promettais de présenter, comme suite de mon expédition, une
étude détaillée de la faune dulcaquicole du Sahara central ;
malheureusement les matériaux recueillis dans ce but ont été
victimes d’accidents dus à la malveillance, qui me privent de la
possibilité de présenter cet ensemble qui eût été intéressant
par sa nouveauté.]
[Note 79 : Et que malheureusement par suite des incidents signalés
précédemment je n’ai pu rapporter.]
IV
DE MON ITINÉRAIRE
* * * * *
IMPRESSIONS ET NOTES DE ROUTE
* * * * *
_a)_ =De Temassinin à In-Salah, par l’Ahaggar[80].=
=Impressions de route[81].=
Enfin voilà des montagnes ; nous sommes cette fois en vrai pays
targui : ce sont les plateaux nus et brûlants des Tassilis dont les
vallées encaissées cachent dans le fond de gorges fantastiques des
bosquets de lauriers-roses et de mimosas[82] fleuris et odorants,
de petits lacs qu’animent de nombreux poissons et des marécages
touffus, retraites noires de quelques vieux crocodiles.
En parcourant ces oueds de légendes dans les replis desquels
les surprises se succèdent aux yeux émerveillés, je comprends
maintenant les yeux nostalgiques des officiers sahariens au moindre
souvenir des pays touareg ; ne nous a-t-il pas paru à tous comme
une île enchantée, ce pays targui, après la traversée monotone
du Sahara arabe ? et comme il m’apparaît naturel maintenant le
prestige extraordinaire du nom « Hoggar » sur toutes les populations
sahariennes : pays fabuleux et magique en vérité quand on le compare
aux autres régions sahariennes, et dont on ne peut considérer les
descriptions merveilleuses comme le fallacieux effet de l’emphase
arabe que tant qu’on ne le connaît pas ! A mesure qu’il se
dévoile, il apparaît digne de sa renommée.
Je renonce à décrire ces vallées ombreuses et parfumées des
Tassilis enserrées dans leurs hautes murailles comme un trésor
dont la terre garde un soin jaloux ; ne serait-ce pas un sacrilège ?
On y surprend souvent au détour d’une gorge, soit la timide
gazelle aux gracieux effrois, reposant mignonnement à l’ombre du
térébinthe ou du mimosa, soit le sauvage mouflon au front noble
et vaillant buvant longuement à quelque flaque d’eau miroitante
laissée dans le creux du rocher par une récente pluie.
Dans les Tassilis, au Tahihaout, je rencontre des traces récentes
de chèvres, d’ânes et de chameaux ; des tribus de Touareg
nomadisent donc non loin ; j’ai besoin d’un guide ; j’envoie
mon méhariste, Mahomed-ben-Hamouillah, sur leurs traces essayer de
m’en trouver un ; il revient bientôt, et voici un Targui devant
moi : Amdor-ag-Amadou, des Eaohen-n-ada.
C’est un guerrier mystérieux et superbe : haute taille, port fier
et hardi, démarche souple, muscles longs, attaches fines, teint
de bronze doré ; peu d’hommes réunissent tant d’éléments de
beauté pour la splendeur de leur corps.
Ce beau corps est paré avec une coquetterie raffinée (n’est-il
pas un guerrier ?) ; un bracelet de serpentine au-dessus du coude
fait valoir le nu d’un bras dont Adonis eût été jaloux ; une
sorte de gandourah très décolletée laisse admirer le galbe rare
du cou et des épaules.
De la figure on ne voit que deux yeux hiératiques, agrandis au kohl
et entre les yeux la naissance du nez ; le reste est caché sous
un voile indigo[83] disposé savamment autour de la tête en un
mouvement fixé peut-être depuis des siècles, surmonté d’une
sorte de « bourrelet »[84], de diadème, de laines et de soies
multicolores, qui donne à la tête une allure casquée ; les cheveux
jaillissent parfois ainsi qu’un cimier de ce casque d’étoffe ;
parfois aussi ils sont tressés à la manière lybienne.
[Illustration : PLANCHE XII.
Le Pays cristallin. Le bord Sud-Est de la plaine de _reg_ de
l’Amadror avec le massif du Tellerteba (Anahef).]
Au côté un glaive de ligne sobre et pure gainé de cuir écarlate
évoque les chevaliers.
Ainsi m’apparaît, superbe et mystérieux, le guerrier targui
Amdor ag Amadou.
Je le prends comme guide.
Je m’aperçois bien vite qu’il n’est pas que son visage qu’il
voile : qu’importe ! ne sont-ils pas tous plus ou moins ainsi les
Touareg ; ils ne disent jamais tout : un de leurs proverbes dit,
dans le style sybillique qu’ils affectionnent : « La moitié pour
nous deux, l’autre je la garde », ce qui signifie : « Je ne me
livre jamais entièrement », et c’est très targui !
Enfin, il prend la responsabilité de me conduire où je désire
aller, cela me suffit.
Après le noir pays de l’Egéré aux nombreux cratères souvent
occupés par de très vieux tombeaux comme si les anciens habitants du
pays avaient cru que ces sombres entonnoirs avaient quelques rapports
avec l’obscur séjour des morts et le reg[85] désespérant de
la plaine de l’Amadror, voici le massif du Tallerteba, imposante
forteresse de près de 2.200 mètres d’altitude qui se dresse au
seuil du pur Hoggar.
Des points d’eau se cachent dans ses flancs mystérieux ; c’est
souvent un repaire de pillards. J’en fais l’exploration et
l’ascension, malgré mon guide qui refuse de m’en faire les
honneurs.
Quelle joie d’y découvrir un cirque intérieur dissimulé dans ses
vastes flancs, avec végétation de térébinthes, mimosa, tamarix,
laurier-rose, kerenka, etc., et même, ô surprise ! un petit ruisseau
qui sort du cirque par une suite de cascades en une profonde entaille,
pleine d’ombre et de fraîcheur, dans laquelle il se repose, entre
deux bonds, en des vasques charmantes de porphyre[86] poli et bleu.
Quelle joie de gravir cette cime orgueilleuse et célèbre chez les
Touareg, que je suis le premier à vaincre.
Après avoir étudié la région de l’oued In Sakan et de l’Adrar
Idekel, dans le terrain de parcours des Eitlohen, dont des guerriers
plus ou moins Senoussistes (comme pas mal des Touareg des confins
du pays Ajjer dans lesquels j’ai circulé) assassinèrent le Père
de Foucault à Tamanrasat, je gagne Idelès par l’oued Inouaouen.
Quelle surprise ! que ce centre de culture d’Idelès[87], le
premier que je vois : au milieu des montagnes, à 1.300 mètres
environ d’altitude, voici des palmiers, des figuiers, des cultures
de blé et de mil, de beaux pieds de vigne et un animal surprenant en
plein Sahara, un zébu, un bœuf à bosse du Soudan, dressé, qui,
par un va-et-vient régulier, au moyen d’un appareil astucieux,
tire l’eau d’un puits.
Des noirs travaillent aux cultures d’Idelès.
Les Touareg ne s’attachent pas à la glèbe : c’est là travail
d’esclave et non de noble targui ; les Touareg se contentent
en général, dans les _arrems_[88] du Hoggar, de toucher des
redevances : ce sont des seigneurs.
[Illustration : PLANCHE XIII.
Le Pays cristallin. Le massif du Tellerteba (Anahef), vu de l’oued
In Sakan (c’est-à-dire face Sud-Est).
Un groupe d’_Etels_ (_Tamarix articulata_).]
Quelle volupté que l’ombre fraîche des figuiers d’Idelès ;
comme je suis tenté de m’arrêter quelques jours ici.
Nous continuons cependant notre route et gagnons les hautes régions
de l’Atakor, le massif du Tahat qui, avec ses 3.000 mètres
d’altitude, est le point culminant, la clef de voûte du Sahara
central, et je descends en raid sur Tamanrasat, de l’autre côté
de la Koudia où, avec le lieutenant Vella, le résident du Hoggar,
je fais le pèlerinage sacré : la tombe du Père de Foucauld,
le monument du Général Laperrine et de son ami, et le château
du Père de Foucauld contre les murs duquel il fut assassiné —
chose surprenante d’ailleurs pour un prêtre en pays musulman.
Ensuite je remonte dans l’Atakor dont je n’oublierai jamais,
je crois, les cimes étranges et déchiquetées, ni les aurores
merveilleuses quand, dans la fraîcheur du matin, alors que le
soleil levant fait rougeoyer les aiguilles fantastiques de la Koudia,
la caravane s’ébranle dans l’ombre d’une vallée.
Je gagne l’oued Arrou dans les contreforts Nord-Ouest de
l’Atakor ; oued enchanté : sa gorge est toute bruyante de la
chanson d’un ruisseau, de la délicieuse chanson de l’eau et
c’est une joie immense ! toute la journée en le suivant, c’est
de la folie.
C’est une des surprises de ces contreforts Nord et Nord-Ouest de
l’Atakor ; on y trouve des ruisseaux, de vrais ruisseaux bondissants
et joyeux, dans de l’herbe et des fleurs, sous de frais bosquets
de Tamarix, de Térébinthes et de Jujubiers.
Enfin, c’est dans l’Atakor que l’on rencontre en général
l’élite de la tahouggera (noblesse) des Kel-Ahaggar, des
Kel-Ettebel (fils de suzeraineté) : les Kel-Rala, tribu dans
laquelle est choisi l’Amenoukal (roi) des Kel-Ahaggar, dont
la souveraineté d’ailleurs n’est plus établie sur tous les
Kel-Ahaggar, mais principalement sur les Kel-Efella (gens du haut)
seulement, les Kel-Ataram (gens d’aval) constituant actuellement
un ettebel (ensemble de vassaux) distinct du grand ettebel (celui
des Kel-Rala et des Tedjéhé-Mellet, celui de l’Amenoukal),
l’ettebel des Taitok[89].
Alors que les nobles guerriers de l’Ahaggar, leurs époux, sont
en expédition lointaine, c’est là, dans les hautes vallées
principalement, que vivent leurs femmes et leurs enfants avec les
troupeaux, les biens de la famille, à l’abri, autant qu’on peut
l’être, des rezzous.
C’est là le centre, le cœur de l’Ahaggar et son ultime réduit.
C’est d’ailleurs une région privilégiée de pâturage vert
(d’Acheb), car les pluies tombent relativement souvent sur
ces hautes montagnes et elles sont fréquemment couvertes d’un
véritable manteau de fleurs violettes (le Krom) ainsi que d’une
sorte de rougeoyante oseille, qui font le bonheur des chamelles et des
chèvres et permettent à leurs maîtres de vivre dans l’abondance
du lait, d’être des heureux du Sahara.
Ces hauts plateaux de l’Atakor sont donc souvent très habités,
et très noblement habités ; on mène alors dans la société targui
une vie mondaine infiniment attachante.
La vie en Koudia ! que de douceur de vivre est contenue dans ces
mots pour un targui.
J’ai vécu avec les Touareg, comme les Touareg, et leur vie
mondaine de guerriers, d’amoureux et de poètes m’a profondément
enchanté.
On n’oublie pas le charme de leurs Ihallen (pl. d’Ahal, réunion),
au doux son des Imzaden (pl. d’Imzad, violon monocorde).
L’ahal est très en honneur dans l’aristocratie targuia, et pour
l’ahal, les chevaliers touareg accourent de très loin sur leurs
plus beaux mehara, le glaive (takouba) au côté, dans l’espoir
d’avoir l’occasion d’y briller devant dames et damoiselles
et plus particulièrement devant celles dont leurs vers célèbrent
la beauté.
[Illustration : PLANCHE XIV.
Le Pays cristallin.
Une aiguille volcanique près de Tamanrasset.]
[Illustration : Le Pays cristallin. Idelès, dans
l’Ahaggar. Palmiers et figuiers.]
[Illustration : La Tamenoukalt de l’Ettebel des Kel-Rala (femme
d’Aramouk).
Oued In-Fergan (Atakor).]
Et l’ahal succède à l’ahal, ici et là, fleurissant la vie de
l’Ahaggar (noble) de ses notes gaies et charmantes.
C’est en vain que de retour dans la civilisation moderne, on
cherche à reprendre goût à sa vie d’Européen ! Peut-on oublier
les soirées merveilleuses où l’on devise gaiement sous les
plus limpides clairs de lune que la terre connaisse, dans le chant
caressant, le tendre chant des Imzaden et parfois le bruit guerrier
que font les sabres frappés en cadence des esclaves dansants,
ou encore les timides voix des chœurs alternés de jeunes filles...
D’un col nous découvrons soudain, à nos pieds, tapi dans la
vallée de l’oued In-Fergan, un gros campement de riches tentes
en peaux.
C’est la « cour » de la Tamenoukalt (reine), femme d’Aramouk.
Après qu’un de mes hommes eut été avertir de mon arrivée
imminente et qu’un Targui eut fait signe, en agitant un long voile,
qu’on nous attendait, nous marchons au galop, selon l’usage, vers
les trois principaux seigneurs du camp qui viennent à notre rencontre
dans toute la pompe de leurs voiles et de leurs « dokkali »[90].
Du haut de mon mehari, je reçois l’hommage qu’ils doivent
à l’officier français, ainsi que le salut et les souhaits
de bienvenue de la Tamenoukalt. Puis sous une tente rapidement
dressée à l’endroit que l’on me demande de désigner selon
mon bon plaisir, nous nous lions rapidement dans les nombreux thés
de rigueur.
En l’absence d’Aramouk, son khalifat me fait les honneurs qu’un
vassal de la France doit à un officier français (palabre, repas
de fête, etc.), puis je me rends en la tente de la Tamenoukalt,
en sa tente aux piliers sculptés.
Après les nombreuses salutations d’usage :
« Ma-t-toulid ? » (Comment vas-tu ?), « Elkhir-râs » (le bien
seulement), etc., qui se succèdent longuement et cérémonieusement,
la reine entourée de ses nombreuses suivantes m’offre le thé. Les
trois verres parfumés de menthe sont bus religieusement ; les
suivantes chantent ou disent des poèmes de bienvenue en tamahak et
commencent ensuite les imzaden de chanter langoureusement...
Je me retire bientôt, suivi de mon monde et du khalifat, et me rends
à ma tente très lentement, selon les rites, pour marquer mon regret
de m’éloigner de la charmante reine qui vient de me recevoir.
Le soir, la femme du khalifat et ses amies viennent jouer de l’imzad
dans ma tente et causer, de peur que je ne m’ennuie tout seul,
jusqu’à ce que, vaincu par la fatigue, je m’abandonne aux doux
bras de Morphée.
Un soir, il y a « ahal » en mon honneur ; c’est une réunion
galante de jeunes gens et de jeunes filles, de guerriers et de
jeunes femmes, une vraie cour d’amour de jadis avec président
et présidente (amrar et tamrart-n-ahal), où l’on pose des
questions insidieuses sur l’amour, sur la beauté des assistantes,
où l’on chante sa belle, où l’on fait assaut de poèmes,
et jusque fort tard, sous la clarté lunaire les imzaden, de leurs
soupirs caressants, invitent à la volupté pendant que l’on se
conte fleurette à mi-voix.
Enfin, une grande coupe de lait passe de bouche en bouche... c’est
le signal du départ... On se disperse, et, si l’on a été heureux
en amour, l’on se rend vers des rendez-vous plus doux.
Le matin hélas, il faut partir... il faut s’arracher à cette
cour enchanteresse... ; dans la splendeur du soleil levant ce sont
les adieux pleins de regrets, puis le départ au galop d’un mehari
écumant et fougueux dans les _ou ! ou !_ frénétiques, frémissants
des femmes...
Je rencontre ainsi de nombreux campements que je quitte chaque fois à
regret... N’ont-ils pas tous quelques beaux yeux pour vous retenir ?
Elles s’appellent Guida, Dohata, Melloullen, Marenia, Lallaryée,
Ossou, Smana, Dacine...
Elles vivent pour la musique, la poésie et l’amour.
On n’oublie pas leur beauté :
Ni la blancheur souvent éclatante de leur teint (qu’elles
défendent jalousement contre les ardeurs du soleil, hors de leurs
tentes, par d’immenses chapeaux et des poudres ocrées) ;
Ni leurs mains, que de foi ! longues et fines comme il en est peu ;
Ni l’ovale parfois si pur de leur visage ;
Ni leurs lèvres généralement voluptueusement dessinées ;
Ni, enfin, surtout, leurs yeux, tour à tour de velours et de feu,
caressants et brûlants, qui tantôt langoureusement vous prennent,
vous enferment dans l’ombre intime et tendre de leurs longs cils
et grands sourcils noirs, tantôt soudainement vous embrasent comme
de traits enflammés lancés par des arcs d’ébène.
Je circule ainsi dans l’Atakor, le Briri, le Tifedest, l’Oudan.
Parfois je n’ai plus de vivres pour subsister, je dois manger
des racines amères ou du berdi, sorte de jonc sucré, ou encore me
rationner à quelques dattes par jour.
Parfois le point d’eau est loin encore et c’est une lutte
continuelle pour prudemment économiser l’eau, ne boire que quand
la langue devient pâteuse et se colle au palais... ce qui arrive
vite d’ailleurs avec la chaleur...
Parfois, je dois forcer les étapes et je passe seize à dix-huit
heures de suite sur mon brave mehari « Ilaman », luttant contre
la fatigue, contre mes yeux qui cherchent à se fermer.
Parfois je rencontre des traces inquiétantes et c’est l’anxiété
pendant quelques heures, anxiété particulièrement grande quand
c’est à l’approche d’un point d’eau nécessaire.
Quelle vie grisante on mène à alterner ainsi les périodes de
solitude, de fatigue et de danger avec les repos animés et sûrs
de campements amis ; dans l’enivrement d’avoir de l’espace,
d’être libre, de jouer avec le danger, d’avoir, au bercement
de sa monture, devant ses Touareg silencieux, pour songer des jours
entiers, et dans celui de trouver un accueil enchanteur dans quelque
tribu amie, parmi les _ou ! ou !_ passionnés des femmes.
Je rencontre en particulier les campements du célèbre
Anaba-ag-Amellal, qui trempa dans le massacre de la Mission Flatters,
et qui revient de dissidence (car il a toujours fait partie du parti
hostile à notre influence, et dans ces derniers temps agités il
était aux côtés de ceux qui voulurent briser l’amitié française
avec Ahmoud, avec les Sénoussistes) ; je suis sans doute le premier
Français qui le voit depuis ses dernières incartades.
Il se conduit cependant convenablement, et boit vaillamment la coupe
d’amertume que doit être pour lui l’obligation de me traiter
en suzerain et de me faire les honneurs de ses tentes.
Cependant il éprouve le besoin de me faire admirer sa carabine
italienne — sa carabine d’insoumis — dont il apprécie
particulièrement, dit-il, le chargeur à six cartouches et la
baïonnette-appui. Je dois lui faire remarquer que les carabines
françaises semblent en général ne pas manquer leurs buts,
pour qu’il cesse de mettre sur ma poitrine un canon de carabine
chargée dont le contact m’était désagréable et adopte le ton
qui convient à la situation.
Ses tentes ne sont pas gaies : sa femme Raima est en deuil de la
mort de son frère, le célèbre amenoukal Moussa-ag-Amastan, et
mène une retraite des plus sévère. Un autre deuil fait que les
imzaden sont muets le soir dans les campements d’Anaba.
Et c’est dommage, car il y a de fort gentilles dames et damoiselles
de haut lignage dans les campements d’Anaba et l’ahal eût été
charmant, certainement.
Je passe au pied de la célèbre Gara-ti-Djanoun, la terminaison
Nord de l’Oudan.
[Illustration : PLANCHE XV.
Le Pays cristallin. Le massif de l’Oudan avec la célèbre
Gara-ti-Djenoun.
Deux assez beaux _Telehs_ (_Acacia tortilis_).]
La légende de cette haute montagne (2.700 m. environ), la plus
impressionnante et la plus étrange que j’aie vue avec le
Tellerteba, au pays des Kel-Ahaggar, a peut-être servi de thème
à l’Atlantide... (Connaît-on toujours les sources de M. Pierre
Benoît ?...), car je rencontre près d’Ens Iguelmamen, au bas de
ce mont, des femmes qui me racontent ceci :
Deux amis, disent-elles, étaient partis pour tenter de monter sur
cette cime inaccessible ; un seul en revint racontant que là-haut
son compagnon était resté dans des jardins merveilleux couvrant le
plateau terminal jusque-là inviolé... avec des femmes surnaturelles,
et que lui n’avait pu qu’à grand’peine s’arracher à leurs
étreintes ensorcelantes pour redescendre vers sa fiancée.
Depuis lors nul parmi les Touareg ne tenterait pour rien au monde
l’ascension de cette montagne hantée, de si charmantes déités
pourtant !
« Les femmes le défendent ! » me disent toutes fières de leur
pouvoir les deux jolies Targuias qui me racontent cette légende.
A Amguid, je subis une crise d’appendicite et je dois y séjourner
un mois en attendant que ma crise passe. Quoique beaucoup des Touareg
qui nomadisent par là soient Senoussistes, et en soumission assez
discontinue et douteuse, ils se conduisent cependant bien vis-à-vis
de moi et je goûte alors tout particulièrement le charme de
cette vie primitive d’un peuple, guerrier et pasteur de chèvres,
qu’est la vie des Touareg, charme analogue un peu à celui qui se
dégage des chants d’Homère sur les anciens Hellènes.
Vient l’époque où le _Drinn_ est mûr :
Toute la jeunesse quitte alors les campements pour plusieurs jours
et s’établit souvent fort loin des parents dans les étendues
à _Drinn_.
Dans la journée, le _Drinn_ est coupé à la faucille et les femmes
le vannent et en moulent le grain (l’Oullen) entre deux pierres.
Puis, au coucher du soleil, chacun se met dans ses plus beaux
atours et il y a ahal près de quelque bel Etel où l’on se donne
rendez-vous.
L’on chante, l’on danse dans le bruit scandé des derboucca et
les mélodies lascives des imzaden... et l’on parle d’amour.
Je rentre à In-Salah par l’Emmidir après avoir été faire
un raid d’études au Tahihaout. C’est en mai, la chaleur est
déjà obsédante, la marche n’est possible que le matin et
le soir. Dans la journée, il faut s’arrêter et attendre avec
souvent une cinquantaine de degrés que la fraîcheur du soir apporte
sa délivrance.
_J’arrive enfin à In-Salah le 2 juin, ayant étudié dans des
conditions presque sans précédents[91], à ma connaissance,
d’isolement et d’improvisation, les régions parmi les moins
connues et les plus difficiles du pays des Kel-Ahaggar._
_b)_ =De Temassinin à In-Salah, par l’Ahaggar.=
=Notes de route[92].=
Nous partons de Fort Flatters (Temassinin) le 7 février et cheminons
dans des dunes.
Le 8, passons à Teouit (ou El Bir) situé dans une plaine
allongée entre des dunes et où affleurent des grès. Pâturage de
_Damran_. Les chameaux boivent.
Le 9, marchons tout le jour sur un vaste reg à végétation de
_Ressel_ et _Nessi_, pour arriver le soir au Djebel Tanelak (ou
Adrar-n-Taserest), vers la terminaison Nord de cette chaîne de
Tanelak, contre laquelle, face Est, trouvons un intéressant pâturage
à _Had_, _Ageran_, _Nessi_, _Acheb_ (_Goulglane_) et _Chgar_.
Nous avons rencontré les traces d’un canon de 80 qui a passé
par là il y a trois ans, paraît-il, lors d’une campagne contre
les Touareg de l’Ajjer. Le désert conserve bien les traces.
Contre la montagne, nous trouvons des amas de troncs d’arbres
magnifiques, qui nous servent à faire nos feux ; ces amas de bois
semblent témoigner en faveur d’un passé plus humide, encore
assez récent, car actuellement comme arbres il n’y a plus rien
dans cette région.
Je monte sur le haut de la montagne contre laquelle nous sommes
adossés ; de là, j’aperçois la gara Khamfoussa (Egeleh) à
l’Est, et au Nord-Nord-Ouest le confluent de l’oued In-Dekak et
de l’Ir’err’er, ainsi qu’un immense _Teleh_ isolé au milieu
du reg.
Sur ce sommet un tombeau (ou un signal ?) avec deux branches
divergentes.
Nous établissons le camp non loin d’une tranchée, témoin des
luttes des Touareg de l’Ajjer contre nous.
Le 10, traversons le Djebel Tanelak ; c’est un simple anticlinal
de grès, d’âge indéterminé, subméridien, avec une tendance
vers la direction Nord-Ouest-Sud-Est, un peu ensablé ; traversons
un vaste reg, un tiniri, où ne pousse que du _Ressel_ rare, pour
arriver, après une soixantaine de kilomètres, à des collines
de l’autre côté de ce tiniri ; contre ces collines, il y a un
léger ensablement avec _Had_ et _Nessi_.
Le 11, repos pendant que les chameaux vont s’abreuver à quelques
kilomètres à un aguelmam (Redir) (A) laissé par les dernières
pluies.
Je monte sur les collines voisines ; nous sommes encore contre le
flanc Est d’un anticlinal plus ou moins subméridien de grès.
Le 12, marchons sur le reg, vers le Sud-Sud-Est, c’est-à-dire à
distance des reliefs de notre droite. _Ressel_ et _Nessi_.
Campons dans un pâturage d’_Arta_ et de _Had_ près d’un _Teleh_
visible de loin.
Trouvons des débris d’œufs d’autruche.
Le 13, en continuant notre marche vers le Sud-Sud-Est, nous trouvons
des oueds avec une végétation beaucoup plus riche, au bas des
montagnes des Tassilis ; nombreux _Telehs_ et pâturages excellents.
J’observe la présence de nombreux tombeaux, dont un remarquable,
avec autour des pierres levées en cercle. Il y a des tombes de
modèles divers.
Nombreux fossiles dévoniens.
Campons dans un bosquet de _Telehs_.
Le 14, remontons la gorge de l’oued Tassirt qui traverse les
Tassilis externes ; à l’entrée de cette gorge, encore des tombes
de modèles variés ; la gorge est encaissée ; j’y observe un
premier et bel _Agar_.
Dans cet oued de très nombreux mechbeds marquent l’importance de
ce passage.
Puis arrivons à un col d’où l’on découvre la dépression
du Tahihaout au Sud. Il y a là une « capture » en train de
s’accomplir et le haut de l’oued Tassirt semble encore hésiter
entre l’oued qui descend vers le Tahihaout et celui que je viens
de suivre.