L'expression de l'amour, dans les poëtes de l'école antique (à quelque
nation et à quelque époque qu'ils appartiennent), manque en général de
chasteté et de pudeur. Cette observation, peu importante au premier
aspect, se rattache cependant aux plus hautes considérations. Si nous
voulions l'examiner sérieusement, nous trouverions au fond de cette
question toutes les sociétés païennes et tous les cultes idolâtriques.
L'_absence de chasteté dans l'amour_ est peut-être le signe
caractéristique des civilisations et des littératures que n'a point
purifiées le christianisme. Sans parler de ces poésies monstrueuses
par lesquelles Anacréon, Horace, Virgile même ont immortalisé
d'infâmes débauches et de honteuses habitudes, les chants amoureux des
poëtes païens anciens et modernes, de Catulle, de Tibulle, de Bertin,
de Bernis, de Parny, ne nous offrent rien de cette délicatesse, de
cette modestie, de cette retenue sans lesquelles l'amour n'est plus
qu'un instinct animal et qu'un appétit charnel. Il est vrai que
l'amour chez ces poëtes est aussi raffiné qu'il est grossier. Il est
difficile d'exprimer plus ingénieusement ce que sentent les brutes; et
c'est sans doute pour qu'il y ait une différence entre leurs amours et
ceux des animaux que ces galants diseurs font des élégies. Ils en sont
même venus à convertir en _science_ ce qu'il y a de plus naturel au
monde; et _l'art d'aimer_ a été enseigné par Ovide aux païens du
siècle d'Auguste, par Gentil Bernard aux païens du siècle de Voltaire.
Avec quelque attention, on reconnaît qu'il existe une différence entre
les premiers et les derniers _artistes_ en amour. A une nuance près,
leur vermillon est le même. Tous chantent la volupté matérielle. Mais
les poëtes païens, grecs et romains, semblent le plus souvent des
maîtres qui commandent à des _esclaves_, tandis que les poëtes païens
français sont toujours des esclaves implorant leurs _maîtresses_.
Et le secret des deux civilisations différentes est tout entier
là-dedans. Les sociétés polies, mais idolâtres, de Rome et d'Athènes
ignoraient la céleste dignité de la femme, révélée plus tard aux
hommes par le Dieu qui voulut naître d'une fille d'Ève. Aussi l'amour,
chez ces peuples, ne s'adressant qu'aux esclaves et aux courtisanes,
avait-il quelque chose d'impérieux et de méprisant. Tout, dans la
civilisation chrétienne, tend au contraire à l'ennoblissement du sexe
faible et beau; et l'évangile paraît avoir rendu leur rang aux femmes,
afin qu'elles conduisissent les hommes au plus haut degré possible de
perfectionnement social. Ce sont elles qui ont créé la chevalerie;
et cette institution merveilleuse, en disparaissant des monarchies
modernes, y a laissé l'honneur comme une âme; l'honneur, cet instinct
de nature, qui est aussi une superstition de société; cette seule
puissance dont un français, supporte patiemment la tyrannie; ce
sentiment mystérieux inconnu aux anciens justes, qui est tout à la
fois plus et moins que la vertu. A l'heure qu'il est, remarquons bien
ceci, l'_honneur_ est ignoré des peuples à qui l'évangile n'a pas
encore été révélé, ou chez lesquels l'influence morale des femmes est
nulle. Dans notre civilisation, si les lois donnent la première
place à l'homme, l'honneur donne le premier rang à la femme. Tout
l'équilibre des sociétés chrétiennes est là.