L’un s’appelait Jimmy, l’autre Wilkie... Et voilà sept ans, déjà, qu’ils
étaient dans la mine...
Un matin, ils furent étonnés qu’on ne vînt pas les chercher pour les
atteler aux chariots. D’abord ils jouirent de ces instants de paresse,
mais ils ne tardèrent pas à s’ennuyer. Et puis le silence et le vide
inusités de la mine les inquiétaient. Même elle était plus noire et plus
triste que d’habitude; on n’y voyait plus ces mille petites lueurs qui
viennent du fond des galeries, on n’y entendait plus le tumulte des
équipes qui descendent et remontent trois fois par vingt-quatre heures
et leur servait à compter le temps. Enfin, quelques jours plus tard,
leurs gardes détachèrent leurs licols. D’eux-mêmes ils sortirent de
l’écurie; d’instinct ils allèrent se ranger à l’endroit d’où partent les
rails de fer qui s’enfoncent dans la galerie principale. Mais on les
détourna doucement pour les faire entrer dans la grande cage, sous le
puits...
Et, brusquement, ce fut le jour!
Le jour, devant leurs pauvres yeux dont les poussières de charbon
avaient rougi la sclérotique, et l’obscurité perpétuelle dilaté la
pupille, le jour, et bien plus, et terrible, le jour de l’aube, avec une
grande chose ronde suspendue en l’air, qui resplendissait, rayonnait,
dardait, brûlait! Rrran! Fous de terreur, ils agrippèrent leurs sabots
de derrière dans la glaise humide, levèrent la tête, secouèrent comme
des sacs les hommes pendus à leurs têtes. Ils voulaient fuir, fuir en
arrière, retourner au noir paternel, hospitalier, nourricier, connu...
--Conduisez-les tout de suite à l’écurie de surface, dit quelqu’un; il
n’y a que demi-jour, ça les habituera!
Et insensiblement, en effet, ils s’habituèrent. Il y avait dans cette
écurie des choses tout à fait extraordinaires, des mouches, par exemple,
et aussi des animaux plus gros, qui volaient comme des mouches: des
moineaux, qui venaient hardiment piquer un grain d’avoine et restaient
ensuite en équilibre au milieu du vide, tant qu’ils voulaient!
Et puis on fit sortir Jimmy et Wilkie, et on les mit dans un pré.
Ils connurent alors les couleurs, qu’ils ignoraient. Jamais ils
n’avaient vu de vert! Quelquefois, dans la mine, on leur avait apporté
des bottes d’herbes, mais ces herbes leur semblaient à peu près aussi
noires que tout le reste de ce qui les entourait. Tandis que ce pré
était vert, d’un vert éclatant, et il y apparaissait de petites taches
jaunes et blanches, qui sont des fleurs. Ils apprirent ainsi qu’on
pouvait distinguer le goût des choses par leurs nuances, et ceci leur
fut sujet d’infinies méditations. D’autres expériences leur montrèrent
qu’il fallait associer, presque toujours, l’impression de lumière et
celle de chaleur, le froid et l’obscurité. Rien n’était plus
déconcertant: ils avaient toujours su que le froid et la chaleur sont
noirs, également noirs. Enfin, dans ce monde qu’ils venaient de
découvrir, la vue n’était pas limitée. Elle s’étendait on ne savait où,
bornée seulement par du bleu ou du gris, et ce bleu ou ce gris, on ne le
rencontrait jamais, il demeurait inaccessible. Toutefois, ces magies
n’avaient qu’un temps. Après une douzaine d’heures, les _choses
redevenaient comme avant_, c’est-à-dire naturelles, normales,
raisonnables. Et pourtant ce moment leur était pénible, tandis que tous
ces jeux de couleurs et de clartés leur inspiraient une allégresse
incompréhensible. Souvent, effarés, ils couraient dans leur pré, sous le
soleil, comme de jeunes chevaux. Donc, ils n’avaient pas rêvé: ces
choses existaient! Des souvenirs ressuscitèrent en eux de leurs
premières années. Ils furent des chevaux comme tous les chevaux, des
chevaux de jour, qui dormaient la nuit.
Puis il arriva que les bords de la mine se remplirent d’hommes. La grève
était finie...
Jimmy et Wilkie se retrouvèrent, sans savoir comment, dans la nuit
souterraine...
Maintenant, ils associaient des phénomènes entre lesquels, auparavant,
jamais ils n’avaient entrevu de lien: quand la cage remontait, elle
allait dans ce lieu très vaste où il y avait des couleurs. Ils
hennissaient en la voyant partir.
Quelques mois plus tard, Jimmy prit une fluxion de poitrine. Il languit
cinq ou six jours et mourut. Et quand Wilkie s’aperçut qu’on mettait son
camarade dans la cage, il l’envia...