IV

Quand on suit pas à pas la vie de Mirabeau depuis sa naissance jusqu'à

sa mort, depuis l'humble piscine baptismale du Bignon jusqu'au

Panthéon, on voit que, comme tous les hommes de sa trempe et de sa

mesure, il était prédestiné.

Un tel enfant ne pouvait manquer d'être un grand homme.

Au moment où il vient au monde, la grosseur surhumaine de sa tête met

la vie de sa mère en danger. Quand la vieille monarchie française, son

autre mère, mit au monde sa renommée, elle manqua aussi en mourir.

A l'âge de cinq ans, Poisson, son précepteur, lui dit d'_écrire ce qui

lui viendrait dans la tête_. «Le petit», comme dit son père, écrivit

littéralement ceci: «Monsieur moi, je vous prie de prendre attention à

votre écriture et de ne pas faire de pâtés sur votre exemple; d'être

attentif à ce qu'on fait; obéir à son père, à son maître, à sa

mère; ne point contrarier; point de détours, de l'honneur surtout.

N'attaquez personne, hors qu'on ne vous attaque. _Défendez votre

patrie_. Ne soyez point méchant avec les domestiques. Ne familiarisez

pas avec eux. Cacher les défauts de son prochain, parce que cela peut

arriver à soi-même[1].»

A onze ans, voici ce que le duc de Nivernois écrit de lui au bailli de

Mirabeau, dans une lettre datée de Saint-Maur, du 11 septembre 1760:

«L'autre jour, dans des prix qu'on gagne chez moi à la course, il

gagne le prix, qui était un chapeau, se retourne vers un adolescent

qui avait un bonnet, et, lui mettant sur la tête le sien, qui était

encore fort bon: _Tiens_, dit-il, _je n'ai pas deux têtes_. Ce jeune

homme me parut alors l'empereur du monde; je ne sais quoi de divin

transpira rapidement dans son attitude; j'y rêvai, j'en pleurai, et la

leçon me fut fort bonne.»

A douze ans, son père disait de lui: «C'est un coeur haut sous la

jaquette d'un bambin. Cela a un étrange instinct d'orgueil, noble

pourtant. C'est un embryon de matamore ébouriffé qui veut avaler tout

le monde avant d'avoir douze ans[2].»

A seize ans, il avait la mine si hardie et si hautaine, que le prince

de Conti lui demande: _Que ferais-tu si je te donnais un soufflet?_ Il

répond: _Cette question eût été embarrassante avant l'invention des

pistolets à deux coups_.

A vingt et un ans (1770), il commence à écrire une histoire de la

Corse au moment où quelqu'un venait d'y naître[3]. Singulier instinct

des grands hommes!

A cette même époque, son père qui le tenait bien sévèrement, porte sur

lui ce pronostic étrange: _C'est une bouteille ficelée depuis vingt-un

ans. Si elle est jamais débouchée tout à coup sans précaution, tout

s'en ira_.

A vingt-deux ans, il est présenté à la cour. Mme Élisabeth, alors âgée

de six ans, lui demande _s'il a été inoculé_. Et toute la cour de

rire. Non, il n'avait pas été inoculé. Il portait en lui le germe

d'une contagion qui plus tard devait gagner tout un peuple.

Il se produit à la cour avec une extrême assurance, portant déjà le

front aussi haut que le roi, étrange pour tous, odieux pour beaucoup.

_Il est aussi entrant que j'étais farouche_, dit le père, qui n'avait

jamais voulu s'_enversailler_, lui, «oiseau hagard dont le nid fut

entre quatre tourelles».--«Il retourne les grands comme fagots. Il a

_ce terrible don de la familiarité_, comme disait Grégoire le Grand.»

Et puis, le vieux et fier gentilhomme ajoute: «Comme depuis cinq cents

ans on a toujours souffert des Mirabeaux qui n'ont jamais été faits

comme les autres, on souffrira encore celui-ci.»

A vingt-quatre ans, le père, philosophe agricole, veut prendre son

fils avec lui «et le faire rural». Il n'y peut réussir. «Il est bien

malaisé de manier la bouche de cet animal fougueux!» s'écrie le

vieillard.

L'oncle, le bailli, examine froidement le jeune homme et dit: «S'il

n'est pas pire que Néron, il sera meilleur que Marc-Aurèle».

_En tout, laissons mûrir ce fruit vert_, répond le marquis.

Le père et l'oncle correspondent entre eux sur l'avenir du jeune homme

déjà si aventuré dans la mauvaise vie. _Ton neveu l'Ouragan_, dit

le père. _Ton fils, monsieur le comte de la Bourrasque_, réplique

l'oncle.

Le bailli, vieux marin, ajoute: _Les trente-deux vents de la boussole

sont dans sa tête._

A trente ans, _le fruit mûrit_. Déjà les nouveautés commencent à

reluire dans l'oeil profond de Mirabeau. On voit qu'il est plein de

pensées. _Ce cerveau est un fourneau encombré_, dit le prudent bailli.

Dans un autre moment, l'oncle écrit cette observation d'homme effrayé:

«Quand il passe quelque chose dans sa tête, il avance le front, et ne

regarde plus nulle part.»

De son côté, le père s'étonne de _ce hachement d'idées qui voit par

éclairs_. Il s'écrie: «Fouillis dans sa tête, bibliothèque renversée,

talent pour éblouir par des superficies, il a humé toutes les formules

et ne sait rien substancier!» Il ajoute, ne comprenant déjà plus sa

créature: «Dans son enfance, ce n'était qu'un mâle monstrueux au moral

comme au physique.» Aujourd'hui c'est un homme _tout de reflet et de

réverbère_, un fou «tiré à droite par le coeur et à gauche par la

tête, qu'il a toujours à quatre pas de lui». Et puis le vieillard

ajoute, avec un sourire mélancolique et résigné: «Je tâche de verser

sur cet homme ma tête, mon âme et mon coeur.» Enfin, comme l'oncle, il

a aussi par moments ses pressentiments, ses terreurs, ses anxiétés,

ses doutes. Il sent, lui père, tout ce qui se remue dans la tête de

son fils, _comme la racine sent l'ébranlement des feuilles_.

Voilà ce qu'est Mirabeau à trente ans. Il était fils d'un père qui

s'était défini ainsi lui-même: «Et moi aussi, madame, tout gourd et

lourd que vous me voyez, je prêchais à trois ans; à six, j'étais un

prodige; à douze, un objet d'espoir; à vingt, un brûlot; à trente, un

politique de théorie; à quarante, je ne suis plus qu'un bonhomme.»

A quarante ans, Mirabeau est un grand homme.

A quarante ans, il est l'homme d'une révolution.

A quarante ans, il se déclare autour de lui en France une de ces

formidables anarchies d'idées où se fondent les sociétés qui ont fait

leur temps. Mirabeau en est le despote.

C'est lui qui, silencieux jusqu'alors, crie, le 23 juin 1789, à M. de

Brézé: _Allez dire à_ VOTRE MAÎTRE... _Votre maître!_ c'est le roi de

France déclaré étranger. C'est toute une frontière tracée entre le

trône, et le peuple. C'est la révolution qui laisse échapper son cri.

Personne ne l'eût osé avant Mirabeau. Il n'appartient qu'aux grands

hommes de prononcer les mots décisifs des époques.

Plus tard, on insultera Louis XVI plus gravement en apparence, on

le battra à terre, on le raillera dans les fers, on le huera sur

l'échafaud. La République en bonnet rouge mettra ses poings sur ses

hanches, et lui dira des gros mots, et l'appellera _Louis Capet_. Mais

il ne sera plus rien dit à Louis XVI d'aussi redoutable et d'aussi

effectif que cette parole fatale de Mirabeau. _Louis Capet_, c'est la

royauté frappée au visage; _votre maître_, c'est la royauté frappée au

coeur.

Aussi, à dater de ce mot, Mirabeau est l'homme du pays, l'homme de

la grande émeute sociale, l'homme dont la fin de ce siècle a besoin.

Populaire sans être plébéien, chose rare en des temps pareils! Sa vie

privée est résorbée par sa vie publique. Honoré de Riquetti, cet homme

perdu, est désormais illustre, écouté et considérable. L'amour du

peuple lui fait une cuirasse aux sarcasmes de ses ennemis. Sa personne

est la plus éclairée de toutes celles que la foule regarde. Les

passants s'arrêtent quand il traverse une rue; et, pendant les deux

années qu'il remplit, sur tous les coins de murs de Paris les petits

enfants du peuple écrivent sans faute son nom, que, quatrevingts ans

auparavant, Saint-Simon, avec son dédain de duc et pair, écrivait

_Mirebaut_, sans se douter qu'un jour Mirebaut ferait _Mirabeau_.

Il y a des parallélismes bien frappants dans la vie de certains

hommes. Cromwell, encore obscur, désespérant de son avenir en

Angleterre, veut partir pour la Jamaïque; les règlements de Charles

Ier l'en empêchent. Le père de Mirabeau, ne voyant aucune existence

possible en France pour son fils, veut envoyer le jeune homme aux

colonies hollandaises; un ordre du roi s'y oppose. Or, ôtez Cromwell

de la révolution d'Angleterre, ôtez Mirabeau de la révolution de

France, vous ôtez peut-être des deux révolutions deux échafauds. Qui

sait si la Jamaïque n'eût pas sauvé Charles Ier, et Batavia Louis XVI?

Mais non, c'est le roi d'Angleterre qui veut garder Cromwell; c'est le

roi de France qui veut garder Mirabeau. Quand un roi est condamné à

mort, la providence lui bande les yeux.

Chose étrange que ce qu'il y a de plus grand dans l'histoire d'une

société tienne si souvent à ce qu'il y a de plus petit dans la vie

d'un homme!

La première partie de la vie de Mirabeau est remplie par Sophie,

la seconde par la révolution. Un orage domestique, puis, un orage

politique, voilà Mirabeau. Quand on examine de près sa destinée, on se

rend raison de ce qu'il y eut en elle de fatal et de nécessaire. Les

déviations de son coeur s'expliquent par les secousses de sa vie.

Voyez. Jamais les causes n'ont été nouées de plus près aux effets. Le

hasard lui donne un père qui lui enseigne le mépris de sa mère; une

mère qui lui enseigne la haine de son père; un précepteur, c'est

Poisson, qui n'aime pas les enfants, et qui lui est dur parce qu'il

est petit et parce qu'il est laid; un valet, c'est Grévin, le lâche

espion de ses ennemis; un colonel, c'est le marquis de Lambert, qui

est aussi impitoyable pour le jeune homme que Poisson l'a été pour

l'enfant; une belle-mère (non mariée), c'est madame de Pailly, qui le

hait parce qu'il n'est pas d'elle; une femme, c'est mademoiselle de

Marignane, qui le repousse; une caste, c'est la noblesse, qui le

renie; des juges, c'est le parlement de Besançon, qui le condamnent

à mort; un roi, c'est Louis XV, qui l'embastille. Ainsi, père, mère,

femme, son précepteur, son colonel, la magistrature, la noblesse, le

roi, c'est-à-dire tout ce qui entoure et côtoie l'existence d'un

homme dans l'ordre légitime et naturel, tout est pour lui traverse,

obstacle, occasion de chute et de contusion, pierre dure à ses pieds

nus, buisson d'épines qui le déchire au passage. La famille et la

société tout ensemble lui sont marâtres. Il ne rencontre dans la vie

que deux choses qui le traitent bien et qui l'aiment, deux choses

irrégulières et révoltées contre l'ordre, une maîtresse et une

révolution.

Ne vous étonnez donc pas que pour la maîtresse il brise tous les liens

domestiques, que pour la révolution il brise tous les liens sociaux.

Ne vous étonnez pas, pour résoudre la question dans les termes où

nous l'avons posée en commençant, que ce démon d'une famille devienne

l'idole d'une femme en rébellion contre son mari, et le dieu d'une

nation en divorce avec son roi.

[1: Ce singulier document est cité textuellement dans une lettre

inédite du marquis au bailli de Mirabeau, du 9 décembre 1754.

[2: Lettre inédite à Mme la comtesse de Rochefort, 29 novembre 1761.

[3: 15 août 1769.

V

La douleur que causa la mort de Mirabeau fut une douleur générale,

universelle, nationale. On sentit que quelque chose de la pensée

publique venait de s'en aller avec cette âme. Mais un fait frappant,

et qu'il faut bien dire parce qu'il serait ingénu de l'attribuer à

l'admiration emportée et irréfléchie des contemporains, c'est que la

cour porta son deuil comme le peuple.

Un sentiment de pudeur insurmontable nous empêche de sonder ici de

certains mystères, parties honteuses du grand homme, qui d'ailleurs,

selon nous, se perdent heureusement dans les colossales proportions de

l'ensemble; mais il paraît prouvé que dans les derniers temps de sa

vie la cour affirmait avoir quelques raisons d'espérer en lui. Il

est patent qu'à cette époque Mirabeau se cabra plus d'une fois sous

l'entraînement révolutionnaire; qu'il manifesta par moments l'envie

de faire halte et de laisser rejoindre; que lui, qui avait tant

d'haleine, il ne suivit pas sans essoufflement la marche de plus

en plus accélérée des idées nouvelles, et qu'il essaya en quelques

occasions d'enrayer cette révolution à laquelle il avait forgé des

roues.

Roues fatales, qui écrasaient tant de choses vénérables en passant!

Il y a encore aujourd'hui beaucoup de personnes qui pensent que

si Mirabeau avait eu plus longue vie, il aurait fini par mater le

mouvement qu'il avait déchaîné. A leur sens, la révolution française

pouvait être arrêtée, par un seul homme à la vérité, qui était

Mirabeau. Dans cette opinion, qui s'autorise d'une parole que Mirabeau

mourant n'a évidemment pas prononcée[1], Mirabeau expiré, la monarchie

était perdue; si Mirabeau avait vécu, Louis XVI ne serait pas mort; et

le 2 avril 1791 a engendré le 21 janvier 1793.

Selon nous, ceux qui avaient cette persuasion alors, ceux qui l'ont

eue aujourd'hui, Mirabeau lui-même, s'il croyait cela possible de lui,

tous se sont trompés. Pure illusion d'optique chez Mirabeau comme chez

les autres, et qui prouverait qu'un grand homme n'a pas toujours une

idée nette de l'espèce de puissance qui est en lui!

La révolution française n'était pas un fait simple. Il y avait plus et

autre chose que Mirabeau en elle.

Il ne suffisait pas à Mirabeau d'en sortir pour la vider.

Il y avait dans la révolution française du passé et de l'avenir.

Mirabeau n'était que le présent.

Pour n'indiquer ici que deux points culminants, la révolution

française se compliquait de Richelieu dans le passé et de Bonaparte

dans l'avenir.

Les révolutions ont cela de particulier que ce n'est pas quand elles

sont encore grosses qu'on peut les tuer.

D'ailleurs, en supposant même la question moins abondante qu'elle ne

l'est, il est à observer que, dans les choses politiques surtout, ce

qu'un homme a fait ne peut guère jamais être défait que par un autre

homme.

Le Mirabeau de 91 était impuissant contre le Mirabeau de 89. Son

oeuvre était plus forte que lui.

Et puis les hommes comme Mirabeau ne sont pas la serrure avec laquelle

on peut fermer la porte des révolutions. Ils ne sont que le gond sur

lequel elle tourne, pour se clore, il est vrai, comme pour s'ouvrir.

Pour fermer cette fatale porte, sur les panneaux de laquelle font

incessamment effort toutes les idées, tous les intérêts, toutes

les passions mal à l'aise dans la société, il faut mettre dans les

ferrures une épée en guise de verrou.

[1: _J'emporte le deuil de la monarchie. Après moi les factieux

s'endisputeront les morceaux_. Cabanis a cru entendre cela.

Littérature et Philosophie mêlées · 第 77 / 86 题