Nous avons essayé de caractériser ce qu'a été Mirabeau dans la
famille, puis ce qu'il a été dans la nation. Il nous reste à examiner
ce qu'il sera dans la postérité.
Quelques reproches qu'on ait pu justement lui faire, nous croyons que
Mirabeau restera grand.
Devant la postérité, tout homme et toute chose s'absout par la
grandeur.
Aujourd'hui que presque toutes les choses qu'il a semées ont donné
leurs fruits dont nous avons goûté, la plupart bons et sains,
quelques-uns amers; aujourd'hui que le haut et le bas de sa vie n'ont
plus rien de disparate aux yeux, tant les années qui s'écoulent
mettent bien les hommes en perspective; aujourd'hui qu'il n'y a
plus pour son génie ni adoration ni exécration, et que cet homme,
furieusement ballotté, tant qu'il vécut, d'une extrémité à l'autre, a
pris l'attitude calme et sereine que la mort donne aux grandes figures
historiques; aujourd'hui que sa mémoire, si longtemps traînée dans la
fange et baisée sur l'autel, a été retirée du panthéon de Voltaire et
de l'égout de Marat, nous pouvons froidement le dire: Mirabeau est
grand. Il lui est resté l'odeur du panthéon et non de l'égout.
L'impartialité historique, en nettoyant sa chevelure souillée dans le
ruisseau, ne lui a pas de la même main enlevé son auréole. On a lavé
la boue de ce visage, et il continue de rayonner.
Après qu'on s'est rendu compte de l'immense résultat politique que le
total de ses facultés a produit, on peut envisager Mirabeau sous un
double aspect, comme écrivain et comme orateur. Ici nous prenons la
liberté de ne pas être de l'avis de Rivarol, nous croyons Mirabeau
plus grand comme orateur que comme écrivain.
Le marquis de Mirabeau son père avait deux espèces de style, et comme
deux plumes dans son écritoire. Quand il écrivait un livre, un bon
livre pour le public, pour l'effet, pour la cour, pour la Bastille,
pour le grand escalier du Palais de justice, le digne seigneur se
drapait, se roidissait, se boursouflait, couvrait sa pensée, déjà fort
obscure par elle-même, de toutes les ampoules de l'expression; et l'on
ne peut se figurer sous quel style à la fois plat et bouffi, lourd
et traînant en longues queues de phrases interminables, chargé de
néologismes au point de n'avoir plus nulle cohésion dans le tissu,
sous quel style, disons-nous, tout ensemble incolore et incorrect, se
travestissait l'originalité naturelle et incontestable de cet étrange
écrivain, moitié gentilhomme et moitié philosophe; préférant Quesnay
à Socrate et Lefranc de Pompignan à Pindare; dédaignant Montesquieu
comme arriéré et tenant à être harangué par son curé; habitant
amphibie des rêveries du dix-huitième siècle et des préjugés du
seizième. Mais, quand cet homme, ce même homme, voulait écrire une
lettre, quand il oubliait le public et ne s'adressait plus qu'à la
_longue mine roide et froide_ de son vénérable frère le bailli, ou à
sa fille la _petite Saillannette_[1], «la plus émolliente femme qui
fut jamais», ou encore à la jolie tête rieuse de madame de Rochefort,
alors cet esprit tuméfié de prétention se détendait; plus d'effort,
plus de fatigue, plus de gonflement apoplectique dans l'expression;
sa pensée se répandait sur la lettre de famille et d'intimité, vive,
originale, colorée, curieuse, amusante, profonde, gracieuse, naturelle
enfin, à travers ce beau style grand seigneur du temps de Louis XIV,
que Saint-Simon parlait avec toutes les qualités de l'homme et madame
de Sévigné avec toutes les qualités de la femme. On a pu en juger
par les fragments que nous avons cités. Après un livre du marquis de
Mirabeau, une lettre de lui, c'est une révélation. On a peine à y
croire. Buffon ne comprendrait pas cette variété de l'écrivain. Vous
avez deux styles et vous n'avez qu'un homme.
Sous ce rapport, le fils tenait quelque peu du père. On pourrait dire,
avec beaucoup d'adoucissements et de restrictions néanmoins, qu'il y
a la même différence entre son style écrit et son style parlé. Notons
seulement ceci, que le père était à l'aise dans une lettre, le fils
dans un discours. Pour être lui, pour être naturel, pour être dans son
milieu, il fallait à l'un sa famille, à l'autre une nation.
Mirabeau qui écrit, c'est quelque chose de moins que Mirabeau. Soit
qu'il démontre à la jeune république américaine l'inanité de son
_ordre de Cincinnatus_, et ce qu'il y a de gauche et d'inconsistant
dans une chevalerie de laboureurs; soit qu'il taquine _sur la liberté
de l'Escaut_ Joseph II, cet empereur philosophe, ce Titus selon
Voltaire, ce buste de césar romain dans le goût Pompadour; soit qu'il
fouille dans les doubles fonds du cabinet de Berlin et qu'il en
tire cette _Histoire secrète_ que la cour de France fait livrer
juridiquement aux flammes sur l'escalier du Palais; maladressé
insigne, car de ces livres brûlés par la main du bourreau il
s'échappait toujours des flammèches et des étincelles, lesquelles
se dispersaient au loin, selon le vent qui soufflait, sur le toit
vermoulu de la grande société européenne, sur la charpente des
monarchies, sur tous les esprits, pleins d'idées inflammables, sur
toutes les têtes, faites d'étoupe alors; soit qu'il invective au
passage cette charretée de charlatans qui a fait tant de bruit sur le
pavé du dix-huitième siècle, Necker, Beaumarchais, Lavater, Calonne et
Cagliostro; quel que soit le livre qu'il écrit enfin, sa pensée suffit
toujours au sujet, mais son style ne suffit pas toujours à sa pensée.
Son idée est constamment grande et haute; mais, pour sortir de son
esprit, elle se courbe et se rapetisse sous l'expression comme sous
une porte trop basse. Excepté dans ses éloquentes lettres à madame de
Monnier, où il est lui tout entier, où il parle plutôt qu'il n'écrit,
et qui sont des harangues d'amour[2] comme ses discours à la
Constituante sont des harangues de révolution; excepté là,
disons-nous, le style qu'il trouve dans son écritoire est en général
d'une forme médiocre, pâteux, mal lié, mou aux extrémités des phrases,
sec d'ailleurs, se composant une couleur terne avec des épithètes
banales, pauvre en images, ou n'offrant par places, et bien rarement
encore, que des mosaïques bizarres de métaphores peu adhérentes entre
elles. On sent en le lisant que les idées de cet homme ne sont pas,
comme celles des grands prosateurs-nés, faites de cette substance
particulière qui se prête, souple et molle, à toutes les ciselures
de l'expression, qui s'insinue bouillante et liquide dans tous les
recoins du moule où l'écrivain la verse, et se fige ensuite; lave
d'abord, granit après. On sent, en le lisant, que bien des choses
regrettables sont restées dans sa tête, que le papier n'a qu'un à
peu près, que ce génie n'est pas conformé de façon à s'exprimer
complètement dans un livre, et qu'une plume n'est pas le meilleur
conducteur possible pour tous les fluides comprimés dans ce cerveau
plein de tonnerres.
Mirabeau qui parle, c'est Mirabeau. Mirabeau qui parle, c'est l'eau
qui coule, c'est le flot qui écume, c'est le feu qui étincelle, c'est
l'oiseau qui vole, c'est une chose qui fait son bruit propre, c'est
une nature qui accomplit sa loi. Spectacle toujours sublime et
harmonieux!
Mirabeau à la tribune, tous les contemporains sont unanimes sur ce
point maintenant, c'est quelque chose de magnifique. Là, il est bien
lui, lui tout entier, lui tout-puissant. Là, plus de table, plus
de papier, plus d'écritoire hérissée de plumes, plus de cabinet
solitaire, plus de silence et de méditation; mais un marbre qu'on peut
frapper, un escalier qu'on peut monter en courant, une tribune, espèce
de cage de cette sorte de bête fauve, où l'on peut aller et venir,
marcher, s'arrêter, souffler, haleter, croiser ses bras, crisper ses
poings, peindre sa parole avec son geste, et illuminer une idée avec
un coup d'oeil; un tas d'hommes qu'on peut regarder fixement; un grand
tumulte, magnifique accompagnement pour une grande voix; une foule qui
hait l'orateur, l'assemblée, enveloppée d'une foule qui l'aime, le
peuple; autour de lui toutes ces intelligences, toutes ces âmes,
toutes ces passions, toutes ces médiocrités, toutes ces ambitions,
toutes ces natures diverses et qu'il connaît, et desquelles il peut
tirer le son qu'il veut comme des touches d'un immense clavecin;
au-dessus de lui la voûte de la salle de l'assemblée constituante,
vers laquelle ses yeux se lèvent souvent comme pour y chercher des
pensées, car on renverse les monarchies avec les idées qui tombent
d'une pareille voûte sur une pareille tête.
Oh! qu'il est bien là sur son terrain, cet homme! qu'il y a bien le
pied ferme et sûr! Que ce génie qui s'amoindrissait dans des livres
est grand dans un discours! comme la tribune change heureusement
les conditions de la production extérieure pour cette pensée! Après
Mirabeau écrivain, Mirabeau orateur, quelle transfiguration!
Tout en lui était puissant. Son geste brusque et saccadé était plein
d'empire. A la tribune, il avait un colossal mouvement d'épaules comme
l'éléphant qui porte sa tour armée en guerre. Lui, il portait sa
pensée. Sa voix, lors même qu'il ne jetait qu'un mot de son banc,
avait un accent formidable et révolutionnaire qu'on démêlait dans
l'assemblée comme le rugissement du lion dans la ménagerie. Sa
chevelure, quand il secouait la tête, avait quelque chose d'une
crinière. Son sourcil remuait tout, comme celui de Jupiter, _cuncta
surpercilio moventis_. Ses mains quelquefois semblaient pétrir le
marbre de la tribune. Tout son visage, toute son attitude, toute sa
personne était bouffie d'un orgueil pléthorique qui avait sa grandeur.
Sa tête avait une laideur grandiose et fulgurante dont l'effet par
moments était électrique et terrible. Dans les premiers temps, quand
rien n'était encore visiblement décidé pour ou contre la royauté;
quand la partie avait l'air presque égale entre la monarchie encore
forte et les théories encore faibles; quand aucune des idées qui
devaient plus tard avoir l'avenir n'était encore arrivée à sa
croissance complète; quand la révolution, mal gardée et mal armée,
paraissait facile à prendre d'assaut, il arrivait quelquefois que le
côté droit, croyant avoir jeté bas quelque mur de la forteresse, se
ruait en masse sur elle avec des cris de victoire; alors la tête
monstrueuse de Mirabeau apparaissait à la brèche et pétrifiait les
assaillants. Le génie de la révolution s'était forgé une égide avec
toutes les doctrines amalgamées de Voltaire, d'Helvétius, de Diderot,
de Bayle, de Montesquieu, de Hobbes, de Locke et de Rousseau, il avait
mis la tête de Mirabeau au milieu.
Il n'était pas seulement grand à la tribune, il était grand sur son
siège; l'interrupteur égalait en lui l'orateur. Il mettait souvent
autant de choses dans un mot que dans un discours. _La Fayette a une
armée_, disait-il à M. de Suleau, _mais j'ai ma tête_. Il interrompait
Robespierre avec cette parole profonde: _Cet homme ira loin, car il
croit tout ce qu'il dit._
Il interpellait la cour dans l'occasion: _La cour affame le peuple.
Trahison! Le peuple lui vendra la constitution pour du pain_. Tout
l'instinct du grand révolutionnaire est dans ce mot.
_L'abbé Sieyès_! disait-il, _métaphysicien voyageant sur une
mappemonde_. Posant ainsi une touche vive sur l'homme de théorie
toujours prêt à enjamber les mers et les montagnes.
Il était par moments d'une simplicité admirable. Un jour, ou plutôt
un soir, dans son discours du 3 mai, au moment où il luttait, comme
l'athlète à deux cestes, du bras gauche contre l'abbé Maury et du bras
droit contre Robespierre, M. de Cazalès, avec son assurance d'homme
médiocre, lui jette cette interruption:--_Vous êtes un bavard, et
voilà tout_. Mirabeau se tourne vers l'abbé Goutes, qui occupait le
fauteuil: _Monsieur le président_, dit-il avec une grandeur d'enfant,
_faites donc taire M. de Cazalès, qui m'appelle bavard_.
L'assemblée nationale voulait commencer une adresse au roi par cette
phrase: _L'assemblée apporte aux pieds de votre majesté une offrande,
etc.--La majesté n'a pas de pieds_, dit froidement Mirabeau.
L'assemblée veut dire un peu plus loin qu'elle _est ivre de la gloire
de son roi_.--Y pensez-vous? objecte Mirabeau; _des gens qui font des
lois et qui sont ivres_!
Quelquefois il caractérisait d'un mot qu'on eût dit traduit de Tacite,
l'histoire et le genre de génie de toute une maison souveraine. Il
criait aux ministres par exemple: _Ne me parlez pas de votre duc de
Savoie, mauvais voisin de toute liberté_!
Quelquefois il riait. Le rire de Mirabeau, chose formidable.
Il raillait la Bastille. «Il y a eu, disait-il, cinquante-quatre
lettres de cachet dans ma famille, et j'en ai eu dix-sept pour ma
part. Vous voyez que j'ai été traité en aîné de Normandie.»
Il se raillait lui-même. Il est accusé par M. de Valfond d'avoir
parcouru, le 6 octobre, les rangs du régiment de Flandre, un sabre
nu à la main, et parlant aux soldats. Quelqu'un démontre que le fait
concerne M. de Gamaches, et non pas Mirabeau; et Mirabeau ajoute:
«Ainsi, tout pesé, tout examiné, la déposition de M. de Valfond n'a
rien de bien fâcheux que pour M. de Gamaches, qui se trouve légalement
et véhémentement soupçonné d'être fort laid, puisqu'il me ressemble.»
Quelquefois il souriait. Lorsque la question de la régence se débat
devant l'assemblée, le côté gauche pense à M. le duc d'Orléans, et
le côté droit à M. le prince de Condé, alors émigré en Allemagne.
Mirabeau demande qu'aucun prince ne puisse être régent sans avoir
prêté serment à la constitution. M. de Montlosier objecte qu'un prince
peut avoir des raisons pour ne pas avoir prêté serment; par exemple,
il peut avoir fait un voyage outre-mer...--Mirabeau répond: «Le
discours du préopinant va être imprimé; je demande à en rédiger
l'erratum. _Outre-mer_, lisez: _outre-Rhin_.» Et cette plaisanterie
décide la question. Le grand orateur jouait ainsi quelquefois avec
ce qu'il tuait. A en croire les naturalistes, il y a du chat dans le
lion.
Une autre fois, comme les procureurs de l'assemblée avaient barbouillé
un texte de loi de leur mauvaise rédaction, Mirabeau se lève: «Je
demande à faire quelques réflexions timides sur les convenances qu'il
y aurait à ce que l'assemblée nationale de France parlât français, et
même écrivît en français les lois qu'elle propose.»
Par moments, au beau milieu de ses plus violentes déclamations
populaires, il se rappelait tout à coup qui il était, et il avait de
fières saillies de gentilhomme. C'était une mode oratoire alors de
jeter dans tout discours une imprécation quelconque sur les massacres
de la Saint-Barthélemy. Mirabeau faisait son imprécation comme tout le
monde; mais il disait en passant: _Monsieur l'amiral de Coligny,
qui, par parenthèse, était mon cousin_. La parenthèse était digne de
l'homme dont le père écrivait: _Il n'y a qu'une mésalliance dans ma
famille, les Médicis.--Mon cousin monsieur l'amiral de Coligny_, c'eût
été impertinent à la cour de Louis XIV, c'était sublime à la cour du
peuple de 1791.
Dans un autre instant il parlait aussi de _son digne cousin monsieur
le garde des sceaux_[3]; mais c'était d'un autre ton.
Le 22 septembre 1789, le roi fait offrir à l'assemblée l'abandon de
son argenterie et de sa vaisselle pour les besoins de l'état. Le côté
droit admire, s'extasie et pleure. _Quant à moi_, s'écrie Mirabeau,
_je ne m'apitoie pas aisément sur la faïence des grands_.
Son dédain était beau, son rire était beau, mais sa colère était
sublime.
Quand on avait réussi à l'irriter, quand on lui avait tout à coup
enfoncé dans le flanc quelqu'une de ces pointes aiguës qui font bondir
l'orateur et le taureau, si c'était au milieu d'un discours, par
exemple, il quittait tout sur-le-champ, il laissait là les idées
entamées; il s'inquiétait peu que la voûte de raisonnements qu'il
avait commencé à bâtir s'écroulât derrière lui faute de couronnement;
il abandonnait la question net et se ruait tête baissée sur
l'incident. Alors, malheur à l'interrupteur! malheur au toréador qui
lui avait jeté la vanderille! Mirabeau fondait sur lui, le prenait au
ventre, l'enlevait en l'air, le foulait aux pieds. Il allait et venait
sur lui, il le broyait, il le pilait. Il saisissait dans sa parole
l'homme tout entier, quel qu'il fût, grand ou petit, méchant ou nul,
boue ou poussière, avec sa vie, avec son caractère, avec son ambition,
avec ses vices, avec ses ridicules; il n'omettait rien, il n'épargnait
rien, il ne manquait rien; il cognait désespérément son ennemi sur les
angles de la tribune; il faisait trembler, il faisait rire; tout mot
portait coup, toute phrase était flèche; il avait la furie au coeur,
c'était terrible et superbe. C'était une colère lionne. Grand et
puissant orateur, beau surtout dans ce moment-là! C'est alors
qu'il fallait voir comme il chassait au loin tous les nuages de la
discussion! C'est alors qu'il fallait voir comme son souffle orageux
faisait moutonner toutes les têtes de l'assemblée! Chose singulière!
il ne raisonnait jamais mieux que dans l'emportement. L'irritation la
plus violente, loin de disjoindre son éloquence dans les secousses
qu'elle lui donnait, dégageait en lui une sorte de logique supérieure,
et il trouvait des arguments dans la fureur comme un autre des
métaphores. Soit qu'il fit rugir son sarcasme aux dents acérées sur le
front pâle de Robespierre, ce redoutable inconnu qui, deux ans plus
tard, devait traiter les têtes comme Phocion les discours; soit qu'il
mâchât avec rage les dilemmes filandreux de l'abbé Maury, et qu'il les
recrachât au côté droit, tordus, déchirés, disloqués, dévorés à demi
et tout couverts de l'écume de sa colère; soit qu'il enfonçât les
ongles de son syllogisme dans la phrase molle et flasque de l'avocat
Target, il était grand et magnifique, et il avait une sorte de majesté
formidable que ne dérangeaient pas ses bonds les plus effrénés. Nos
pères nous l'ont dit, qui n'avait pas vu Mirabeau en colère n'avait
pas vu Mirabeau. Dans la colère son génie faisait la roue et étalait
toutes ses splendeurs. La colère allait bien à cet homme, comme la
tempête à l'océan.
Et, sans le vouloir, dans ce que nous venons d'écrire pour figurer
la surnaturelle éloquence de cet homme, nous l'avons peinte par
la confusion même des images. Mirabeau, en effet, ce n'était pas
seulement le taureau, ou le lion, ou le tigre, ou l'athlète, ou
l'archer, ou l'aigle, ou le paon, ou l'aquilon, ou l'océan; c'était,
dans une série indéfinie de surprenantes métamorphoses, tout cela à la
fois. C'était Protée.
Pour qui l'a vu, pour qui l'a entendu, ses discours sont aujourd'hui
lettre morte. Tout ce qui était saillie, relief, couleur, haleine,
mouvement, vie et âme, a disparu. Tout dans ces belles harangues
aujourd'hui est gisant à terre, à plat sur le sol. Où est le souffle
qui faisait tourbillonner toutes ces idées comme les feuilles dans
l'ouragan? Voilà bien le mot; mais où est le geste? Voilà le cri, où
est l'accent? Voilà la parole, où est le regard? Voilà le discours, où
est la comédie de ce discours? Car, il faut le dire, dans tout orateur
il y a deux choses, un penseur et un comédien. Le penseur reste, le
comédien s'en va avec l'homme. Talma meurt tout entier, Mirabeau à
demi.
Dans l'assemblée constituante il y avait une chose qui épouvantait
ceux qui regardaient attentivement, c'était la convention. Pour
quiconque a étudié cette époque, il est évident que dès 1789 la
convention était dans l'assemblée constituante. Elle y était à l'état
de germe, à l'état de foetus, à l'état d'ébauche. C'était encore
quelque chose d'indistinct pour la foule, c'était déjà quelque chose
de terrible pour qui savait voir. Un rien sans doute; une nuance
plus foncée que la couleur générale; une note détonnant parfois
dans l'orchestre; un refrain morose dans un choeur d'espérances
et d'illusions; un détail qui offrait quelque discordance avec
l'ensemble; un groupe sombre dans un coin obscur; quelques bouches
donnant un certain accent à de certains mots; trente voix, rien
que trente voix, qui devaient plus tard se ramifier, suivant une
effrayante loi de multiplication, en Girondins, en Plaine et en
Montagne; 93, en un mot, point noir dans le ciel bleu de 89. Tout
était déjà dans ce point noir, le 21 janvier, le 31 mai, le 9
thermidor, sanglante trilogie; Buzot qui devait dévorer Louis XVI,
Robespierre qui devait dévorer Buzot, Vadier qui devait dévorer
Robespierre, trinité sinistre. Parmi ces hommes, les plus médiocres et
les plus ignorés, Hébrard et Putraink, par exemple, avaient un sourire
étrange dans les discussions, et semblaient garder sur l'avenir une
pensée quelconque qu'ils ne disaient pas. A notre avis, l'historien
devrait avoir des microscopes pour examiner la formation d'une
assemblée dans le ventre d'une autre assemblée. C'est une sorte de
gestation qui se reproduit souvent dans l'histoire, et qui, selon
nous, n'a pas été assez observée. Dans le cas présent, ce n'était
certes pas un détail insignifiant sur la surface du corps législatif
que cette excroissance mystérieuse qui contenait l'échafaud déjà tout
dressé du roi de France. C'était une chose qui devait avoir une
forme monstrueuse que l'embryon de la convention dans le flanc de la
constituante. Oeuf de vautour porté par une aigle.
Dès lors, beaucoup de bons esprits dans l'assemblée constituante
s'effrayaient de la présence de ces quelques hommes impénétrables qui
semblaient se tenir en réserve pour une autre époque. Ils sentaient
qu'il y avait bien des ouragans dans ces poitrines dont il s'échappait
à peine quelques souffles. Ils se demandaient si ces aquilons ne se
déchaîneraient pas un jour, et ce que deviendraient alors toutes les
choses essentielles à la civilisation que 89 n'avait pas déracinées.
Rabaut Saint-Étienne, qui croyait la révolution finie et qui le disait
tout haut, flairait avec inquiétude Robespierre, qui ne la croyait pas
commencée et qui le disait tout bas. Les démolisseurs présents de la
monarchie tremblaient devant les démolisseurs futurs de la société.
Ceux-ci, comme tous les hommes qui ont l'avenir et qui le savent,
étaient hautains, hargneux et arrogants, et le moindre d'entre eux
coudoyait dédaigneusement les principaux de l'assemblée. Les plus nuls
et les plus obscurs jetaient, selon leur humeur et leur fantaisie,
d'insolentes interruptions aux plus graves orateurs; et, comme tout
le monde savait qu'il y avait des événements pour ces hommes dans
un prochain avenir, personne n'osait leur répliquer. C'est dans
ces moments où l'assemblée qui devait venir un jour faisait peur
à l'assemblée qui existait, c'est alors que se manifestait avec
splendeur le pouvoir d'exception de Mirabeau. Dans le sentiment de sa
toute-puissance, et sans se douter qu'il fît une chose si grande, il
criait au groupe sinistre qui coupait la parole à la constituante:
_Silence aux trente voix_! et la convention se taisait.
Cet antre d'Éole resta silencieux et contenu tant que Mirabeau tint le
pied sur le couvercle.
Mirabeau mort, toutes les arrière-pensées anarchiques firent
irruption.
Nous le répétons d'ailleurs, nous croyons que Mirabeau est mort à
propos. Après avoir déchaîné bien des orages dans l'état, il est
évident que pendant un temps il a comprimé sous son poids toutes les
forces divergentes auxquelles il était réservé d'achever la ruine
qu'il avait commencée; mais elles se condensaient par cette
compression même, et tôt ou tard, selon nous, l'explosion
révolutionnaire devait trouver issue et jeter au loin Mirabeau, tout
géant qu'il était.
Concluons.
Si nous avions à résumer Mirabeau d'un mot, nous dirions: Mirabeau,
ce n'est pas un homme, ce n'est pas un peuple, c'est un événement qui
parle.
Un immense événement! la chute de la forme monarchique en France.
Sous Mirabeau, ni la monarchie ni la république n'étaient possibles.
La monarchie l'excluait par sa hiérarchie, la république par son
niveau. Mirabeau est un homme qui passe dans une époque qui prépare.
Pour que l'envergure de Mirabeau s'y déployât à l'aise, il fallait que
l'atmosphère sociale fût dans cet état particulier où rien de précis
et d'enraciné dans le sol ne résiste, où tout obstacle à l'essor des
théories se refoule aisément, où les principes qui feront un jour le
fond solide de la société future sont encore en suspension, sans trop
de forme ni de consistance, attendant, dans ce milieu où ils flottent
pêle-mêle en tourbillon, l'instant de se précipiter et de se
cristalliser. Toute institution assise a des angles auxquels le génie
de Mirabeau se fût peut-être brisé l'aile.
Mirabeau avait un sens profond des choses, il avait aussi un sens
profond des hommes. A son arrivée aux états généraux, il observa
longtemps en silence, dans l'assemblée et hors de l'assemblée, le
groupe alors si pittoresque des partis. Il devina l'insuffisance de
Mounier, de Malouet et de Rabaut Saint-Étienne, qui rêvaient une
conclusion anglaise. Il jugea froidement la passion de Chapelier, la
brièveté d'esprit de Pétion, la mauvaise emphase littéraire de Volney;
l'abbé Maury, qui avait besoin d'une position; d'Éprémesnil et Adrien
Duport, parlementaires de mauvaise humeur et non tribuns; Roland, ce
zéro dont la femme était le chiffre; Grégoire, qui était à l'état de
somnambulisme politique. Il vit tout de suite le fond de Sieyès, si
peu pénétrable qu'il fût. Il enivra de ses idées Camille Desmoulins,
dont la tête n'était pas assez forte pour les porter. Il fascina
Danton, qui lui ressemblait en moins grand et en plus laid. Il
n'essaya aucune séduction près des Guillermy, des Lautrec et des
Cazalès, sortes de caractères insolubles dans les révolutions. Il
sentait que tout allait marcher si vite, qu'on n'avait pas de temps à
perdre. D'ailleurs, plein de courage et n'ayant jamais peur de l'homme
du jour, ce qui est rare, ni de l'homme du lendemain, ce qui est
plus rare encore, toute sa vie il fut hardi avec ceux qui étaient
puissants; il attaqua successivement dans leur temps Maupeou et
Terray, Calonne et Necker. Il s'approcha du duc d'Orléans, le toucha
et le quitta aussitôt. Il regarda Robespierre en face et Marat de
travers.
Il avait été successivement enfermé à l'île de Rhé, au château d'If,
au fort de Joux, au donjon de Vincennes. Il se vengea de toutes ces
prisons sur la Bastille.
Dans ses captivités, il lisait Tacite. Il le dévorait, il s'en
nourrissait; et, quand il arriva à la tribune en 1789, il avait
encore la bouche pleine de cette moelle de lion. On s'en aperçut aux
premières paroles qu'il prononça.
Il n'avait pas l'intelligence de ce que voulaient Robespierre et
Marat. Il regardait l'un comme un avocat sans causes et l'autre comme
un médecin sans malades, et il supposait que c'était le dépit qui
les faisait divaguer. Opinion qui d'ailleurs avait son côté vrai. Il
tournait le dos complètement aux choses qui venaient à si grands pas
derrière lui. Comme tous les régénérateurs radicaux, il avait l'oeil
bien plus fixé sur les questions sociales que sur les questions
politiques. Son oeuvre, à lui, ce n'est pas la république, c'est la
révolution.
Ce qui prouve qu'il est le vrai grand homme essentiel de ces temps-là,
c'est qu'il est resté plus grand qu'aucun des hommes qui ont grandi
après lui dans le même ordre d'idées que lui.
Son père, qui ne le comprenait pas plus, quoiqu'il l'eût engendré, que
la constituante ne comprenait la convention, disait de lui: _Cet homme
n'est ni la fin ni le commencement d'un homme_. Il avait raison. «Cet
homme» était la fin d'une société et le commencement d'une autre.
Mirabeau n'importe pas moins à l'oeuvre générale du dix-huitième
siècle que Voltaire. Ces deux hommes avaient des missions semblables,
détruire les vieilles choses et préparer les nouvelles. Le travail de
l'un a été continu et l'a occupé, aux yeux de l'Europe, durant toute
sa longue vie. L'autre n'a paru sur la scène que peu d'instants. Pour
faire leur besogne commune, le temps a été donné à Voltaire par années
et à Mirabeau par journées. Cependant Mirabeau n'a pas moins fait que
Voltaire. Seulement l'orateur s'y prend autrement que le philosophe.
Chacun attaque la vie du corps social à sa façon. Voltaire décompose,
Mirabeau écrase. Le procédé de Voltaire est en quelque sorte chimique,
celui de Mirabeau est tout physique. Après Voltaire, une société est
en dissolution; après Mirabeau, en poussière. Voltaire, c'est un
acide; Mirabeau, c'est une massue.
[1: Mme du Saillant.
[2: Nous entendons ne qualifier ainsi que celles de ces lettres qui
sont passion pure. Nous jetons sur les autres le voile qui convient.
[3: M. de Barentin. Séance du 24 juin 1789.