LES MOMENTS INTENSES

Je voudrais que quelqu’un, quelque penseur subtil et consciencieux

étudiât, pour nous la révéler, la cause, qui me demeure mystérieuse, de

l’intensité de certains moments. Car notre vie mentale, notre puissance

et notre activité mentales ne sont faites que de ces moments-là. Les

autres n’échappent pas tous, sans doute, à notre souvenir, mais ce ne

sont que des matériaux inertes qui ne prennent de valeur que lorsque

nous les allons chercher pour les mettre en place. Tandis que ces

minutes d’intensité, ce sont des sommets. Ils culminent, ils nous

dominent. Il nous semble n’avoir vécu que pour eux, et surtout par

eux...

Assez souvent, ce n’est pas l’objet qui cause ces joies subites, ces

espèces de clartés sereines. Comme la venue de la grâce, c’est un

mystère. Cela vient de l’intérieur de l’être. On ne sait pourquoi,

_injustement_, il s’ouvre en vous une source temporaire, fugace,

d’intelligence ou de sensibilité. Fût-on entre les quatre murs d’une

prison, ou dans la nuit, dans le noir, le moment éclate, il est là. Je

ne sais quel critique, un voyant, a écrit: «Avoir vu Dieu, c’est s’être

vu soi-même.» Telle est l’explication qu’il donne de l’extase mystique,

et ne pourrait-on dire la même chose, dans les mêmes termes, de ces

minutes d’intensité? On a le sentiment d’une énergie, d’un pouvoir sans

limites, et d’un besoin d’aimer, de se donner, de s’aliéner, mais au

fond pour absorber tous ceux à qui on se donne.

D’autres fois, on croit qu’il y a une cause, mais, à y bien regarder,

elle est si faible que ce n’est certes pas d’elle que vient la

puissance: elle est seulement comme l’onde électrique qui motive la

cohérence d’un tube de télégraphie sans fil. Celui-ci ne fait qu’ouvrir

le grand courant, jusque-là inerte, et qui maintenant va faire jouer les

touches de l’appareil Morse. Et c’est peut-être moins encore,

puisqu’après tout, ici, cette onde électrique n’est même pas nécessaire.

Et alors, alors on en vient à se demander si, quand il y a une vraie

cause, une grande cause, on ne se trompe pas, cependant, en lui

attribuant la crise. Il y a tant d’autres instants, forts, déchirants ou

sublimes en soi, des morts d’êtres aimés, des amours triomphantes ou

déçues, des succès, même inespérés, qui ne nous ont laissé aucun

souvenir, n’ont exercé aucune action. Le vulgaire résume d’un mot: on

n’était pas disposé. Et vous le savez bien, n’est-ce pas, qu’il y a des

livres que vous avez lus déjà une fois, deux fois, trois fois: vous les

avez lus, et voilà tout. Par hasard, vous les reprenez, et voilà que

vous êtes, cette fois, bouleversé, transformé. Vous avez compris, vous

avez un autre cerveau, par-dessus l’autre, maître de l’autre, plus

plein, plus complet; vous êtes renouvelé.

Et il en est de même pour les paysages, pour les tableaux, pour les

hommes et les femmes que vous rencontrez. Vous ne saurez jamais

pourquoi, certain jour, ils ont cessé d’être étrangers, pourquoi, au

lieu de rester les objets de votre jugement, ils vous ont fait bondir en

pénétrant en vous, devenus vôtres, et fécondants. Et cela vient si bien,

sans doute, des profondeurs de l’inconscient, que ces moments précieux

et sacrés sont beaucoup plus fréquents dans la jeunesse, alors que les

sources de la vie sont encore toutes fraîches. Cela est si vrai que les

causes de ces enthousiasmes profonds nous paraissent à distance si

frivoles ou indignes qu’on aurait envie de les oublier, si on pouvait.

Et puis on sent que ce serait de l’ingratitude. Plus on a eu, dans ces

années d’ignorance et de conquête, de tels moments salutaires, où il

semble qu’on pénètre dans un monde nouveau, plus on a de chances d’être

ensuite un artiste ou un homme d’action, suivant que c’est en pensant,

en rêvant ou en agissant qu’on éprouva ces joies,--les seules qui

fassent que la vie vaille d’être vécue.

Images exotiques & françaises · 第 14 / 18 题