En plus de ces eaux artésiennes, il convient d’indiquer qu’il

existe un puits à Fort Flatters, d’une profondeur, à mon lointain

souvenir, d’environ 80 mètres, fournissant une excellente eau

potable.

On peut compter sur le succès certain de puits du même ordre

de profondeur dans la dépression Sud-Tinghert et, en raison de

l’existence de puits beaucoup moins profonds (Tab-Tab), il est

très fondé de l’espérer à une profondeur beaucoup moindre,

tout en étant plutôt pessimiste, comme je m’en fais un devoir

dans cette étude, afin de ne pas exposer à des désillusions.

L’emplacement exact en devrait être désigné autant que possible

par un géologue.

_c)_ CONCLUSIONS.

On voit que les ressources en eaux, dont pourrait disposer la Centrale

d’eau de la dépression Sud-Tinghert, sont très satisfaisantes,

soit par les éléments déjà existants, soit par ceux que l’on

est en droit d’espérer.

_d)_ RECHERCHES D’EAU DANS LE GASSI TOUIL.

Cette eau pourra être refoulée sur une hauteur de la Hamada de

Tinghert pour alimenter par gravité la voie du Gassi Touil, car

au Nord de Tanezrouft, dont l’étude suit, l’étude des puits

existants, d’ailleurs rares et souvent morts[19], n’encourage pas

beaucoup à faire des recherches d’eau dans ces régions. Elles

ne donneraient probablement, vers 80 ou 100 mètres seulement

semble-t-il, que des eaux très mauvaises, non artésiennes,

peut-être peu abondantes et dont on ne peut affirmer qu’elles

dureraient longtemps, et au delà, si elles parvenaient à des eaux

artésiennes, ce qui serait sans précédent dans la région, ces

recherches n’obtiendraient vraisemblablement ce succès qu’à une

profondeur difficile à estimer en l’absence de précédents, mais

que l’on ne peut guère espérer, je crois, devoir être inférieure

à 200 mètres (profondeur à laquelle on peut espérer rencontrer

les argiles à niveaux sableux de la base du Cénomanien), si l’on

ne veut pas se bercer d’espoirs trop optimistes et s’exposer

avec de grandes probabilités à des déceptions douloureuses.

_e)_ POINT D’EAU ACCESSOIRE DE TANEZROUFT.

Dans la Hamada de Tinghert, au Nord de la dépression Sud-Tinghert

dans laquelle il me paraît indiqué de placer une « Centrale

d’eau » en raison de la qualité, de l’abondance et, pour une

part, du caractère jaillissant des eaux existantes et éventuelles,

je dois attirer l’attention sur le point d’eau de Tanezrouft

qui serait sur le tracé même de la voie telle qu’on me l’a

indiquée.

Là, à une faible profondeur (2 ou 3-4 m. au maximum), on trouve,

d’après mes renseignements indigènes[20], de l’eau dans une

certaine abondance, mais extrêmement chargée en sels calcaires,

magnésiens et sodiques, impropre à l’alimentation et inutilisable

pour les chaudières sans distillation préalable (eau analogue

à celle d’El-Biodt probablement, et sans doute apparentée

à celles des puits du Gassi Touil qui proviendraient du même

niveau aquifère). Cette eau pourrait provenir en partie d’un

niveau aquifère affleurant dans le voisinage, en partie des eaux

de précipitation ; toutes ces eaux se rassemblent dans le fond de

la cuvette de Tanezrouft par gravité.

Quoi qu’il en soit, il y a là une cuvette assez humide, ainsi

que l’atteste d’ailleurs une belle végétation de tamarix,

coloquintes et autres plantes, et il n’est pas douteux que deux

ou trois puits de quelques mètres de profondeur, bien placés,

fourniraient une quantité d’eau appréciable, mais mauvaise.

C’est un appoint qu’il convenait de signaler ici.

Mais l’importance des eaux de Tanezrouft ne peut être mise

en parallèle avec celle des eaux de la dépression Sud-Tinghert

envisagées précédemment — qui est beaucoup plus considérable

et susceptible d’un tout autre développement.

* * * * *

[Note 14 : En raison de l’obligation où j’étais, pour nourrir

mes chameaux, de rester dans les régions de sable qui offrent

quelques ressources en pâturages alors que les gassis en sont

dépourvus.]

[Note 15 : J’ai passé après une « venue » de l’oued et j’en

parle en connaissance de cause.]

[Note 16 : Il convient en outre de signaler dans la cuvette de

Tanezrouft la présence de petites dunes. Mais elles ne constituent

pas un obstacle bien important : elles pourront être soit tournées

soit traversées facilement.]

[Note 17 : On trouvera sur le flanc Est de la vallée de Tanezrouft,

après le coude que domine la gara Tanezrouft, un banc de calcaires

massifs que l’on pourra exploiter pour moellons et peut-être pour

pierres de taille.]

[Note 18 : Je n’entends par cette expression nullement indiquer

le sens dans lequel coule l’oued dans cette partie de son cours,

mais simplement la direction de la vallée.]

[Note 19 : A mon passage, en janvier 1922, dans la région du Gassi

Touil, les puits Hassi Pujat, Hassi Tartrat, Hassi de la Roque

étaient morts.]

[Note 20 : Lorsque j’ai passé à Tanezrouft, une « venue »

récente de l’oued avait comblé le puits et laissé une daia à

laquelle furent abreuvés les chameaux. Je ne puis donc parler du

puits de Tanezrouft que par renseignements.]

II

ÉTUDES BOTANIQUES

* * * * *

DE LA FLORE DES PAYS CRÉTACICO-TERTIAIRES SUD-CONSTANTINOIS

OU

DE LA FLORE DU SAHARA ARABE

(Caractères généraux.)

* * * * *

La flore des pays crétacico-tertiaires sud-constantinois a une

physionomie à elle.

_Elle est caractérisée par le règne des Salsolacées_ qui sont

la note dominante de la végétation, ainsi que par sa relative

uniformité et monotonie.

Ces caractères la distinguent nettement de la flore du Massif

Central Saharien, ou flore du pays targui, variée, et dans laquelle

les Salsolacées jouent un rôle beaucoup moins important, un rôle

même effacé.

*

* *

Les _espèces essentielles_ de cette flore, répandues en grande

abondance, sont principalement :

_a)_ Dans les =ergs=, et presque exclusivement dans les ergs :

Salsolacées : le _Had_ (_Cornulaca monocantha_, Del.).

Graminées : le _Drinn_ (_Arthratherum pungens_, P. B.), le _Sboth_,

variété soyeuse.

Polygonacées : l’_Aricha_, 3e forme de _Calligonum comosum_,

L’Hérit., l’_Azelle_, 2e forme de _Calligonum comosum_,

L’Hérit.

Le _Drinn_ et le _Had_ se trouvent à la vérité plus au Sud dans

quelques ergs du pays targui, mais par suite du rôle considérable

joué par les ergs dont ces plantes sont l’apanage, en Sahara arabe,

ces espèces font plus partie de la physionomie de cette flore,

que de celle du Massif Central Saharien, du pays targui ;

_b)_ Dans les =terrains argilo-salés et humides= :

Salsolacées : le _Guetof_ (_Atriplex Halimus_ L.)

Plombaginées : le _Zita_ (_Limoniastrum Guyonianum_, Dur. et

var. _Ouarglense_, de Pomel).

Le _Guetof_ se trouve également en pays targui.

Le _Zita_ semble avoir besoin de plus de sel et d’humidité

que lui ;

_c)_ Sur les =plateaux calcaires=, dès qu’il y a un peu de sable :

Graminées : le _Sfar_ (_Arthratherum brachyatherum_, Coss. et Bal.) ;

_d)_ Associées, dans les =sols calcaires=, soit sur les hamadas plus

ou moins ensablées, soit dans les alluvions sablo-argilo-calcaires

des oueds, soit dans les sebka gypseuses :

Salsolacées : le _Baguel_ (_Anabasis articulata_, Moq.,

var. _elongata_), l’_Agerem_ (_Anabasis articulata_, type), le

_Bel-Bel_ (? _Anabasis articulata_, var. ou ? _Salsola tetragona_,

Del.).

Légumineuses : l’_R’tem_ (_Retama rtem_, Webb.).

Le _R’tem_ a une affection particulière pour les plateaux calcaires

légèrement ensablés et les oueds de hamada légèrement caillouteux

et sablonneux.

Je n’ai jamais observé l’_R’tem_ au Sud de la Hamada de

Tinghert ;

_e)_ Répandue =un peu partout= sur les plateaux, dans les sables

des plateaux, les sables d’oued, les petites dunes et à la base

des grandes dunes :

Salsolacées : le _Damran_ (_Traganum nudatum_ Del.).

[Illustration : PLANCHE I.

Pays crétacico-tertiaires. Pâturage à _Damran_ et à _Baguel_,

dans une plaine sablonneuse au Sud d’Ouargla]

Gnétacées : l’_Alenda_ (_Ephedra alata_, Decne).

L’_Alenda_ semble plus exigeant de sable que le _Damran_ qui, lui,

paraît plus éclectique de goût quant à la nature du sol ;

_f)_ Sur les « =regs= » caillouteux, dans les « _Gassis_ » :

Salsolacées : le _Ressel_ (_Halocnemon strobilaceum_, Moq.).

Graminées : le _Nessi_ (_Aristida plumosa_, L., var. _floccosa_,

Batt. et Trab.).

Le _Ressel_ n’apparaît que dans les parties Sud des gassis

du Grand Erg Oriental. (Je ne l’ai observé dans le Gassi Touil

qu’à partir d’un point situé à 90 kilomètres environ au Nord

de Hassi Pujat.)

Le _Nessi_ se trouve ailleurs que sur le reg où il forme des taches

dorées ; on le trouve un peu partout ; il pousse après la pluie en

touffes vert tendre, puis se conserve longtemps en touffes devenues

jaunes.

Ces deux espèces méritaient d’être réunies, associées, car

elles sont, en Sahara arabe, à peu près la seule végétation des

regs et gassis.

Telles sont les espèces de plantes persistantes qui constituent le

fond typique de la flore du Sahara arabe.

C’est cet ensemble qui constitue l’essentiel de la végétation

de la plus grande partie de la vaste cuvette (du vaste bassin)

crétacico-tertiaire sud-constantinoise.

*

* *

Au Sud et au Sud-Ouest, les bords relevés de cette cuvette,

le Tademaït et le Tinghert, ont une tendance à avoir une flore

individualisée par rapport à cet ensemble.

Il semble que cela soit dû :

1º Au caractère géologique particulier de ces pays de hamada à

vallées encaissées dans les calcaires et les argiles, vallées

relativement humides et abritées, constituant un milieu, un habitat

spécial ;

2º A la situation géographique : latitude plus faible et proximité

du pays targui.

C’est une flore de transition.

Dans ces vallées on trouve principalement :

_a)_ Les arbres ou arbustes suivants :

Tamaricinées : l’_Etel_ (_Tamarix articulata_, Vahl), le _Fersig_

(_Tamarix pauciovulata_, J. Gay).

Légumineuses : le _Teleh_ (_Acacia tortilis_, Hayne) ; l’_Rtem_,

déjà cité, est particulièrement abondant.

Rhamnées : le _Sedra_ (_Zizyphus Lotus_, Def.) qui est un jujubier.

_b)_ Comme plantes de petite taille dans les fonds humides :

Cucurbitacées : la _Coloquinte_ (_Citrullus Colocynthis_, Schrad.).

Crucifères : le _Chobrock_ (_Zilla macroptera_, Cosson), le _Krom_

(? _Moricandia divaricata_, Cosson et Dur.).

Géraniacées : le _Zemma_ (_Erodium glaucophyllum_, Ait.).

Resedacées : _Randonia africana_, Cosson, _Reseda villosa_,

Cosson, etc.

Certaines de ces plantes, les Tamaricinées (qui avec l’Rtem sont à

affinités méditerranéennes) entre autres, se rencontrent également

dans certaines vallées des plateaux de la région d’Inifel et de

Fort Miribel (le bord Ouest de la grande cuvette crétacico-tertiaire

sud-constantinoise) dans l’oued Mya et en d’autres rares coins

humides et plus ou moins abrités du Sahara arabe.

Mais ce sont les vallées ombreuses du Tademaït et du Tinghert qui

sont particulièrement leurs terres d’élection ; c’est là que

l’on trouve l’ensemble de ces espèces bien représentées

et que l’on est frappé par le cachet particulier de la

flore ainsi individualisée dans la flore générale des pays

crétacico-tertiaires sud-constantinois.

*

* *

Après les pluies, avec le _Nessi_, une végétation particulière

sort du sol et fleurit avec une rapidité stupéfiante : c’est

l’_acheb_ (ou « pâturage vert »).

L’_acheb_ est un ensemble de plantes tendres, vertes, gorgées

d’eau et en fleur, que la pluie fait sortir du sol comme par un

coup de baguette magique ; flore essentiellement éphémère, et qui,

vivant par cette humidité fugace, doit vite fleurir et grainer.

L’_acheb_ est en général à base de Crucifères ; par exemple :

le _Hennê_ (? _Henophyton deserti_, Cosson et Dur.), _Lehema_

(? _Malcomia aegyptiaca_, Spr.), le _Goulglane_ (? _Savignya

longistyla_, Boiss. et Reut.).

Que je rappelle la présence curieuse du _Populus euphratica_, Oliver,

dans l’oued Mya, que j’ai constatée après Inifel, aux environs

de Sejra Touila — dans mon itinéraire de retour — et celle,

intéressante, dans le Sud des Gassis du Grand Erg, du _Hyosciamus

Falezlez_, Cosson, ou jusquiame, _Bethina_ en arabe, _Efelehleh_ en

tamahak, que j’ai observée à une dizaine de kilomètres au Nord

de Hassi Pujat, sur le Gassi, et cette esquisse des traits généraux

de la flore des pays crétacico-tertiaires sud-constantinois, tels

qu’ils me sont apparus lors de mon passage dans ces régions,

est terminée.

On trouvera plus loin, dans le paragraphe traitant de mon itinéraire,

l’énumération des associations principales de plantes essentielles

rencontrées de Ouargla à Temassinin.

=Du pâturage et du pâturage en Sahara arabe.=

C’est là un des esclavages du Saharien. On finit par être

hypnotisé sur ce point de vue et la « question pâturage » devient

rapidement un des sujets de conversation dominant.

C’est que c’est une question vitale.

Le chameau en effet est très résistant, mais à la condition

qu’il mange presque tout le temps et que sa nourriture soit celle

qui lui plaît.

_On s’expose à des désastres si les chameaux n’ont pas

régulièrement chaque jour leurs heures de pâturage._

Car cet animal ne se « refait » pas en cours de route ; tout ce que

l’on peut espérer, et encore, c’est qu’il se conserve assez

près de sa forme de départ et il faut un pâturage régulier[21]

pour le maintenir ainsi à peu près en forme (en supposant

naturellement qu’on ne le fatigue pas trop), sinon sa bosse fond,

puis ses cuisses, l’animal a l’œil triste, et bientôt il tombe

« assel » et vous dit adieu sans se préoccuper du cruel embarras

dans lequel il vous met.

Le chameau est difficile quant à sa nourriture, non que les plantes

qu’il mange présentent toujours à notre œil humain un aspect

bien appétissant, mais il aime une certaine variété et si on abuse

de certains genres de pâturages trop longtemps, il erre tristement

avec un air distrait et pensif sans sembler songer à la présence

des plantes qu’il avalait goulûment la veille ; _il faut donc le

mettre en appétit par des changements fréquents si on veut qu’il

mange beaucoup et se maintienne en bonne forme_.

Certains ont une nature plus heureuse et sont toujours en appétit,

mais ce sont des cas particuliers.

Des considérations de saison et d’état des animaux jouent

aussi dans le choix des pâturages ainsi que des considérations

d’abreuvage.

Pour qu’un chameau profite des instants qu’on lui donne pour

paître, il est préférable qu’il soit nu et qu’il puisse

folâtrer à son aise. Quand on le peut, il vaut mieux le laisser

sans entraves : il y a beaucoup de fantaisie dans son caractère et

il faut qu’il puisse s’y abandonner à ces moments-là ; c’est

un grand enfant farceur : il aime aller de touffes en touffes en ne

donnant qu’un coup de dent à chacune ; bien souvent il refusera

d’une plante qu’on lui offre, pour se précipiter avec un air

affriandé vers une autre semblable et de même espèce ; il aime

à happer rapidement, et sous son nez, la touffe qu’un camarade

se préparait à tondre.

Les chameaux n’aiment pas manger avec la chaleur ; l’été,

il faut les faire paître le matin jusqu’à 10 heures ou

l’après-midi après 5 heures du soir, ou encore la nuit.

Si le chameau aime des plantes piquantes comme le _Had_ qu’il

dévore ainsi qu’un mets velouté, s’il aime des espèces de

paquets de verges comme le _Damran_ et l’_Ageran_, bref, si beaucoup

de ses mets préférés semblent trouver chez lui de l’affection par

suite d’un fond de vice dans sa nature, il a également un goût

marqué pour les fleurs les plus délicates, les plus parfumées

et les plus charmantes, comme les fleurs d’_Acheb_, de _Teleh_,

de _R’tem_, et semble ne pas être insensible, loin de là, à la

poésie et à la tendresse de cette nourriture.

C’est une stupeur, la première fois que l’on rencontre de

l’acheb, de voir tout ce parterre brillant et éclatant de fleurs

délicieuses de grâce et de couleurs, happé goulûment par sa

lèvre bavante et dégoûtante de chameau.

En cet animal si inattendu qu’il semble avoir été forgé un

jour de distraction, si repoussant qu’aucun art antique ne s’est

plu à en reproduire l’image, si abject que d’un commun accord

les textes anciens ont en général fait silence autour de lui,

je n’en vois qu’une excuse : ses bons yeux doux et profonds.

Des plantes du Sahara arabe, le chameau préfère le _Had_, le

_Sfar_, le _Damran_, le _Krom_, en fleurs ou portant ses graines,

le _Chobrock_ en fleurs et par dessus tout l’_Acheb_ (ou pâturage

vert).

Le _Drinn_, le _Sboth_ et le _Nessi_, quand ils ne sont pas trop

secs ou qu’ils portent leurs graines, sont aimés du chameau.

Le chameau mange l’_Azelle_, l’_Aricha_, le _Guetof_, le _Baguel_,

l’_Agerem_ et le _Bel-Bel_.

Il ne mange pas l’_R’tem_, sauf ses fleurs, ni l’_Alenda_,

ni le _Zemma_, ni le _Falezlez_.

Il n’accepte le _Ressel_ que quand cela lui passe par la tête

— et c’est assez rare.

On le voit parfois s’attaquer aux _Tamarix_.

Du _Teleh_ il mange les fleurs et les fruits en tire-bouchon, avec

grand plaisir. Les Touaregs, avec les fruits du _Teleh_, font,

en les pilant, des pâtées pour les jeunes.

Telle est la valeur des plantes essentielles du Sahara arabe pour

l’alimentation des chameaux.

On voit que les Salsolacées sont toutes, sauf le _Ressel_,

appréciées du chameau[22].

Ces Salsolacées, ainsi que nous l’avons dit plus haut, sont la

dominante de la végétation du Sahara arabe et sont répandues sur

d’immenses surfaces, d’ailleurs, chose curieuse, par vastes

étendues où souvent l’on ne trouve qu’une ou deux espèces

mais en quantité.

On voit ainsi l’étendue considérable de pâturages

quasi permanents dont disposent les tribus arabes (Chamba et

autres). _C’est là ce qui caractérise ces régions au point de vue

pastoral ; c’est la présence de vastes étendues de pâturages

quasi permanents de Salsolacées, de vastes plaines où l’on

peut vivre à peu près constamment (car là où le chameau vit,

l’homme peut subsister en se nourrissant du lait des chamelles et

des chèvres)._

Quand les animaux ont tout tondu, on change de camp.

La pluie a aussi une influence sur les déplacements, car dans les

régions d’_acheb_ les animaux ont plus de lait, ils ont besoin

de boire moins souvent et on s’établit de préférence là où

il a plu récemment.

Naturellement, dans ce nomadisme on est l’esclave des points

d’eau où il faut faire boire les chameaux régulièrement suivant

la saison et la qualité du pâturage de tous les trois jours à

tous les huit jours et, en général, les nomades s’établissent

près des puits, non seulement pour pouvoir abreuver facilement

leurs chameaux mais encore et surtout à cause des ânes, chèvres

et moutons qui demandent à boire plus souvent.

Quand il y a beaucoup d’_acheb_ et pas de plantes salées, les

chameaux peuvent se passer de boire très longtemps, mais c’est

un cas qui se produit surtout en pays targui.

_Ce sont les régions de sable, à_ Had, _qui sont les meilleurs

pâturages en toute saison en Sahara arabe._ Puis les étendues

sablonneuses à _Damran_.

[Illustration : PLANCHE II.

Pays crétacico-tertiaires. Camp dans les dunes, dans l’_Erg_,

près de Hassi el Khollal. Végétation typique d’_Erg_ : 1,

_Drinn_ ; 2, _Had_ et 3, _Azelle_.]

_Ce sont les regs des Gassis et les Hamadas non ensablées (à moins

qu’il n’ait plu récemment) qui constituent les pays les plus

déshérités au point de vue pastoral._

En pays targui, on n’a pas en général ainsi d’immenses étendues

de pâturages quasi permanents, mais salés, de Salsolacées. C’est

là l’apanage des pays crétacico-tertiaires sud-constantinois.

On trouvera, dans le paragraphe traitant de mon itinéraire,

les plantes composant les pâturages rencontrés successivement

d’Ouargla à Temassinin.

* * * * *

[Note 21 : En l’absence de pâturages il convient, quand l’on

peut, de se munir d’_Alef_, de _Drinn_, de _Bechna_ et autres

fourrages.]

[Note 22 : Mais étant salées elles obligent à faire boire les

chameaux souvent.]

III

DE MON ITINÉRAIRE

* * * * *

IMPRESSIONS ET NOTES DE ROUTE

* * * * *

Mon itinéraire général à travers ces pays fut, à l’aller :

Touggourt, Ouargla, Hassi el Khollal, le Gassi Touil, Tanezrouft

et Temassinin.

Au retour : In Salah, Aïne Guettara, Inifel, Hassi Djemel, Ouargla

et Touggourt.

Nous ne parlerons que de l’itinéraire d’aller, de Touggourt à

Temassinin, cet itinéraire étant suffisant pour donner une idée

de ces pays.

=De Touggourt à Temassinin.=

_a)_ IMPRESSIONS DE ROUTE[23].

Le 8 janvier, à 9 heures du matin, je quitte Touggourt pour marcher

« vers le Sud ».

Quelle joie ! quelle fièvre ! de s’élancer au pas souple de son

méhari vers les espaces infinis du désert, vers le mystérieux et

prestigieux Ahaggar, vers « le nouveau », vers « l’inconnu ».

Les oasis de Temacine, Blidet Amar et Ouargla successivement

rencontrées sont tour à tour laissées en arrière, et tour à tour

s’effacent dans le lointain comme s’évanouit un trop beau songe,

la ligne verte de leurs palmeraies enchanteresses et les silhouettes

élancées et songeuses de leurs minarets blancs.

Bientôt c’est le vrai désert et les jours succèdent aux

jours dans l’immensité des sables moutonnants et des hamadas

caillouteuses.

Notre solitude n’est plus guère rompue qu’aux puits ; là on

trouve souvent quelque animation ; ce sont les lieux mondains et

vivants du Sahara ; caravanes de passage, nomades au pâturage non

loin de là, bêtes et gens se rencontrent au puits où la même

nécessité les mène : _boire_.

Et il y a grand échange de nouvelles relatives aux dernières

pluies, à l’état des pâturages, à celui des points d’eau,

aux récents « rezzous », grandes conversations sur les prix des

méharas, des moutons, des chèvres, des dattes, du thé, du sucre

et de la toile, au milieu des cris des hommes tirant l’eau et des

réclamations bruyantes des chameaux qui ont soif et attendent avec

impatience leur tour pour se désaltérer ou qui ne sont pas contents

parce qu’on ne les charge pas à leur convenance.

De nombreux oiseaux, apanage des points d’eau, amusent l’œil

de leurs vols et sautillements gracieux et affairés.

Et quelle joie lorsque les nomades possèdent quelques bêtes

laitières : chacun de se gorger et de remplir ensuite des outres

du lait des chamelles ou des chèvres.

Bien souvent également on trouve quelque objet de marchandage ou

d’échange et alors c’est une volupté très arabe de conduire

pendant des heures, en buvant de nombreux thés, la négociation

savante d’un de ces objets, si insignifiant soit-il, dont souvent

d’ailleurs ils n’ont même pas l’intention d’entrer en

possession ; ils parlent « douro » et « sourdi » et ils sont

heureux.

Enfin, les nomades ont parfois des femmes.

Quel attrait prend alors le puits : surprendre une gracieuse fille

voilée alors qu’elle est occupée à faire la provision d’eau

de sa famille, apercevoir un œil charmant par la déchirure d’une

tente, en voilà un bonheur !

Le point d’eau est pour ces pays sahariens comme un paradis et on

s’aperçoit vite qu’il est inutile de tenter à son approche de

conserver une allure modérée, tant l’impatience et la curiosité

des hommes sont grandes ou, lorsqu’il faut en partir, de le quitter

à l’heure fixée d’avance.

Il faut le quitter pourtant.

On arrive enfin à « décoller » ; l’on s’enfonce de nouveau

dans la solitude et les longues étapes recommencent de la petite

caravane perdue dans l’immensité saharienne, au bercement des

psalmodies et des flûtes mélancoliques, avec les aboiements des

chameliers pour pousser les chameaux ou les mieux grouper, qui

brisent de temps en temps la rêverie.

Chaque jour après l’étape on établit son camp ; après de

nombreux thés à la menthe bus religieusement, rituellement, à la

mode arabe, autour des feux qui mettent de violents et chauds accents

d’ombre et de lumière sur les figures et les amples vêtements

de laine blanche, des jeunes gens dansent longuement dans le bruit

scandé des derboucca ; puis les lueurs des feux meurent lentement,

les hommes s’étendent roulés dans leurs burnous et bientôt, sous

la clarté des étoiles, le silence infini du désert n’est plus

troublé que par le bruit de mâchoires des chameaux qui ruminent

étendus sur leurs genoux pliés et qui semblent ainsi un vol posé

de grands cygnes noirs avec leurs cols longs et souples.

Au Hoggar · 第 2 / 13 段