Aussi, les Kel-Ahaggar sont, par l’absence de pluies, contraints

parfois, les pâturages permanents ne suffisant pas alors, de

faire nomadiser une partie de leurs chameaux dans des régions plus

favorisées, hors de leur noble pays, dans l’Adrar des Iforas,

dans l’Aïr, etc., et suivant les fantaisies de la pluie, certaines

fractions sont contraintes de faire pâturer leurs chameaux dans des

terrains de parcours qui ne sont pas les leurs[69], ce qui ne va pas

sans négociations diverses, car chacun s’efforce de garder alors

pour lui seul les régions précieuses où les bêtes profitent,

où « il y a à manger ». C’est l’été surtout que ces crises

se produisent.

Ceci nous montre tout le prix du réseau de pâturages persistants[70]

du pays des Kel Ahaggar, surfaces restreintes, propriétés de tribus,

jalousement réservées souvent pour les périodes dures et auxquelles

des plantes particulières constituant un facteur nécessaire dans

la bonne alimentation du chameau (qui doit en manger à certains

moments suivant les formules compliquées de cette alimentation très

spéciale sur laquelle je n’ai pas la place de m’étendre ici)

donnent encore plus de prix.

Aussi les quelques coins du pays targui, susceptibles de

développement agricole, correspondant souvent au meilleur de ces

quelques pâturages résistants, de ces quelques pâturages de

garantie contre la sécheresse et de grande nécessité pour le

cycle alimentaire du chameau, on comprend qu’un développement

agricole[71] de l’Ahaggar, outre les obstacles qu’il rencontrerait

du côté de la main-d’œuvre puisse se heurter à l’hostilité

des Touareg à qui il enlèverait des éléments nécessaires à

leur vie pastorale.

Le nomadisme des chameaux n’est pas toujours celui des individus

accompagnés de leurs ânes, chèvres et moutons ; souvent les

Touareg, principalement les femmes, restent avec les chèvres,

les moutons et les ânes en terre d’Ahaggar, dans leur terrain

ancestral de parcours auquel ils sont très attachés et continuent

à transhumer suivant leurs traditions, leurs habitudes, très

casanièrement pourrait-on dire, pendant que les chameaux sont

emmenés prendre de la bosse ou l’entretenir, où ils trouvent bon

pacage et les pâturages qui conviennent à la saison et à leur

état. Il semble que l’on trouve là un reflet dans les mœurs,

de cette évolution de l’humidité du climat au Sahara dont il

est souvent question dans ce travail.

Il est d’ailleurs constant que pour certaines régions actuellement

peu sympathiques du pays des Kel Ahaggar, les Touareg vous parlent

d’un temps assez proche (une centaine d’années, pas plus) où

elles étaient plus favorisées sous le rapport des pâturages et des

points d’eau ; à citer en particulier à ce sujet les voisinages

de l’Amadror.

Le pâturage vert est excellent pour remettre en état un chameau,

il est agréable aussi parce qu’il diminue la fréquence de la

nécessité des opérations d’abreuvoir[72], mais c’est un

pâturage fade — aussi les Touareg, quand ils ne peuvent recourir

à un pâturage salé, donnent du sel à leurs chameaux.

L’alimentation du chameau a d’ailleurs un tas de nécessités

qui rendent très complexes son élevage et son entretien, ces

nécessités se superposant avec la question de la pluie. Son étude

détaillée sortirait du cadre de ce travail.

Les mehara de l’Ahaggar sont souvent des animaux petits fins,

nerveux, musclés et à ligne élégante.

Les vrais mehara de l’Ahaggar proviennent d’une véritable

sélection, alors qu’en pays arabe, c’est surtout le choix,

le dressage et la castration qui font le mehari.

Le mehari Ahaggar, de race pure, se distingue généralement bien

des mehara provenant des autres élevages :

le mehari de l’Adrar est généralement grand, a une ligne

majestueuse, un pas magnifique, mais est généralement moins fin et

moins léger que le mehari Ahaggar et sa figure est moins éveillée ;

le mehari du Fezzan est plutôt un chameau mixte qu’un mehari,

il a de très solides qualités ;

le mehari de l’Aïr est souvent de robe pie et d’allure

délicate ;

le pays arabe ne produit guère de beaux mehara ; sa spécialité, ce

sont les chameaux porteurs, les chameaux lourds, supportant de grosses

charges. (Le commandant Pujat distingue d’ailleurs les chameaux

arabes des autres chameaux du Sahara, en fait une espèce différente,

originaire d’Asie, amenée par les invasions arabes, alors que

les chameaux touareg seraient d’origine essentiellement africaine,

en tous les cas, d’introduction plus ancienne en Afrique.)

Le mehari de l’Ahaggar est le mehari par excellence, le chameau

de guerre ; il est agréable à monter, a un pied extraordinairement

sûr, passe partout dans la montagne, supporte bien l’amble et le

trot, peut couvrir de grandes distances (jusqu’à 120 km. dans la

journée), est capable de courir en course en terrain accidenté,

enfin est susceptible de marcher au galop et même de partir au

galop de pied ferme.

On l’accuse d’être parfois un peu plus délicat que les

autres chameaux et d’être peu à son aise dans les sables, mais

c’est là peut-être une fausse réputation : car au bon, au vrai

_mehari_ de l’Ahaggar on a fait subir en général dans sa jeunesse

l’entraînement, l’accoutumance à tous les terrains et à tous

les genres de pâturages, à toutes les régions en particulier par

la vie de rezzous et il est très résistant quand on sait le mener

surtout, si après son dressage, on lui a laissé se constituer

de la bosse de plus d’un an et qu’on le prend avec cette bosse

ferme et confirmée.

Mais c’est dire que la formation d’un vrai mehari Ahaggar est

une œuvre de longue haleine, qui nécessite tout un art et une

succession de combinaisons compliquées, aussi les Kel Ahaggar ne se

défont pas facilement de leurs excellentes montures qui représentent

tant de soins, d’attention, de dressage et de formation savante,

et, en général, nous n’arrivons pas à en posséder — de là

sûrement une réputation injustifiée, car il y a des mehara touareg

dont la résistance est extraordinaire.

Enfin les mehara touareg sont souvent éduqués avec beaucoup de

douceur et d’intelligence, ils en arrivent à avoir un caractère

autrement plus fin et sympathique que les stupides chameaux arabes

abrutis par la brutalité de leurs maîtres ; le mehari targui

connaît son maître et manifeste discrètement pour lui, par de

petits cris, ses impressions diverses, sa joie, son étonnement, etc.,

animant ainsi la route de ses réflexions gentilles et remplissant

le rôle d’un camarade discret, dévoué et affectueux. Il est

même parfois trop familier et s’oublie à mettre pensivement sa

tête sur votre épaule[73].

Les mehara ne sont qu’une minorité dans l’ensemble des chameaux

touareg : les Touareg en effet élèvent principalement des chameaux

pour leur lait, pour leur viande et pour porter ; les animaux qui ne

sont pas encore « sedes » font nombre aussi ; et tout cela constitue

des troupeaux ; ces troupeaux de chameaux sont le principal de la

richesse en pays targui.

Les campagnes de ces dernières années ont porté un coup très rude

à l’élevage ahaggar et son cheptel camelin a de la difficulté

à se remonter.

Les Touareg sont gens de chameaux et aussi gens de chèvres. Les

chèvres sont leur grand élevage avec les chameaux ; ils en ont

de grands troupeaux, mais c’est plutôt l’accessoire de la

richesse. Elles leur fournissent du lait, du beurre, des fromages,

de la viande.

Toute une partie de la population, les plébéiens, est appelée

Kel-oulli (gens de chèvres) plutôt qu’imrad — ce dernier terme

étant méprisant alors que le premier ne l’est pas.

Souvent, comme je l’ai dit précédemment, les tentes touareg ne

circulent qu’avec leurs chèvres, leurs ânes et quelques mehara

— le gros des chameaux menant une vie de pâturage distincte.

Pour les chevreaux, les Touareg édifient de petites tours basses

dans lesquelles ils les entassent la nuit — il convient de ne pas

confondre ces petits abris avec des tombeaux ou autres monuments

lithiques.

Les chèvres demandent à boire tous les jours et mangent un peu

de tout.

Les cuirs de chèvres peuvent évidemment faire l’objet d’un

certain commerce[74] ; mais il conviendrait de ne pas exagérer

les possibilités de rendement de l’élevage ahaggar, qui déjà

semble trouver ses pâturages insuffisants à certains moments,

ni de fonder de trop grands espoirs sur le commerce de ces peaux

qui nécessiteraient, pour pouvoir jouer un rôle sur le marché

des cuirs (des peaux de gants par exemple), d’être tannées

avec soin, ce qui imposerait la création d’un centre de tannage

dans l’Ahaggar — et un traitement des chèvres durant leur vie,

qui permette de compter sur la qualité de leur peau après leur mort.

Les Touareg font avec le lait de chèvre du beurre et du fromage

qu’ils vont vendre souvent fort loin.

Avec les chèvres, les Touareg possèdent des moutons (sans laine),

plus rares ; ces moutons sont souvent croisés avec des chèvres

et donnent des produits bizarres mâtinés chèvre et mouton, avec

longue queue, poil long et cornes de chèvres.

Enfin, des ânes font partie du cheptel inséparable des tentes

touareg ; ce sont de jolis ânes gris argent, avec les pattes

zébrées et une croix noire veloutée sur le dos ; souvent ils

s’échappent et mènent une vie sauvage.

Les Touareg possèdent un cheval, celui de l’Amenoukal, grand

sujet de conversation, car ils en sont très fiers, et qu’ils

nourrissent complètement au lait — ce qui ne lui réussit pas mal.

Quand j’aurai signalé quelques zébus dans les « arrem »,

originaires du Soudan (on leur fait faire la traversée du Tanesrouft

au printemps), j’aurai terminé cet exposé sur l’élevage des

Touareg dont on peut dire qu’après guerriers féodaux, ils sont

essentiellement pasteurs de chèvres et de chameaux.

* * * * *

[Note 58 : Cette étude botanique et l’étude zoologique qui la

suit s’appliquent essentiellement à l’Enceinte tassilienne

et au Pays cristallin — les Pays pré-tassiliens constituent un

glacis biologiquement pauvre ou sans intérêt particulier du Massif

Central Saharien — et en général nous n’avons pas pensé à

sa misérable ou banale existence dans ces études.]

[Note 59 : Asclepiadée.]

[Note 60 : La végétation soudanaise paraît remonter plus haut

sur le versant Sud du Massif cristallin que sur le versant Nord et

en même temps être plus richement représentée.]

[Note 61 : Le pluriel d’_Etel_ est _Tilia_ ; cependant nous adoptons

_Etels_ comme nous avons fait souvent au cours de cet ouvrage pour

les pluriels de noms arabes ou de Tamahak, quoique leurs pluriels

vrais soient différents.]

[Note 62 : Cette dernière serait particulièrement intéressante

à étudier. On y a signalé des conifères ??!!?.]

[Note 63 : Des auteurs ont attribué le déboisement du Sahara à

l’action de l’homme. Nous ne nous attarderons pas à réfuter

cette explication ; elle vaut par son caractère enfantin celle des

naturalistes du moyen âge, à propos des gisements de fossiles,

qui voulaient y voir l’œuvre des pèlerins jetant leurs coquilles

en des endroits de prédilection et constituant ainsi ces amas de

coquilles marines loin de la mer.]

[Note 64 : Ce qui paraît être le milieu par excellence des

Salsolacées actuellement, cela paraît être avant tout _le sable_

— souvent le sable salé.]

[Note 65 : La région du Massif Central Saharien, à cause de

ses montagnes et de sa situation tropicale, a dû, semble-t-il,

recevoir toujours plus de précipitations atmosphériques que le

Sahara arabe. Cette différence a dû (?) toujours rester à peu

près indépendante de la variation générale du climat dont ces

deux régions ont dû être affectées à peu près également.]

[Note 66 : _Calligonum comosum_ L’Hérit., 1re forme.]

[Note 67 : En pays targui le _Chobrok_ correspond souvent à _Zilla

myagroïdes_ et non plus seulement à _Zilla macroptera_.]

[Note 68 : _Panicum turgidum_ — graminées — et autres graminées

geniculées.]

[Note 69 : Quoique souvent chaque terrain de parcours ait été

délimité par l’usage de telle sorte qu’il puisse suffire

à la vie pastorale complète de sa tribu, qu’il possède tous

les éléments nécessaires au cycle d’alimentation du chameau,

pâturage salé, pâturage doux, pâturage d’été, pâturage

d’erg, pâturage de plaine et pâturage de montagne.]

[Note 70 : Et tout le prix ainsi à certains moments des quelques

ergs du pays targui et de certaines régions ensablées.]

[Note 71 : Il est certain que de nombreux points de l’Ahaggar

pourraient devenir des centres de cultures prospères. Outre les

« _édelés_ » déjà existant, ou ceux que l’on pourrait

remettre en état, j’ai noté nombre de points et en particulier

de nombreuses terrasses d’alluvions (qui ont l’avantage entre

autres d’être à l’abri des venues de l’Oued) qui seraient

susceptibles autant par leur sol que par leurs ressources en eaux

d’un développement agricole appréciable.

L’Ahaggar pourrait se nourrir largement lui-même et même exporter

vers d’autres régions sahariennes. Outre les céréales, beaucoup

de cultures peuvent réussir en terre d’Ahaggar ainsi que les

essais entrepris à Tamanrasat l’ont montré : tomates, oignons,

radis, pommes de terre, arbres fruitiers, vignes, etc.]

[Note 72 : Souvent les chameaux sont laissés seuls dans un pâturage

pendant que les tentes avec les ânes et les chèvres continuent

leur transhumance : ils vivent très bien sans que personne les mène

boire ; il est vrai qu’ils connaissent parfois les points d’eau

où alors ils vont boire tout seuls. On rencontre très souvent,

en pays ahaggar, des chameaux vivant ainsi librement sans bergers.]

[Note 73 : Les chameaux touareg sont habitués en outre à une forme

de caravane particulière : au lieu que les bêtes soient en troupes

désordonnées comme c’est le cas pour les convois arabes, elles

sont chez les Touareg groupées par files d’animaux attachés les

uns aux autres par la mâchoire. Cette forme de convois a l’avantage

de permettre une plus grande vitesse, un silence remarquable et un

faible personnel.]

[Note 74 : Je n’ai pas la place de traiter dans cet ouvrage du

rendement et de l’avenir possible de l’Ahaggar. On peut dire

pour être bref qu’au point de vue commercial et du développement

économique de ce pays la question qui se pose n’est pas de savoir

ce que l’on pourrait vendre aux Touareg, car ils sont extrêmement

avides de tout, mais bien au contraire de savoir ce qu’on pourrait

leur acheter pour qu’ils aient de l’argent à dépenser à des

achats auxquels ils ne demandent qu’à se livrer.

Mais pourquoi ne laisserait-on pas ce peuple charmant de chevaliers

et de pasteurs, d’amoureux et de poètes, continuer de constituer

dans le monde un merveilleux anachronisme.

Si l’on arrivait à développer considérablement des cultures

diverses pour que l’Ahaggar produise céréales et fruits secs

(raisins, figues, etc.), et si l’on arrivait à créer des

industries diverses de cuirs, de conserves de viandes ; si l’on

parvenait à exploiter des mines variées (fer, or, etc.) et

à capter l’énergie immense des vents sahariens (turbines à

vent, etc.) ou celle du soleil, ne serait-ce point en fixant ce

peuple délicieusement nomade, en lui enlevant de son splendide

isolement, en supprimant son beau désordre et en l’affublant

des pitoyables attributs de notre civilisation ?! et il faudrait

sans doute dire adieu aux « gestes » de ces derniers chevaliers,

aux libres « meharées », aux mélodies des « imzaden »,

aux tendres « Ahals » près des tentes et aux poèmes du rythme

« ilâner-ialla ! »...]

III

ÉTUDES ZOOLOGIQUES

* * * * *

=De la faune dulcaquicole du pays targui.=

Au point de vue zoologique, le Massif Central Saharien est

intéressant par sa faune dulcaquicole ; alors que les pays

crétacico-tertiaires ne possèdent pas en général (en dehors des

oasis) d’eaux permanentes en surface, le Massif Central Saharien

avec ses vallées profondes, ses eaux totalisées plus ou moins dans

les lits de ses vallées et ses seuils de retenue, présente en un

certain nombre de points des petites mares permanentes.

Chose curieuse étant donné l’éloignement actuellement

réciproque de ces mares et leur éloignement global d’autres

milieux dulcaquicoles, ces points d’eau possèdent une faune

aquatique complète.

Au premier abord l’on peut remarquer d’abondants

_insectes_ d’eau ; les _Dytiscides_, les _Gyrinides_, les

_Hémiptères-Népides_ (_Noctonètes_ et autres) sont nombreux.

A citer particulièrement pour les insectes aquatiques les points

d’eau d’Entenecha, de Tahara, d’In-Ebeggi et d’Ens-Iguelmamen,

dans le Tifedest, d’In-Ebeggi, dans l’Anahef, de Tin-Eselmaken,

dans les Tassilis.

Un examen plus attentif permet de reconnaître, outre la présence des

larves de ces animaux et de larves de moustiques, celles de _Vers_.

Enfin l’on a la, surprise de trouver parfois des _Poissons_

en abondance ; dans la mare permanente de Tin-Eselmaken, près

d’Amguid, en particulier j’ai eu l’occasion d’observer la

présence de nombreux poissons dont certains atteignaient une taille

de 30 centimètres environ ; je suis arrivé à en capturer deux qui

ont été déterminés par le docteur Pellegrin, du Museum[75] ;

ce sont deux exemplaires du _Barbus biscarensis_ Boulenger, des

environs de Biskra.

Une autre espèce de barbeau, le _Barbus Deserti_ Pellegrin,

a été récoltée dans la mare d’Ifedil, dans les Tassilis

également, associée à l’espèce précédente et décrite par le

Dr Pellegrin ; il est probable que cette espèce existe également

à Amguid.

Tels sont les deux points du Massif Central Saharien où la

présence des poissons a été reconnue avec certitude et les

espèces déterminées.

Ces barbeaux se rencontrent certainement en d’autres mares

permanentes du Tassili de l’Ajjer, en particulier probablement

dans l’oued Mihero ; les Touareg m’en ont signalé également

dans l’Emmidir (dans un aguelmam de l’oued Arak).

Ils se rencontrent peut-être également dans le Pays cristallin.

Foureau a signalé des _Clarias_ (Siluridés) dans les Tassilis de

l’Ajjer ; je n’en ai point rencontré et je me demande s’il

n’y aurait pas eu confusion.

Les Touareg ne mangent pas les poissons sous prétexte qu’ils sont

impurs, se nourrissant, disent-ils, d’excréments !

C’est la même raison qui leur fait ne pas manger de poulet

(disent-ils) ; mais il se peut qu’il y ait plutôt dans ces coutumes

une cause ancienne religieuse.

Si l’on examine ces eaux avec une grande attention on y trouve

de nombreux _Crustacés_ de petite taille ; j’ai observé en

particulier la présence de _Branchipus_ en trois aguelmams

différents : l’un près de Tin-Edness, vers 900 mètres

d’altitude, dans lequel ils étaient très nombreux ; l’autre

dans le Telleret’ba, vers 1.500 mètres d’altitude, le troisième

dans l’oued Ens-Iguelmamen (au pied de la gara Ti-Djenoun).

Les _Batraciens_ ne sont pas absents : le Cne Cortier a recueilli la

_Rana mascareniensis_ D. B. (déterminée par le Dr Pellegrin) dans

la mare d’Ifedil ; il est vraisemblable que d’autres espèces

sont répandues dans le Massif Central Saharien ; j’ai observé de

nombreux tétards en divers points d’eau, mais en particulier dans

l’oued Terroummout, la partie amont de l’oued Tamanrasat où,

chose curieuse, ils étaient là répandus en abondance dans des

flaques d’eau laissées par la « venue » récente de l’oued

(un aguelmam permanent placé en amont permet, je crois, d’expliquer

ce curieux peuplement) et à Idelès où les grenouilles pullulaient

quand j’ai passé.

La présence de Batraciens est aussi étonnante que celle de Poissons

au Sahara.

Enfin, c’est une chose fort surprenante que la présence

de _Crocodiles_ en pays targui (car là le peuplement par

l’intermédiaire des pattes d’oiseaux n’est guère

vraisemblable).

C’est au Cne Nieger que revient l’honneur d’avoir permis

la détermination de l’espèce exacte de ces crocodiles déjà

signalés par Duveyrier et de Bary.

C’est le _Crocodilus niloticus_ Lour., des grands fleuves africains

(déterminé par le Dr Pellegrin).

Les Touareg m’ont souvent d’ailleurs signalé l’existence

de crocodiles dans des aguelmams des Tassilis (en particulier dans

celui de l’oued Mihero).

Il semble avoir existé plus à l’Ouest, car au Sud de Tiounkenin,

dans l’Emmidir, se trouvent deux aguelmams permanents[76], les plus

grands et les plus profonds que j’ai vus au Sahara, et, paraît-il

aussi, plus vastes et profonds que les plus avantagés à ce point

de vue, des Tassilis de l’Ajjer : ce sont les aguelmams Afelanfela

(ou Deïtman) ; mes Touareg me déclarèrent qu’il y avait là un

grand crocodile et qu’il avait même le meurtre du grand-père de

l’un d’eux à son actif (!) ; je m’empressai de me rendre à

cet endroit ; je constatai la présence des aguelmams en question

mais pas de leur hôte terrible, ni de traces quelconques qu’on

puisse lui attribuer ; je n’allai point cependant jusqu’à tenter

l’expérience de l’appât, en me permettant de nager dans ce

lac ainsi que ce m’était un plaisir dans les autres aguelmams ;

mes Touareg ayant mis tout leur talent de persuasion à me convaincre

que ce n’était pas prudent.

Il semble que ce vieux crocodile solitaire soit mort, car les

témoignages de mes Touareg étaient très précis et comme eux

je ne doute pas qu’un crocodile ait pu vivre là : la taille de

ces aguelmams, leur profondeur, leur richesse en algues et plantes

aquatiques, leurs alentours à végétation exubérante, permettent

très bien d’imaginer qu’il pût en être ainsi.

Le capitaine Duprè m’a dit avoir trouvé une mâchoire de crocodile

en un point d’eau des Tassilis de l’Ajjer.

Telle est la physionomie générale de la faune dulcaquicole du Massif

Central Saharien ; on voit que les groupes aquicoles principaux :

Poissons, Reptiles, Batraciens, Crustacés, Vers, etc., y sont

représentés.

Cette faune aquatique[77] mériterait des recherches suivies[78],

entre autres l’exploration systématique des mares permanentes et

quasi-permanentes, peu nombreuses d’ailleurs, du Massif Central

Saharien, en particulier _dans les Tassilis de l’Ajjer_ des mares

d’Ifedil, de Mihero, de Taragaïn (dans l’oued Iskaouen), de

l’oued In-Tmanahen et de Tin-Eselmaken ; _dans l’Emmidir_,

des mares d’Afelanfela (ou Deïtman, près de Tiounkenin),

de l’oued Arak ; _dans le Pays cristallin_, des mares de

Tin-ed’ness (Edjéré), du cirque intérieur du Tellerteba

(Anahef), du Tala-Malet, de l’oued Terrinet (près d’Idelès,

beaux marécages), de Tahara (Tifedest), de l’oued Ens-Iguelmamen

(Oudan) — particulièrement des mares du Tifedest-ta-Mellet et

de l’Oudan.

Que penser de la présence d’une faune dulcaquicole complète, avec

Poissons, Reptiles et Batraciens, localisée dans les rares mares

permanentes du pays targui, isolée au milieu du Sahara, _sinon que

c’est un héritage des temps humides, une « faune résiduelle »_.

_C’est dans cette fin que nous avons cru devoir faire cette petite

mise au point zoologique malgré qu’elle ne contienne que quelques

précisions nouvelles._

Quant à dégager les caractères propres, les éléments originaux et

particuliers de cette faune résiduelle, ses relations et échanges

passés avec le voisinage, c’est ce qu’il est encore impossible

de faire, étant donné les précisions encore peu nombreuses que

l’on en a[79].

On peut tout de même indiquer, ce qui est logique, que ses

relations se sont faites probablement surtout par versants, que

la ligne de partage des eaux a une grande importance à ce sujet,

ce qu’indique la présence du _Barbus biscarensis_ ou barbeau

de Biskra à Tin-Eselmaken et à Ifedil, c’est-à-dire justement

sur des points du réseau hydrographique ancien qui relèvent de la

région des Chotts comme l’oued Biskra.

Il est difficile de déterminer si ce poisson est de passé plutôt

ahaggarien que zibanais.

Nous nous bornons à cet exposé sur la faune dulcaquicole du Massif

Central Saharien ; au point de vue zoologique c’est ce qui nous

paraît le plus intéressant à signaler pour le moment dans ces pays

et, d’autre part, le reste nous entraînerait hors des proportions

imposées à ce travail.

* * * * *

[Note 75 : Par l’intermédiaire de M. le Profr Leger.]

[Note 76 : Probablement alimentés par une source importante, comme

un bouillonnement en surface semble l’indiquer.]

[Note 77 : La flore aquatique aussi d’ailleurs.]

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