Je suis né, nous sommes tous nés ne connaissant d’abord l’univers que
par nos mains tremblantes, ardentes, indécises, toujours tendues. Des
combinaisons de poids, de volume, de toucher et de forme, puis le
mariage de ces combinaisons avec des impressions de couleur et des
calculs de distance, tels furent nos débuts dans la vie sensitive.
De tous nos sens, le tact fut celui qui s’éveilla le premier; mais notre
bouche n’exhalait encore que des vagissements inutiles, et quand nous
sûmes parler, nos yeux seuls restèrent conscients, avec nos oreilles,
notre goût, notre odorat. Eux seuls apprirent à s’exprimer, alors que
les sensations du toucher s’enfonçaient dans les profondeurs de notre
inconscient: elles y demeurent larvaires, avortées, indéveloppées, parce
qu’elles sont muettes et sourdes. Comptez le nombre des mots, des
métaphores, des images qui, dans notre langue et dans toutes les
largues, se rattachent au toucher: que la tribu vous en va sembler
misérable! On dirait même qu’elle est sur le point de disparaître,
qu’elle s’appauvrit, dégénère. C’est que jamais nous n’enrichissons nos
impressions de tact par elles-mêmes, en les analysant, en les creusant,
en les définissant dans leurs qualités essentielles ou particulières,
mais par des emprunts au vocabulaire des autres sens, par une mosaïque
de cailloux volés dans d’autres carrières, et sous laquelle ces
impressions restent écrasées. Dites-moi s’il est un amant, à moins qu’il
ne soit aveugle--ou peut-être sculpteur,--qui, dans l’obscurité d’une
nuit sans astres, puisse reconnaître, au seul savoir de ses mains, le
visage de sa maîtresse?
Et pourtant... pourtant ce sens négligé reste à la base, c’est lui qui
supporte tous les autres, qui «cause» tous les autres; sans lui, tous
les autres ressemblent à un homme sans squelette. Mais si c’était pour
ce motif qu’on le néglige, _qu’on le tait_, par une sorte d’involontaire
pudeur, comme s’il portait en lui quelque chose de si solennel, intime,
profond, qu’il en devient obscène, et qu’il paraisse qu’il faille n’en
point parler? Il est l’émanation le plus directe de nos corps; il est
comme nos corps mêmes, il participe à leur nudité, il est nu,--peut-être
fait-il peur! Et alors il est proscrit.
Proscriptions dont n’osèrent point appeler les hardis poètes, les plus
furieux contempteurs des plus antiques lois morales, ceux enfin qui se
vantèrent de glorifier les sens, tous les sens, et d’évoquer les échos
pour lesquels ils s’assemblent, s’unissent et se complètent:
Les parfums, les odeurs et les sons se répondent.
Il n’est pas question du toucher!