Juillet 1824.
I
Il faut bien que toutes les oreilles possibles s'habituent à
l'entendre dire et redire, une révolution est faite dans les arts.
Elle a commencé par la poésie, elle s'est continuée dans la musique;
la voilà qui renouvelle la peinture; et avant peu elle ressuscitera
infailliblement la sculpture et l'architecture, depuis longtemps
mortes comme meurent toujours les arts, en pleine académie. Au reste,
cette révolution n'est qu'un retour universel à la nature et à la
vérité. C'est l'extirpation du faux goût qui, depuis près de trois
siècles, substituant sans cesse les conventions de l'école à toutes
les réalités, a vicié tant de beaux génies. La génération nouvelle a
décidément jeté là le haillon classique, la guenille philosophique,
l'oripeau mythologique. Elle a revêtu la robe virile, et s'est
débarrassée des préjugés, tout en étudiant les traditions.
Il est risible d'entendre disserter, sur un changement invinciblement
amené par le cours des événements, cette tourbe innombrable d'esprits
faux, de petits docteurs, de grands pédants, de lourds railleurs, de
_jugeurs_ à verbe haut, de critiques superficiels, également propres
à raisonner sur tout parce qu'ils ignorent tout au même degré;
d'artistes médiocres, qui ne connaissent le talent que par l'envie
dont il les tourmente et l'impuissance dont il les accable. Ces bonnes
gens s'imaginent qu'à force de cris, de colère et d'anathèmes, ils
parviendront à détruire ou à modifier selon leur fantaisie un ordre
d'idées qui résulte nécessairement d'un ordre de choses. Ils
ne comprennent pas que, de même qu'un orage change l'état de
l'atmosphère, une révolution change l'état de la société. On les voit
s'évertuant en efforts inutiles pour corriger la littérature et les
arts nés de cette révolution. Je serais curieux de savoir comment ils
s'y prendraient pour repeindre l'arc-en-ciel.
En attendant qu'ils aient résolu ce problème, l'arc-en-ciel brillera,
et ce siècle sera ce qu'il est dans sa destinée d'être.
Que la nouvelle génération laisse donc des critiques accrédités ou non
affirmer, avec une grotesque assurance, que _l'art est chez nous en
pleine décadence_. Il faut se souvenir que l'académie a condamné _le
Cid_; que MM. Morellet et Hoffman ont donné des férules à l'auteur du
_Génie du christianisme_; que la _Revue d'Édimbourg_ a renvoyé lord
Byron à l'école; il faut laisser la médiocrité peser de toutes ses
petites forces sur le talent naissant. Elle ne l'étouffera pas. Et, à
tout prendre, est-ce donc un spectacle moins amusant qu'un autre, que
de voir un homme de génie foudroyé par un professeur de gazette ou
d'athénée? C'est l'aigle dans les serres du moineau franc.