LES REVENANTS

Toute la première partie de son existence, on l’a passée à s’affirmer

comme quelqu’un de nouveau sur la face du monde, de différent, presque

en révolte. On était issu d’une souche; on croit n’avoir rien de commun

avec elle. Les dernières années de l’adolescence, et toute la jeunesse,

on les use à se dégager de ses traditions, de sa direction, même

physiquement. On rit des gens qui demandent: «A qui ressemble-t-il?» On

n’est pareil à personne; on en est sûr, on en est fier. On n’a pas la

même carrière, les mêmes costumes, les mêmes mœurs, et _on ne voudrait

pas!_ On est si convaincu de sa personnalité qu’à la fin c’est une

affaire qui paraît liquidée, une question qui ne se pose plus. Il y

avait si peu de ressemblance entre vous et celui qui avait la barbe

blanche et les yeux pâles, ou celle qui terminait ses jours au coin du

feu, même avec les aînés qui vous ont précédé sur la route! Ah! certes,

l’univers a changé, mais c’est le mien. Et il n’a plus rien de pareil

avec celui où ils vivaient. C’est le mien, le mien! Qu’ils gardent le

leur, qui va disparaître avec eux!

Les années coulent. Brusquement, il se produit un petit fait, quotidien,

banal, habituel. Il faut prendre pourtant une décision, donner un avis,

agir. On prononce des paroles, on donne un ordre, on fait un geste; et

ce n’est plus soi qu’on entend, qui décide et qui bouge: on a dit les

mêmes choses que ceux qui ne sont plus, on a fait comme ils auraient

fait. Et la voix, même la voix! Comme elle est semblable à l’une de

celles qui jadis ont frappé vos oreilles! Voilà qu’on est arrivé à l’âge

où l’on a commencé de les connaître, où l’on peut se rappeler les avoir

connus; et l’on n’est plus que leur écho, leur prolongation presque

identique, le vivant de l’ombre qu’ils sont à cette heure, une ombre

toute puissante et plus réelle que vous-même, puisque c’est elle qui

vous mène et vous traîne. Ce sont eux qu’on retrouve et ce n’est plus

soi--celui qu’on croyait être.

Impression redoutable et presque décourageante. On se demande: «Où est

le progrès, alors? Où est l’autonomie de mon être, ma liberté, ma force?

Ce n’est pas vrai, cette emprise, cette domination, cette résurrection

qui me tue!» On regarde ses mains, et on aperçoit les veines des vieux,

à la même place: les veines, ce premier secret du corps intérieur

qu’avait caché la pulpe de la jeunesse. Son visage? Maintenant, ce n’est

plus le vôtre, c’est celui de l’ancêtre qui apparaît, parfois

directement, sans intermédiaire, comme s’il s’était emparé de vous;

parfois à l’image évoquée d’un de ses fils qui vous avait précédé dans

la vie, et dont vous aviez songé: «Lui, on ne peut le nier! Ce n’est pas

comme moi: il lui ressemble.» Mais il n’y avait pas que lui... Votre

orgueil s’exaltait sur un mensonge.

On veut réagir, on proteste: «Je le savais, ou plutôt je m’en doutais.

Je suis de ma race, et le même sang me refait les mêmes os et les mêmes

chairs. Mais il y a ma pensée. Elle est à moi, ma pensée!» On revient

sur tous les actes de son existence, sur le mal, sur le bien, sur les

œuvres, sur les rêves, les ambitions. Et d’abord on respire. Ah! il vous

appartient en propre, ce domaine; il ne venait de personne, il n’ira à

personne! Ici, je suis chez moi. Tout à coup, un souvenir d’enfance, un

de ces souvenirs qu’on aimait, précieux et puissant, s’évoque et

s’impose. Que de choses sont sorties de lui, comme il était fécond,

comme il a prolifié! Mais de qui l’ai-je reçu? Cette sensation forte et

souveraine, pourquoi l’ai-je éprouvée? Je n’étais rien, je me laissais

vivre. Ce sont _eux_ qui m’ont guidé, qui m’ont conduit. J’étais dans le

lieu qui leur plaisait; j’ai lu les livres qu’ils m’ont laissé lire;

j’ai marché derrière leurs pas. Et il ne faut pas que je mente: cette

façon que j’ai de regarder la terre, c’est l’homme de qui je descends

qui me l’apprit, je me le rappelle bien. J’ai fait attention aux lieux

mêmes où il faisait attention, de la même manière.

Et jamais, j’en ai conscience, je ne jugerai les femmes autrement que

lui et celle qui m’a enfanté; je les considère à travers eux...

Images exotiques & françaises · 第 16 / 18 题