Si maintenant, pour compléter l'ensemble que nous avons essayé
d'ébaucher de Mirabeau et de son époque, nous reportons les yeux
sur nous, il est aisé de voir, au point où se trouve aujourd'hui le
mouvement social commencé en 89, que nous n'aurons plus d'hommes comme
Mirabeau, sans que personne puisse dire d'ailleurs précisément de
quelle forme seront les grands hommes politiques que nous réserve
l'avenir.
Les Mirabeau ne sont plus nécessaires, donc ils ne sont plus
possibles.
La providence ne crée pas des hommes pareils quand ils sont inutiles.
Elle ne jette pas de cette graine-là au vent.
Et en effet, à quoi pourrait servir maintenant un Mirabeau? Un
Mirabeau, c'est une foudre. Qu'y a-t-il à foudroyer? Où sont dans la
région politique les objets trop haut placés qui attirent le tonnerre?
Nous ne sommes plus comme en 1789, où il y avait dans l'ordre social
tant de choses disproportionnées.
Aujourd'hui le sol est à peu près nivelé; tout est plan, ras, uni. Un
orage comme Mirabeau qui passerait sur nous ne trouverait pas un seul
sommet où s'accrocher.
Ce n'est pas à dire, parce que nous n'aurons plus besoin d'un
Mirabeau, que nous n'ayons plus besoin de grands hommes. Bien au
contraire. Il y a certes beaucoup à travailler encore. Tout est
défait, rien n'est refait.
Dans les moments comme celui où nous sommes, le parti de l'avenir
se divise en deux classes, les hommes de révolution, les hommes de
progrès. Ce sont les hommes de révolution qui déchirent la vieille
terre politique, creusent le sillon, jettent la semence; mais leur
temps est court. Aux hommes de progrès appartiennent la lente et
laborieuse culture des principes, l'étude des saisons propices à
la greffe de telle ou telle idée, le travail au jour le jour,
l'arrosement de la jeune plante, l'engrais du sol, la récolte pour
tous. Ils vont courbés et patients, sous le soleil ou sous la pluie,
dans le champ public, épierrant cette terre couverte de ruines,
extirpant les chicots du passé qui accrochent encore çà et là,
déracinant les souches mortes des anciens régimes, sarclant les abus,
cette mauvaise herbe qui pousse si vite dans toutes les lacunes de
la loi. Il leur faut bon oeil, bon pied, bonne main. Dignes et
consciencieux travailleurs, souvent bien mal payés!
Or, selon nous, à l'heure qu'il est, les hommes de révolution ont
accompli leur tâche. Ils ont eu tout récemment encore leurs trois
jours de semailles en juillet. Qu'ils laissent faire maintenant les
hommes de progrès. Après le sillon, l'épi.
Mirabeau, c'est un grand homme de révolution. Il nous faut maintenant
le grand homme du progrès.
Nous l'aurons. La France a une initiative trop importante dans la
civilisation du globe, pour que les hommes spéciaux lui fassent jamais
faute. La France est la mère majestueuse de toutes les idées qui sont
aujourd'hui en mission chez tous les peuples. On peut dire que la
France, depuis deux siècles, nourrit le monde du lait de ses mamelles.
La grande nation a le sang généreux et riche et les entrailles
fécondes; elle est inépuisable en génies; elle tire de son sein toutes
les grandes intelligences dont elle a besoin; elle a toujours des
hommes à la mesure de ses événements, et il ne lui manque dans
l'occasion ni des Mirabeau pour commencer ses révolutions ni des
Napoléon pour les finir.
La providence ne lui refusera certainement pas le grand homme social,
et non plus seulement politique, dont l'avenir a besoin.
En attendant qu'il vienne, sans doute, à peu d'exceptions près, les
hommes qui font de l'histoire pour le moment sont petits; sans
doute il est triste que les grands corps de l'état manquent d'idées
générales et de larges sympathies; sans doute il est affligeant qu'on
emploie à des badigeonnages le temps qu'on devrait donner à des
constructions; sans doute il est étrange qu'on oublie que la
souveraineté véritable est celle de l'intelligence, qu'il faut avant
tout éclairer les masses, et que, quand le peuple sera intelligent,
alors seulement le peuple sera souverain; sans doute il est honteux
que les magnifiques prémisses de 89 aient amené de certains
corollaires comme une tête de sirène amène une queue de poisson, et
que des gâcheurs aient pauvrement plaqué tant de lois de plâtre sur
des idées de granit; sans doute il est déplorable que la révolution
française ait eu de si maladroits accoucheurs; sans doute. Mais rien
d'irréparable n'a encore été fait; aucun principe essentiel n'a été
étouffé dans l'enfantement révolutionnaire; aucun avortement n'a eu
lieu; toutes les idées qui importent à la civilisation future sont
nées viables, et prennent chaque jour force, taille et santé. Certes,
quand 1814 est arrivé, toutes ces idées, filles de la révolution,
étaient bien jeunes et bien petites encore, et tout à fait au berceau;
et la restauration, il faut en convenir, leur a été une maigre et
mauvaise nourrice. Cependant, il faut en convenir aussi, elle n'en a
tué aucune. Le groupe des principes est complet.
A l'heure où nous sommes, toute critique est possible; mais l'homme
sage doit avoir pour l'époque entière un regard bienveillant. Il doit
espérer, se confier, attendre. Il doit tenir compte aux hommes de
théorie de la lenteur avec laquelle poussent les idées; aux hommes
de pratique, de cet étroit et utile amour des choses qui sont, sans
lequel la société se désorganiserait dans les expériences successives;
aux passions, de leurs digressions généreuses et fécondantes; aux
intérêts, de leurs calculs qui rattachent les classes entre elles à
défaut de croyances; aux gouvernements, de leurs tâtonnements vers le
bien dans l'ombre; aux oppositions, de l'aiguillon qu'elles ont sans
cesse au poing et qui fait tracer au boeuf le sillon; aux partis
mitoyens, de l'adoucissement qu'ils apportent aux transitions; aux
partis extrêmes, de l'activité qu'ils impriment à la circulation des
idées, lesquelles sont le sang même de la civilisation; aux amis
du passé, du soin qu'ils prennent de quelques racines vivaces; aux
zélateurs de l'avenir, de leur amour pour ces belles fleurs qui seront
un jour de beaux fruits; aux hommes mûrs, de leur modération; aux
hommes jeunes, de leur patience; à ceux-ci, de ce qu'ils font; à
ceux-là, de ce qu'ils veulent faire; à tous, de la difficulté de tout.
Nous ne nierons pas d'ailleurs tout ce que l'époque où nous vivons a
d'orageux et de troublé. La plupart des hommes qui font quelque chose
dans l'état ne savent pas ce qu'ils font. Ils travaillent dans la nuit
sans y voir. Demain, quand il fera jour, ils seront peut-être tout
surpris de leur oeuvre. Charmés ou effrayés, qui sait? Il n'y a plus
rien de certain dans la science politique; toutes les boussoles sont
perdues; la société chasse sur ses ancres; depuis vingt ans on lui a
déjà changé trois fois ce grand mât qu'on appelle la _dynastie_, et
qui est toujours le premier frappé de la foudre.
La loi définitive de rien ne se révèle encore. Le gouvernement, tel
qu'il est, n'est l'affirmation d'aucune chose; la presse, si grande et
si utile d'ailleurs, n'est qu'une négation perpétuelle de tout. Aucune
formule nette de civilisation et de progrès n'a encore été rédigée.
La révolution française a ouvert pour toutes les théories sociales un
livre immense, une sorte de grand testament. Mirabeau y a écrit son
mot, Robespierre le sien, Napoléon le sien. Louis XVIII y a fait une
rature. Charles X a déchiré la page. La chambre du 7 août l'a recollée
à peu près, mais voilà tout. Le livre est là, la plume est là. Qui
osera écrire?
Les hommes actuels semblent peu de chose sans doute; cependant
quiconque pense doit fixer sur l'ébullition sociale un regard
attentif.
Certes, nous avons ferme confiance et ferme espoir.
Eh! qui ne sent que, dans ce tumulte et dans cette tempête, au milieu
de ce combat de tous les systèmes et de toutes les ambitions qui fait
tant de fumée et tant de poussière, sous ce voile qui cache encore aux
yeux la statue sociale et providentielle à peine ébauchée, derrière
ce nuage de théories, de passions, de chimères qui se croisent, se
heurtent et s'entre-dévorent dans l'espèce de jour brumeux qu'elles
déchirent de leurs éclairs, à travers ce bruit de la parole humaine
qui parle à la fois toutes les langues par toutes les bouches, sous
ce violent tourbillon de choses, d'hommes et d'idées qu'on appelle le
dix-neuvième siècle, quelque chose de grand s'accomplit?
Dieu reste calme et fait son oeuvre.