de leurs têtes aux yeux doux et profonds dominant leurs corps
allongés, ils évoquent également, tandis qu’ils ruminent
longuement et gravement près du camp endormi, quelques sphynx
songeant sur le désert.
Je traverse ainsi le Grand Erg Oriental par Hassi-el-Khollal et le
Gassi Touil.
Je fais connaissance dans les dunes du Grand Erg avec la tempête
de sable ; spectacle impressionnant[24] :
Quand le vent commence à se faire violent, les crêtes des dunes
fument sous les rafales, le sable court sur le sol vite, très vite,
en longues traînées qui semblent des courants de vapeur, monte
à l’assaut des pentes et bientôt tout semble argenté par une
brume blanche qui glisse follement au ras du sol.
Ce n’est que le début : peu à peu le sable s’élève et tout
disparaît dans un brouillard pulvérulent qui empêche de distinguer
quoi que ce soit à quelques mètres devant soi ; on ne voit plus
le soleil ; on est perdu dans une obscurité jaune.
Alors on doit s’arrêter et attendre que le calme soit revenu,
roulé dans son burnous, le capuchon rabattu sur la figure pour se
protéger du bombardement serré du sable qui vous assiège.
Le Gassi Touil, entre les deux régions de dunes du Grand Erg
Oriental, est un passage absolument plat au sol de cailloutis,
large par endroits d’une cinquantaine de kilomètres.
Je le longe pendant une dizaine de jours.
Quel spectacle d’une infinie singularité que celui de cette
immensité plate et noire, d’une désolation inouïe, sans rien,
rien jusqu’à l’horizon ; c’est le pays le plus nu du monde
peut-être ; l’on n’y trouve pas la moindre végétation, le
moindre point d’eau (250 km. sans puits) ; les Arabes l’appellent
le « pays de la peur ».
O magie incroyable de la lumière saharienne sous les baisers ardents
du soleil, cette terre hostile anime sa nudité de teintes et de
mirages merveilleux ! Le Gassi Touil est par excellence le pays
du mirage.
Les hauteurs sont élastiques ; une touffe d’herbe au loin prend
parfois les dimensions d’un arbre ; un méhariste amplifié par
le mirage peut apparaître un instant d’une taille fantastique
et terrifiante, ou, absorbé par ce même mirage, disparaître
tout d’un coup comme par enchantement ; les distances ne peuvent
s’estimer ; on croit marcher dans un songe.
[Illustration : PLANCHE III.
Pays crétacico-tertiaires. Dans le Gassi Touil, un îlot de dunes.]
A l’horizon paraissent des dunes de l’autre rivage du Gassi Touil
teintées du bleu le plus tendre au rose le plus délicat ; par le
mirage elles sont déformées en falaises, en villes fortifiées ;
dans le mirage elles se noient, elles se reflètent comme dans des
nappes d’eau calmes et miroitantes, ainsi que des lacs d’argent ;
parfois il semble que l’on voit les ports lointains d’une paisible
mer d’azur.
Constamment le mirage change à l’horizon ; on n’a pas le temps
de s’en lasser qu’il s’est évanoui en une vision nouvelle et
qu’il a pris ce charme de plus d’avoir été trop éphémère.
Il semble que ce soit comme une consolation et que les pays les plus
déshérités matériellement soient ceux des plus beaux mirages, ceux
qui nous charment et nous envoûtent le plus de rêves insaisissables
et merveilleux.
Enfin, voilà la porte par laquelle je pénètre dans les marches
de guerre du pays targui : Tanezrouft dans la Hamada de Tinghert.
C’est un enchantement : je vois des arbres, des fleurs, de l’eau
et ce n’est pas un décevant mirage !...
Je n’ai rien vu de pareil depuis Ouargla et ce premier coin
verdoyant m’enivre d’enthousiasme.
Charmant salut targui :
De véritables prairies, d’innombrables fleurs, sont un tapis
grisant à mes pas ravis entre les bouquets ombreux d’étels
étoilés de pourpre et les massifs de r’tems aux blancs papillons
follement odorants.
Il a plu et c’est une abondance stupéfiante de végétation qui
a couvert en quelques jours le fond de cette vallée de Tanezrouft,
sans doute moins attrayante en temps ordinaire.
Mon méhari s’en donne à cœur joie. Toutes ces délicates et
gracieuses fleurs sont happées goulûment par sa lèvre prenante,
et son ventre prend vite des dimensions considérables : il gardera
sans doute comme moi un souvenir ému de Tanezrouft.
La végétation n’est pas seule à donner à Tanezrouft un
caractère inoubliable : la sortie du défilé qui traverse la
Hamada est commandée par une gara en forme de coupole dont la
silhouette mystérieuse fait planer sur ce pays un charme secret et
tout puissant.
Son sommet est couvert de caractères tifinar, cette écriture
très particulière des Touareg que le roman de l’Atlantide a
rendue célèbre ; c’est la première inscription de tifinar que
je rencontre ; nous sommes bien dans les marches extérieures du pays
targui et ces inscriptions ont sans doute été gravées pendant les
longues heures de veille par les sentinelles qui se sont succédé
sur cet observatoire traditionnel.
Car ce fut un point stratégique important : quand les Arabes Chamba
menaçaient les Touareg, ce défilé de Tanezrouft était la première
défense qu’ils rencontraient au sortir du Grand Erg et un point
d’eau ardemment souhaité.
Depuis, nous y avons soutenu également des combats ; entre autres
des tirailleurs y furent surpris et assiégés dans leur camp pendant
quatre jours, en 1918, par les pillards ; dix tombes témoignent
encore du caractère sérieux de ce combat.
C’est également un endroit où il ne fait pas bon être surpris
par un orage : l’oued y vient avec une rapidité foudroyante,
une violence considérable, et anéantit toute caravane se trouvant
alors sur son passage ; d’innombrables carcasses de chameaux noyés
dans ces désastres achèvent de donner une note tragique à ces
lieux aimables.
Les Sahariens vivent dans une perpétuelle terreur de la noyade :
à la vue de tous ces os blanchis qui jonchent le sol, on comprend
combien cette terreur est loin d’être puérile ; terreur cocasse en
vérité et ironique — oh combien ! — quand on souffre cruellement
de la soif, ce qui est courant dans ces pays.
Puis c’est Temassinin et la Zaouia de Sidi-Moussa, célèbre centre
musulman des Touareg.
[Illustration : PLANCHE IV.
Pays crétacico-tertiaires. Dans la Hamada de Tinghert, descente du
kreb du Djoua, dans les Argiles à Gypse cénomaniennes.]
Elle fut commencée sous El Hadj-el-Foki, un marabout targui et
achevée par son fils Sidi-Moussa dont la tombe est un objet de
grande vénération.
Il est peu de musulmans, surtout de la Confrérie des Tidjania,
de passage dans ces régions, qui ne se rendent pieusement en
pèlerinage à la petite « kouba » de « timchent » de Sidi-Moussa,
dont la simple blancheur reposant dans l’ombre des palmiers est
une charmante apparition, source de désirs de douceur et de paix
comme la vue d’une colombe sommeillant, menue et confiante, dans
l’obscure clarté d’une cathédrale.
Pendant que j’échange les salutations d’usage avec le caïd
de ces lieux, Mohammed-ag-Abdenneby, de la tribu des Forassi, la
tribu maraboutique très respectée de Sidi-Moussa, mes hommes se
partagent de petits bouts d’étoffes que le gardien du sanctuaire
leur a fait la faveur de leur accorder et qui viennent, paraît-il,
du lieu sacré. Ils les attachent à une lanière de cuir passée
autour du cou : nous n’avons désormais plus rien à craindre,
nous voilà sous la haute protection de Sidi-Moussa.
Le caïd m’offre des œufs et un poulet : aimable attention ! Je
n’en devais plus manger de longtemps, car les Touareg considèrent
cet animal comme impur et n’en mangent généralement pas. Si
Mohammed-ag-Abdenneby en mange quoique targui, c’est sans doute
qu’il a pris de mauvaises habitudes au voisinage des Français de
Fort Flatters.
Puis les jardins et les palmiers de Temassinin ne sont bientôt plus
qu’un souvenir et nous voilà de nouveau seuls dans les sables,
ceux de l’Erg d’Isaouan-n-Tifernin.
_b)_ NOTES DE ROUTE[25].
Touggourt est le point terminus de la voie ferrée, le point le plus
avant dans le Sahara où vous mène le rail.
C’est de là que je pars à chameau, le 8 janvier, vers le Sud,
après avoir reçu le très aimable accueil et les précieux conseils
des officiers des Affaires Indigènes (le Cmdt Béraud, le Cmdt
Fournier et le Cne Lhoilier), qui, ainsi que tous les officiers du
Sud, suivant la tradition saharienne, voient toujours d’un œil
sympathique les voyageurs qui viennent étudier leur cher Sahara.
L’oued Rhir est une traînée de palmeraies[26] qui se sont
admirablement développées, sous la direction française, par le
travail de la sonde artésienne ; on est heureux de voir là une
belle œuvre de la civilisation qui ainsi a créé de merveilleuses
palmeraies là où souvent il n’y avait rien, en faisant jaillir
des eaux abondantes.
A cette œuvre, le nom de Rolland et du Cmdt Pujat est attaché.
Je passe à Temacine, une oasis pittoresque dont le village est
établi sur un socle bâti avec des troncs de palmiers, et qui jouit
de la présence d’un lac ravissant.
Son caïd, Abd-el-Kader, me montre aimablement la curiosité de
l’endroit : les « _retass_ » ; ce sont des plongeurs qui curent
les puits artésiens arabes de la région ; c’est un spectacle
étonnant que celui de ces hommes qui peuvent supporter de plonger
trois à quatre minutes à une profondeur de 30 à 40 mètres, pour
remplir au fond du puits une corbeille de sable ; comment peuvent-ils
supporter cette pression et aussi longtemps ? C’est un problème ;
il paraît que c’est par suite d’un entraînement poursuivi de
génération en génération : ils sont « _retass_ » de père en
fils et forment une corporation à part, d’ailleurs très respectée
des autres indigènes. Ils disparaissent ; on n’en compte plus que
quelques-uns : leur métier ne rapporte plus, c’est l’introduction
de la sonde artésienne dans le pays qui en est la cause.
Après Temacine, c’est la Zaouia de Tamelet, de la Confrérie des
Tidjania, avec ses rues voûtées et fraîches, sa mosquée dotée
d’une belle coupole, ouvragée délicatement, et les tombes des
marabouts célèbres que cette coupole abrite.
Enfin, à Blidet Amar, je dis adieu aux oasis de l’Oued Rhir.
C’est maintenant un paysage de sables moutonnants à végétation
de _damran_.
Nous passons à Hassi Ma’mar, puis nous suivons la ligne des
poteaux télégraphiques jusqu’aux environs d’Ouargla ; c’est
là un bonheur de civilisés que cette vue d’alignements de poteaux
télégraphiques ; nous ne l’aurons plus après Ouargla.
Végétation de _Zita_, de _R’tem_ et de _Damran_.
Voilà Ouargla, la célèbre oasis où réside le Commandant du
Territoire des Oasis. J’y reçois l’accueil dont les Sahariens
ont le secret. Chacun me fait des recommandations, me donne des
conseils et des renseignements expérimentés dont je reconnaîtrai
dans la suite toute la valeur.
C’est toujours un brillant centre d’Officiers du Sud, de
ces « Chevaliers du Désert », comme on les a appelés, que
Ouargla. J’y trouve le Cne de Saint-Martin, le Dr Chéneby, le Lt
Giraudy ; au retour, j’y trouverai le Lt Brunet, etc. ; tous ces
noms sont bien connus des Sahariens.
Puis c’est le désert, le vrai désert, cette fois.
Départ par la brume, le 15 janvier.
Les palmiers s’espacent et adieu l’oasis.
Je ne verrai plus de vraies oasis de plusieurs mois.
La gara Krima est au loin devant nous qui émerge fièrement de la
brume ; c’est la célèbre gara chère aux Chamba d’Ouargla,
qu’ils salueront de mille démonstrations de joie dès qu’ils
la verront poindre à l’horizon au retour.
Au bas de la gara Krima se trouvent les ruines de Sedrata, ancienne
ville des Berbères (?) devenus les Mzabites par la suite, que
ceux-ci, éternels persécutés à cause de leur richesse et de leur
hérésie, durent fuir comme ils avaient abandonné Tiaret, pour se
réfugier finalement dans les plateaux inhospitaliers du Mzab, où ils
ont créé, à force de persévérance et d’efforts, les nombreuses
villes dans lesquelles vivent leurs femmes, où se trouvent leurs
foyers qu’ils visitent quand leur vie de commerçants le permet,
et que gouverne une oligarchie religieuse de prêtres : les Tolbas.
La gara Krima est un plateau escarpé d’accès difficile et de
défense facile. C’était sans doute autrefois un refuge en cas
de danger.
Un puits fut creusé sur ce plateau ; ainsi les populations qui
s’y réfugiaient étaient sûres de n’y pas mourir de soif.
Les nombreux instruments de pierre taillée qu’on y trouve montrent
l’antique importance, au point de vue humain, de la gara Krima.
Dans le fond salé que domine la gara Krima, on trouve une
végétation d’arbustes _Zita_.
Nous quittons ce fond à _Zita_ pour monter sur un plateau, en
laissant la gara Krima à gauche et la gara Teho à droite.
La surface du plateau est tachée de touffes de _Bel-Bel_.
_Le 16 janvier._ — Le matin, au départ, il y a un épais
brouillard, et c’est un spectacle curieux que les chameaux se
dessinant brusquement dans ce voile quand ils approchent de vous :
on dirait une apparition apocalyptique.
Nous cheminons dans la plaine de Tarfaia.
Nous trouvons _Bel-Bel_ et _Alenda_, _Sfar_, _Damran_ et _R’tem_,
du _Drinn_ quand il y a suffisamment de sable.
Le brouillard se lève lentement et bientôt disparaît ; il n’y
a plus que de gros cumulus.
Nous laissons à gauche la gara Mkhadma, la gara Tarfaia, Hassi
Tarfaia et la gara Smelteneckis ; nous laissons à droite la gara
Komfelhem et la gara et le Hassi Berouba.
Nous traversons quelques dunes, une plaine et arrivons sur un plateau,
où nous campons, avec _Sfar_, _Damran_ et _Alenda_.
_Le 17 janvier._ — De bonne heure, avec vent debout, nous apercevons
des gazelles qui broutent gracieusement du _Sfar_ dans la rosée
du matin. Elles se laissent approcher, puis fuient, légères,
dans une course admirablement souple et rapide. C’est une vitesse
folle qu’elles paraissent fournir sans effort, comme si c’était
un jeu. Dans leur fuite, elles ont la coquetterie délicieuse de
cueillir quelques touffes à droite et à gauche, comme si elles
nous narguaient.
Nous laissons la pittoresque gara Ksekis s’mehari à gauche,
ainsi que la gara Smiri.
Sur le sable nous trouvons des buissons d’_Azelle_.
Nous laissons à gauche l’Erg en Nos.
Pâturage de _Damran_ et _Agerem_.
Le soir se produit une ondée.
_Le 18 janvier._ — Près de Hassi Madjeira, nous subissons une
violente tempête de sable.
_Le 19 janvier._ — Je passe près d’une gara, la gara Beckri,
où une inscription arabe est gravée, disant : « Là est mort Ali
ben Mohammed ».
Nous laissons Hassi Madjeira à notre gauche.
Dans cette région, on observe la présence de vallons sinueux qui
manifestent nettement d’un passé humide avec des rivières actives.
Les pâturages sont de _Sfar_, _Agerem_ et _Azelle_, accompagnés
d’_Alenda_.
Nous laissons à droite l’erg Tomiet et l’erg et Hassi-Bou-Maza.
Dans les dépressions sableuses, nous trouvons _Azelle_ et _Alenda_
et sur les plateaux _Sfar_ et _Agerem_.
_Le 20 janvier._ — Départ avec ciel couvert. Temps gris.
Végétation de _Sfar_, _Damran_ et _Agerem_.
Nous laissons à droite l’erg Goret Naga, Goret Retmaia, Goret
Zotti ; à gauche, Goret Faouar et Hassi el Kezal.
Nous pénétrons dans des dunes avec _Drinn_, _Azelle_ et _Had_.
Nous trouvons de nombreux débris d’œufs d’autruche, dont de
grands, tous au même endroit, comme si l’œuf venait de se casser.
_Le 21 janvier._ — Le plateau rocheux apparaît de temps en temps,
avec _Damran_ et _Agerem_, _Damran_ et _Sfar_.
Dans la dune il y a toujours _Drinn_, _Azelle_ et _Had_.
_Le 22 janvier._ — Arrivée à Hassi-el-Khollal, creusé au fond
d’une dépression du plateau rocheux.
Dans la dune, au voisinage, se trouvent _Had_, _Drinn_, _Bel-Bel_.
_Le 23 janvier._ — Les chameaux sont passés au goudron à cause
de la gale.
Il a certainement plu ici il y a quelque temps car quelques fleurs
d’_Acheb_ poussent çà et là.
_Le 24 janvier._ — Pays d’erg. Pâturages de _Had_, _Drinn_,
_Damran_ et un peu d’_Acheb_ : _Hennê_ et _Lehema_.
_Le 25 janvier._ — Temps gris et menaçant.
Nous suivons un gassi.
Dans la dune il y a _Damran_, _Had_ et _Drinn_.
Nous campons au confluent de deux gassis.
_Le 26 janvier._ — Temps très menaçant.
Nous suivons un gassi. La végétation de _Damran_ disparaît. Il
n’y a aucune végétation sur le gassi ; c’est du reg.
Le gassi est barré par des chaînes de dunes que nous traversons.
Dans les dunes, toujours _Drinn_, _Had_ et _Azelle_ et un grand
arbuste, l’_Aricha_, qui atteint sur le sommet des dunes 5 à 6
mètres de hauteur.
Dans le gassi nous trouvons des débris de coquille d’œuf
d’autruche. On aurait tué une autruche par là il y a douze
ans. Ce serait la dernière autruche tuée dans tout le pays.
Pluie vers midi.
_Le 27 janvier._ — Deux ondées dans la nuit.
Nous suivons toujours le même gassi, large de 3 à 5 kilomètres
environ.
Dans la dune, de beaux _Arichas_.
Nous passons à un endroit du reg où les outils en silex taillé
sont abondants, ainsi que des nuclei. Beaucoup de silex sont de
taille inachevée ; il y avait donc là des ateliers de taille, jadis.
Cela ne peut se concevoir qu’avec l’existence d’un passé
humide.
Nous campons près de l’erg de la Bride, où est mort Legras.
Nouvel atelier de taille.
L’erg de la Bride est fort curieux ; il possède un entonnoir
très profond, analogue, semble-t-il, à celui d’Aïne Taïba,
mais sans eau.
D’après les guides, il y aurait ainsi, dans la partie orientale
du Grand Erg, des entonnoirs avec de petits lacs dans le genre
d’Aïne Taïba, avec même, auprès, les ruines d’une ville ;
mais on n’en sait plus le chemin.
_Le 28 janvier._ — Nous parvenons dans le Gassi Touil.
Le pays n’a plus aucune végétation ; les dunes sont absolument
nues ; je n’en ai jamais vues d’aussi nues ; elles ne portent
que quelques rares _Arichas_. Elles sont par massifs de direction
légèrement oblique par rapport à la direction du gassi. Ces
massifs semblent se montrer régulièrement de 3 en 3 kilomètres. La
direction dominante du vent, qui semble jouer le rôle essentiel
dans le modelé de ces grandes dunes, paraît être Nord-Ouest.
_Le 29 janvier._ — Nous suivons le Gassi Touil. La végétation
sur les dunes se réduit toujours à quelques rares _Arichas_ et un
peu de _Had_ et de _Drinn_.
Nous trouvons pour la première fois du _Ressel_ sur le reg.
_Le 30 janvier._ — Nous suivons toujours la rive Ouest du Gassi
Touil. L’erg est maintenant absolument nu ; rien que le sable
éclatant d’un côté et le reg noir de l’autre. Pas la moindre
végétation ; c’est d’une désolation inouïe.
Nous trouvons pourtant le soir un coin avec un peu de _Had_ et de
_Drinn_. Campons.
_Le 31 janvier._ — Le gassi se rétrécit progressivement.
Trouvons sur le reg beaucoup de _Nessi_ en taches dorées et
cendrées, suite d’une pluie sans doute, et du _Falezlez_.
Arrivons à Hassi Pujat, après avoir rencontré des amas de troncs
silicifiés, dont certains énormes.
Hassi Pujat est actuellement un puits mort, malgré sa profondeur
(75 m.).
Nous pénétrons dans la Hamada de Tinghert par une vallée qui serait
celle de l’oued Igharghar. Des falaises calcaires s’élèvent
progressivement de chaque côté de la vallée, surmontées encore
de dunes.
_Le 1er février._ — Nous descendons dans la cuvette de Tanezrouft,
encaissée dans les plateaux.
L’oued a coulé.
La végétation à Tanezrouft est étonnante : _Zemma_, _Damran_,
_Nessi_, _R’tem_ en fleurs, _Coloquinthes_, bouquets de beaux
_Tamarix_, _Guetof_, _Krom_, etc.
Et une « daia » à laquelle les chameaux se désaltèrent (ils
n’avaient pas bu depuis Hassi-el-Khollal).
_Le 2 février._ — Les chameaux pâturent.
_Le 3 février._ — Nous remontons un oued affluent de l’oued
Tanezrouft. De nombreuses flaques d’eau constituant des « redirs »
ont été laissées par la récente venue de l’oued.
Je fais la connaissance du _Teleh_, dont quelques beaux spécimens
ornent cette petite vallée. _R’tem_, _Resedas_.
_Le 4 février._ — Nous descendons deux krebs successifs.
Le plateau le plus bas est très fossilifère et couvert d’_Acheb_
(à base de _Goulglane_).
Et nous arrivons dans la dépression des argiles
cénomaniennes. Quelques palmiers, et c’est Fort Flatters.
* * * * *
[Illustration : PLANCHE v.
Pays crétacico-tertiaires. Modelé désertique dans les Argiles
cénomaniennes du Djoua.]
[Note 23 : Ces « impressions de route » tirées de mon journal
de route sont extraites du texte d’une conférence que j’ai
prononcée le 24 avril 1923 à Grenoble devant le _Club Alpin_
(Section de l’Isère) de même qu’un article « Seul au Hoggar »
que j’ai livré à la _Vie Tunisienne Illustrée_ en mai 1923 et
qui y a paru en décembre de la même année.]
[Note 24 : Les tempêtes de sables sont particulièrement fréquentes
lors des équinoxes.]
[Note 25 : Tirées de mon journal de route.]
[Note 26 : Certaines palmeraies de l’Oued Rhir sont organisées
vraiment industriellement ; et elles tirent par des dispositifs de
khandek et de seguia particulièrement étudiés, par des formules
d’écartement entre palmiers particulièrement au point, le maximum
de parti de l’eau qui leur est fournie par leurs puits artésiens.
Souvent des cultures interstitielles, des oliviers en quinconce
augmentent encore le rendement de l’eau.
Un service agricole des territoires du Sud, très actif, dirigé
par M. Lemmet, étudie avec de beaux résultats, par une station
d’essais, les moyens d’améliorer la qualité des dattes autant
que le rendement des palmiers.]
=SECONDE PARTIE=
* * * * *
DU MASSIF CENTRAL SAHARIEN OU DU PAYS TARGUI
(AHAGGAR ET AJJER)
* * * * *
I
ÉTUDES GÉOLOGIQUES
* * * * *
En opposition avec le Sahara arabe, bas pays, surtout de systèmes
immenses de dunes (_Ergs_) et de plateaux tabulaires calcaires
généralement peu saillants (_Hamadas_), le pays targui est un haut
pays avec de vraies montagnes (_Adrars_) de schistes cristallins, de
granits et de roches volcaniques, dont certaines atteignent environ
3.000 mètres, et des plateaux plus ou moins tabulaires gréseux
très saillants (_Tassilis_).
On peut distinguer dans ce très vaste « =Massif central saharien= »
deux ensembles montagneux : ce que nous appelons l’« _Enceinte
tassilienne_ », à la périphérie, le « _Pays cristallin_ »,
au centre ; et un ensemble à reliefs de moindre importance reconnu
au Nord-Ouest, Nord et Nord-Est de l’Enceinte tassilienne, entre
l’Enceinte tassilienne et le pays crétacé, que nous appelons
les « _Pays pré-tassiliens_ ».
=Des Pays pré-tassiliens.=
Entre les pays crétacés de la Hamada de Tinghert et l’Enceinte
tassilienne, telle que nous la définirons plus loin, se
trouvent donc des reliefs de moindre importance que ceux de
l’Enceinte tassilienne, souvent ensablés, ou ennoyés, d’un
caractère particulier ; ce sont ce que nous appelons « _les Pays
pré-tassiliens_ ».
Ils sont constitués par des formations primaires, postérieures à
celles de l’Enceinte tassilienne : formations _mésodévoniennes_
(?), _supra-dévoniennes_ et enfin, existant d’une manière
sporadique, _carbonifères_.
Il est possible que ces formations soient plus ou moins en
transgression et en discordance sur les formations de l’Enceinte
tassilienne, et que les Pays pré-tassiliens se séparent de
l’Enceinte tassilienne, non seulement par leurs formes différentes,
et l’âge différent de leurs formations, mais encore par une
discordance ou une lacune stratigraphique à la base du Dévonien
moyen (?) ou supérieur.
Dans cette zone, nous plaçons en particulier les pays d’Amzack au
Nord-Est et d’Isaouan au Nord des Tassilis de l’Ajjer, d’Iris et
d’Abadra dans le Nord de l’Emmidir, d’El-Ouatia et de l’erg
Ennefous (ou Tessegafi), dans le Nord de l’Ahnet, etc., etc.
Les plissements que ces pays peuvent avoir subi sont principalement
_hercyniens_ ; puis des mouvements alpins légers se manifestèrent
probablement aussi.
Jusqu’à maintenant on n’a pas constaté l’existence des
formations de cette zone, sur tout le pourtour du Massif Central
Saharien.
On l’a constaté surtout au Nord-Ouest, Nord et Nord-Est.
Dans ces régions, les Pays pré-tassiliens sont relativement
bien connus.
Des gisements et fossiles ont été étudiés. Nous ne nous
y attarderons donc pas et nous nous contenterons d’indiquer
la présence de formations _méso_ (?), _supra-dévoniennes_ et
_carbonifériennes_ et de séparer les pays de ces formations sous
le nom de « Pays pré-tassiliens » de l’Enceinte tassilienne,
à formations plus anciennes, principalement siluriennes.
[Illustration : PLANCHE VI.
Enceinte tassilienne. Le bord Sud des Tassilis externes, sur
le Tahihaout. Passage des Grès supérieurs aux Schistes à
Graptolithes.]
=De l’Enceinte tassilienne=