placé ce pavillon, on a

fait un jardin potager; de succulents légumes croissent paisiblement sur

le sol foulé anciennement par les spirituels gentilshommes, les belles

et nobles dames et les jolis petits pages du temps de Louis le

Bien-Aimé; hélas! on file la laine, on teint des étoffes, on fabrique

des allumettes chimiques, que savons-nous, dans ce qui reste des

bâtiments du château de madame de Pompadour. Celui qui serait venu dire

à l'orgueilleuse marquise, que moins d'un siècle après sa mort, il ne

resterait plus de sa noble demeure, que quelques bâtiments ruinés et un

pauvre petit pavillon, qui, bientôt, sans doute, disparaîtra à son

tour, celui-là, certes, aurait été accueilli par un immense éclat de

rire. Etait-il en effet possible de croire que ce beau château, si

solidement bâti, durerait moins que les gravures qu'on a faites au temps

de sa splendeur, et dont nous avons vu un exemplaire, entouré d'un

modeste cadre de bois noir, chez un habitant de Choisy-le-Roi, qui le

conserve comme une précieuse relique.

Le chemin de fer de Paris à Orléans a pris une partie notable de la

magnifique terrasse qui existait autrefois devant le château, du côté de

la Seine. Ce qui en reste est encore aujourd'hui le point le plus élevé

de Choisy-le-Roi; rien de plus riant, de plus animé, de plus attrayant,

que le paysage qui frappe les regards du spectateur qui s'y trouve placé

par une belle journée d'été.

Les bords de la Seine, à cet endroit, sont couverts d'une végétation

luxuriante et semés de jolies habitations qui se détachent blanches sur

le fond vert du paysage, et se mirent dans le fleuve dont les ondes

argentées coulent entre deux rives fleuries; souvent le clapotement de

l'eau et une colonne de fumée qui se détache en capricieuses spirales

sur le fond bleu du ciel, annonce l'arrivée d'un bateau à vapeur, qui

conduit à Corbeil, à Ris, ou à Soisy-sous-Etiolles, les bons citadins,

qui vont oublier sous de frais ombrages, les soucis de la veille et ceux

du lendemain.

Le pavillon dont nous venons de parler avait été réparé et décoré avec

goût, par les soins d'un propriétaire spéculateur; et peu de temps avant

le jour où commence cette histoire, une élégante calèche y avait amené

les personnes qui venaient de le louer.

C'étaient deux hommes dont le costume et les manières annonçaient des

gens distingués; le plus jeune portait à la boutonnière de son frac le

ruban rouge de la Légion d'honneur; le plus âgé était porteur d'une de

ces bonnes et joviales physionomies qui annoncent que celui auquel elles

appartiennent est parfaitement content de son sort. La rotondité de

toute sa personne, l'ampleur calculée de ses habits, coupés sans

prétention, la magnifique épingle qui attachait sa cravate à une chemise

de fine toile de Hollande, et la chaîne d'or dont les nombreux anneaux

brillaient sur son gilet de piqué blanc, lui donnaient l'aspect d'un

riche financier. Ces deux hommes, après avoir examiné avec la plus

scrupuleuse attention l'habitation dont le propriétaire leur faisait les

honneurs avec cette politesse obséquieuse qui caractérise le spéculateur

qui vient de terminer une excellente affaire, parurent assez contents de

ce qu'ils venaient de voir, et le plus jeune donna l'ordre au chasseur

doré sur toutes les coutures qui le suivait à distance, de faire

décharger des voitures de déménagement qui venaient d'arriver, amenant

tout un monde de domestiques et de tapissiers-décorateurs.

Le propriétaire attendait avec une certaine impatience l'ouverture des

caisses qui contenaient les meubles qui devaient garnir les lieux; il

était persuadé d'avance qu'ils étaient d'une valeur plus que suffisante

pour répondre des loyers; cependant il était bien aise de les voir; son

attente ne fut pas trompée, tous les meubles étaient neufs et du

meilleur goût. D'autres caisses renfermaient de magnifiques cristaux,

des porcelaines peintes et dorées, de l'argenterie et bien d'autres

choses encore. Les tapissiers-décorateurs, aidés par les domestiques du

nouveau locataire, eurent bientôt mis tout en place. Cela fait, les

étrangers, après avoir donné à tout le coup d'oeil du maître et fait

rectifier ce qui ne leur parut pas convenable, se retirèrent emportés

par le brillant véhicule qui les avait amenés.

Tant que dura la belle saison, ils reçurent à leur pavillon belle et

nombreuse compagnie; mais au commencement de l'automne qui suivit, tous

les services furent emballés et remportés à Paris; les étrangers ne

firent plus à Choisy-le-Roi que de rares apparitions, et les volets et

les portes du pavillon restèrent constamment fermés.

Cette histoire commence vers la fin d'une sombre journée du mois de

février. L'aspect du paysage dont nous avons esquissé les traits

principaux est bien changé; le loriot au plumage doré ne siffle plus

sous la ramée; les bateaux à vapeur ne glissent plus joyeusement sur les

ondes unies de la Seine; le soleil n'éclaire plus les habitations qui

couronnent les deux rives du fleuve. Le ciel d'un gris terne ressemble à

une immense nappe de plomb; une pluie fine qui tombe depuis le matin

avec un bruit monotone a détrempé le sol qui est couvert de larges

flaques d'eau; le vent gémit à travers les vieux arbres; les eaux du

fleuve, si limpides lorsqu'elles réfléchissaient l'azur d'un beau ciel,

sont devenues ternes et limoneuses.

Deux hommes, misérablement vêtus, rôdaient depuis quelques instants

autour du pavillon des gardes. Avec la nuit, le froid était devenu plus

vif et avait converti en brillants stalactites chaque goutte de pluie

qui s'était arrêtée sur les rameaux dépouillés.

Il n'apparaissait pas de lumière à l'intérieur. Les deux hommes qui

marchaient près l'un de l'autre s'arrêtèrent au même instant, comme

s'ils avaient obéi à la même pensée. Tout était calme autour d'eux;

seulement à de rares intervalles, on entendait retentir le son aigu du

sifflet des conducteurs de wagons, ou les aboiements du chien de garde

de quelque ferme isolée.

--Tu le vois, je ne me suis pas trompé, dit à voix basse à son compagnon

l'un de ces deux hommes, la _taule_[1] n'est pas habitée.

--C'est bien, il ne s'agit plus que d'_enquiller_[2]. Tu as les

_halènes_[3]?

--Comme tu dis, Fifi.

L'homme releva un vieux bourgeron de toile bleue qui composait, avec un

mauvais pantalon de treillis, un costume très-peu capable de le défendre

contre les rigueurs de la saison, et fit voir à son camarade que son

buste était entouré d'une corde de grosseur moyenne.

--V'là la _tourtousse_[4]! dit-il.

--C'est tout ce qu'il faut. J'ai une _vanterne sans loches, des bûches

plombantes et des caroubles dans les valades de ma pelure_[5].

--Tu es bien heureux d'avoir une _pelure_[6], car il fait diablement

_vert_[7].

En effet, le givre tombait sur les membres presque nus du misérable qui

s'était débarrassé de la corde qui ceignait son corps; des petits

glaçons pendaient après les poils incultes qui ombrageaient sa lèvre

supérieure; ses dents claquaient avec force. Il se tenait courbé et il

se battait les flancs sans pouvoir parvenir à se réchauffer.

--Allons, de l'_atou_[8], lui dit son compagnon, si le _chopin_[9] est

bon, tu pourras demain au _matois_[10] _abloquir des frusquins à la

forêt Noire_[11].

--Oh! qu'oui, qu'j'irai à la _forêt Noire_, et que je _m'collerai_[12]

une castorine toute _batifonne_[13] et doublée en _lyonnaise_[14], dans

les bons numéros.

Tout en parlant, l'homme avait cherché sur le sol et il avait ramassé

une pierre d'une certaine grosseur.

--Voilà je crois ce qu'il nous faut, dit-il.

L'autre individu, qui avait fait plusieurs noeuds à la corde, attacha la

pierre à une de ses extrémités et la lança sur le chaperon du mur. La

pierre tomba de l'autre côté. Il tira la corde à lui, il s'y cramponna

avec force, et, lorsqu'il se fut assuré qu'elle était bien assujetie:

--_A gaye_, dit-il[15].

Il se suspendit à la corde, et, en un instant, il eut atteint la crête

du mur sur lequel il se mit à cheval. Son camarade l'imita.

Ils n'eurent besoin pour descendre, que de répéter la même manoeuvre.

Après avoir traversé la cour, ils se trouvèrent sous un élégant

péristyle devant une porte en chêne qui paraissait solide. De chaque

côté de cette porte, il y avait des fenêtres à hauteur d'appui qu'ils

examinèrent d'abord. Ces fenêtres étaient fermées de fortes persiennes

assujetties par de larges barres de fermeture en fer méplat et à

clavettes, et fermées à l'intérieur par des cadenas à secrets.

--Il y a des _crapauds aux vanternes_[16] impossible d'_enquiller_[17]

par là, voyons la _lourde_[18].

--Tiens, c'est une entrée tourmentée.

--Forée?

--Non, bénarde.

--C'est bon, nous pourrons peut-être bien _débrider_[19].

Les deux larrons avaient essayé presque toutes les fausses clés de leur

trousseau lorsque la porte roula sur ses gonds. Ils s'arrêtèrent

quelques instants.

--_Prêtons loches_[20], dit l'un d'eux avant de se déterminer à entrer.

--Je n'entends que _nibergue_[21] répondit l'autre, _coque la

camoufle_[22] et au petit bonheur.

--La _piole_ est _rupine_[23], il doit y avoir _gras_[24].

Ils venaient de fermer la porte du vestibule, et ils se croyaient chez

eux, lorsqu'ils entendirent le bruit des pas de deux personnes qui

marchaient sur le gravier de la route et qui s'arrêtèrent devant la

grille qui défendait l'entrée de la cour; une clé tourna dans la

serrure, la grille fut ouverte, et deux hommes enveloppés de larges

manteaux, entrèrent dans la cour et se dirigèrent vers la maison, après

avoir fermé avec soin.

Les premiers arrivés avaient vu à travers deux guichets à claire-voie

pratiqués dans les panneaux de la porte tout ce qui venait de se passer.

--Merci, nous sommes _marrons_[25], dit le plus misérable des deux,

_planquons_-nous[26].

--Il tremble toujours ce Délicat, n'avons-nous pas des _lingres_[27]

bien affilés.

--Oui, mais ces deux _chênes_[28] paraissent de taille à se défendre, le

plus sûr est de nous _esgarer_[29], nous trouverons peut-être notre

belle lorsqu'ils seront dans le _pieu_[30] et s'il faut les

_refroidir_[31], ma foi alors comme alors.

Après ces quelques paroles échangées rapidement et à voix basse, ils se

blottirent derrière la porte d'un petit dégagement, après avoir éteint

la bougie de leur lanterne sourde.

Il était temps; les nouveaux venus entraient dans la pièce qu'ils

venaient de quitter et peu d'instants après ils allumaient une lampe.

Les larrons cachés dans le petit dégagement ne pouvaient rien voir mais

ils pouvaient tout entendre.

--Qui de nous ira à la cave, dit un des nouveaux venus?

--Ce sera vous, monsieur le marquis.

--Soit, pendant ce temps, monsieur mon intendant vous ferez du feu, j'ai

besoin de me réchauffer un peu.

Le marquis prit une clé accrochée au mur près de la porte du dégagement

et sortit de la salle.

--As-tu entendu, dit Délicat à son camarade, il paraît que c'est des

_messières de la haute_[32], un marquis et un intendant, pus qu'ça

d'monnaie.

--Veux-tu bien taire ta _menteuse_[33], V'là l'marquis qui

_rapplique_[34].

Le marquis rentrait en effet dans la salle qu'il venait de quitter, le

feu flambait dans l'âtre, il prit deux verres et quelques biscuits dans

une armoire:

--Voilà, dit-il, une de ces vieilles bouteilles du clos Vougeot que nous

ne débouchons que dans les grandes occasions, à la santé du père

Loiseau.

--Ce pauvre _orphelin_[35] n'est pas, à l'heure qu'il est, aussi content

que nos _zigues_[36].

--Il faut en convenir, ce vicomte de Lussan est une véritable

providence, il est comme le solitaire, il sait tout, il voit tout, il

est partout.

--Tu lui as _coqué son fade_[37]?

--_Gy[38], dix mille balles en taillebins d'altèque_[39], il s'est

contenté de cela, le vicomte est raisonnable.

--Et prudent: _les taillebins n'ont pas de centre_[40].

--_Allumans_ un peu cette _camelotte_[41].

--_Entraves_-tu[42] comme ils _jaspinent bigorne_[43]? dit Délicat,

c'est des _grinches_[44].

--T'as raison, c'est des _pègres_[45] et de la _haute_[46] encore.

--Et qui viennent de faire un fameux _chopin_[47] les gueux.

--_Rembroque_[48] ces _mirzalles_[49], disait le marquis à son

intendant, tandis que Délicat et son compagnon causaient à voix basse

dans le petit dégagement, tant _rondines_[50] _piquantes_[51]

_cadennes_[52] et _durailles sur mince_[53]. Il y en a pour plus de

_cinquante mille balles_[54].

--Tu vois, mon cher marquis, que je travaille toujours assez bien, soit

dit entre nous, bon cheval n'est jamais rosse.

--C'est vrai.

--Les _caroubles débridaient_ bien[55], n'est-ce pas?

--Le père Loiseau n'aurait pas ouvert plus facilement avec ses clés.

Le marquis tira sa montre.

--Bientôt neuf heures, dit-il, il est temps de partir, nous avons

beaucoup de choses à faire ce soir; va porter la _camelotte_[56] à la

_planque_[57], et partons, nous _attrimerons plus tard au fourgat_[58].

L'intendant réunit dans la forme de son chapeau plusieurs petites boîtes

de maroquin vert et rouge qu'il en avait tirées, et sortit de la pièce.

--C'est fait, dit-il en rentrant après une absence de quelques minutes,

maintenant, partons.

--Qué chance, mon vieux Coco-Desbraises ils vont _décaniller_.

--Oui, qu'ils se la _donnent_[59] et nous dirons deux mots à la _planque

de ces rupins_[60].

Après le départ du marquis et de son intendant, Délicat et

Coco-Desbraises sortirent du petit dégagement dans lequel ils s'étaient

tenus blottis, avec l'espérance de découvrir la cachette dont ils

avaient entendu parler. Ils se disposaient à briser les meubles, mais

les clés étaient sur toutes les serrures et tous les meubles étaient

vides; ils cherchèrent avec un acharnement sauvage sans pouvoir rien

trouver; ils voulurent enfin se venger sur la cave, dont ils ouvrirent

la porte avec la clé accrochée dans la salle à manger; mais cette cave,

comme tous les meubles qu'ils avaient déjà visités, était complétement

vide; ils y trouvèrent seulement une bouteille de vin blanc, qu'ils

vidèrent en deux coups.

--En v'là une dure, en v'là une criminelle! pas un _fenin_[61] chez un

marquis, dit Délicat, c'est le _raboin_[62] qui s'en mêle.

--Tout ça n'est pas naturel, répondit Coco-Desbraises, mais ous donc

qu'ils ont _planqué la camelotte de l'orphelin qu'ils ont nettoyé_[63]?

--J'en _paume la sorbonne_[64]; si tu veux, nous allons recommencer à

_rapioter_[65] partout; la _camelotte_[66] est ici, c'est sûr; il faut

la trouver.

De nouvelles recherches furent tout aussi infructueuses que celles qui

venaient d'être faites.

--_Niente_[67], dit Coco-Desbraises, qui paraissait en proie à une

violente colère.

--Foi de bon _zigue_[68], répondit Délicat; si tu veux, nous allons

_coquer le riffle à la piole_[69], puisque nous ne pouvons rien

trouver.

--Ça serait pas juste, y ne sont peut-être pas les propriétaires.

--Pourquoi que ça n'serait pas eux, puisque l'un de ces _grinches_[70]

est marquis, et que l'autre est son intendant? C'est-y drôle que des

nobles qui sont nobles soient des _pègres_[71], et des _chouettes

pègres_[72] encore.

--C'est vrai que c'est drôle; car s'ils sont _riflards_[73], pourquoi

qu'ils risquent leur peau pour _poisser_[74]?

--Dis donc, si c'était des _railles_[75]?

--En v'là une de _loffitude_[76]. Si c'étaient des _rousses_[77], est-ce

qu'ils seraient marquis et intendant? Ah! que j'_marronne_[78] de

n'avoir pas pu les _remoucher_[79].

--As-tu remarqué comme ils parlent? qu'on dirait des charabias ou des

Gascons.

--En tout cas, y sont vicieux, les coquins, d'avoir si bien

_planqué_[80] leur _camelotte_[81].

--T'as raison; mais quand on est si de la _bonne_[82], s'exposer à aller

au _pré_[83], c'est _pavillonner_[84].

--C'est peut-être une passion; mais quand on a des _chopins de cinquante

mille balles à fourguer_[85], on peut bien risquer quelque chose.

C'est-y ça un _grinchissage_[86]! Sont-y heureux les scélérats!

--T'auras beau te _morfiller le dardant_[87], tu n'empêcheras pas que ça

ne soit comme ça; l'eau va toujours à la rivière.

Tout en conversant, Délicat et Coco-Desbraises avaient parcouru la

maison dans tous les sens; mais à leur grand regret, ils n'avaient rien

trouvé de bon à prendre; seulement Délicat, ayant découvert dans une

remise une redingote et un pantalon oubliés depuis longtemps et couverts

de poussière, voulut absolument s'en vêtir.

Délicat et Coco-Desbraises employèrent, pour sortir du pavillon, le

moyen qui leur avait servi pour y entrer; et, après avoir suivi quelques

instants un petit sentier tracé à travers les terres labourées, ils se

trouvèrent sur la route pavée qui conduit à Paris.

--Nous avons un bon ruban de queue d'ici à _Pantin_[88], dit

Coco-Desbraises.

--C'est égal, répondit _Délicat_; je n'ai plus _taffetas du vert_[89],

et je puis aller jusqu'au bout du monde, maintenant que j'ai un

_montant_[90] et une bonne _pelure_[91] sur les _andosses_[92].

Le marquis et son intendant qui avaient pris le chemin de fer pour

revenir à Paris se quittèrent à la station; l'intendant était monté dans

un cabriolet, et le marquis avait continué sa route à pied, le visage à

moitié couvert par un cache-nez et le corps bien enveloppé dans son

manteau. Arrivé sur le boulevard de l'Hôpital, il s'arrêta quelques

minutes; puis il revint sur ses pas. Après avoir recommencé plusieurs

fois la même manoeuvre, il entra dans une maison sans portier, dont la

porte était fermée par une serrure à secret; il gravit lestement quatre

étages, et entra dans une petite pièce carrée dont il ferma

soigneusement la porte.

Sans perdre de temps, il quitta le costume assez élégant dont il était

couvert pour se revêtir de celui que portent habituellement les patrons

ou conducteurs de bateaux; cela fait, il sortit, et après avoir traversé

le quai, il descendit sur la berge, puis détacha un bateau du piquet

auquel il était retenu, et s'abandonna au cours de la Seine. Arrivé à la

hauteur de la place de l'hôtel de ville, et après avoir solidement

amarré son bateau à un des gros anneaux de fer scellés dans le parapet,

il s'engagea dans l'étroite et sombre ruelle à laquelle on a donné le

nom de rue des Teinturiers.

II.--Chez la mère Sans-Refus.

Chaque jour, Paris perd quelques-uns des traits de sa physionomie

primitive; grâce aux soins de notre édilité, des voies larges et aérées,

viennent à chaque instant remplacer les ruelles étroites et sombres de

la vieille cité parisienne, les artistes regrettent les vieilles maisons

à pignon, les fenêtres en ogive, les légères tournelles du moyen âge,

dont bientôt les dernières traces seront effacées; nos nouvelles

constructions, à peu près semblables entre elles, nos rues larges

bordées de trottoirs et éclairées par le gaz, n'ont pas, nous devons en

convenir, cette couleur fantastique qui plaît tant aux imaginations

rêveuses, aussi nous comprenons les regrets des amateurs du pittoresque

et des archéologues, mais nous avouerons, dût-on nous trouver quelque

peu prosaïque, que nous préférons les choses d'aujourd'hui à celles

d'autrefois.

La capitale, surtout depuis une dizaine d'années, s'est singulièrement

embellie, cependant il existe encore çà et là, quelques constructions,

quelques rues même, qui rappellent le Paris de nos bons aïeux, ces

constructions, ces rues, pressées de tous les côtés par la ville

nouvelle, ne tarderont pas sans doute à disparaître à leur tour.

Quel est celui de nos lecteurs qui, après avoir parcouru le soir un

quartier bien bâti, populeux, éclairé par les mille rayons lumineux du

gaz, ne s'est pas senti frappé d'étonnement en se trouvant tout à coup,

au détour d'une rue, dans une de ces ruelles où l'on ne passe que par

hasard et dont personne ne sait le nom; rues du Clos-Georgeot, des

Trois-Sabres, de la Masure, de la Tuerie de la Vieille-Lanterne,

Grenier-sur-l'Eau, Saint-Bon, Brise-Miche, etc., etc.

La rue de la Tannerie est une de ces rues dans lesquelles on ne peut

passer sans éprouver une sensation de malaise inexplicable, qui fait que

l'on presse le pas, sans que pourtant on cherche à se rendre compte du

sentiment auquel on obéit, le soir elle est à peine éclairée par la

flamme pâle et douteuse d'un antique réverbère, le jour elle est plus

triste encore.

Toutes les maisons de cette rue paraissent si peu solides sur leurs

fondements, qu'au moindre choc, au plus léger coup de vent, on est

étonné de ne pas les voir tomber l'une sur l'autre, comme ces capucins

de cartes sur lesquels vient de souffler un enfant.

Ces masures ne ressemblent pas à ces ruines que l'on rencontre parfois

au milieu d'une belle campagne, qui, à de certaines heures, sont dorées

par les rayons du soleil et sur lesquelles s'épanouissent le lierre aux

larges feuilles d'un vert sombre et le liseron aux clochettes bleues qui

semblent avoir été mis là par la main du Créateur, pour nous rappeler

que rien de ce qui existe ici-bas ne peut périr sans être immédiatement

remplacé par autre chose; les masures de la rue de la Tannerie, n'ont

rien de vénérable, elles rappellent la décrépitude du vice.

On y entre par des portes basses et difformes, elles sont éclairées par

des baies fermées de cette espèce de fenêtre que le peuple, pendant

notre première révolution, a nommées fenêtres à guillotine, sans doute

parce que leur forme lui rappelait celle du terrible instrument qui

fonctionnait alors sur la place publique.

L'humidité qui décime les malheureux habitants de ces bouges, (des

individus naissent, vivent, aiment et meurent dans la rue de la Tannerie

et dans toutes celles qui lui ressemblent), suinte à travers des murs

mal recrépis et s'écoule en gouttelettes noirâtres qui exhalent une

odeur nauséabonde.

Dans la rue de la Tannerie, il n'y a pas un seul atelier, pas un seul

magasin consacré à une industrie s'exerçant au grand jour. Les espèces

de caves auxquelles de présomptueux propriétaires ont donné le nom de

boutique, sont toutes occupées par des gens qui exercent des industries

douteuses, des marchands fripiers du dernier étage, des marchands de

vieilles chaussures, des chiffonniers, des ferrailleurs, des rogomistes.

Si l'on excepte celui qui occupe le coin de la rue Planche-Mibray, il

n'y a pas dans la rue de la Tannerie un seul marchand de vin; on ne boit

pas de vin dans la rue de la Tannerie, de l'eau-de-vie, à la bonne

heure.

La rue de la Tannerie, est coupée par une ruelle assez étroite, pour que

deux hommes ne puissent y passer de front; c'est la rue des Teinturiers:

Cette rue commence à celle de la Vannerie et débouche sur la Seine, en

passant sous le quai de Gèvres; mais depuis quelques années,

l'administration a fait fermer par de fortes grilles, la partie qui de

la rue de la Tannerie conduisait sur la rive du fleuve.

L'une de ces grilles est scellée d'un côté dans le gros mur de la maison

qui porte le nº 31, sur la rue de la Tannerie. Cette maison est élevée

de quatre étages, une porte de chêne cintrée, ferrée avec soin et dans

laquelle on a pratiqué un guichet défendu par trois tringles en fer

carré qui peut être fermé par une petite porte en forte tôle, laisse

apercevoir, lorsqu'elle est ouverte, un escalier en spirale qui conduit

aux étages supérieurs et auquel sert de rampe une corde à puits noire et

luisante; cette porte et la boutique qui occupe le rez-de-chaussée sont

peintes en vert.

Toutes les vitres de cette maison ont été enduites d'une couche épaisse

de blanc d'Espagne; on a cependant ménagé dans une de celles de la

boutique, qui forme à elle seule le rez-de-chaussée, un petit espace

circulaire dans lequel apparaît souvent un oeil provocateur, chargé

d'indiquer aux passants inexpérimentés, l'industrie exercée rue de la

Tannerie, nº 31.

Cette boutique est divisée en deux parties, séparées par une cloison

jadis vitrée, dont les carreaux, depuis longtemps brisés, ont été

remplacés par du papier huilé; la boutique proprement dite, est garnie

seulement de quelques tables couvertes de toile cirée, qui ne sont

jamais essuyées si ce n'est par les manches des consommateurs, de

quelques chaises et de plusieurs grossiers tabourets. Le comptoir sur

lequel se carrent quelques bouteilles, des verres ébréchés et une série

de mesures d'étain, est formé d'un vieux bas de buffet en chêne

vermoulu; le fauteuil de madame, placé derrière, est recouvert d'une

basane, qui de noir est presque devenue rouge; ce fauteuil a perdu un de

ses bras dans une des batailles qui se sont livrées en ce lieu, et des

nombreuses blessures qui le couvrent, s'échappent le crin et la bourre

qu'il renferme dans ses flancs.

Ce modeste trône est occupé par une femme âgée d'environ cinquante-cinq

ans, grande, maigre, les yeux d'un bleu pâle; un usage immodéré du tabac

a considérablement élargi les méplats de son nez long et pointu; sa

bouche, d'une grandeur plus qu'ordinaire, n'est garnie que de dents

noires et mal rangées; ses lèvres sont pâles et minces; quelques poils

gris sont mêlés à sa chevelure rousse, elle est coiffée d'un mouchoir

rouge posé en marmotte; les pendeloques qui garnissent ses oreilles,

sont formés de brillants assez beaux; ses doigts maigres et peut-être un

peu sales, sont tous ornés de bagues; une chaîne en jaseron, qui

supporte une grosse montre d'or, fait quinze ou vingt cercles autour de

son cou; à sa ceinture pend un clavier d'argent, qui enserre des clés et

un couteau.

Cette femme a placé près d'elle une bouteille d'absinthe, à laquelle

elle donne assez fréquemment, les accolades les plus fraternelles.

Les odalisques de son modeste harem sont diversement occupées; plusieurs

boivent, quelques-unes se tirent les cartes, d'autres, faute de

cigarettes, fument du caporal dans des pipes culottées.

Si le lecteur veut bien nous le permettre, nous ne nous arrêterons pas

auprès de ces pauvres filles, et nous entrerons dans l'arrière-salle;

lorsque nos yeux auront percé le nuage épais de fumée qui charge

l'atmosphère de cette pièce, nous pourrons examiner les individus qui

s'y trouvent.

Leur aspect n'offre rien de bien remarquable, ils sont vêtus, à peu

près, comme tout le monde, si ce n'est qu'ils paraissent avoir une

prédilection singulière pour les couleurs éclatantes, la toilette de

quelques-uns serait irréprochable, si de grosses chaînes d'or, des

breloques très-apparentes ne venaient pas lui donner un cachet de

mauvais goût tout particulier; le costume des autres est celui

d'honnêtes ouvriers endimanchés, ceux qui ne sont vêtus seulement que

d'un bougeron et d'un large pantalon de toile, se tiennent dans l'ombre:

au reste, quel que soit le costume qu'ils portent, tous ces hommes

paraissent se connaître; c'est que nous sommes dans un _vrai Tapis

franc_, et que les hommes parmi lesquels nous avons introduit le

lecteur, sont les habitués de ce lieu, dont le nom maintenant est connu

de tout le monde.

Il y a des _Tapis francs_ dans les quartiers les plus brillants de la

capitale, comme dans les rues sales et tortueuses de la Cité et du

quartier de l'hôtel de ville, de quelques faubourgs et de la place

Maubert. Il y en a pour toutes les catégories de malfaiteurs, pour les

_pégriots_ et les _blavinistes_[93], et pour les voleurs titrés et

décorés de la bonne compagnie.

Il ne faut pas chercher à se le dissimuler, il existe certains

malfaiteurs qui se croiraient déshonorés... déshonorés! c'est le mot,

s'ils allaient boire dans un lieu semblable à celui dans lequel les

nécessités de notre sujet nous ont forcé d'introduire nos lecteurs.

Les _Tapis francs_ de la _grande Bohême_, dont nous parlerons plus tard,

sont décorés avec luxe, éclairés à giorno; on n'y rencontre que des gens

portant gants jaunes et bottes vernies: est-ce pour cela qu'ils

échappent à la surveillance de la police, et ne fait-elle la guerre au

vice, que lorsqu'il est couvert de guenilles?

Il existe une notable différence entre les _Tapis francs_ et ces

ignobles cabarets dans lesquels vont boire, non-seulement les voleurs

qui vont un peu partout, mais les ouvriers dérangés, les cochers de

voitures publiques, les souteneurs de filles et les vagabonds, le nom de

_Tapis franc_, n'est pas applicable à ces derniers établissements; il

n'est pas nécessaire en effet, d'être _franc_ ou _affranchi_[94], pour

être à la tête d'un établissement, dans lequel on se borne à servir à

boire à tous venants.

La police qui visite souvent ces cabarets, y pêche, pour ainsi dire, en

eau trouble; à chaque coup d'épervier qu'elle y jette, elle ramène un

voleur en recherche, un forçat ayant rompu son ban, cependant elle

échoue quelquefois: lorsque cela arrive, elle établit une souricière,

mais le maître du cabaret dont l'intérêt est de protéger ceux qui le

font vivre, et qui sait que la police donne un peu trop d'extension au

proverbe: «_Ce qui est bon à prendre, est bon à rendre_,» se sert d'un

mot d'ordre ou d'un signal, pour avertir sa clientèle lorsque la

_raille_[95] est chez lui: une bouteille posée d'une certaine manière,

un pain de quatre livres placé contre les carreaux, etc.

Le _vrai Tapis franc_, (le nombre de ces établissements dangereux dans

tous les grands centres de population, est beaucoup plus considérable

qu'on ne le croit généralement), est un lieu connu de la police, qui y

exerce une surveillance continuelle, qui, cependant, demeure presque

toujours sans résultat; car ceux qui tiennent ces sortes

d'établissements, sont de leur côté constamment sur leurs gardes, et

font tous leurs efforts pour annihiler des mesures qui doivent leur être

fatales.

La profession du maître ou de la maîtresse du _Tapis franc_, qu'ils

soient logeurs, rogomistes, ou maîtres de mauvais lieu, est destinée à

voiler l'industrie qu'ils exercent en réalité, celle de recéleurs; c'est

au _Tapis franc_ que les voleurs déposent ou fabriquent leurs

instruments de travail, qu'ils se déguisent, qu'ils apportent leur

butin, qu'ils procèdent aux partages, qu'ils se réfugient sous de faux

noms, lorsqu'ils sont trop vivement poursuivis.

Les maîtres de _Tapis francs_, sont pour les voleurs de profession, ce

que la Mère est pour les compagnons du tour de France; le voleur évadé

ou libéré, qui veut continuer l'exercice de sa profession, y trouve,

sans bourse délier, s'il est connu, ou seulement s'il peut se

recommander de quelque voleur fameux qu'il a laissé au bagne ou dans les

prisons, un logement, des habits convenables au genre de vol qu'il

pratique, des passe-ports, des certificats et les instruments

nécessaires, l'_homme de peine_[96] est admis de droit à prendre part à

la première affaire: s'il désire s'abstenir, il reçoit un _bouquet_[97]

de vingt-cinq pour cent sur le produit de la vente du _chopin_[98].

--_Rengraciez_[99] dit un homme placé à une table du fond, en

s'adressant à tous ceux qui se trouvaient dans la salle, _prêtez

loches_[100].

Le bourdonnement des conversations particulières, cessa tout à coup et

chacun se rapprocha de l'homme qui venait de parler.

Cet homme, d'une taille élevée et bien prise, paraissait âgé d'à peu

près trente à trente-cinq ans, son visage encadré dans un collier de

barbe noire parfaitement coupé, avait un caractère particulier de

distinction, et il aurait fallu toute la perspicacité d'un observateur

attentif, pour découvrir, sur sa physionomie, une certaine expression de

dureté, qui devait échapper aux yeux du vulgaire. Son costume se

composait d'une veste bleue à boutons noirs en os, d'un large pantalon

de coutil à raies rouges, retenu sur les hanches par une ceinture en

escot de même couleur; sa chemise de cotonnade à carreaux, était fermée

sur sa poitrine par une petite ancre d'argent à facettes, et de dessous

son chapeau de cuir verni, de forme très-basse et à larges bords,

s'échappaient de grosses boucles de cheveux d'un noir d'ébène.

Cet homme qui portait le costume des conducteurs de bateaux, n'était pas

cependant un de ces laborieux ouvriers, car ses mains n'accusaient pas

les rudes travaux auxquels ils se livrent.

--_Douze plombes crossent à la vergne_, l'instant de la _décarade_[101]

est arrivé, continua-t-il, avancez à l'ordre, et que chacun tâche de

faire son profit de ce que je vais lui dire; à vous, messieurs les

_fourlineurs_[102].

Deux hommes parfaitement costumés, habit à la française, chapeau Gibus,

bottes vernies et le reste, s'avancèrent près de lui.

--Messieurs Mimi et Lenain, c'est vous qui _sonderez les valades_[103]

au foyer de l'Opéra; Dejean la Main d'or et Petit Crépine, seront à

_l'encarrade_[104]; Maladetta et Lion le Taffeur, à la _décarrade_[105];

vous pouvez _sans taffetas vous esbatre dans la trêpe_[106], toutes les

mesures sont prises en conséquence, de tous les _rousses_[107] que la

police a envoyés au bal de l'Opéra, un seul est à craindre, c'est le

_coup de deux_[108]; au reste, c'est le seul qui vous connaisse; mais

le grand Richard est chargé de ne pas le quitter, et lorsqu'il le verra

se diriger de votre côté, il vous fera le _saint Jean_[109] et vous

_rengracierez_, il faudra que ce _rousse_ ait bien du vice, s'il vous

_paume marron_[110] voilà vos _taillebins d'encarrade_,

_camoufflez-vous_ avec des _doubles vanternes_[111], et bonne chance.

Vous, Robert et Cadet Vincent, mettez une blouse par-dessus vos

vêtements, allez à la _flan_[112] et ne passez pas sans vous arrêter

devant les _boucards bons à esquinter_[113]. Voilà un jeu de _carouble

et une ripe_[114] dont vous me direz des nouvelles.

Les _charrieurs_ à la _mécanique_[115] ne sortiront que vers deux ou

trois heures pour _épouffer_[116] les panés qui quitteront le bal sans

_roulotte_[117].

Les _Goupineurs de poivriers_[118] et les _saute-dessus_ peuvent se

donner de l'air; Délicat et Coco-Desbraises exploiteront les boulevards

et le quartier du Temple, Biscuit et Cornet tape Dur les rues

environnant les halles.

Les deux _mômes_[119] et Lasaline iront à la chasse aux _bleus_[120],

surtout, mes amis, pas _d'esgard_[121] et que chacun respecte notre

devise: probité quand même.

Ce discours de l'homme au costume de marinier que nous n'avons rapporté

que parce qu'il nous fournissait l'occasion de nommer quelques-uns des

personnages qui doivent figurer dans cette histoire, fut débité tout

d'une haleine, d'une voix brève et avec un accent qui ne permettait pas

à l'observation le droit de se faire place, il fut écouté avec la plus

sérieuse attention, et lorsqu'il fut achevé, chacun se disposa à se

rendre au poste qui lui avait été indiqué.

Le marinier sortit après avoir dit quelques mots à la vieille femme

placée au comptoir.

--C'est bien _Rupin_[122], c'est bien, lui répondit-elle on exécutera

tes ordres, mon garçon, voilà un _carouble_[123], allons, mes poulettes,

continua-t-elle en s'adressant à ses odalisques, il y aura _gras_

pendant la _sorgue_[124] au dodo.

Les femme allèrent se coucher, et il ne resta dans la salle où nous

avons introduit le lecteur que ceux qui ne devaient sortir que beaucoup

plus tard.

La maîtresse du lieu n'avait pas quitté la place qu'elle occupait et

continuait à caresser sa bouteille. La sourde rumeur qui partait de

l'arrière-salle n'inquiétait pas la vieille femme qui connaissait par

expérience la turbulence de ses habitués.

Un individu dont la physionomie décelait l'odieux caractère, prit la

parole après le départ de Rupin, c'était Délicat qui venait d'échanger

quelques paroles avec Coco-Desbraises.

--Sommes-nous les _larbins_[125] de Rupin pour qu'il se donne le genre

de nous envoyer au _vague_[126], dit-il, allez, qu'il nous dit,

_esquintez les boucards et les cambriolles_[127] _escarpez les

messières_ et _balancez-les à la lance_, mais _aboulez icigo_ le _pèze_,

les _bogues_ les _bêtes à cornes_ la _blanquette_ et toute la

_camelotte_; je _solirai_ le tout et je prendrai _double fade_ pour

_mézigue_[128], est-ce juste ça?

--Non, non, ça n'est pas juste, dirent tous ceux qui avaient écouté

Délicat.

--Mais ça n'est pas tout, continua ce dernier, il faut _coquer_ leur

_fade_ à ces _batteurs d'entifles_ qui ne _goupinent_ que _du chiffon

rouge_, ils nous _coquent_, c'est vrai, des _affaires_ qui ne sont pas

_mouchiques_, mais pour notre _truc_ cela n'est pas nécessaire; nous

trouvons en _baladant_ tout ce qu'il nous faut[129].

--C'est vrai tout de même, reprit un homme que les autres nommaient

Mauvais gueux, surnom que du reste il méritait à tous égards. C'est donc

pour les regarder faire les _mecs_[130] que nous courons le risque de

nous faire _gerber_ à _vioque_ ou à la _passe_[131], c'est être par trop

melon que de _flouer si grand flouant_[132] pour des particuliers qui

nous _nazent_[133] lorsqu'ils nous rencontrent dans la rue.

--Et qui vous disent: Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître,

si vous leur offrez un petit canon, ajouta Coco-Desbraises.

--Si vous aviez autant de _toupet_[134] que moi, vous ne _coqueriez

quelpoique_ à ces _épateurs_[135].

--Il ne faut plus risquer notre viande pour ces _frileux_[136].

--Des _frileux_! s'écria un individu qui n'avait pas encore parlé, des

_frileux_, vous ne _bonniriez_ pas de _pareilles loffitudes_ si vous les

aviez vus à _l'ouvrage_[137]; des _frileux_ eux qui _escarperaient_[138]

le Père éternel plutôt que de se laisser _agrafer_[139], au surplus ce

n'est pas pendant qu'ils sont absents qu'il faut les _écorner_[140],

quand ils seront là à la bonne heure.

--Ecoutez, Vernier les bas bleus, si vous voulez vous faire

_esquinter_[141], reprit Délicat, allez-vous y faire mordre, Rupin et ce

brigand de Provençal vous arrangeront comme ils ont arrangé le grand

Louis et Charles la belle cravate.

--Vous me faites tous suer avec vos _boniments_[142], dit Mauvais gueux,

c'est-y donc si difficile que de se débarrasser de ces messieurs, si

vous voulez me faire _none_[143], je me charge de régler leur compte.

--C'est-ty du _flan_[144], dit Coco-Desbraises, si c'en est, je vais

vous communiquer une idée lumineuse.

--Voyons ton idée, ton idée, s'écrièrent-ils tous.

--Eh bien! si vous êtes tous d'accord il y aura un bon _chopin_[145] et

sans _morasse_[146]. On _filera_[147] ces deux particuliers de sorte

qu'on saura où ils _perchent_[148], on restera à la _planque_[149]

très-tard et le lendemain on sera à leur porte à six heures du matin

pour les voir _décarrer_[150], à la première occasion, on les

_estourbira_[151], et lorsqu'ils seront _refroidis_[152], on

_enquillera_[153] chez eux.

--Bravo! bravo! s'écria toute la bande.

--Que ceux qui veulent qu'on _refroidisse_ les Rupins lèvent la main,

dit Délicat.

Tous, hormis Vernier les bas bleus, imitèrent Délicat; cette opposition

au désir général suscita une tempête contre cet homme.

--Ah! vous voulez _escarper_[154] vos camarades pour les

_grinchir_[155], dit-il à ces brigands; ils vous commandent, dites-vous,

et cela ne vous convient pas, alors _travaillez_[156] seuls, mais

_escarper_ des hommes qui vous donnent chaque jour des leçons à l'aide

desquelles vous pouvez _grinchir_ presque impunément. C'est de la

reconnaissance à la Capahut[157], mais votre projet ne s'accomplira pas,

j'avertirai Rupin.

--Si nous t'en laissons le temps, s'écria Coco-Desbraises.

Durant le temps qu'avait duré cette discussion plusieurs litres avaient

été vidés, aussi les cerveaux étaient-ils très-échauffés, l'opposition

de Vernier les bas bleus fut donc on ne peut plus mal accueillie.

--Non! nous ne te laisserons pas le temps de prévenir les _rupins_, dit

Délicat.

--C'est cela, ajouta Mauvais gueux, il faut le _buter_[158].

Vernier les bas bleus n'était pas homme à se laisser intimider;

cependant, tous les bandits s'étant armés de couteaux, allaient, excités

par Délicat, Mauvais gueux et Coco-Desbraises, se précipiter sur lui, il

comprit que ce serait folie qu'essayer de résister seul à une dizaine

d'hommes animés par le vin et la colère: il recula jusqu'à la porte de

la boutique, qu'il ouvrit précipitamment, et se sauva par la petite rue

des Teinturiers.

Les agresseurs, qui ne voulaient pas engager dans la rue une lutte qui

aurait infailliblement attiré du monde sur le lieu de la scène,

n'avaient point songé à poursuivre Vernier les bas bleus; cependant

celui-ci qui croyait les avoir tous à ses trousses, courait avec tant de

vélocité, qu'il renversa deux femmes en traversant la rue de la

Tannerie.

La surprise, la douleur et la crainte firent jeter des cris perçants à

ces deux femmes; elles demandaient du secours, mais le plus profond

silence régnait dans cette rue déserte et mal éclairée, dont l'aspect

sinistre augmentait encore leur anxiété: l'une d'elles étant parvenue à

se relever, faisait de vains efforts pour aider sa compagne à l'imiter,

sans pouvoir y parvenir, celle-ci qui sentait ses forces l'abandonner,

dit à son amie:

--Hâte-toi, ma chère Laure, frappe à la porte la plus voisine, je meurs

si je ne suis bientôt secourue. Eperdue, Laure courut d'abord à

l'extrémité de la rue afin de chercher le cocher de la voiture qui les

avait amenées. Malheureusement elle ne le trouva pas; elle revint de

suite à la place où était restée son amie, à laquelle la douleur et la

crainte arrachaient des larmes. Laure, en regardant autour d'elle, crut

remarquer une faible lumière à l'intérieur de la maison d'où était sorti

l'homme qui les avait renversées; elle frappa à la porte avec ses

poings, personne ne répondit; impatientée, elle ramassa par terre un

morceau de platras et frappa de nouveau à coups redoublés.

--Sainte mère de Dieu qué qui cogne si tard? répondit de l'intérieur une

voix dont toutes les cordes paraissaient cassées. Quoiqu'vous voulez?

--Du secours pour une dame qui vient d'être blessée! répondit Laure

d'une voix suppliante.

--_Pas si cher on aquige à la lourde[159]!_ dit la même voix.

La porte fut ouverte et la femme que nous connaissons déjà parut sur le

seuil; elle tenait à la main une espèce de lampion, dont la flamme

tremblotante semblait prête à s'éteindre. Un mouvement de surprise et

d'intérêt, tout à la fois, se peignit sur la physionomie de la mère

Sans-Refus (la tavernière avait reçu de ses habitués ce surnom qui

indiquait sa constante bonne volonté), à la vue de la jeune fille dont

la gracieuse physionomie, éclairée par les pâles rayons que projetait le

lampion, rappelait les délicieuses créations qui se détachent sur les

fonds obscurs d'Esteban Murillo.

Laure, avait été sur le point de fuir à l'aspect ignoble et repoussant

de cette femme, mais elle se rappela que son amie attendait des secours

et elle surmonta la répugnance qu'elle éprouvait.

--Ous donc qu'elle est vot'dame que j'lui porte queuque chose pour la

ravigoter, j'sommes heureuse, ma petite chatte, d'pouvoir être utile à

des jolies jeunesses comme vous.

En achevant ces mots la mère Sans-Refus prit une bouteille, versa de

l'eau-de-vie dans un verre, prit son lampion de l'autre main et dit à

Laure:

--A c't'heure, allons voir c'te dame, que je la soulage.

Laure la conduisit près de son amie qui s'était enveloppée de sa pelisse

et attendait avec résignation qu'on vînt la secourir.

La vieille femme posa son lampion sur les gravois, dont une partie

servait de siége à la comtesse Lucie de Neuville (ainsi se nommait la

femme blessée); puis elle lui offrit le breuvage qu'elle avait apporté.

--Merci! merci! bonne dame, je n'ai besoin de rien, dit-elle en

repoussant le verre; aidez-moi, seulement, à gagner ma voiture.

La mère Sans-Refus lampa la liqueur et mit le verre dans la poche de son

tablier.

--Entrez un instant chez moi, dit-elle; vous serez mieux que dans la

rue.

Laure et la mère Sans-Refus, soulevèrent la comtesse, qui fut introduite

dans la boutique, éclairée seulement alors par la faible lueur qui se

faisait jour à travers les carreaux de papier huilé de la cloison.

La mère Sans-Refus, qui avait replacé son lampion dans la niche

pratiquée dans un mur de refend pour le recevoir, examinait avec

intérêt les traits de la comtesse.

--Doux Jésus! se disait-elle... Est-elle _giroffle la rupine_[160],

aussi _giroffle_ que ma pauvre Nichon. Qué _broquille_[161], qué

_bride_[162], qué _chouette pelure sur ses endosses_[163], qué chance

qu'elle n'ait pas été _rembroquée_[164] par les _fanandels_[165], ils

l'auraient _grinchie d'autor_[166], mais ils n'auront que

_nibergue_[167], les scélérats.

La comtesse se trouvait un peu mieux et elle essayait de se lever; la

_mère_ Sans-Refus s'y opposa.

Les vrais mystères de Paris · 第 1 / 99 段